Ce fut dans le cabinet de travail du «jeune et déjà illustre Maître» que

le groom à veste galonnée m'introduisit, cette fois. Molan était assis à

sa table, un grand bureau de chêne massif, avec de nombreux tiroirs. Une

bibliothèque courait tout autour de cette petite pièce, et le seul aspect

des volumes révélait des outils de travail souvent maniés, mais toujours

bien remis en place. Pas de poussière. Pas une trace de ce désordre où se

retrouve l'écrivain né, que la poursuite de sa fantaisie interrompt sans

cesse dans sa besogne. Un pupitre d'architecte dressé sur deux grands

pieds invitait aux hygiéniques séances de composition debout. Une autre

bibliothèque, très haute et tournante celle-là, chargée de dictionnaires,

d'atlas, de livres de références, de cartons verts à documents, était

posée à l'angle du bureau; et l'ordre de ce dernier meuble, avec ses

feuillets de papier coupés également, sa garniture d'objets commodes, un

classeur pour les lettres répondues et un autre pour les lettres à

répondre, finissait de dénoncer les habitudes méthodiques d'une besogne

quotidiennement mesurée et exécutée. Ces détails de pratique installation

étaient trop dans le caractère du bonhomme pour qu'un seul m'échappât,

même à ce moment. Aucune œuvre d'art, pas même, sur la cheminée, la

pendule-bibelot de rigueur. Celle qui marquait l'heure aux séances de

copie, était un bon instrument de précision, métallique et net, avec sa

boîte de cristal cerclée de cuivre. Quel autre portrait à faire, dans son

cadre vivant, dans ce décor sécrété par lui, que celui de cet écrivain,

absolument étranger à tout ce qui n'est pas «son affaire», méthodique

comme s'il n'était point un homme à la mode, régulier comme s'il n'était

point, et de par son art même, le peintre de tous les troubles, de tous

les désordres de l'âme humaine,--assis à cette table de géomètre, avec

son masque froid et réfléchi, et sa façon de tenir sa plume, d'un geste

volontaire, régulier, mesuré. Afin que ce portrait fût tout à fait

typique, il faudrait peindre Molan comme je le surpris, ce matin-là, en

train de relire les quatre pages composées, rabotées plutôt, depuis son

réveil, par ce charpentier de copie,--quatre petites feuilles couvertes

de lignes bien égales et d'une écriture dont toutes les lettres sont

formées, tous les T barrés, tous les points posés sur tous les I.

Étais-je un envieux, moi l'homme de tous les à peu près, en notant,

presque malgré moi, ces détails avec une irritation en apparence peu

justifiée? C'est son droit, après tout, à ce garçon, de ménager sa

fortune littéraire, comme il administrerait une maison de rapport.

Pourtant n'y a-t-il pas quelque chose, presque un sens qui se froisse en

nous à constater cet indéfinissable mensonge: cette mise en œuvre d'un

beau talent, avec un tel égoïsme, tant de calcul, à la base, si peu

d'unité morale entre la pensée écrite et la pensée vécue? Une autre façon

d'être de Jacques me crispait les nerfs. Il me tendait la main avec cette

cordialité indifférente qui est la sienne. Il était resté des mois sans

me voir avant notre rencontre au cercle, et il m'avait parlé aussi

amicalement que si nous nous fussions quittés la veille. Il m'avait

raconté les deux aventures qu'il menait d'affilée en ce moment-là, comme

à son meilleur, à son plus sûr ami. Et sitôt les talons tournés, ni vu ni

connu. Je n'avais plus existé pour lui. Je revenais. Sa poignée de main

était la même. Combien je préfère à ces souriants et à ces faciles, les

ombrageux, les susceptibles, les irritables, avec qui l'on se brouille,

qui vous en veulent et à qui l'on en veut, qui se fâchent contre vous, à

tort souvent, de la plus involontaire négligence, mais pour qui l'on

existe, pour qui l'on se sent réel, d'une réalité humaine et vivante.

Pour les vrais égoïstes, au contraire, on est un objet, une chose,

l'égal, à leurs yeux, du fauteuil qu'ils vous offrent d'ailleurs avec le

plus bienveillant et le plus vide sourire. On n'a pour eux de réalité que

la présence, que l'agrément ou le désagrément qu'ils en éprouvent. Soyons

entièrement franc, peut-être n'en aurais-je pas voulu à l'amant de

Camille de m'accueillir comme il a toujours fait, avec sa gracieuseté

impersonnelle, si je ne l'avais pas trouvé un peu pâle, les yeux un peu

battus, et il me fallait bien attribuer cette légère fatigue à ses amours

avec la charmante fille dont je venais, durant une semaine, d'évoquer la

grâce virginale d'antan, soutenu par le plus passionné des hypnotismes

rétrospectifs. Cette impression fut aussi pénible que si j'avais eu sur

Camille d'autres droits que ceux du rêve et de la sympathie. J'étais venu

pour parler d'elle, au fond, et j'aurais voulu m'en aller sans que même

son nom fût prononcé. Ce silence était d'autant plus impossible que,

déjà, et les premiers mots de politesse échangés entre nous, j'avais

tendu à Jacques l'invitation de Mme de Bonnivet:

--«C'est toi qui m'as fait envoyer ce carton?...» lui demandai-je. «Mais

qui y aura-t-il à ce dîner? Que faut-il répondre?...»

--«Moi?», fit-il après avoir lu la petite lettre et sans me cacher son

étonnement. «Non. Je n'y suis pour rien... Il faut accepter pour deux

raisons: d'abord, cela t'amusera, et puis tu me rendras un vrai

service...»

--«A toi?...»

--«Oui. C'est bien simple», répliqua-t-il avec un peu d'impatience devant

ma lenteur d'intellect «tu ne devines donc pas que Mme de Bonnivet te

prie de venir parce qu'elle espère par toi savoir au juste mes relations

actuelles avec Favier?... J'ai envie de t'appeler _Daisy_, ma pâquerette,

comme le jeune homme naïf du _Neveu de ma Tante_. Voyons. Un peu de

jugeotte, que diable!... C'est vrai, tu m'as lâché de nouveau ces huit

derniers jours, et tu n'es plus au courant. Tu me connais assez pour

croire que je n'ai pas laissé passer cette semaine sans manœuvrer

savamment, dans la petite guerre que nous nous faisons, la Reine Anne et

moi?... Quand je dis savamment?... C'est une manœuvre qui ne varie guère

dans son fond. La mienne a continué telle que je te l'ai dite: persuader

de plus en plus à la dame que j'ai pour cette pauvre Camille une profonde

passion... Je te passe le récit de mes divers stratagèmes dont le plus

simple a été de me conduire, en effet, avec la petite, comme si je

l'aimais... Mais la Reine Anne a oublié d'être une bête, et elle est

fine, fine, fine... Elle étudie mon jeu... Une faute, une seule, et mon

moyen ne prendra plus. Je ne la ferai grimper à l'arbre que si cet arbre

n'a pas trop l'air un arbre de comédie.»

--«Allons. Je continue à ne pas comprendre. Tu fais la cour à Mme de

Bonnivet, voilà un fait. Tu lui parles de ta passion pour la petite

Favier, voilà un second fait. Comment arranges-tu cela? Car faire la cour

à l'une, c'est n'avoir pas de passion pour l'autre.»

--«Et le remords, _my dear Daisy_,» interrompit-il, «que tu oublies? Et

la tentation? D'abord, rétablissons les _tours_, comme on dit quelquefois

dans les journaux. Je ne fais pas la cour à la Reine Anne, je m'arrange

pour me la faire faire... As-tu jamais eu un caniche dans ta vie? Oui.

Alors, tu l'auras vu, à table, quand tu chipotais une côtelette, te

regarder et regarder l'os avec des yeux où l'honnête sentiment du devoir

et le glouton appétit du carnassier se disputaient à qui mieux mieux? Hé

bien! j'ai ces yeux-là pour la Reine Anne, à chaque nouvelle ruse qu'elle

emploie pour me frôler du désir de sa beauté. Puis, l'homme étant

supérieur au chien par la vertu, monsieur!--par l'effort sur soi-même,

monsieur!--le devoir l'emporte. Je la quitte brusquement, comme quelqu'un

qui ne veut pas succomber... Tiens, veux-tu que je te donne un

échantillon? Imagine-toi, pas plus tard qu'hier, un coupé qui roule, par

le brouillard qu'il faisait, ce que j'appelle un joli petit brouillard

d'adultère... Nous nous sommes rencontrés, Mme de Bonnivet et moi, dans

un magasin de bric-à-brac où elle allait voir des tapisseries... moi

aussi... quel hasard!... les mêmes... quel autre hasard!... Et elle m'a

offert de me reconduire...»

--«Dans sa voiture?...» fis-je interloqué.

--«Tu aurais mieux aimé que ce fût en fiacre?» interrogea-t-il. «Moi

pas... Apprenez, _Daisy_, que ces promenades en voiture sont très à la

mode chez le demi-castor du monde que j'essayais de vous définir l'autre

jour. Il y en a d'innocentes. Il y en a de coupables. Que le public aille

donc se reconnaître dans le tas... Tu n'es plus indigné? Je reprends...

Nous vois-tu donc dans cet étroit coupé tout rempli d'un parfum de femme,

d'un de ces vagues et pénétrants aromes où se mélangent vingt senteurs:

celle des sachets qui ont embaumé dans ses armoires la batiste et la soie

molle de sa toilette intime, celle de la poudre dont elle s'est

enveloppée comme d'un fin nuage au sortir de son bain...»

--«Si jamais je fonde une boutique de parfumerie», l'interrompis-je, «et

si je confie à un autre la rédaction de la réclame...»

Il m'agaçait par ses ironies, et ses indiscrétions me semblaient d'un

goût si détestable que je voulais y couper court. Sous cette mauvaise

épigramme, il me regarda une seconde avec un éclair de fâcherie. Sa bonne

humeur fut la plus forte. Il haussa les épaules et il continua sans

relever ma remarque, mais en m'épargnant les dix-huit autres «bouquets».

--«Nous voilà donc dans cette douce et tiède atmosphère, la Reine Anne et

moi... Le brouillard embue les carreaux. Je lui prends la main. Elle ne

la retire pas. Je serre cette petite main qui me rend ma pression. Je

passe mon bras autour de sa taille. Ses reins se cambrent comme pour me

fuir, en réalité pour me faire sentir leur souplesse. Elle se tourne vers

moi, pour s'indigner, en réalité pour m'envelopper de ses yeux fixes et

m'affoler. Je l'attire à moi. Mes lèvres cherchent ses lèvres... Elle se

débat, et tout d'un coup, au lieu d'insister, c'est moi qui la repousse,

moi qui lui dis les: «Non, non, non...», les: «Ce serait trop infâme...»,

les: «je ne peux pas _lui_ faire cela...», coutumiers à son sexe, moi qui

fais arrêter la voiture, moi qui me sauve!... Avec une maîtresse, dans un

autre coin de Paris, qui vous aime, qui vous plaît, à qui apporter le

désir éveillé par sa rivale, ce jeu-là est vraiment le plus délicieux des

sports... Et que la Reine Anne s'y soit laissée prendre, c'est très

naturel. Se sentir désirée passionnément et fuie de même, c'est de quoi

provoquer les pires folies chez une femme un peu corrompue et un peu

froide, un peu vaniteuse et un peu curieuse...»

--«Alors, si je t'ai bien compris, mon rôle, dans le dîner de demain,

consisterait à mentir dans le même sens que toi, quand Mme de Bonnivet me

parlera de Camille? Dans ce cas, il est inutile que j'accepte cette

invitation. Je ne commettrai pas cette vilenie.»

--«Vilenie est dur. Et pourquoi, miss Pâquerette?» demanda Jacques en

riant.

--«Parce que je me ferais un remords de contribuer au succès de cette

malpropre intrigue,» répondis-je en me fâchant tout de bon, tant ce

nouveau rire m'énervait. «Que Mme de Bonnivet trompe ou ne trompe pas son

mari, cela m'est profondément égal, et profondément égal aussi qu'elle ou

toi vous vous piquiez aux scélératesses du jeu que vous jouez. Mais quand

je rencontre un sentiment vrai, je lui tire mon chapeau, et je ne lui

marche pas dessus. Ce sentiment vrai, Camille Favier l'a pour toi. Je

l'ai entendue me parler de son amour, quand je l'ai reconduite le soir où

tu es allé souper avec ta coquine. Je l'ai vue, le lendemain, quand elle

eut reçu ta cruelle réponse. Elle est sincère comme de l'or, cette fille.

Elle t'aime avec tout son cœur. Non, non, et non, je ne t'aiderai pas à

la trahir, d'autant plus que la crise est plus grave que tu ne

l'imagines...»

J'étais lancé. Je continuai, racontant, avec tout ce que je pouvais

trouver en moi d'éloquence, ce que je lui avais tu huit jours auparavant:

les troubles devinés chez la jolie actrice, ce qu'il avait été, ce qu'il

était pour elle, l'Idéal de passion et d'art qu'elle avait cru réaliser

dans leur liaison, les tentations de luxe qui l'entouraient, le crime que

c'est de provoquer la première grande déception d'un être humain. Enfin

je dépensai à défendre la Petite Duchesse dans le cœur de son amant

toute la chaleur de l'amour malheureux que je sentais moi-même pour elle.

Et j'en étais si jaloux!--Douloureuse anomalie sentimentale que Jacques

ne discerna point, malgré sa finesse. Il ne vit dans ma protestation que

la déplorable naïveté dont il me croyait à jamais contaminé, et il me

répondit avec un sourire, plus indulgent encore qu'ironique:

--«L'avais-je prédit que vos sublimes s'amalgameraient? T'en a-t-elle

conté, dans les deux heures peut-être ou trois, que vous vous êtes vus?

Ce n'est pas un bateau qu'elle t'a monté, c'est une escadre, une flotte,

une armada!... Hé! mon ami, crois-tu que je ne l'ai pas regardée sentir,

moi aussi, notre petite Duchesse Bleue? C'est parfaitement vrai qu'elle

était sage avant de me rencontrer. Mais, comme elle s'est jetée à ma tête

la première et qu'elle savait parfaitement où elle allait, toute sage

qu'elle fût, tu me permettras de n'avoir pas de remords, d'autant plus

que je ne lui ai jamais caché que je ne lui offrais qu'une fantaisie et

que je ne l'aimais pas d'amour. J'ai ma loyauté, moi aussi, avec les

femmes, quoi que tu en penses. Seulement je la place à ne pas les tromper

sur la qualité de la petite combinaison à laquelle je les convie en les

courtisant. C'est à elles de l'accepter avec ses conséquences. Et d'un...

Aujourd'hui, si Camille éprouve la tentation du luxe, cette

tentation,--que je trouve toute naturelle, entre parenthèses,--n'a rien à

faire avec son Idéal déçu. Elle se donne à elle-même ce joli prétexte, et

je trouve cela très naturel encore... Elle est à peu près aussi sincère

que les jeunes filles qui font un solide mariage d'argent en s'excusant

sur un premier amour trahi. Et de deux... Hé! qu'elle le prenne, son

amant riche, tu peux lui en donner la permission de ma part, et qu'il lui

paie les robes de chez Worth, les chevaux et les voitures, le petit hôtel

et les bijoux! Qu'elle le prenne, cette après-midi, demain, et je te le

jure, je n'aurai pas plus de remords que d'allumer cette cigarette. Ça

m'amusera même, quand elle se sera _entournadée_ ou _enfigonnée_, d'avoir

un renouveau d'histoire avec elle. Et de trois... En attendant, accepte

l'invitation de Mme de Bonnivet. Tu dîneras bien, ce qui n'est jamais à

dédaigner, et puis tu contrecarreras ma malpropre intrigue, comme tu

dis, tant que tu voudras. En amour, c'est comme aux échecs. Rien ne

m'amuse comme de jouer la difficulté... D'ailleurs, je suis un sot de

supposer, même un instant, que tu puisses ne pas aller chez la Reine

Anne. Tu iras, entends-tu, tu iras. Je le vois dans tes yeux...»

--«Et à quoi?» lui demandai-je un peu confus de sa perspicacité. C'était

vrai que je sentais ma résolution de refus déjà détruite par sa seule

présence.

--«A quoi? Mais à ton regard pendant que tu m'écoutes... Est-ce que tu

aurais cette attention si cette histoire ne t'intéressait déjà

passionnément? C'est à dire que tu nous inventerais plutôt tous les

trois, Camille, Bonnivette et moi, que de te passer de nous connaître...

Je te l'ai dit l'autre jour, moi, tu es né regardeur et confident. Tu as

été le mien. Tu es devenu, du coup, celui de Camille. Il faut que tu

deviennes celui de Bonnivette. C'est écrit. Tu les recevras, les

confidences de la femme du monde. Tu les re-ce-vras, et tu y

croi-ras!...» insista-t-il en détachant les syllabes, et il conclut: «Ce

qui sera la punition de tes blasphèmes. Mais, j'y pense. Le portrait de

la Duchesse bleue, quand le commençons-nous?...»

Il faut croire que ce diable d'homme n'avait pas tort dans cette nouvelle

fatuité de «regardé» et qu'en effet son aventure m'hypnotisait d'un

irrésistible magnétisme. Car je sortis de chez lui ayant écrit, à son

bureau, avec sa plume et sur son papier, une lettre d'acceptation, pour

Mme de Bonnivet. Et d'un, comme il disait en agitant son index dressé, où

brillait une grosse émeraude, avec un certain geste si à lui. J'avais

fait pire. Malgré le spasme d'irraisonnée et morbide jalousie qui me

serrait le cœur, chaque fois que je pensais aux rapports de Jacques et

de sa maîtresse, je venais de prendre rendez-vous pour commencer ce

portrait promis, non plus celui de la Camille idéale et rêvée, mais de la

vraie, de celle qui appartenait à cet homme, qui lui donnait sa bouche,

sa gorge, qui se donnait à lui tout entière, et ce rendez-vous de pose,

nous l'avions fixé dans mon atelier pour le lendemain même du jour où

j'aurais dîné chez les Bonnivet!

Ces deux faiblesses, je m'en repentais déjà dans l'escalier de la maison

de la place Delaborde, pas assez, hélas! pour remonter chez Jacques et

lui reprendre mon billet qu'il s'était chargé de faire tenir à la Reine

Anne. Mon remords augmenta lorsqu'aussitôt franchie la porte de mon

atelier, j'aperçus la tête de Camille ébauchée sur mon chevalet.

Délicieuse de vie fantomatique et inachevée, elle me souriait du fond de

la toile sans cadre. «Non, tu ne m'achèveras jamais!...» me disait-elle

avec ces yeux tristes, cet ovale amaigri, cette bouche plissée d'un

sourire de mélancolie. Et c'est positif que ni ce soir-là, ni durant les

heures qui suivirent, je n'eus le courage d'y toucher, à cette pauvre

tête,--ni depuis. L'enchantement était brisé. Je les passai d'ailleurs

dans une agitation singulière, ces heures qui suivirent. J'étais repris

par la fièvre de la passion naissante, et, cette fois, je n'avais plus ni

l'espoir ni la volonté de lutter. Je sentais que cette semaine de

renoncement et de réclusion en tête-à-tête avec la Camille idéale m'avait

donné les seules joies que cette passion, si fausse, si condamnée

d'avance, dût jamais me donner. Ces joies auxquelles je renonçais

m'étaient symbolisées par ce portrait chimérique. Je me rappelle, je

passai à le contempler toute la journée qui précéda le dîner chez Mme de

Bonnivet. Puis, lorsque l'instant de partir fut arrivé, je voulus dire un

adieu à ce tableau, un pardon plutôt. J'éprouvais devant ce cher portrait

de rêve avec qui j'avais passé une douce et romanesque semaine, le même

intime remords que s'il eût été l'image, non pas d'une chimère, mais

d'une fiancée réellement trahie. Je me vois encore tel que je m'apparus à

moi-même dans la grande glace de l'atelier, l'habit ouvert sous la

fourrure, et marchant comme un coupable vers cette toile que j'allai

cacher, après l'avoir contemplée une dernière fois, dans une soupente

attenante et en la tournant contre le mur. Cette Camille Favier de ma

fantaisie ne disparaissait-elle pas pour céder la place à une autre,

aussi jolie, aussi touchante peut-être, mais qui n'était plus _ma_

Camille? Allons, encore un soupir, mon doux fantôme, encore un regard, et

rentrons dans la réalité!... La réalité, c'était un fiacre qui

m'attendait à la porte, pour me conduire, par une pluie battante, vers la

rue des Écuries-d'Artois où habitait la rivale mondaine de la jolie

actrice. Que dirait celle-ci quand Jacques lui apprendrait que j'avais

dîné là? Car il le lui apprendrait, ne fût-ce que pour s'amuser de mon

embarras. Et puis, qu'allait en dire Mme de Bonnivet elle-même? Pourquoi

m'avait-elle invité? Qu'en savais-je au fond? Que savais-je d'elle, sinon

que sa vue m'avait donné un vif mouvement d'antipathie et que Jacques

m'avait raconté à son propos d'assez vilaines choses? Mais mon antipathie

pouvait se tromper, et quant à Jacques, se méprenant, comme il faisait,

sur Camille Favier, peut-être se méprenait-il également sur l'autre. «Si

pourtant,» me disais-je, «cette coquette s'était laissée prendre au

piège? Ces aventures arrivent. Si elle avait pour lui un véritable

sentiment? C'est bien peu probable,» me répondais-je, «étant donné le

bleu si dur de ses yeux, la minceur de ses lèvres, l'acuité de son

profil, la sécheresse orgueilleuse de sa physionomie... Et cependant!...»

C'était moins probable encore, étant donnée l'existence de frivolité

vaine et affairée que supposait la maison devant laquelle mon modeste

fiacre m'arrêta sans entrer, au cours de ce petit monologue. Je ne me

crois pas plus sottement plébéien qu'un autre, mais cette sensation

d'arriver dans un hôtel de six cent mille francs pour prendre part à un

dîner de cinquante louis, avec un véhicule à trente-cinq sous la course,

suffira toujours pour me dégoûter du monde élégant, n'y eût-il pas le

reste. Mais le reste, mais ces constructions, comme était cet hôtel

Bonnivet, d'une architecture de parodie, où l'on a trouvé le moyen de

mélanger vingt-cinq styles, et de placer un escalier de bois, à

l'anglaise, dans une cage de la Renaissance,--mais les figures

patibulaires des valets de pied en livrée, qui font au visiteur une

galerie de muette insolence,--comment supporter ce décor de choses et de

gens, sans en percevoir l'odieuse facticité? Comment ne pas détester

l'impression de ces ameublements qui sentent le pillage et le brocantage,

car rien n'y est à sa place: les tapisseries du dix-huitième siècle y

alternent avec des tableaux du seizième, des meubles du temps de Louis XV

avec des cathèdres d'église, des rideaux coulissés au goût du jour avec

des morceaux d'anciennes étoles qui finissent chaise longue, dos de

fauteuil, coussin de divan!... Bref, lorsque je fus introduit dans le

salon-boudoir où Mme de Bonnivet tenait ses assises, j'étais plus

_Camilliste_ que jamais, plus partisan de la brave petite actrice, telle

qu'elle m'était apparue dans le modeste appartement de la rue de la

Barouillère. La rivale millionnaire de la pauvre fille était couchée

plutôt qu'assise sur une espèce de lit de repos du plus pur style Empire,

dans le goût de celui où David a immobilisé la grâce cruelle de Mme

Récamier, l'illustre patronne de toutes les coquettes du genre sirène.

Elle portait une de ces robes d'apparence très simple, qui marquent, en

réalité, la limite entre l'élégance supérieure et l'autre. Les plus

grands faiseurs seuls peuvent les réussir. C'était un fourreau d'une

grosse soie noire très mate, qui absorbait la lumière au lieu de la

renvoyer. Une cuirasse, une cotte de mailles de jais, appliquée sur cette

étoffe, moulait étroitement le buste en laissant transparaître la

blancheur de la chair, à la place nue des épaules et des bras. Une

ceinture de jais encore, sur le modèle de celles que l'on voit aux reines

du moyen âge dans les vieilles statues des tombeaux, suivait la ligne

sinueuse des hanches et s'achevait en deux pendants croisés très bas.

D'énormes turquoises entourées de diamants brillaient aux oreilles de la

jolie femme. Ces turquoises et un serpent d'or à chacun de ses

bras,--deux merveilleuses copies des serpents d'or du musée de

Naples,--étaient les seuls bijoux dont s'éclairât cette toilette, ce

costume plutôt qui lui allongeait, qui lui amincissait encore sa taille

longue, souple et mince. Sa pâleur de blonde rehaussée par le contraste

de cette sombre harmonie en noir et en or, prenait des délicatesses

d'ivoire vivant. Pas une pierre ne luisait dans ses cheveux d'un or si

clair, et l'on eût dit qu'elle avait assorti le bleu de ses turquoises au

bleu de ses prunelles, tant la nuance en était pareille,--sauf que le

bleu de ces pierres dont on prétend qu'elles pâlissent quand celui qui

les porte est en danger, revêtait des nuances tendres, presque aimantes,

à côté de l'azur implacable et métallique des yeux. Elle s'éventait avec

un large éventail de plumes, noires comme sa toilette, où apparaissait

une couronne de comtesse, incrustée en roses. C'était, sans doute, un

petit recommencement d'effort vers une parenté définitive avec les vrais

Bonnivet. J'ai su depuis qu'on avait essayé mieux. Mais le duc de

Bonnivet actuel, à l'occasion d'une fête de charité où la Reine Anne

s'était hasardée à se titrer, avait arrêté net ce pseudo-blasonnage par

une lettre d'une raideur toute seigneuriale, et il ne restait, de cette

prétention avortée, que cette couronne, brodée un peu partout, sans

écusson. Auprès de cette svelte et dangereuse créature, si blonde et si

blanche dans la gaine noire de son corsage pailleté et de sa jupe mate,

se tenait, assis sur une chaise très basse, presque un tabouret,

Senneterre,--le rabatteur,--tandis que Pierre de Bonnivet chauffait au

feu alternativement les semelles de ses escarpins en causant avec mon

maître Miraut. Ce dernier parut un peu étonné de me voir là, et un peu

mécontent. Pauvre cher et vieux maître, s'il savait comme il a tort de

craindre en moi un rival dans la course au portrait de vingt mille

francs! Mais ce négociant en pastels est de la race des bons géants. Avec

sa taille de six pieds, restée souple à force d'exercice, avec ses

épaules de portefaix élargies encore par la séance de boxe quotidienne,

avec son profil à la François Ier, gourmand, sensuel et fin, il a gardé,

par-dessous ses roueries de métier, une grosse générosité de tempérament.

Aussi m'accueillit-il d'un mot réchauffant, quoique un peu trop

protecteur:

--«Ah! vous connaissez mon élève?» dit-il à Mme de Bonnivet, «vous savez

qu'il a beaucoup, mais beaucoup de disposition... Seulement, pas assez de

confiance en lui, manque d'aplomb...»

--«Il y en a tant qui en ont trop,» interrompit la jeune femme, en

lançant un mauvais regard au pastelliste qui en demeura interloqué, «cela

compense.»

La duchesse bleue · 第 9 / 20 段