--«Si tu ne perds pas ton temps,» lui répondis-je, «j'en serais fort

étonné... Je l'ai étudiée hier, et, puisque tu me reconnais le coup

d'œil de la profession, laisse-moi te le dire, j'ai diagnostiqué chez

elle tous les signes de la plus complète absence de tempérament: la gorge

petite, peu de hanches, la peau sans duvet, des lèvres minces, celle d'en

bas un peu plus rentrée, des narines sèches et dures, la voix métallique.

Je parierais qu'elle n'a pas de goût, et qu'elle ne sait ni ce qu'elle

mange, ni ce qu'elle boit. C'est un être tout cerveau, sans une ombre

d'ombre de sensualité...»

--«Avec ça que les femmes froides n'ont pas autant d'histoires que les

autres!...» interrompit-il. «Tu ne connais donc pas l'espèce? Celles-là

se donnent, non pas pour se donner, mais pour prendre. Quand il s'agit

pour elles d'attacher fortement un amoureux à qui elles tiennent, elles y

vont de leur personne, et avec d'autant plus de facilité que la douce

affaire leur est complètement indifférente. Elles savent que la

possession détache certains hommes et en attache d'autres. Toute la

question avec elles est de leur persuader qu'on est de ceux qui

s'attachent ainsi,--et de ne pas en être. Et puis, il y a des femmes

froides qui sont des chercheuses, et alors!... Tantôt je range Mme de

Bonnivet dans le premier groupe, tantôt dans le second. Je ne prétends

pas avoir le mot de ce sphinx, ou de cette _sphynge_, comme disent ceux

de nos camarades qui veulent bien prouver qu'ils ne savent pas le grec.

Mais, à défaut du mot, j'aurai la sphynge en personne ou je ne serai plus

Jacques Molan. Et puis, comme tu m'y auras aidé et que je suis juste, tu

recevras une récompense. Et tu ne me reprocheras plus ce dîner rue des

Écuries-d'Artois. Donnant, donnant. Tu vas être payé de ta corvée. Quelle

heure est-il?... Une heure et demie... Prépare-toi à voir entrer ici,

dans une dizaine de minutes, Mlle Camille Favier elle-même, qui viendra,

avec sa respectable mère, s'entendre avec toi pour le portrait... Suis-je

gentil? Et je ne lui ai même pas dit où tu as dîné hier. C'est encore

plus gentil, cela!...»

Il venait à peine de m'annoncer en plaisantant cette visite, pour moi

bouleversante, et déjà le domestique annonçait que deux dames attendaient

dans l'atelier. Dieu! Que le cœur me battait au moment où j'allai

rejoindre celle que je m'étais juré d'éviter! Que le cœur me bat, même

aujourd'hui, au souvenir si précis, si lointain, de cette nouvelle

rencontre! Je crois les revoir, la mère et la fille, sous la lumière crue

du jour clair de janvier, dans cet atelier dont la grande baie vitrée

s'emplissait d'un froid et pâle azur.--Mme Favier, plus placide et plus

souriante que jamais, promène de toile en toile ses grands yeux toujours

souriants. Elle me demandera tout à l'heure à combien me revient un

tableau, et combien je le vends, avec autant de simplicité que s'il

s'agissait d'une robe ou d'un bibelot. Camille est assise en face d'une

copie de l'_Allégorie du Printemps_, que j'ai faite à Florence autrefois

si amoureusement. Dans les longues et fragiles danseuses du divin Sandro,

qui hochent avec une grâce tendre leur blond visage au regard songeur, à

la bouche amère, la petite Duchesse bleue pourrait reconnaître des

sœurs. Elle ne les voit pas, absorbée dans un souvenir dont je devine

trop la nature, étant donné qu'elle n'a pas joué la veille et qu'elle a

trouvé le moyen de passer cette soirée libre avec Jacques, grâce à la

cousine complaisante. Cela me fait mal de surprendre autour de ses

paupières attendries, presque meurtries, un halo nacré de lassitude et

sur sa bouche des frémissements qui disent le bonheur. Et cela me fait

plus mal que, sitôt entré, Jacques ait avisé les photographies d'elle

dont je me suis servi pour faire le portrait rêvé,--ce chimérique

portrait de ma semaine de folie qu'heureusement j'ai mis de côté et bien

caché,--et, à la minute même où Camille me dit bonjour avec un sourire un

peu gêné, le voici qui apporte ces cartons révélateurs, et,

malicieusement:

--«Vous voyez, mademoiselle, que si Vincent n'est plus revenu vous voir

jouer comme il vous l'avait promis, il ne vous a pas oubliée...»

--«C'était pour mieux préparer les études du tableau futur...»

balbutiai-je. «Le grand Lenbach fait ainsi...»

--«Et qui te dit le contraire?» reprit Molan, avec plus de malice encore.

--«Ah! vous ne les avez pas bien choisies,» interrompit la mère, et,

montrant à sa fille la photographie que j'avais le plus aimée. «Tu vois,»

dit-elle, «que les marchands continuent, malgré notre défense, à vendre

ce portrait qui est si peu toi... Voyons, est-ce qu'il lui ressemble?...

Je vous en prie, jugez, monsieur La Croix.»

--«J'avais trois ans de moins,» dit Camille, «et il ne m'a pas connue

alors.» Et prenant la photographie à son tour, elle la regarda. Puis la

mettant à côté de son visage, de manière à ce que je pusse voir à la fois

le modèle et le portrait, elle m'interrogea: «Est-ce que j'ai beaucoup

changé?...»

Pauvre petite Duchesse bleue, sincère amoureuse du moins aimant de mes

amis, romanesque enfant échouée par un ironique caprice du sort dans le

métier le plus funeste au mystère, au silence, à la solitude, quand il

aurait fallu une tiède atmosphère d'intimité protectrice aux jolies et

délicates fleurs de votre âme de femme, dites, soupçonniez-vous mon

émotion à regarder votre visage pâli par votre jalousie de la veille me

sourire ainsi, tout à côté d'un autre visage, le visage de l'enfant

innocente, que vous aviez été, que j'aurais pu aimer comme on aime une

fiancée?... Non, certes. Car vous étiez bonne, et si vous aviez deviné ce

que je souffrais, vous ne m'eussiez pas imposé cette inutile épreuve.

Vous n'auriez pas, dès cette visite, arrêté avec moi le plan de cette

série de séances de pose qui commencèrent dès le lendemain et qui me

furent un étrange, un douloureux calvaire!... Oui, pourtant, car il y

avait dans votre sourire un rien de tristesse et de pitié,--de tristesse

pour vous-même, de pitié pour moi. Vous sentiez si bien que, dès ce

moment, je vous portais une affection trop vite éveillée pour qu'elle fût

la raisonnable et simple amitié d'un camarade! Vous le sentiez, mais sans

vouloir vous l'avouer, parce que l'amour est égoïste. Le vôtre avait

besoin de se raconter, pour être encouragé dans ses espérances,

réconforté dans ses doutes, plaint dans ses douleurs. Et ce service de se

prêter comme un écho complaisant à votre passion, qui vous l'eût rendu

comme moi? Si cela m'a coûté mon repos, pendant des semaines et des

semaines,--si, vous partie de l'atelier, je suis resté, après chacune des

séances, comme après cette première visite, des heures à me débattre

contre des amertumes dont mon cœur n'est pas vidé, vous n'avez pas voulu

le savoir, et moi je ne trouve pas la force de vous en condamner. Après

tout, _vous m'avez fait sentir_, et il viendra une époque, peut-être, où,

passant la revue de mes souvenirs, je vous bénirai des larmes que j'ai

versées quelquefois, comme si j'avais eu dix-huit ans, à cause de vous

qui ne voyiez pas ces vaines larmes! Vous les auriez vues que vous vous

seriez refusée à y croire pour garder le droit de m'initier à la tragédie

intérieure que vous viviez alors et dont pas un contre-coup, hélas! ne

me fut épargné...

Si je me laisse aller à ces impressions, j'en ai pour des pages à gémir

de la sorte, et jamais je n'arriverai à raconter cette tragédie

elle-même,--cette tragi-comédie plutôt, où je jouais ce rôle du chœur

antique, inefficace témoin des catastrophes et qui les déplore sans les

empêcher. Employons le seul remède à l'inutile élégie. Notons des petits

faits, sèchement... Je l'ai dit: cette visite de la mère et de la fille

avait pour objet d'organiser la série des séances de pose. Je l'ai dit

encore: la première de ces séances fut fixée pour le lendemain. Dès ce

lendemain, Camille m'arriva, non plus accompagnée de sa mère, mais seule.

Ce fut ainsi presque toujours durant les quatre semaines que dura ce

travail, auquel l'artiste en moi ne réussit pas à s'intéresser,--tant mon

attention fut prise aussitôt par les confidences de l'adorable enfant,

confidences sans cesse interrompues, sans cesse répétées, et prolongées

avec ces prises et ces reprises, où les détails se multiplient et se

compliquent à l'infini. Des petits faits? Il m'en revient trop, et de

trop pareils, en essayant d'évoquer ces tête-à-tête qui m'étaient

toujours un peu amers. Cette liberté me prouvait trop combien son

intrigue avec Jacques avait eu d'occasions propices. Trop de menues

scènes se représentent, trop d'impressions multipliées et superposées,

que ma mémoire est tout près de confondre. C'est comme un écheveau

d'indémêlables fils que j'essaierais en vain de dévider. Voyons si je n'y

mettrai pas un peu d'ordre en les classant. Ces souvenirs, si nombreux et

si pareils qu'ils se confondent les uns avec les autres, se distribuent,

lorsque j'y réfléchis, en trois groupes très nets; et ces groupes

marquent les étapes que mit le drame purement moral, où se trouvaient

engagés Camille, Jacques et Mme de Bonnivet, à s'acheminer vers un drame

réel et terrible... Et quand je réfléchis encore, c'est la différence

entre ces trois groupes d'émotion qui me justifie de n'avoir pas mené à

bien ce portrait. J'aurais été un artiste d'une imperturbable maîtrise

d'exécution, au lieu d'être ce que je suis, un demi-amateur, toujours

incertain, une espèce d'Hamlet du pinceau, tout en intentions et en

retouches, tout en grattages et en surcharges, je n'aurais pas pu

exécuter une toile unique dans des conditions pareilles. Ce n'est pas une

femme que j'ai eue devant moi, au cours de ces trop longues et trop

courtes séances, c'est trois femmes.--L'une après l'autre, ces trois

femmes, je les ressuscite, je les fais poser devant mon regard, au gré de

ma mémoire, comme si l'irréparable n'était pas entre nous, et quel

irréparable! L'une après l'autre, elles reviennent s'asseoir dans cet

atelier, le même où j'écris ces lignes. L'une après l'autre, je les

écoute me raconter, la première sa joie, l'autre sa tristesse, la

troisième la fureur de sa jalousie et sa fièvre d'indignation,--et encore

aujourd'hui je ne sais pas devant laquelle de ces trois femmes et durant

laquelle de ces trois périodes j'ai souffert davantage, d'autant plus que

j'étais obligé de me taire, et derrière chacune des confidences que me

faisait la petite Favier, heureuse, mélancolique, irritée, j'apercevais

la dure silhouette de la rivale élégante, aux caprices de laquelle cette

joie, cette douleur, cette colère étaient subordonnées... Dieu! le

supplice des sentiments faux, de ces sentiments qui n'ont pas le courage

d'aller jusqu'au bout dans la logique du sacrifice ou de

l'assouvissement, l'ai-je assez connu durant ces séances! Et, pourtant,

que je voudrais les recommencer! Encore des élégies!--quelle misère!...

Aux faits! Aux faits! Aux faits!...

La première période, celle de la joie, ne fut pas d'une longue durée. La

scène qui en marqua le point culminant, date exactement de la quatrième

de ces séances. La scène?... Ce grand mot convient-il à une conversation

sans autre incident que l'entrée de Camille dans l'atelier, une gerbe de

roses entre les mains, de grosses et lourdes roses de toutes les

nuances,--les unes pâles de la pâleur rosée de son visage, d'autres

blondes et presque du même or parfumé que ses beaux cheveux, les autres

rouges comme sa jolie bouche, à la lèvre inférieure si finement roulée,

d'autres noires, et qui, par le contraste, paraissaient éclairer son

teint trop vide de sang ce matin-là... Il s'agissait de savoir laquelle

de ces fleurs je choisirais pour la lui mettre à la main. Je voulais la

peindre dans une unité absolue de gamme, comme l'enfant bleue de

Gainsborough. Elle devait être debout, dans une robe de gaze bleue, celle

de son rôle, avec des mitaines de soie bleue, un velours bleu au cou, des

rubans bleus aux manches, ses pieds dans des souliers de satin bleu, sans

autres bijoux que des saphirs et des turquoises, sur un fond d'une étoffe

de velvétine bleue, toute frappée de paons, et elle devait être coiffée

seulement du nuage blond de ses fins cheveux, le revers d'une de ses

mains posé sur sa hanche souple, de l'autre offrant une rose:

--«C'est ma jeunesse que j'offrirai à Jacques,» me dit-elle, ce matin-là,

tandis que nous cherchions cette pose ensemble, «mes vingt-deux ans et

mon bonheur... Je suis si heureuse en ce moment!...»

--«Vous n'avez plus vos mauvaises tentations, alors?» lui demandai-je.

--«Vous vous souvenez?» répondit-elle en riant et rougissant à la fois.

«Non, je ne les ai plus... J'ai mis Tournade à la porte de ma loge, et un

peu lestement, je vous jure... Et savez-vous ce qui me rend le plus

contente? Je ne vois plus jamais cette vilaine femme, vous vous rappelez

bien, cette Mme de Bonnivet. Elle ne vient plus au théâtre, et je sais

que, l'autre jour, Jacques devait dîner chez elle. Il n'y est pas allé...

De cela, je suis bien sûre. Il a écrit la lettre pour se dégager, devant

moi... Bressoré ne pouvait pas jouer. On a dû faire relâche. Ma soirée

était libre. J'avais tant envie de lui demander de la passer ensemble. Je

n'osais pas. Il me l'a offert le premier... Et depuis, c'est tous les

jours une nouvelle preuve de sa tendresse. Il va venir me prendre tout à

l'heure, pour que nous allions déjeuner... Ah! que je l'aime! que je

l'aime! Et que je suis fière de l'aimer!...»

Que répondre à des phrases pareilles, et que faire, sinon la laisser

s'enivrer de cette illusion comme elle s'enivrait de l'arome des roses

qu'elle respirait en clignant ses yeux d'un azur si clair--une autre note

de bleu dans l'harmonie que je cherchais? Que faire, sinon souffrir en

silence à l'idée que cette recrudescence de tendresse chez le sensuel et

compliqué Molan était sans doute un simple effet en retour. Quelques

duretés de l'autre en étaient la cause certaine. Camille prenait pour des

marques de fougue passionnée la fièvre de l'excitation où Mme de

Bonnivet avait jeté Jacques sans l'assouvir. Quand une femme a, comme la

jolie actrice le disait si gentiment, ses vingt-deux ans à offrir, et sa

jeunesse, elle ne devine pas, elle ne peut pas deviner qu'entre ses bras

son amant pense à une autre femme et s'exalte les sens à cette image!...

Et je me tus de tout ce que je savais, ce matin-là. Et pour la faire

rire, et ne pas pleurer, je lui racontai l'histoire d'une vraie duchesse,

du XVIIIe siècle celle-là, qui voulait donner sa miniature à son amant

avant son départ pour l'armée. Elle arrivait chez le peintre les yeux si

battus par la tendre folie des adieux, que celui-ci finit par lui

déclarer qu'il ne continuerait pas le portrait si elle ne devenait pas

plus sage, tant sa beauté était altérée.

--«Ah!» dit la duchesse en sautant au cou de son amant devant le peintre,

«s'il en est ainsi, la vie est trop courte pour se faire peindre.»

--«Ah! que c'est vrai, mon Jacques, ce qu'il vient de me dire,» s'écria

Camille en s'élançant vers Jacques, qui entrait à ce moment même... Je la

vois toujours, appuyant sa tête amoureuse sur l'épaule du fourbe, et

celui-ci condescendant, indulgent, presqu'attendri, parce que j'étais là

pour assister à cette folle explosion de tendresse. C'est l'image où se

résume la première période qui pourrait s'intituler: Camille heureuse!...

Camille triste!... C'est la devise de la seconde période, qui commença

presque aussitôt, et qui dura plus longtemps. La scène où elle se résume,

pour ma mémoire, ne ressemblait guère à celle des roses respirées avec

une si confiante extase, ni du baiser à Jacques donné avec une si

charmante impudeur. C'était, cette fois, vers la onzième ou la douzième

séance. J'avais observé que depuis quelques jours l'expression de mon

modèle changeait. Je n'avais pas osé la questionner, tremblant également

d'apprendre que Jacques la traitait bien et qu'il la traitait mal. Ce

matin-là, elle devait venir à dix heures et demie,--et il n'en était pas

dix. J'étais occupé à feuilleter un carton de crayons d'après les vieux

maîtres florentins, rapporté d'Italie, sans parvenir, d'ailleurs, à

m'absorber dans cette étude. C'est pourtant mon grand opium dans mes

mauvais instants. D'ordinaire, rien qu'à regarder ces croquis et à me

rappeler les fresques du Ghirlandajo, de Benozzo, de Fra Filippo Lippi,

de Signorelli, de tant d'autres, je retrouve intacte en moi cette ferveur

d'Idéal qui me rendit comme fou durant ma première jeunesse, lorsque

j'allais de petite ville en petite ville, d'église en église, de cloître

en cloître... En ces temps-là, une silhouette de Madone à demi-effacée, à

peine visible, sur un pan de mur mangé de soleil, suffisait à me rendre

heureux pour une après-midi. Les profils des vierges rêvés par les vieux

Toscans, les torses cambrés de leurs jeunes seigneurs dans leurs

pourpoints à crevés, les minutieux horizons de leurs vastes paysages,

avec des créneaux et des campaniles sur les hauteurs, des routes bordées

de cyprès et des vallées éclairées d'eau courante, tout ce sortilége de

l'art primitif était bien là, emprisonné dans ce carton d'esquisses et

prêt à en sortir pour charmer ma fantaisie. Mais mon imagination était

ailleurs, occupée autour de ce problème bien étranger à l'esthétique, aux

fresques du _quattrocento_ et aux couvents de Pise ou de Sienne: «Camille

était de nouveau si triste, hier. Cet absurde Jacques aurait-il renoué

ouvertement avec cette absurde Mme de Bonnivet?...» Voilà ce que je me

demandais, au lieu de revoir l'Italie par delà mes dessins, la divine et

chère Italie, la terre de Beauté, que je n'ai jamais laissée sans me

répéter l'adorable vers du poète Cino:

J'ai passé l'Alpe avec un appel de douleur!...

_L'Alpe passai con voce di dolore!..._

La réponse à cette question sur les causes de la tristesse de Camille

allait m'être donnée par Molan lui-même. Je ne l'avais pas vu une seule

fois en tête-à-tête depuis notre déjeuner improvisé, la veille de la

première des séances de pose. Pas plus ce matin-là que l'autre, je ne

m'attendais à le voir entrer dans l'atelier,--sachant trop le principe

des quatre pages à écrire avant midi, et avec quelle rigueur ce

méthodique entrepreneur de littérature s'y conforme. Aussi, eus-je une

minute d'une véritable appréhension, lorsque sa voix m'interpella tout

d'un coup. Le domestique lui avait ouvert la porte sans que je

l'entendisse, couché que j'étais sur le divan où je feuilletais ce carton

d'études, comme anesthésié par l'excès du souci. Les hypothèses n'eurent

pas le temps de naître dans mon esprit. Mon visiteur inattendu avait

deviné mon étonnement à ma physionomie, et déjà il devançait toute

demande en me disant:

--«Mais oui, c'est moi! Tu ne m'attendais pas, n'est-il pas vrai?

Tranquillise-toi, je ne viens pas t'annoncer que Camille s'est asphyxiée

avec un poêle Choubersky dernier modèle, ni qu'elle s'est jetée dans la

Seine à cause de mes mauvais procédés... A propos, tu sais qu'il ne vient

pas mal du tout, le portrait. Tu as fait des progrès, beaucoup de

progrès... Il ne s'agit pas de cela, d'ailleurs... Il s'agit que tu vas

avoir Camille ici tout à l'heure, et tu lui raconteras que j'ai dîné avec

toi, hier soir, chez toi, et que nous nous sommes quittés seulement à une

heure du matin...»

--«Tu as encore eu la belle idée de me mêler à tes mensonges,» lui

répondis-je avec irritation, «je croyais t'avoir dit que ce rôle ne me

convient pas...»

--«Je le sais», fit-il avec un ton de demi-excuse destiné visiblement à

m'amadouer, «et je comprends si bien tes scrupules que je t'ai laissé

tranquille tous ces temps-ci... _E pur si muove!_ Et pourtant ça marche,

ça roule, ça ronfle, et ferme, de l'autre côté, et si tu avais pu

m'aider, Bonnivet ne passerait plus sous l'Arc-de-Triomphe. Excuse cette

plaisanterie digne de feu Paul de Kock. J'en conviens et je donne un

gage... Mais, cette fois-ci, il ne s'agit pas de moi, il s'agit de

Camille à laquelle il faut épargner un chagrin inutile. Tu as remarqué

qu'elle était triste ces jours-ci?...»

--«Et j'ai pensé que c'était une tristesse de ta façon...»

--«Tu tournes au psychologue,» répliqua-t-il, non sans ironie. «C'est

très démodé, je t'en avertis... Mais n'échangeons pas d'épigrammes,»

continua-t-il sérieusement, «La petite vient poser à dix heures, et, si

je la rencontrais, tout serait perdu. Je vais donc te mettre au courant

en cinq minutes. Il faut que je dise d'abord qu'elle est de nouveau sur

la piste de mon flirt avec la Reine Anne,--à qui tu n'as pas mis de

cartes, entre parenthèses. Tiens, donne-les-moi, je les poserai, à ma

prochaine visite.--Et comme ce flirt est en ce moment très, très

accentué, Camille est très, très jalouse et très défiante... Bref, hier,

ç'a été l'inverse de la comédie de l'autre jour. Tu te rappelles, le

coup du dîner... Je reçois, vers les quatre heures, deux mots à la fois,

l'un de Mme de B... signifiant que... Mais ce que ce billet signifiait

sous des formules convenues te ferait bondir, si je te le racontais. Au

fond, tu es un grand naïf, et tu crois encore à la pudeur des femmes...

Borne-toi à savoir qu'en l'absence de son époux, appelé en province

auprès d'un parent malade, la Reine Anne s'était arrangée pour dîner et

passer la soirée avec moi. L'autre billet était de Camille, qui me

disait, elle, tout simplement, qu'en l'absence de sa mère, appelée elle

aussi en province auprès d'un parent malade, et sachant que je ne faisais

rien, ce soir, elle s'était arrangée pour dîner et rentrer ensemble après

la _Duchesse_... Tableau!»

--«Et tu as préféré Mme de B..., naturellement, et raconté à Camille que

tu dînais chez moi?...»

--«Je n'ai rien raconté du tout,» fit-il. «J'ai pensé qu'il valait mieux

avoir reçu le billet trop tard. Car enfin, je pouvais être sorti, à

quatre heures, et ne pas être rentré pour dîner? Elle va venir. Tu te

gardes bien de lui parler de ma visite de ce matin. Mais tu lui dis

incidemment, sans avoir l'air d'y toucher, que tu as eu, hier, des amis,

dont moi... Elle te croit. Elle rentre chez elle. Là elle trouve une

petite dépêche bleue signée de ton ami, qui lui confirme ton histoire et

le tour est joué. A moins que cet animal de Senneterre... Je lui réserve

un chien de ma chienne, à celui-là, et une meute à l'occasion...»

--«Qu'est-ce que Senneterre peut bien avoir à faire dans tout cela?...»

demandai-je.

--«Lui? Je t'ai raconté qu'il était l'amoureux platonique de la Reine

Anne,--et tu l'as bien vu toi-même,--platonique et jaloux comme s'il

avait des droits. A ce titre, il me déteste. Il fait mieux. Il

m'espionne... Il a donc imaginé de se lier avec Camille. Il a eu l'audace

de me demander de le présenter, comme si de rien n'était, et voilà quatre

ou cinq fois de suite que je le trouve dans sa loge. Elle ne t'en a pas

parlé? Non... Hé bien! Il est parfaitement capable de lui avoir dit,

avant-hier soir, comme par hasard, que Bonnivet devait quitter Paris, à

seule fin de la lâcher sur moi et de mettre des bâtons dans les roues du

fiacre où la Reine Anne a enfin consenti à monter... Nous n'en sommes

encore qu'au fiacre, ne te scandalise pas trop. Et il ne s'agit pas entre

nous de ce que la Gladys du sire de Figon appelait si drôlement _le petit

crime_... Dix heures un quart!... Je me sauve. Tu m'écriras un mot, cet

après-midi...»

--«Et les quatre pages du matin?» lui demandai-je en le reconduisant.

--«Je me suis donné congé,» me répondit-il, «ma comédie en un acte est

finie, et, dans ce cas-là, je m'accorde dix jours pleins... Que dis-tu

de ma chance? Que cette aventure avec la Reine Anne tombe juste, ce

mois-ci, entre deux époques de travail?...»

La duchesse bleue · 第 11 / 20 段