C'était vrai pourtant que l'audacieux personnage avait raison de parler

de sa chance! Un instant de plus, et il se croisait dans mon escalier

avec sa pauvre maîtresse. Camille, qui arrivait d'habitude à dix heures

et demie plutôt passées, était ce matin-là en avance. La vieille horloge

bretonne dont j'avais tant écouté la monotone voix remplir le silence de

l'atelier,--comme un conseil constant et jamais suivi de ne pas perdre en

rêveries le temps de l'œuvre,--marquait dix heures et vingt-deux

minutes. Quand la charmante fille parut sur le seuil, je reconnus, au

premier regard, que, cette fois, elle traversait de nouveau une crise

aiguë de douleur. L'insomnie avait cerné ses yeux d'un cercle bleuâtre.

La fièvre avait comme gercé, comme séché ses lèvres, d'ordinaire si

fraîches, si jeunes, si pleines. Un feu sombre brûlait dans le fond de

ses prunelles. L'insomnie avait plombé ses joues, et ses doigts roulaient

machinalement un petit mouchoir de batiste imprimé de fleurs roses, dont

ses dents avaient déchiqueté tout le dessin. J'avais devant moi la

vivante image de la jalousie au désespoir. Quel contraste avec le sourire

vainqueur que je venais de voir flotter sur la bouche et dans les yeux

de celui qui causait cette peine et s'en souciait à peu près comme de son

premier article! J'ai compris ce matin-là, une fois de plus, combien

aisément la pitié mène au mensonge. La malheureuse créature avait à peine

enlevé son chapeau et son manteau que je commençais de la gronder, sur

notre ton habituel d'amicale plaisanterie:

--«Je crois que nous ne travaillerons pas aujourd'hui,» lui dis-je,

«petite Duchesse bleue, et j'ai bien peur que ce ne soit pas pour le

motif qui faisait dire à l'autre Duchesse, celle d'il y a cent ans, que

la vie est trop courte pour se faire peindre, et moi je dirais qu'elle

est trop courte pour se faire les chagrins que vous vous êtes faits. Vous

avez pleuré, avouez-le?»

--«Non,» répondit-elle évasivement. «Mais je n'ai pas fermé l'œil de la

nuit... Je ne me suis pas même couchée...»

--«Voilà qui va vous faire gronder par Jacques, quand je lui rapporterai

cette jolie conduite, et je vous avertis que je la lui rapporterai...»

--«Jacques,» fit-elle en fronçant la barre blonde de ses jolis sourcils.

«Il s'occupe bien de moi, Jacques!...» Et elle haussa ses épaules en

répétant: «Il s'occupe bien de moi!...»

--«Vous êtes de nouveau injuste,» dis-je, et le cœur percé moi-même par

le remords de ma tendre hypocrisie, «si vous l'aviez entendu parler de

vous, après dîner, hier au soir!...»

--«Hier au soir?» répondit-elle, en relevant sa tête et ses épaules

affaissées d'un mouvement qui me fit honte. Il trahissait une

reconnaissance si passionnée! «Vous avez vu Jacques, hier au soir?...»

--«Il est resté à dîner,» dis-je, «et nous nous sommes quittés à une

heure impossible, bien après minuit.»

--«C'est vrai?» demanda-t-elle d'une voix presque rauque, tant son

impression avait été forte, et, joignant ses mains: «Répétez-moi que

c'est vrai, et je vous croirai. Mais ne me mentez pas. De vous ce serait

trop horrible...» Et comme je la regardais avec un trouble qu'elle prit

pour de l'étonnement, elle saisit ma main dans les siennes, et elle dit:

«Ne vous offensez pas... Je sais que vous ne vous prêteriez pas à me

tromper et que vous êtes mon ami. Je vous expliquerai cela tout à

l'heure, et comment l'on m'a dit, que Bonnivet, vous savez, le mari de

cette horrible femme, était absent. Alors... Alors... je me suis mis dans

la tête qu'ils allaient profiter de cette absence, Jacques et elle, pour

passer la soirée ensemble, je me suis rendue libre en mentant à ma mère,

et pour la première fois, je lui ai menti, à lui aussi, je lui ai écrit

pour dîner avec lui.--J'ai été bien punie de mes deux mensonges. Il ne

m'a pas répondu. Répétez-moi que j'ai été folle, qu'il était chez vous,

hier soir, qu'il n'était pas avec elle... Mon Dieu! laissez-moi

pleurer... Cela me fait tant de bien!... Ah! mon Dieu! Merci! il n'était

pas avec elle... pas avec elle!»

En me tenant ces discours dont chaque mot m'entrait dans la conscience

comme le plus cruel des reproches, elle éclata en sanglots. Les larmes

coulaient sur ses joues amaigries, de longues et abondantes larmes

qu'elle essuyait de son pauvre petit mouchoir où la pointe de ses dents

avait laissé cette trace de sa nervosité et de son angoisse. J'éprouvais,

en regardant tomber ces larmes sincères, un poignant remords de ma

fausseté... Il ne m'était plus possible de revenir sur ce que j'avais

dit, et quatre-vingt-dix-neuf hommes sur cent auraient cru bien faire en

agissant comme j'avais agi. Je sentais, moi, avec une trop complète

évidence, que ce passage de la pitié au mensonge qui m'avait été si

naturel, constitue un véritable crime en présence d'une passion profonde.

Il y a un droit du cœur qui aime et qui souffre à savoir la vérité

entière, quelle qu'elle soit. Les sourires de remerciement que Camille me

jetait à travers ses pleurs m'étaient presque physiquement intolérables.

D'ailleurs, on ne trompe jamais longtemps la lucidité d'une jalousie

justifiée? La trompe-t-on même une minute? On l'endort en l'abusant sur

les faits. Mais que sont les faits? Quand on se croit aimé, les plus

probants ne prouvent rien. Quand on sent, comme Camille la sentait, la

trahison éparse autour de soi dans l'air, l'illusion ne s'est pas plutôt

produite sur un point que la lucidité s'éveille sur un autre. Et l'on va,

cherchant comme à tâtons une preuve que l'on trouve toujours, le plus

souvent par un hasard d'autant plus douloureux qu'il ne s'accompagne plus

de ménagements. Non. Si c'était à recommencer, et au risque de jouer à

mes propres yeux le rôle apparent de bourreau, je ne me prêterais plus à

cette lâche charité de mensonge à laquelle je me suis prêté, ce matin-là.

A quoi a-t-elle abouti? Sinon à rendre plus cruelle la scène au récit de

laquelle j'arrive maintenant et qui marque l'entrée définitive dans la

troisième période, celle de la certitude furieuse et du désespoir

exaspéré?

VII

Trois nouvelles semaines s'étaient écoulées, et l'infinissable portrait

avait subi tant de retouches, qu'il était un peu moins avancé. C'est le

signe assuré qu'une création d'art ne doit pas aboutir, si le travail la

détruit au lieu de l'améliorer, et c'est la preuve aussi que nous ne

faisons pas les œuvres dignes de ce nom, _elles se font en nous_, sans

effort, sans volonté, presque à notre insu. Les séances de pose,

d'ailleurs, devenaient de plus en plus irrégulières. Camille commençait

de répéter la pièce qui devait succéder à la _Duchesse Bleue_, et, tantôt

sous un prétexte, tantôt sous un autre, aujourd'hui parce qu'elle se

sentait fatiguée, demain parce qu'elle étudiait son rôle, elle trouvait

le moyen de remettre une sur deux de ses visites à l'atelier. Quand elle

posait, c'était dans des conditions très différentes de celles du début.

Le tête-à-tête avec moi lui avait été un besoin à l'époque de ses douces

confidences et même à l'époque de ses plaintes tendrement inquiètes. Il

lui devenait une épouvante, maintenant que sa jalousie envers sa rivale

revêtait un caractère aigu d'enquête soupçonneuse. Pas une fois, durant

les trois semaines dont je résume ici l'anxieuse attente, elle ne vint

seule à l'atelier. Tantôt sa mère, tantôt sa cousine, tantôt une camarade

l'accompagnait. Je n'aurais plus rien su d'elle, si je n'avais deviné son

trouble intime à l'altération plus prononcée de sa physionomie et à sa

nervosité grandissante d'une part, et si, d'autre part, je n'avais eu

avec Jacques trois conversations très brèves mais bien faites pour

m'édifier sur les causes de ce farouche chagrin de la pauvre Duchesse.

--«Ne me parle pas d'elle,» m'avait-il dit une première fois, avec une

sécheresse irritée, «je serais injuste, car elle m'aime après tout. Mais

quel caractère!... quel caractère!...»

--«Ah! Elle continue à te jouer sa comédie de la belle âme méconnue,»

m'avait-il ricané une seconde fois. «Allons, amalgamez vos sublimes et

qu'on n'en parle plus...»

Et en dernier lieu, violemment:

--«Puisque tu t'intéresses tant à elle, je vais te charger d'une

commission... Si elle veut arriver à ce que je ne la salue même plus,

quand je la rencontrerai, tu peux l'avertir qu'elle en prend le chemin...

Ah! si je n'avais pas besoin d'elle pour ma prochaine comédie, ce que je

l'aurais déjà balancée!...»

Ni l'une ni l'autre de ces trois fois je n'avais insisté pour en savoir

davantage. Sécheresse, ironie, violence, je n'avais rien relevé, en proie

à une crainte bien étrange. J'appréhendais avec une véritable angoisse le

moment où il me dirait en propres termes: «C'est fait. Mme de Bonnivet

est ma maîtresse...» En toute circonstance, de pareilles confidences

sont attristantes à recevoir. Du moins j'ai toujours senti de la sorte.

C'est chez moi une répugnance qui va jusqu'à la douleur. Est-ce un effet

de la pruderie que me reprochait Jacques? Est-ce un préjugé persistant,

le reste d'une conventionnelle duperie devant les pudeurs de la femme,

comme il prétendait encore? Non. Je ne me crois ni prude ni dupe. Je vois

plutôt dans cette aversion pour certains aveux qui ne permettent plus le

doute sur certaines fautes, un sursaut de délicatesse d'abord,--pourquoi

pas?--et puis ce rejet en arrière devant la réalité brutale, qui tient

chez moi de la maladie. Enfin, c'est sans doute un reste d'une

adolescence bourgeoise et pieuse, l'évidence qu'une femme qui a été bien

élevée, qui est mariée, qui est mère, qui tient un rang, s'est dégradée

aux malpropretés physiques d'une aventure de galanterie, m'est

intolérable. Dans l'espèce, cette appréhension était d'autant plus

illogique et plus sotte que les indiscrétions de mon camarade m'avaient

édifié sur les coquetteries et les légèretés dont Mme de Bonnivet,--ce

demi-castor du monde, pour prendre son mot,--était capable. Mais entre la

coquetterie, même follement légère, et la précision du dernier détail, il

y a un abîme. Et pour conclure, si jamais Jacques en arrivait à m'avoir

prononcé la phrase irréparable, ce cruel: «C'est fait... Mme de Bonnivet

est ma maîtresse...» il me faudrait revoir Camille avec cette phrase

dans le souvenir, et alors la réponse à ses questions me deviendrait un

supplice. Ne rien savoir, au contraire, c'était garder le droit de

répondre à la pauvre actrice sans lui mentir. Cette ignorance volontaire

ne m'empêchait pas de comprendre que tout le drame de sentiment de

Camille se jouait sur ce seul point: du degré de l'intimité établie entre

Molan et la Reine Anne dépendait le triste reste de bonheur, la dernière

aumône d'amour dont jouissait encore la malheureuse enfant. Aussi quoique

je m'entêtasse à ne rien apprendre de positif sur l'issue de l'intrigue

engagée entre Jacques et Mme de Bonnivet, je ne faisais qu'y penser, que

multiplier les hypothèses pour ou contre la chute définitive de la dame.

Hélas! elles étaient presque toutes pour. Comment m'attendre pourtant à

la révélation qui mit fin à cette incertitude d'une manière impossible à

même imaginer et foudroyante...

C'était vers la fin d'une après-midi de février. Camille avait manqué

trois rendez-vous d'affilée sans m'envoyer un mot d'excuse. J'avais passé

plusieurs heures, non point dans mon atelier, mais dans une petite pièce

attenante et décorée du titre de bibliothèque. J'y garde quantité de

livres qu'un peintre, uniquement soucieux de son art, ne devrait pas

avoir. Qu'est-ce qu'un poète et qu'est-ce qu'un romancier même les plus

plastiques peuvent bien enseigner à un artiste qui doit vivre par les

yeux et reproduire des formes? Il est vrai que j'étais occupé non pas à

lire, mais à rêver, les pincettes en main, devant les tisons à moitié

écroulés. La lampe, apportée par le domestique, éclairait une moitié de

la chambre. Je m'abandonnais à cette langueur nerveuse qui se résout, à

une pareille heure, à une pareille saison, dans une pareille lumière, en

un demi-enivrement presque dépourvu de conscience. Ce qu'il y a

d'accidentel en nous s'abolit dans ces instants-là. Il semble que nous

touchions le fond du fond de notre sensibilité, le nerf même de l'organe

intérieur par où nous souffrons et jouissons, la pulpe de ce qui fait

notre être. Je me sentais, dans ce crépuscule, aimer Camille comme

j'imagine que l'on doit aimer après la mort, si quelque chose survit de

notre pauvre cœur dans les grandes et muettes ténèbres. Je me disais que

j'aurais dû aller la voir, qu'il y avait dans l'excès de ma discrétion

une apparente indifférence. Et je l'évoquais, et je lui parlais, je lui

disais tout ce que je ne lui ai jamais dit, ce que je n'oserai jamais lui

dire... Et voilà qu'au moment même où cet opium de passion rêvée

m'engourdissait le plus profondément, je fus, comme en sursaut, arraché à

ce songe par la soudaine arrivée de qui? De celle même qui en était le

principe!... Mon domestique, à qui j'avais donné l'ordre de défendre

strictement ma porte, entrait dans la pièce pour me dire, d'un air

embarrassé, que Mlle Favier me demandait, qu'il lui avait répondu d'après

mes ordres et qu'elle s'était assise dans l'antichambre, en déclarant

qu'elle ne s'en irait pas sans m'avoir vu.

--«Elle est seule?» interrogeai-je.

--«Seule,» me répondit-il, et, avec la familiarité d'un valet de

célibataire attaché au même service depuis tantôt vingt ans,--il a vu

mourir mon père et je le tutoie.--«Il faut que je dise à monsieur Vincent

qu'elle a l'air d'avoir bien du chagrin. Elle est blanche comme du linge,

et sa voix est changée, cassée, étouffée... Enfin, on croirait qu'elle ne

peut pas parler. Si ce n'est pas une pitié, jeune et jolie comme elle

est!...»

--«Eh! bien, fais-la entrer,» dis-je, «mais personne d'autre,

entends-tu...»

--«Même si M. Molan vient aussi voir Monsieur?» interrompit-il.

--«Même si M. Molan vient me demander,» répliquai-je.

Le brave garçon sourit, d'un sourire de complice, et qu'en toute autre

occasion j'aurais interprété comme une preuve qu'il avait deviné le

secret, si bien caché, de mes sentiments. Je ne pris pas le temps de

réfléchir sur le plus ou moins de pénétration du pauvre homme. Camille

était déjà dans l'atelier, et j'avais devant moi l'image du

désespoir,--un désespoir voisin de la folie. Je lui avais dit, en la

forçant à s'asseoir: «Mais, qu'avez-vous?...» et moi-même je m'assis avec

affolement. Elle me fit signe de ne rien lui demander, qu'il lui était

impossible de répondre. Elle mit la main sur sa poitrine et ferma ses

yeux, comme si un déchirement intérieur, là, dans son sein, lui

infligeait une douleur au-dessus de ses forces. Je crus une seconde

qu'elle allait passer ainsi, tant la pâleur convulsive de son visage

était effrayante. Quand ses paupières se relevèrent, je vis que pas une

larme ne mouillait ses prunelles bleues, en ce moment toutes sombres. La

flamme de la passion la plus sauvage y brûlait. Puis, d'une voix rauque,

presque basse, comme si une main eut serré sa gorge, elle me dit, en

pressant ses doigts sur son front avec égarement:

--«Il y a un Dieu, puisque je vous ai trouvé. Si vous n'aviez pas été

chez vous, je crois que j'aurais perdu ma raison... Donnez-moi votre

main, j'ai besoin de la serrer, de sentir que je ne rêve pas, que vous

êtes là, vous, un ami, vous... Je souffre trop...»

--«Oui, un ami,» répondis-je, en essayant de la calmer, «un véritable

ami, tout prêt à vous aider, à vous écouter, à vous conseiller, à vous

empêcher aussi de vous laisser aller à vos chimères...»

--«Ne me parlez pas ainsi,» interrompit-elle en dégageant sa main, et

elle reculait avec une aversion presque haineuse, «ou bien je croirai que

vous êtes d'accord avec eux pour me mentir... Mais non! Cet homme vous

trompe comme il m'a trompée. Vous croyez en lui comme j'y ai cru. Il

aurait honte de se montrer tel qu'il est, devant l'honnête homme que vous

êtes... Écoutez,» elle m'avait saisi le bras de nouveau et elle se

rapprochait jusqu'à me faire sentir la chaleur fiévreuse de son souffle

court, «savez-vous d'où je viens, moi, Camille Favier, moi, la maîtresse

attitrée de Jacques?... Je viens d'une chambre où cette gueuse de Mme de

Bonnivet s'est donnée à lui, où le lit est encore défait et chaud de

leurs deux corps... Ah! la hideuse, la hideuse chose!...»

--«C'est impossible!» balbutiai-je, bouleversé jusqu'à l'épouvante, par

les mots que je venais d'écouter et par l'accent avec lequel ils avaient

été prononcés: «Vous avez été la dupe de quelque lettre anonyme, de

quelque ressemblance...»

--«Écoutez encore,» reprit-elle presque tragiquement, et ses ongles

s'enfonçaient dans ma chair, tant l'étreinte de ses doigts se faisait

furieuse, «il y a huit jours que je n'ai plus de doute sur les rapports

de Jacques avec cette femme... Il était redevenu tendre pour moi, tout

d'un coup, d'une de ces tendresses auxquelles une maîtresse ne se

méprend pas, allez. Il me ménageait. Il avait dans les yeux, pour me

regarder, une certaine expression... J'aurais voulu le lui arracher, ce

regard, pour lire par derrière... Et puis, je retrouvais autour de ses

paupières ce creux de volupté que je lui connais trop. Je reconnaissais

dans tout son être cette langueur brisée qu'il avait autrefois, quand

nous nous aimions passionnément, et il fuyait nos rendez-vous, cependant.

Il invoquait toujours un prétexte pour les reculer et les déplacer...

Vous voyez, je vous parle comme je sens. C'est brutal, mais c'est vrai,

ce que je vous dis, vrai comme je l'ai toujours été avec lui et avec

vous. C'était moi, vous entendez, moi qui les lui demandais ces

rendez-vous, moi qui faisais la bête qui chasse, lui qui me refusait, qui

me fuyait. Y a-t-il besoin d'une autre preuve pour être sûre qu'un amant

vous trompe?... Et pourtant, cette semaine, j'avais recommencé de douter.

J'avais reçu la visite du mari de cette femme. Elle avait eu cette audace

de me l'envoyer!... Il était venu, avec Senneterre, me prier de jouer

chez eux à une grande soirée qu'ils donnent lundi prochain...»

--«J'y suis même invité,» interrompis-je en me rappelant tout d'un coup

que j'avais, en effet, reçu le carton auquel je n'avais pas pris

seulement garde. «J'aurais dû m'en étonner... Je comprends. C'était à

cause de vous...»

--«Hé bien! vous ne m'y verrez, pas» répondit-elle, avec un ton qui me

glaça le cœur, tant il était féroce, «et j'ai quelque idée qu'elle ne

sera pas donnée, cette soirée...» Puis, avec une colère montante: «Et

voyez comme je suis innocente encore!... Quand cet imbécile de mari m'eut

demandé cela, et quand, ayant répondu oui, je vis Jacques ne pas s'en

émouvoir, il me fut impossible de croire que cette femme était vraiment

sa maîtresse. Je ne le crus pas d'elle, et je ne crus pas de lui, qu'il

fût son amant. Je la savais une fameuse coquine, et lui, je l'avais jugé,

vous vous en souvenez?... Mais il y avait là, de sa part à elle, une si

insolente audace, de sa part à lui une si honteuse lâcheté!... Non. Vous

seriez venu me dire cela, vous, ce matin encore, qu'elle était sa

maîtresse, je n'y aurais pas cru...»

Elle était si angoissée de ce qu'elle se préparait à raconter qu'il lui

fallut s'arrêter encore. Ses mains qui m'avaient lâché encore une fois,

tremblaient, et ses yeux se fermaient par l'excès de la souffrance.

--«Et maintenant?» lui dis-je.

--«Maintenant?» Et elle éclata d'un rire nerveux: «Maintenant, je sais ce

dont ils sont capables tous les deux, lui surtout. Car elle, c'est une

femme du monde qui a des amants. On compte les autres. Mais lui! lui!

m'avoir fait ce qu'il m'a fait! Ah! le malheureux! Ah! l'infâme!... Ah!

je deviens folle à vous parler. Mais écoutez, écoutez donc...»

répéta-t-elle avec frénésie, et comme si elle craignait que je

n'interrompisse son récit... «aujourd'hui, à deux heures, il devait y

avoir, au théâtre, répétition de la nouvelle pièce, la comédie de

Dorsenne. Il en remanie un acte, et nous avons eu contre-ordre. Je ne

l'ai appris qu'au théâtre. Je me trouvais donc, vers les deux heures, rue

de la Chaussée-d'Antin, avec mon après-midi devant moi. J'avais quelques

courses à faire dans le quartier. Je me mets en chemin, et voici qu'un

maladroit marche sur ma jupe, dont le volant se déchire presque tout

entier. Tenez...» Elle me montra, en effet, qu'un grand morceau du bas de

sa robe était déchiré, «C'était dans la hauteur de la rue de Clichy, et

tout près de la rue Nouvelle...»

Elle m'avait regardé, en prononçant ces derniers mots d'une voix

soulignée, comme s'ils devaient éveiller en moi une association d'idées.

Elle vit que je ne bronchais pas. Un étonnement passa sur sa physionomie

tendue et elle continua:

--«Ce nom ne vous dit rien? Je croyais que Jacques, qui vous raconte

tout, vous aurait raconté cela aussi... Enfin...» et sa voix se fit plus

basse encore, «c'est là que nous avons notre appartement de

rendez-vous... Quand il est devenu mon amant, j'aurais tant voulu lui

appartenir chez lui, parmi les objets au milieu desquels il vit, pour

qu'à chaque minute, à chaque seconde, ces muets témoins de notre bonheur

lui rappelassent mon souvenir!... Il n'a pas voulu. Je comprends pourquoi

aujourd'hui, et que déjà il pensait à la rupture. A ce moment-là, je

croyais tout ce qu'il me disait, comme je faisais tout ce qu'il me

demandait. Il m'assura que le petit entresol de la rue Nouvelle où il me

conduisit avait été arrangé par lui pour moi seule, qu'il y avait mis les

anciens meubles de l'appartement où il avait écrit ses premiers livres:

celui qu'il habitait avant de s'installer place Delaborde. Ai-je été

bête! Ai-je été bête! Mais que c'est abominable de mentir à une pauvre

fille qui n'a que son cœur, qui vous le donne tout entier, qui vous

donne toute sa personne, qui se mépriserait, comme d'un crime, de se

défier! Ah! c'est trop facile de tromper quelqu'un qui se livre tant...»

--«Mais, êtes-vous sûre qu'il vous trompait?» interrogeai-je.

--«Si j'en suis sûre?... Et vous aussi...» répondit-elle avec un accent

d'ironie passionnée. «D'ailleurs, je vous défie bien de le défendre

encore quand vous saurez tout... Je me trouvais donc, comme je viens de

vous le dire, près de cette rue Nouvelle, avec ma robe déchirée... Il

faut ajouter que, toujours dans ma bêtise, j'avais mis là toutes sortes

de petites choses à moi. J'y avais même de la soie et des aiguilles...

Ç'avait été un de mes rêves encore que cet endroit devînt un cher asile à

nous deux, où Jacques travaillerait à quelque beau drame d'amour, écrit

auprès de moi et pour moi, tandis que je serais là à m'occuper,--comme sa

femme!... L'idée me vint d'aller recoudre moi-même ce volant déchiré dans

le petit appartement... J'ai besoin que vous me croyiez, si je vous jure

qu'il ne se mélangeait à cette idée aucun projet d'un espionnage

quelconque...»

--«Je le sais,» lui répondis-je, et, pour lui épargner le détail d'une

confidence dont je la voyais physiquement souffrir, je lui demandai: «Et

vous avez trouvé l'appartement défait comme vous me l'avez dit?...»

La duchesse bleue · 第 12 / 20 段