polie... Miraut est un peu trop content de lui, c'est vrai. Mais c'est un
homme d'un rare talent, et qui lui fait beaucoup d'honneur en venant
chez elle... A-t-elle l'air méchant, ce soir? Et Bonnivet est-il
préoccupé, malgré le masque de sa gaieté?... J'en tiens pour ce que j'ai
dit à Jacques, l'autre jour... Je ne me fierais ni à la femme ni au
mari... Ces blondes au regard froid sont capables de tout, et de tout
aussi ces sanguins musclés, comme est celui-ci... Enfin, nous allons voir
manœuvrer Jacques... Et dire qu'il pourrait être si heureux avec sa
petite amie, tout simplement!... La vie est vraiment bien mal
arrangée...»
Ce nouveau monologue intérieur se prononçait en moi presque aussi
distinctement que je viens de le transcrire. Ce dédoublement prouvait
l'extrême surexcitation de mes facultés. Car cette pensée si nette, si
réfléchie ne m'empêchait pas d'être des yeux et des oreilles à la
conversation que renforcèrent de leur présence le comte et la comtesse
Abel Mosé, d'abord. Il est, lui, un type accompli du grand financier
moderne, chez qui l'homme de Bourse gagne toute l'après-midi le luxe de
l'homme du monde le soir. Chose étrange! cette figure qui se rencontre
surtout parmi les israélites, comme Mosé, ne m'est pas déplaisante. J'y
trouve la mise en œuvre d'une passion vraie.--Pour les gens de cette
espèce, la vanité des occupations de cercle et de salon a du moins son
réalisme. En jouant au grand seigneur, ils se prouvent qu'ils ont monté
d'un degré sur l'échelle sociale. La vie élégante est pour eux un second
métier qui se juxtapose à l'autre et qui le continue. C'est un grade
acquis, et quelle physiologie, pour suffire à l'usure accumulée de ces
deux existences, aux poignants soucis alternant avec les épuisants
plaisirs, aux séances à la Bourse suivies de dîners en ville,--pendant
des années! Et puis, comme Mme Mosé est belle, de la grande beauté
orientale, celle qui n'a rien du poncif, du chiffonné! C'est la Judith
biblique, la créature aux yeux brûlants comme les sables du désert, que
voyaient passer les soldats d'Holopherne... «Qui pourrait haïr le peuple
des Hébreux quand ils ont de telles femmes?...» dirais-je volontiers avec
eux. Les Mosé n'étaient pas là depuis cinq minutes que la jolie Mme
Éthorel entrait, et son mari, puis--«naturellement», comme dit Miraut
entre ses dents, pour bien me faire entendre qu'il connaissait les vrais
dessous de cette société,--Crucé le collectionneur; puis Machault, un
athlète professionnel, que j'ai vu tirer à la salle d'armes; puis un
certain baron Desforges, un homme de soixante ans, dont l'œil me frappa
aussitôt par sa finesse presque trop aiguë dans un teint trop rouge de
viveur vieilli. Et les propos commençaient de bourdonner, mélangeant les
questions obligatoires sur le temps et la santé à quelques médisances
préalables et à des rappels d'emplois de journée,--le plus souvent
mortels d'ennui, rien qu'à les ouïr. J'entends encore quelques-unes de
ces phrases:
--«Vous ne marchez pas assez», disait Desforges à Mosé, qui avait déclaré
se sentir un peu pesant après ses repas, «on digère avec ses jambes,
voilà ce que le docteur Noirot me répète sans cesse...»
--«Et le temps?» répondait le financier.
--«Faites vous masser alors», reprenait Desforges. «Je vous enverrai
Noirot. Le massage, c'est la pilule d'exercice.»
--«Et vous n'avez pas acheté ces deux candélabres», disait Crucé à
Éthorel, «pour trois mille francs, mon cher, mais c'était donné...»
--«Le jeu de San Giobbe», disait Machault à Bonnivet, «j'entre là-dedans
comme dans du beurre.»
--«Vous n'étiez pas au patinage, ce matin, ma chère Anne», disait Mme
Mosé à Mme de Bonnivet, «c'est pourtant l'occasion de profiter de cette
étonnante entrée d'hiver... avant le premier janvier! Pensez donc!... Ça
ne se retrouve pas deux fois en un siècle... Je vous ai cherchée!...»
--«Et moi aussi», disait Mme Éthorel, «tu te serais amusée à voir cette
vieille folle de Mme Hurtrel courir sur la glace après le petit Liauran.
Et elle était rouge, et elle suait, et elle déteignait, et elle coulait,
tandis que l'autre filait avec Mabel Adrahan...»
--«Cela vous fait rire, Madame. Et si je vous disais que moi, je la
plains», fit Senneterre.
--«Respect à l'amour, nous la connaissons, cette guitare», interrompit
Mme de Bonnivet, qui accompagna ce persiflage de ce rire aigu que j'avais
déjà remarqué au théâtre. Elle était visiblement dans un état de
nervosité que je m'expliquai, lorsque la porte de la salle à manger
s'ouvrit sans que Jacques fût arrivé. Je devais bientôt apprendre et le
faux prétexte et la vraie raison de cette absence. Dès le premier service
et à propos des fleurs et de l'argenterie qui décoraient la table, on
parlait du goût d'aujourd'hui, puis du goût au théâtre et de la mise en
scène. Tous les convives se mirent d'accord pour célébrer l'habileté de
feu M. Perrin à installer le décor mondain des comédies modernes. Le
discours ricocha sur les pièces actuelles, et une allusion ayant été
faite à la _Duchesse Bleue_, un des convives, Machault, je crois, se prit
à dire:
--«Est-ce qu'elle a fini déjà? J'ai vu en passant sur le boulevard qu'il
y a changement d'affiche, ce soir, au Vaudeville? Savez-vous pourquoi?»
--«Parce que Bressoré a un gros rhume et qu'il s'est trouvé trop malade
pour jouer. J'ai entendu raconter cela par hasard au cercle de la rue
Royale», dit Mosé, qui ne négligeait jamais une occasion de rappeler son
accointance avec ce club élégant, «et comme la pièce porte tout entière
sur lui... Il y a du talent, et il est le seul...» continua-t-il, ce qui
prouvait que l'antipathie de Mme de Bonnivet pour Camille Favier n'avait
pas échappé aux yeux observateurs de l'homme d'affaires, ces yeux si
noirs sur son teint presque exsangue...
--«C'est contagieux, paraît-il, dans la maison» dit Bonnivet... «Molan
devait venir. Il s'est excusé au dernier moment. Il est lui-même un peu
souffrant...»
En prononçant ces mots, il avait regardé sa femme, qui ne daigna même pas
avoir écouté. Elle causait avec un de ses deux voisins qui était Miraut.
Ni sa voix métallique, ni ses prunelles dures et claires ne trahirent le
plus léger signe de trouble, mais le cruel retroussis qu'elle avait par
instants au coin de sa bouche se fit plus cruel, et un petit battement de
ses narines, imperceptible, sinon pour un homme de mon métier,--ou pour
un jaloux,--me révéla que cette absence de Jacques était la vraie cause
de sa nervosité. Presque en même temps, je sentis que Bonnivet scrutait
ma physionomie du même regard dont il venait d'envelopper sa femme, et
trois choses me devinrent évidentes simultanément, à savoir:--l'une, et
la plus redoutable, que le mari n'était en aucune façon la dupe des
coquetteries de la Reine Anne avec mon camarade;--la seconde, que ce
camarade avait lui-même saisi cette occasion du changement d'affiche,
pour provoquer chez la coquette une crise de jalousie dépitée en passant
ou feignant de passer cette soirée libre avec Camille Favier;--la
troisième, que cette ruse si simple piquait en effet au vif de son
amour-propre féminin la rivale de la jolie actrice. Ces trois remarques,
faites d'instinct et dont deux au moins emportaient de si grave
conséquence, suffirent à me rendre ce banal dîner passionnément
intéressant. Je ne pouvais me retenir d'appliquer à Pierre de Bonnivet et
à sa femme toute ma force d'attention. D'autre part, j'appréhendais
qu'aussitôt sortis de table, ils n'essayassent l'un et l'autre de me
faire causer, et je ne voulais trahir Molan ni auprès d'elle ni auprès de
lui.--Auprès de lui surtout. La veine si facilement enflée de son front
sanguin, ses yeux verdâtres que l'on devinait si prompts à s'injecter de
colère, le poil roux et rude qui de son bras descendait jusqu'aux
phalanges de ses doigts, tous ces signes de brutalité continuaient à me
donner l'impression d'un redoutable personnage. L'action tragique devait
lui être aussi naturelle qu'à moi les timidités douloureuses ou que la
fatuité insolente à Jacques. La soirée ne devait pas finir sans me
fournir la preuve que mes diverses intuitions ne me trompaient pas. Nous
avions à peine quitté la table pour le fumoir que Machault me disait en
me prenant le bras:
--«Vous fréquentez beaucoup Jacques Molan, n'est-ce pas, vous, La
Croix?...»
--«Nous sommes camarades de collège et je le vois quelquefois»,
répondis-je évasivement.
--«Hé bien! Si vous le voyez ces jours-ci, prévenez-le donc que
Senneterre l'a rencontré en venant ici... Par conséquent, _on_ saura que
sa migraine ou son rhume n'était qu'un prétexte. Ça n'a pas d'autre
importance, mais avec Anne il vaut toujours mieux être renseigné...»
Je n'eus pas le temps d'interroger davantage le brave escrimeur, qui
avait eu, pour prononcer cet _on_ énigmatique et sa plus énigmatique
dernière phrase, un indéfinissable sourire. Pierre de Bonnivet venait à
nous, tenant d'une main une boîte de cigares et de l'autre une boîte de
cigarettes. Je pris un simple papyros russe, une pincée de tabac jaune et
roulée dans du papier paille, tandis que le robuste gladiateur
s'introduisait dans la bouche un véritable tronc d'arbre rugueux et noir.
Puis, avant le café, avisant sur la table à liqueurs une bouteille de
fine champagne parmi d'autres, il remplit un petit verre, qu'il alla
déguster sur un fauteuil, en nous disant:
--«Ça, c'est un excellent premier apéritif de la soirée...»
--«Et vous, monsieur La Croix, une tasse de café? Non. Un peu de Kummel,
ou de chartreuse?» me demanda Bonnivet, «pas même un doigt de
cherry-brandy?»
--«Jamais de liqueur ni de café le soir...» lui dis-je, et j'ajoutai en
souriant: «Je n'ai pas un estomac et des nerfs d'hercule...»
--«Il n'y a pas besoin d'être de la force de Machault pour aimer
l'alcool. Voyez notre ami Molan», fit le mari, qui me regarda l'écouter
prononcer ce nom. Puis, après un silence: «Est-ce que vous savez au juste
ce qu'il a?...»
--«Je ne sais pas», répondis-je. «Il se surmène. Il travaille encore plus
qu'il ne boit...»
--«Et il aime encore plus la petite Favier?» insista mon interlocuteur en
me regardant à nouveau de son regard aigu.
--«Et il aime encore plus la petite Favier», répliquai-je sur le même ton
d'indifférence.
--«Ça dure depuis longtemps, cette histoire?» demanda le mari après une
seconde d'hésitation.
--«Depuis la _Duchesse Bleue_. Enfin, c'est une lune de miel au premier
quartier...»
--«Et alors, sa maladie de ce soir, où justement elle ne joue pas?...»
interrogea-t-il sans formuler toute sa question, que je complétai dans ma
réponse, en lui donnant une forme cynique où se soulageait mon malaise:
--«Serait un prétexte pour passer toute une soirée avec elle et la nuit
ensuite?... Ma foi, je n'en sais rien; mais c'est bien probable...»
Je pus voir, à ces paroles,--que Camille Favier, si elle lit jamais ces
pages, me les pardonne!--le front du jaloux s'éclaircir. Évidemment le
billet d'excuse envoyé par Molan à la dernière minute ne lui avait point
semblé sincère. Il avait constaté que Mme de Bonnivet s'en énervait, et
il s'était demandé pourquoi? Avait-il cru à la survenue entre sa femme et
Jacques d'une de ces brouilles momentanées qui dénoncent, plus que des
assiduités trop continues, une intrigue d'amour? Il m'avait soupçonné
d'être le confident de mon camarade. Il avait pensé que je savais, moi,
le vrai motif de cette absence, et sa défiance s'exerçait à trouver dans
mon accent une sincérité. Et, comme les jaloux, étant tout imagination,
se défient et se rassurent de même, celui-ci avait repris son humeur la
plus charmante pour dire au baron Desforges, qui entrait, ayant tardé un
peu à nous rejoindre:
--«Hé bien! Frédéric, avez-vous été content du dîner?»
--«Je viens de me permettre d'appeler Aimé pour le féliciter des petites
timbales, et pour lui faire une observation sur le foie gras...» répliqua
le baron, «Je ne vous dis pas laquelle, vous jugerez à l'épreuve... C'est
un chef, je vous l'ai toujours dit, ce que j'appelle un chef. Mais c'est
encore jeune...»
--«Il se formera», dit Bonnivet, en me jetant un regard d'intelligence,
cette fois, «avec un maître comme vous...»
--«C'est le septième qui me passe par les mains», fit Desforges en
haussant les épaules et du plus grand sérieux, «pas un de plus, depuis
que je sais ce que c'est que manger... Le septième, entendez-vous!... Et
puis je vous les donne, et vous me les gâtez par vos éloges à côté... Les
cuisiniers ressemblent aux autres artistes. Ils ne résistent pas aux
compliments des demi-connaisseurs.»
Je m'éclipsai du fumoir sur ce philosophique axiome de cet épicurien qui
a la sagesse de placer des docteurs ès sciences culinaires dans les
maisons où il dîne, afin d'assurer les menus de son hiver. Je comptais
prendre mon chapeau dans le salon, y faire une courte séance de
conversation polie et générale, puis partir à l'anglaise en profitant du
retour des fumeurs ou de l'arrivée d'invités nouveaux. Il n'y avait dans
ledit salon quand j'y rentrai que les deux femmes qui avaient dîné et
Senneterre. De si petits comités étant peu favorables au tête-à-tête,
j'avais lieu d'espérer que Mme de Bonnivet n'aurait pas l'occasion de me
chambrer et de me confesser. Je connaissais mal cette capricieuse et
cette autoritaire, qui, elle, connaissait très bien son mari. Elle avait
deviné qu'il ne fallait pas me parler devant Bonnivet. A peine avais-je
reparu, qu'elle se leva du divan où elle se tenait à côté de Mme Éthorel
et en face de Mme Mosé, avec Senneterre à ses pieds sur une chaise basse,
qui lui gardait son éventail. Elle vint à moi, et m'entraînant dans un
second salon, attenant au premier, elle me força de me mettre sur un
canapé auprès d'elle:
--«Nous serons plus tranquilles pour causer», commença-t-elle. Puis, avec
brusquerie: «Est-ce que vous avez beaucoup avancé votre portrait de Mlle
Favier?» Elle avait cette manière d'interroger où se trahit le despotisme
de la femme jolie et riche pour qui son interlocuteur n'est qu'un
domestique d'amusement ou de renseignement. Chaque fois que je rencontre
chez une poupée de la mode cette inconsciente insolence, une irrésistible
envie me saisit de répondre à coups de mots désagréables. Jacques avait
sans doute spéculé sur ce trait de mon caractère pour me faire jouer ce
rôle d'excitateur, refusé pourtant avec une si loyale énergie.
--«Le portrait de Mlle Favier? Mais je ne l'ai même pas commencé»,
répliquai-je.
--«Ah!» dit-elle avec un sourire, «Molan a déjà changé d'idée. Il le lui
aura défendu... Vous êtes amoureux de cette jolie petite femme-là,
monsieur La Croix, avouez-le?»
--«Moi,» répondis-je, «amoureux d'elle?... Pas le moins du monde.»
--«Ça en avait bien l'air, pourtant, l'autre jour,» dit-elle, «et Jacques
Molan me faisait l'effet d'être un peu jaloux de vous?...»
--«Tous les amants sont plus ou moins jaloux,» répartis-je, et, cédant au
besoin grandissant de lui être pénible, j'ajoutai: «Il aurait bien tort.
Camille Favier l'aime de tout son cœur, et elle en a beaucoup...»
--«C'est un grand malheur pour son talent,» dit Mme de Bonnivet en
fronçant ses sourcils blonds, juste assez pour me faire comprendre que
j'avais touché juste.
--«Je ne peux pas être de votre avis, Madame...» répliquai-je, avec
conviction cette fois. «La petite Favier n'a pas seulement une adorable
beauté, c'est une espèce de génie, et un charmant cœur et un charmant
esprit...»
--«On ne s'en douterait pas à la voir jouer,» répondit-elle, «à mon avis,
du moins. Mais si c'est vrai, c'est pire encore... Jamais le bonheur n'a
inspiré aucun écrivain. Je suis tranquille, d'ailleurs... Ça ne traînera
pas, cette histoire. Molan apprendra qu'elle l'a trompé derrière un
portant du théâtre avec un des cabots de la troupe, et alors...»
--«On vous a mal renseigné sur cette pauvre fille, Madame,» repris-je
plus vivement que la politesse ne l'autorisait. «Elle est toute noblesse,
toute fierté, et parfaitement incapable d'une vilenie...»
--«Ce qui ne l'empêche pas d'être entretenue par Molan,»
interrompit-elle, «si on m'a bien renseignée, et de lui manger ses droits
d'auteur jusqu'au dernier sou...»
--«Entretenue?...» m'écriai-je. «Non, madame, on ne vous a pas bien
renseignée. Si elle voulait du luxe, elle en aurait. Elle a refusé hôtel,
chevaux, toilette, bijoux, tout ce qui tente ses pareilles, pour se
donner tout simplement, selon son cœur. Elle aime Jacques du plus beau,
du plus sincère attachement...»
--«Je la plains, si vous avez raison,» dit-elle en ricanant; «car il ne
vaut pas cher, votre ami.»
--«C'est mon ami,» répondis-je avec une sécheresse agressive, «et j'ai
cette originalité de défendre mes amis...»
--«Ça les fait toujours attaquer un peu davantage.» Le fin visage de
cette jolie femme exprimait, en jetant cette parole d'une observation
banale, une méchanceté si détestable, tout cet entretien trahissait de sa
part une si odieuse mesquinerie de rancune, que mon antipathie pour elle
s'exalta jusqu'à la haine, et que je relevai son insolence par une autre:
--«Dans le monde où vous vivez, peut-être, Madame, mais pas chez nous
autres, qui sommes de braves gens...»
Elle me regarda, comme je lui lançais bien en face cette impertinence peu
spirituelle. Je lus dans ses prunelles bleues moins de colère que de
surprise. Un des traits particuliers à ces caractères de coquettes
rosses,--risquons le mot,--est d'estimer ceux qui leur tiennent tête, à
quelque degré et en quelque manière que ce soit. Elle sourit d'un sourire
presque aimable:
--«Molan m'avait bien dit que vous étiez un original,» reprit-elle. «Mais
vous savez, je suis un peu originale aussi, et j'ai l'idée que ça
marcherait entre nous...»
Et voici qu'une volte-face s'accomplit soudain dans ses discours, et
j'assistai de nouveau à ce miracle de flair féminin qui lui avait, une
fois déjà, dans la loge, fait trouver juste les mots qu'il fallait pour
me plaire. Elle m'interrogeait sur mes voyages, maintenant. Elle-même
avait visité l'Italie. Sans doute elle avait rencontré là quelque artiste
distingué qui lui avait servi de guide, car elle m'énonça des idées qui
contrastaient étrangement avec la médiocrité de ses propos de tout à
l'heure. Assurément, ces idées n'étaient pas d'elle, mais elle avait su
les retenir, et elle se rendait compte que c'était le cas de les placer.
Elle me servit ainsi deux ou trois remarques ingénieuses sur le Pérugin
et sur Raphaël, notamment sur l'illogisme de ce dernier qui a éliminé de
ses madones tout sentiment chrétien pour leur avoir donné trop de beauté,
un paganisme de santé inconciliable avec l'au-delà mystique et son rêve.
Et elle avait un tel air de comprendre ce qu'elle disait que je ne
trouvai pas trop ridicule l'admiration avec laquelle ce dadais de
Senneterre, qui était venu nous rejoindre, l'écoutait parler. Cet autre
jaloux n'avait pu se retenir d'interrompre notre aparté, et comme Mme de
Bonnivet, par extraordinaire, ne le rudoya point, le patito professionnel
se prit à me montrer presque de la bienveillance. Il avait, d'ailleurs,
son projet, dont le machiavélisme naïf termina par une scène de
vaudeville cette soirée où j'avais senti à un moment passer sur nos têtes
un petit frisson de drame. Il s'obstina, en effet, lorsque je pris congé,
avant les onze heures, à me reconduire, et il commença de me chanter les
louanges de la Reine-Anne sur le trottoir des Champs-Élysées. Puis comme
nous passions avenue d'Antin, devant chez Gastinne, il me demanda
négligemment:
--«Vous tirez quelquefois le pistolet?»
--«Jamais», lui répondis-je.
--«Bonnivet est de première force,» reprit-il, «oui, de première force...
Entrez donc un jour voir de ses cartons, c'est une curiosité... Il a mis
dix balles au commandement dans un espace grand comme une pièce de vingt
francs... Je vous affirme, c'est une curiosité...»
Et il me quitta sur ce sinistre avertissement pour s'engager dans la rue
François Ier, où il habite.
VI
--«Ah! il t'a servi aussi le coup de l'infaillible pistolet,» me dit
Jacques, en éclatant de son rire le plus gai, lorsque nous nous revîmes
le lendemain. «C'est excellent... Et il t'a regardé dans les yeux pour te
faire bien entendre que, si tu te permets de courtiser Mme de Bonnivet,
tu risques de recevoir dans la tête une des balles dont le mari gratifie
par douzaines, chaque jour, le Monsieur en tôle du tir. Il a fait mieux
avec moi. Il m'a mené voir les cartons.--Tu lis cette inscription: Dix
balles au commandement par M. Pierre de Bonnivet.--Neuf balles au visé
par le même.--Et puis, tu aperçois sous le verre un carton déchiqueté qui
ressemble à une gravure de ces livres de médecine consacrés aux maladies
secrètes... Elle est délicieuse, d'ailleurs, à examiner, la suite de ces
cartons de chez Gastinne. Sur dix, il y en a bien sept derrière lesquels
un Parisien peut mettre l'histoire d'une jalousie conjugale, comme pour
Bonnivet,--d'une coquette série d'adultères, comme pour Casal... Ou bien
c'est des gaillards suspectés, comme Crucé, de vivre aux dépens d'une Mme
Éthorel à laquelle ils font acheter tous les rossignols de la brocante...
C'est des maris dont la femme dépense cent mille francs par an, avec
trente mille de revenu, des députés sur qui pèse le soupçon de vendre
couramment leur vote. Et puis, quand ces héros du: un, deux, trois,
feu... ont une affaire, régulièrement, ils manquent leur homme...»
Il me tenait ce discours où il continuait de jouer vis-à-vis de moi son
rôle de docteur en haute vie parisienne, tandis que nous achevions de
déjeuner en tête à tête. Il était venu chez moi, lui qui n'y vient
jamais, sitôt les quatre pages finies, pour me demander l'œuf et la
côtelette classiques. Cet empressement de curiosité avait achevé de me
prouver combien il s'intéressait au succès de sa manœuvre de diplomatie
galante. Je l'avais assez mal reçu. «On n'attire pas les gens dans de
pareils guet-apens,» lui avais-je dit, «tu me forces d'accepter une
invitation à dîner qui m'est odieuse, pour nous trouver ensemble, et tu y
manques.»
--«Avoue pourtant que c'est gai!» m'avait-il dit avec tant de gaminerie
que je n'avais plus le cœur de me fâcher. Après quoi, il m'avait très
minutieusement interrogé sur les diverses attitudes des divers
personnages, pour conclure par cette boutade à propos du ridicule
avertissement du jaloux Senneterre. Puis, sérieux:
--«Et tu n'as rien remarqué de particulier, toi qui sais voir? Oui. Vous
autres, peintres, vous ne comprenez pas, mais vous savez voir... Dans les
rapports de Machault et de la Reine Anne, par exemple?»
--«Attends,» répondis-je, «c'est vrai qu'en me prévenant que Senneterre
t'avait rencontré, Machault a eu un singulier regard... Pourquoi me
demandes-tu cela? Est-ce qu'il lui ferait aussi la cour?...»
--«Plus maintenant! Mais je crois bien que si elle a déjà hasardé le
_falso passo_, comme disent tes amis les Italiens, c'est avec Machault.»
--«Avec Machault?» m'écriai-je. Et je répétais: «Machault, ce colosse
toujours ivre, ce gladiateur en habit noir, cette machine à dégagés et à
contres de quarte, et elle, cette femme si fine, un peu pointue, à mon
goût, mais si aristocratique quand même?... Ce n'est pas possible... Et
toi-même, l'autre jour, tu me déclarais que tu la croyais sage...»
--«Ah! Daisy, Daisy!» fit-il en hochant la tête, «vous ignorez que,
lorsqu'on veut chercher de qui une femme idéale, une Sirène, une Madone,
un Ange,--avec un tas de majuscules,--est la maîtresse, il faut en
général penser d'abord à la personne la plus grossière de l'honorable
société... Tant il y a qu'on l'a beaucoup dit, et elle sait que je sais
qu'on l'a dit. Je ne le lui ai pas caché... Par conséquent, la présence
de Machault, hier au soir, était destinée à produire sur moi exactement
le même effet que je lui ai produit par mon absence. J'ai pris les
devants et j'ai bien fait... D'ailleurs,» ajouta-t-il avec une âcreté
presque haineuse dans sa voix, «de deux choses l'une, ou bien elle a déjà
eu des amants, et c'est une coquine. Alors je serais le dernier des
imbéciles si je ne l'avais pas à mon tour. Ou bien elle n'en a pas eu, et
c'est une coquette qui ne me fera pas passer par le même défilé que les
autres.»