Quelle conversation à écouter pour un homme soudain envahi, comme je

l'étais depuis la veille, par le plus passionné des intérêts, par un

attendrissement si vif, que c'était bien,--pourquoi le nier

aujourd'hui,--du véritable amour! Oui, de l'amour! Durant les heures de

cette après-midi qui suivirent cette nouvelle confidence, si différente

de celle de la veille, je ne pus rien faire que d'en reprendre chaque

terme en me demandant: «Était-elle sincère?... Serait-il possible que le

désespoir la jetât à cet horrible parti?...» Je revoyais ce gros

Tournade, et le luisant des yeux vairons de cet horrible être, comme

détachés en clair sur sa face rouge. J'y discernais maintenant, à la

réflexion, une volonté que je n'avais pas su lire la veille, celle du

débauché riche et patient qui se pique au jeu et qui s'acharne à une

certaine femme. En même temps, je revoyais Jacques Molan, tel que je

l'avais laissé ce matin,--et son regard à lui, quand il avait parlé de

son projet de rupture. Il était impossible cependant qu'il se doutât du

degré de responsabilité qu'il encourait. J'essayai de me démontrer qu'il

y avait plus d'affectation que de perversité réelle dans sa nature, au

demeurant inoffensive, de cabotin littéraire. Il y a toujours de

l'enfantillage dans tout homme qui se montre, qui s'étale à ce degré,

fût-ce, comme celui-là, par calcul et diplomatie? Ne valait-il pas mieux

que ses attitudes, mieux que ses paradoxes? Qui sait? En lui disant

simplement, franchement, mon impression sur le mal qu'il pouvait faire à

cette pauvre fille, ne remuerais-je pas en lui une corde de remords? Il y

a pourtant un honneur sentimental, une propreté, pour tout exprimer d'un

mot trivial mais strictement vrai, dans les choses du cœur, comme il y a

un honneur professionnel et une propreté dans les choses d'argent. Que

d'anarchistes en théorie reconnaissent en pratique cette propreté

pécuniaire! Ils prêchent la suppression de l'héritage, et ils ne vous

feraient pas tort d'un centime quand ils vous rendent votre monnaie.

Pourquoi Jacques n'aurait-il pas, lui aussi, un fond de scrupule et de

probité en présence d'une évidente mauvaise action à commettre ou à ne

pas commettre? Ces raisonnements eurent pour résultat qu'après avoir pesé

le pour et le contre, avoir résolu de lui parler, puis m'être démontré

que cela était ridicule, je passai de nouveau, vers les six heures, le

seuil de la place Delaborde.--Molan n'était pas là. J'allai jusqu'au

cercle, espérant qu'il y dînerait comme la veille.--Il n'y dînait pas.

Devant cette impossibilité de le rencontrer, je voulus du moins causer de

nouveau avec celle qui avait été le principe de mes infructueuses

démarches, avec cette séduisante Camille Favier dont la frêle silhouette,

les yeux bleus, le sourire ému me poursuivaient d'une obsession d'autant

plus irrésistible que je la justifiais par ma pitié. Ce fut le prétexte

que je me donnai pour m'acheminer vers le Vaudeville. Et j'arrivai devant

le théâtre avant même que le premier acte ne fût fini. Ma faiblesse me

donna un sursaut de honte qui me fit hésiter à entrer. Je me vois encore,

contournant la façade en rotonde du théâtre, et tour à tour regardant

l'escalier sur le boulevard qui mène à la salle et la porte dans la rue

de la Chaussée-d'Antin qui sert d'entrée aux artistes. Enfin, je me

décide à franchir le seuil de cette dernière porte, en voyant le public

sortir en foule, pour l'entr'acte.

--O lâcheté de ces concessions secrètes!--Et je me heurte, à qui? à

Jacques lui-même.

--«Tu montes chez Camille?» me demanda-t-il avec une bonhomie où je

discernai de la malice, et je crois bien que je rougis pour lui répondre:

--«Non, c'est après toi que je cours depuis la place Delaborde, avec un

ricochet du côté du cercle.»

--«Tu venais me plaider sa cause, j'en suis sûr,» dit-il en me prenant le

bras. «Je sais que vous avez causé ensemble cet après-midi, et que même

tu m'as défendu. Je t'en remercie... Il eût été si légitime que tu

essayasses de profiter de la situation. Mais oui, mais oui! Seulement, tu

es un honnête homme, toi... Hé bien! Elle est toute gagnée, cette cause,

et nous sommes si réconciliés, ton amie et moi, que demain c'est elle qui

viendra dans ma garçonnière, dans mon _aimoir_, comme disait ton ami

Larcher... C'est le seul joli mot de ce pauvre diable...»

--«Et Mme de Bonnivet?» lui demandai-je, ahuri de cette volte-face

inattendue.

--«Mme de Bonnivet!» répondit-il brutalement, «c'est une grue, une simple

grue,--_grus officinalis_,--la femme du monde dans toute son horreur.

Voilà ce que c'est que Mme de Bonnivet... C'est vrai, je t'avais annoncé

notre rendez-vous au Père-Lachaise... Hé bien! Elle y est venue, avec

l'idée de me faire grimper au plus haut des ifs entre lesquels nous nous

promenions ensemble... Enfin, elle a joué à la coquette, plus froidement

dans ce tête-à-tête que si nous avions été à marivauder dans son salon...

Comme je n'aime pas beaucoup qu'on se moque de moi, nous nous sommes

quittés brouillés, ou presque...»

--«Et alors, Camille bénéficie du désir dont l'autre n'a pas voulu?»

interrompis-je. «On appelle cela un virement, je crois, en termes de

finance.»

--«Tu n'y es pas,» fit-il en secouant la tête. «C'est plus compliqué que

cela, un cœur d'homme. Après avoir mis Mme de Bonnivet dans sa voiture,

car elle avait eu l'audace,--ou la précaution, comme tu voudras,--de

venir à ce rendez-vous avec son coupé officiel, je lui ai dit en anglais

le mot étonnant de lord Herbert Bohun à Mme Ethorel, quand il eut

l'audace de lui faire une déclaration, à la seconde visite:--tu ne le

connais pas? oh! c'est de premier ordre, comme insolence et fatuité: _You

know, I shan't give you another chance!_ Vous savez, je ne vous donnerai

pas une autre chance.--Et je lui tirai mon chapeau avec trop de

tranquillité pour que la sotte pût me croire sincère... Je l'étais bien

pourtant. J'allumai un cigare, en regagnant le boulevard à pied, avec une

allégresse qui me confondait moi-même. Je venais de découvrir que non

seulement je n'aimais pas cette femme, mais qu'elle me déplaisait

souverainement. Avec elle, la visite au petit entresol, théâtre habituel

de mes plaisirs, aurait été un sport flatteur pour mon amour-propre, sans

doute, mais au demeurant une vraie corvée. C'est maigre. C'est sec. C'est

prétentieux. Os et chipisme,--mauvaise musique!... En regard, l'image de

l'autre se présenta, et cette demi-infidélité que je venais de lui faire

me la rendit adorable par comparaison, si adorable que je suis entré dans

un café pour écrire à ma jolie Camille, et tout de suite, un billet de

réconciliation. J'aurais donné tous mes droits d'auteur de la soirée pour

que la reine Anne me vît, elle qui me croyait sans doute en train de

pleurer dans quelque coin toutes les larmes de l'amour blessé et de la

vanité humiliée? C'est ça qui me ressemblerait!...»

--«Et Mlle Favier a répondu à ton billet?» interrogeai-je.

--«Six pages qui sont un chef-d'œuvre, comme tout ce qu'elle m'écrit, du

reste...» fit-il avec un attendrissement à peine moqueur, «oui, six pages

dont cinq et demie pour me dire qu'elle ne me pardonnerait jamais, et la

dernière moitié pour me pardonner à cœur que veux-tu... C'est classique.

Mais où vas-tu? Je croyais que tu montais chez elle...»

--«C'est toi que je cherchais, je te répète,» lui répondis-je. «Je t'ai

trouvé. Ce que j'avais à te dire, tu te l'es dit à toi-même. Tu lui rends

justice, et tu rends justice à l'autre. Votre dispute est finie. Vous

êtes réconciliés et heureux. Il ne me reste qu'à vous bénir...»

V

Je quittai Jacques sur cette plaisanterie lancée avec une gaieté assez

bien jouée pour que la peine étrange, dont j'étouffais soudain, échappât

du moins à son ironie. O lâcheté encore! O inconséquence douloureuse du

cœur, toujours la même, malgré l'expérience, malgré le parti-pris,

malgré l'âge! J'avais couru après mon camarade, toute l'après-midi, pour

le supplier de ne pas trop méconnaître sa pauvre amie en l'abandonnant si

brutalement. J'étais venu au théâtre pour exhorter Camille, de son côté,

à ne pas juger son amant comme elle le jugeait, tant sa vengeance

possible m'avait ému d'anxiété jusqu'au plus intime de mon être. Je

devais donc me réjouir de leur réconciliation. Tant mieux si la

coquetterie de Mme de Bonnivet avait produit naturellement un résultat

que n'auraient sans doute pas obtenu mes conseils... Hé bien! non! Que

l'actrice eût pardonné à Jacques avec cette facilité de vraie amoureuse,

me faisait mal à une place encore insoupçonnée, et plus mal encore l'idée

de leur rendez-vous du lendemain. Je les voyais dans les bras l'un de

l'autre, avec cette imagination affreusement précise que le métier de

peintre développe à l'excès chez nous. Cette vision insupportable me

contraignait à m'avouer la triste vérité: j'étais jaloux, jaloux sans

espérance et sans droits, d'une jalousie enfantine, grotesque,

inacceptable. J'allais entrer, j'étais entré dans cet enfer des

sentiments faux où l'on éprouve les pires douleurs de la passion sans

goûter aucune de ses joies. Que je la connaissais bien, la route maudite!

Au cours de mon existence de cœur, aussi incomplète et incohérente que

l'autre, j'avais déjà traversé cette situation dangereuse: j'avais été

plus d'une fois l'ami trop tendre d'une femme éprise d'un autre, jamais

avec cette soudaineté d'émotion, avec cette ardeur trouble dans la

sympathie que m'inspirait Camille Favier. Il m'était trop aisé de

conclure que cette amitié-ci serait aux autres ce que l'empoisonnement

d'un alcool chargé d'ivresse est à la griserie d'un joli vin léger qui

n'entête pas. Cette évidence me fit si peur que je conclus avec moi-même

un pacte solennel. Je me souviens. Je venais de me coucher et je ne

pouvais dormir. Je me mis sur mon séant, et là, dans l'ombre, me prenant

la main, je me dis tout haut: «Je me donne ma parole d'honneur de

condamner ma porte toute la semaine et de n'aller ni chez Jacques, ni au

théâtre, ni rue de la Barouillère.--Je travaillerai et je me guérirai...»

Chacun a dans son caractère des parties fortes qui correspondent

exactement à des parties faibles. Celles-ci sont la rançon de celles-là.

Mon manque d'énergie dans l'action positive se compense par une rare

puissance d'énergie passive, si je peux dire. Incapable d'aller de

l'avant avec une certaine vigueur, même lorsque mon plus vif désir m'y

pousse, je suis capable d'une endurance singulière dans l'abstention,

dans le renoncement, dans l'absence. Dire à une femme que je l'aime,

alors que je l'aime, m'étouffe de timidité à croire que j'en mourrai.

J'ai pu fuir avec une sauvage énergie des maîtresses passionnément

idolâtrées et demeurer sans même répondre à leurs lettres, alors que

j'agonisais de douleur, parce que je m'étais juré de ne pas les revoir.

Tenir mon serment à propos de Camille était plus aisé. De fait, ces huit

jours que j'avais jugé suffisants pour ma guérison s'écoulèrent sans que

je lui donnasse, non plus qu'à Jacques, aucun signe d'existence. Les deux

amants ne m'en donnèrent aucun non plus. Cette partie du programme fut du

moins remplie, mais non la seconde, et la guérison ne vint pas. Il faut

dire que cette sagesse dans les actes ne s'accompagna point d'une sagesse

égale dans la pensée. Je travaillai bien, mais à quel travail! J'essayai

d'abord, pendant quarante-huit heures, de reprendre ma _Psyché

pardonnée_. Je n'arrivai pas à m'y absorber. Le sourire et les yeux de la

maîtresse de mon camarade s'interposaient sans cesse entre mon tableau et

moi. Je posais mon pinceau. Je disais à Malvina Ducros, mon stupide

modèle à la voix si canaille, aux prunelles si tristes, de prendre un peu

de repos, et tandis que cette fille fumait des cigarettes en feuilletant

un mauvais roman, mon esprit s'en allait loin, bien loin de l'atelier, et

je revoyais Camille. Et puis, ce n'est pas un mythe qu'il faille caresser

en imagination, quand on s'efforce de lutter contre un envahissement

d'amour, que celui de Psyché. J'avais trop lu de livres, suivant mon

habitude, autour de cette fable, pour qu'elle ne remuât pas en moi un

incurable fonds de peu vaillantes rêveries. L'idée représentée par cette

histoire, cette cruelle affirmation que l'âme ne peut aimer que dans

l'inconscience, m'a toujours paru un thème d'inexprimable mélancolie.

Hélas! Ce n'est pas pour les choses de l'amour seulement que la Psyché,

emprisonnée et palpitante en chacun de nous, subit cette loi de

l'instinct ignorant et obscur. Cette dure loi domine les choses de la

religion. Elle gouverne aussi celles de l'art. Croire, c'est renoncer à

comprendre. Créer, c'est renoncer à réfléchir. Lorsqu'un artiste, comme

moi, souffre d'une hypertrophie de la compréhension, quand il se sent

intoxiqué de critique, paralysé de théories, ce symbole de la Nymphe

maudite et vagabonde qui expie dans la détresse le crime d'avoir voulu

savoir, devient trop vrai, trop vivant. Il ébranle trop puissamment des

cordes trop profondes. Je me suis toujours senti attiré par ce sujet, à

cause de cela sans doute, et je n'ai jamais pu mener à bien la série des

toiles où j'ai commencé de le traiter! Camille Favier est loin, et la

_Psyché pardonnée_ n'est toujours pas finie! Je voudrais envelopper dans

ce tableau trop de nuances. Et alors le moindre prétexte m'a toujours

été, me sera toujours bon pour me distraire. La vive impression que je

gardais de Camille fut, de tous ces prétextes, le plus doux, celui qui

s'éloigna le moins de mon métier de peintre, grâce à l'étrange compromis

de conscience dont je m'avisai et que je vais raconter:

--«Puisque je ne puis me retenir de penser à elle tout le long du jour,»

me dis-je enfin, «si j'essayais de faire son portrait de mémoire? Gœthe

prétendait que, pour se délivrer d'un chagrin, il lui suffisait d'en

composer un poème. Pourquoi un poème peint n'aurait-il pas la même vertu

qu'un poème écrit...?» N'était-ce pas œuvre de poète, en effet, que

cette paradoxale et folle entreprise: le portrait, sans modèle, d'une

femme aperçue deux fois? Paradoxale? Oui. Mais folle? Non. J'avais, pour

fixer sur la toile cette frêle silhouette dont ma rêverie était hantée,

mon souvenir d'abord, si précis qu'en fermant les yeux je la voyais

devant moi telle qu'elle m'était apparue,--sur la scène, finement,

féeriquement touchante de jeunesse et de génie sous son fard, ses

mouches, son kohl et sa poudre, avec la toilette bleue de son joli

sobriquet;--puis dans sa loge, tendre et gouailleuse tour à tour, avec le

pittoresque autour d'elle du vivant désordre où se devinaient les mille

petites misères de la besogne;--puis le long du mur des Invalides et sous

les étoiles de la nuit de décembre, appuyée à mon bras, pâlie, grandie,

comme transfigurée par la tristesse de ses confidences,--chez elle enfin,

et tragique de déception frémissante!... Toutes ces Camilles se fondaient

devant le regard intérieur en une image, à peine moins nette que la

présence même. Je congédiai Malvina. Je reléguai la _Psyché_ dans un coin

de l'atelier, et j'esquissai de l'obsédant fantôme un grand crayon à la

sanguine. La ressemblance de ce portrait, ainsi ébauché dans la fièvre

d'une pitié passionnée, était saisissante. Camille me souriait sur ce

fond de papier bleuâtre. Ce n'était qu'une esquisse, à ce point vivante

que j'en restai moi-même étonné. Comme toujours, je doutai de mon propre

talent, et pour vérifier si ce portrait d'après un souvenir était

vraiment réussi à ce degré, j'allai jusqu'à une boutique de la rue de

Rivoli où se vendent des photographies de personnages célèbres. Je

demandai celles de l'actrice à la mode. Il y en avait six dans la

collection. Je les achetai, avec la pourpre à mes joues--je le

sentais--d'une timidité ridicule, étant donnés mon âge, mon métier et

l'innocence de cette emplette. J'attendis pour les regarder plus en

détail que je fusse seul sous les marronniers dépouillés des Tuileries,

par une après-midi voilée de fin d'automne qui s'accordait singulièrement

à la nostalgie dont je fus accablé devant ces portraits. Le plus charmant

d'entre eux représentait Camille en toilette de ville. Il devait dater de

deux ans au moins, d'une époque à coup sûr où elle n'était pas encore la

maîtresse de Jacques. Il avait dans les yeux et autour des lèvres, ce

portrait de toute jeune fille, une expression virginale et un peu

farouche, la réserve pudique et nerveuse d'une âme qui ne s'est pas

donnée,--âme d'enfant qui pressent son destin, qui en redoute, qui en

désire tout ensemble le mystérieux inconnu. Deux autres de ces portraits

représentaient la débutante dans deux rôles tenus à l'Odéon. C'était la

même enfant, toujours innocente, mais la volonté de parvenir creusait un

pli entre ses sourcils, allumait dans ses prunelles une lueur de

bataille; et le pli fermé, presque tendu de la bouche, révélait l'anxiété

d'une ambition qui doute d'elle-même. Les trois derniers portraits

montraient dans les costumes de la _Duchesse Bleue_ la femme enfin née de

l'enfant. La révélation de l'amour se devinait aux narines qui

respiraient la vie, aux yeux où la flamme du plaisir flottait, légère et

brûlante; et la bouche avait comme la trace, sur ses lèvres plus

épanouies, des baisers donnés et reçus. Viendrait-il un jour où d'autres

portraits raconteraient, non plus le roman de l'artiste et de

l'amoureuse, mais celui de la fille vénale et galante, entretenue par un

Tournade, par plusieurs Tournades, flétrie à jamais par l'immonde et

vénale luxure?... Et toujours je revenais à la plus ancienne de ces

images, à celle dont j'aurais voulu, dont j'aurais pu rencontrer le

modèle vivant dans ce même jardin des Tuileries. Toute jeune, pour aller

au Conservatoire, qu'elle avait dû, venant de notre commun quartier, le

traverser de fois! Et je ne pouvais plus maintenant que l'imaginer telle

qu'elle avait été avant la première souillure, telle qu'elle ne serait

plus jamais!

«Poésie, c'est délivrance!» Oui, pour un Gœthe, peut-être, ou pour un

Léonard, pour un de ces créateurs souverains qui projettent, qui

incarnent tout leur être intime dans une œuvre écrite ou peinte. Il est

une autre race d'artistes, faibles et tourmentés, pour qui l'œuvre n'est

qu'une exaltation d'un certain état intérieur. Ils ne se débarrassent pas

d'une souffrance en l'exprimant, ils la développent, ils l'enveniment,

peut-être, parce qu'en effet, ils ne savent pas l'exprimer, la sortir

d'eux tout entière. Ce fut mon cas cette fois encore. Devant ces

photographies, mon projet de portrait s'était précisé. Je n'en retins

qu'une, la première. C'était la Camille de la dix-huitième année que je

voulais évoquer et peindre. C'était son fantôme, le fantôme de celle que

j'aurais pu connaître pure et vierge, aimer, épouser peut-être. Portrait

de fantôme! Portrait de morte! Et il se dégagea pour moi, en effet, de ce

travail, pendant cette semaine de réclusion et de labeur ininterrompu,

cette vague et apaisante douceur qui flotte autour d'une forme de femme à

jamais disparue! En analysant, comme à la loupe, les petits détails de ce

visage sur cette mauvaise épreuve déjà presque passée, je goûtai des

heures d'une volupté d'âme indiciblement attendrissante. Il n'était pas

un trait de cette tête ingénue où je ne découvrisse la preuve, évidente

pour moi et comme physiologique, d'une exquise délicatesse de nature chez

la personne intime dont ç'avait été là une seconde la fugitive apparence.

La petitesse de l'oreille, joliment lobée et ourlée, disait la race. La

soie des cheveux et leur couleur pâle se devinaient à des nuances dans

les boucles, comme effacées, comme évaporées, comme fanées. La

construction du bas de ce visage se dessinait sous la minceur des joues,

fine tout ensemble et robuste. Un rien de sensualité se reconnaissait

dans la lèvre d'en bas, légèrement aplatie, et fendue de ce pli qui

annonce la grande bonté. Il y avait de l'esprit et de la gaieté dans le

nez, très droit, et coupé un peu court par rapport au menton.--Et les

yeux! Ah! les grands yeux profonds et clairs, innocents et tendres,

curieux et songeurs! A force de les regarder, ils s'animaient pour mon

imagination à demi hallucinée. La petite tête tournait sur son cou dont

l'attache gracile révélait une sveltesse de statuette dans le reste du

corps. Je n'ai jamais mieux compris que dans cette période d'exaltation

contemplative, combien a raison cette jalousie des Orientaux qui défend

les femmes contre cette caresse du regard, aussi passionnée, aussi

enveloppante, presque aussi déflorante que les autres. Oui. Contempler,

c'est posséder. Que je l'ai senti durant ces longues séances passées à

fixer sur la toile un si réel, un si trompeur mirage,--le sourire et les

prunelles de Camille, son sourire de jadis, ses prunelles aujourd'hui

éclairées d'autres feux! Et que j'ai senti aussi combien le talent chez

moi n'est pas à la hauteur de l'âme, puisque l'ivresse de cette

possession spirituelle ne s'est pas achevée en une création définitive!

Je n'ai tiré de ces journées qu'une ébauche, quand j'ai vécu les

sensations d'un chef-d'œuvre. Du moins j'ai respecté en moi cet accès de

la fièvre sacrée, et je n'ai plus retouché, pour le finir, le portrait

ébauché pendant cette semaine. Pourquoi ne s'est-elle pas prolongée?...

Pourquoi? La faute n'en est pas seulement à ma faiblesse. Un incident

très simple se produisit, qui ne dépendait pas de ma volonté. Il suffit

pour me rejeter au plus fort du petit drame de coquetterie compliquée et

d'amour sincère que je voulais fuir, afin de ne pas y être le confident

des tragédies antiques, vanté par Jacques,--un confident blessé pour son

propre compte et saignant! A travers les troubles de la journée qui

suivit ma présentation aux Bonnivet, j'avais négligé de déposer ma carte

chez eux et négligé de l'y porter durant ma crise de travail solitaire.

Je pouvais donc me croire à l'abri, quant à la reine Anne. C'est

précisément de son côté que m'arriva le prétexte à rompre cette solitude

et ce travail, sous la forme vulgaire d'un billet très parfumé, blasonné

et griffonné de la plus coquette et de la plus impersonnelle des

écritures anglaises, par Mme de Bonnivet elle-même. C'était une

invitation à dîner en petit comité, avec quelques amis communs. Que ce

billet me fût adressé après l'incorrection de mon attitude, cela

prouvait assez que la brouille avec Jacques n'avait pas duré. La brièveté

du délai--le dîner était pour le surlendemain--dénonçait, d'autre part,

une invitation improvisée. Un troisième fait ajoutait un caractère

d'énigme à cet envoi d'un petit mot, par lui-même aussi banal que

l'écriture: comment ne m'était-il pas arrivé ou par Jacques, ou avec

quelques lignes de Jacques? Mon premier instinct fut de refuser. Dîner en

ville m'apparaît, depuis des années, comme une corvée aussi insupportable

qu'inutile. Les trop nombreux repas de famille auxquels je demeure

astreint,--pourquoi?--les agapes mensuelles des confrères que j'ai la

faiblesse de fréquenter,--pourquoi encore?--deux ou trois amis à la table

de qui m'asseoir de temps à autre,--parce que je les aime,--la salle à

manger du cercle pour les soirs de trop intense ennui, c'est de quoi

suffire, dans une large mesure, au sens social qui s'atrophie en moi avec

l'âge. Je finirai, je crois bien, par ne plus me faire faire d'habit

qu'une fois tous les deux ou trois ans. Dans l'espèce, le dîner auquel me

priait la belle et dangereuse Reine Anne valait d'autant plus d'être

évité qu'il me replongeait dans le courant d'émotions remonté si

résolument, mais si péniblement. Je m'assis donc à ma table pour écrire

un billet de refus, que je cachetai, sur l'enveloppe duquel je posai un

timbre. Puis, au lieu d'envoyer cette lettre à la poste, je la mis dans

ma poche pour la porter moi-même. Une voiture passait que je hélai, et je

jetai au cocher, non pas l'adresse du prochain bureau, mais l'adresse de

la maison de Molan, place Delaborde,--cette maison dont je m'étais juré

de ne plus passer le seuil. Ne serait-il pas toujours temps d'expédier

mon mot de refus après avoir su de Jacques quelle raison avait déterminé

cette amabilité de Mme de Bonnivet, dont j'aurais pu dire comme Ségur des

promotions d'officiers après la bataille de la Moskowa: «Ces faveurs

menaçaient?»

La duchesse bleue · 第 8 / 20 段