Si j'avais douté encore du sentiment trop vif que m'inspirait déjà cette

charmante Camille, ce doute aurait cessé là, sur place, tant mon émotion

fut cruelle devant ce cynique discours. J'aperçus avec trop d'évidence la

vérité du drame où je me trouvais soudain engagé comme spectateur,--mais,

dans certains duels, de voir menacée une vie très chère rend le témoin

plus pâle que le duelliste lui-même. L'amour passionné de la petite

Favier servait à Jacques de moyen d'action sur l'amour-propre de la

mondaine blasée, coquette et froidement perverse, sans doute, mais

élégante, enviée et riche, vers laquelle l'attiraient sa vanité et sa

curiosité. Ce cœur de la pauvre comédienne, resté naïf et romanesque

malgré la plus désenchantante des existences, ce cœur si vrai,--que

j'avais senti si vrai, qui s'était ouvert à moi, avec une telle

spontanéité, dans une heure de souffrance intime,--allait être brisé,

déchiqueté, broyé, entre deux orgueils en train de se battre l'un contre

l'autre--et quels orgueils! Les plus féroces, les plus implacables de

tous, celui d'une demi-grande dame et d'un demi-grand écrivain, tous deux

gangrenés d'égoïsme par la parade habituelle, desséchés par la constante

et détestable étude de l'effet à produire, sans laquelle on ne garde pas

le prestige incertain de la mode. Par une intuition d'une certitude

affreuse, je mesurai du coup la profondeur de l'abîme où roulait, à son

insu, mon amie improvisée de la veille. L'extrême acuité de cette vision

m'empêcha de répondre à Jacques comme il s'y attendait sans doute, pour

se divertir de ma naïveté en m'indignant. Il m'eut raillé, et sa

raillerie m'eût fait mal. Il m'eût dit tout haut le conseil que son

énigmatique sourire me donnait tout bas: «Si elle te plaît tant, il y a

une place de consolateur à occuper et tout de suite...» Je peux me rendre

cette justice: je ne me la dis pas à moi-même, cette vilaine parole. Je

n'y eus pas de mérite, d'ailleurs. A-t-on du mérite à ne pas profaner en

soi une image qui ne vous plaît qu'attendrissante et pure? Et si étrange

que puisse paraître ce mot appliqué à une fille dont je savais qu'elle

était la maîtresse d'un de mes camarades, je respectais dans Camille

cette folie d'illusion par laquelle ses vingt-deux ans jouaient sur une

seule carte leur précieux trésor de rêves délicats, de tendresses naïves,

de nobles chimères. Je respectais en elle aussi le songe qu'elle m'avait

déjà fait songer. Durant cet entretien de la veille au soir, le fond le

plus intime de mes mélancolies avait tressailli, à me dire que j'eusse pu

la rencontrer un peu plus tôt, au temps où elle ne s'était pas donnée à

Jacques Molan, la deviner, lui plaire, et peut-être la déraisonnable et

touchante enfant aurait-elle tourné vers moi ce besoin de tenir,

vis-à-vis d'un autre artiste, ce rôle si moqué, si vieux jeu, de muse et

d'inspiratrice. Quel ouvrier de Beauté pourtant n'a pas soupiré vers la

présence auprès de lui d'un charmant esprit de femme, d'un cher et dévoué

visage où boire du courage aux heures de lassitude, de deux faibles

mains, mais sûres, à serrer dans ses mains fatiguées, d'une épaule fidèle

où reposer son front tourmenté?... C'était assez d'avoir associé ce

soupir quelques minutes au nom de la maîtresse de Jacques pour que

l'espoir d'une banale aventure de dépit avec cette pauvre fille n'eût

même pas besoin d'être écartée. Cette idée ne pouvait pas me venir. Mais

de ne pas nourrir un malpropre projet de galanterie n'empêchait pas que

ma sympathie à son endroit, déjà un peu maladive, n'eût grandi encore

dans cet entretien avec mon camarade. Voilà pourquoi, au lieu d'écrire à

Malvina, le modèle, d'après le sage propos formé quelques heures

auparavant, je continuai ma visite illogique de la matinée par une visite

plus illogique de l'après-midi, et cette imprudente journée s'acheva par

une troisième visite, aussi folle. Une crise de déraison commençait. Elle

n'est pas finie, puisque ma plume tremblait dans ma main tout à l'heure à

rapporter les phrases brutales de Jacques Molan. Et sur le point de fixer

le détail de ces deux autres petits épisodes qui achevèrent le prologue

de cette tragédie intime, j'ai dû la poser, cette plume, tant j'avais mal

à mes souvenirs, comme on a mal à des blessures mal fermées. Pourtant,

par une contradiction que je subis sans l'expliquer,--un attrait s'exhale

de ces souvenirs douloureux, une magie, un charme. Toute mon âme a chaud

rien que d'y penser.

Cette seconde visite, on le devine, fut pour la pauvre Duchesse Bleue

elle-même, comme je commençais d'appeler Camille dans les monologues, de

mon cœur, et j'oubliais la pédante réminiscence qui avait inspiré à

Jacques Molan ce sobriquet, pour y faire tenir la grâce tendre, la

fantaisiste mélancolie d'un rêve à la Watteau, chimérique et caressant,

idéal et voluptueux dans sa pitié. Il n'y avait certes pas plus de

différence entre le sentimentalisme que cette jolie enfant m'avait

ingénument confessé la veille et le matérialisme pratique de son amant,

qu'entre la somptueuse maison neuve de la place Delaborde, et le très

modeste troisième étage de la très modeste rue de la Barouillère où je

sonnai vers les deux heures. Les teintes délavées de la façade mal

recrépie s'harmonisaient avec la sordidité de la loge, avec la glaciale

froideur de l'escalier de bois sans tapis, dont les marches, cirées de

plusieurs jours, s'affaissaient vers le mur. Un air de médiocrité minable

était comme épandu sur cette vieille bâtisse, et les cartes de visite

bourgeoisement clouées aux portes, que j'eus la curiosité de regarder,

révélaient trop quelle sorte de locataires abritaient là leur pauvre

existence. Elles abondent, dans ces antiques rues du faubourg

Saint-Germain, ces maisons où le loyer le plus haut est de deux mille

francs, dernier havre ouvert à toutes les épaves de l'humble vertu

bourgeoise. Là, vous croisez sur un palier un vieux général en redingote

râpée, dont la rosette résume quarante ans d'abdication quotidienne et de

discipline à la Catinat. Ou bien c'est un professeur qui se dirige vers

son cours, la serviette gonflée de livres, et qui se tue de répétitions

pour doter des filles et soutenir une mère infirme. C'est quelque prêtre

âgé, quelque ancien magistrat, qui portent sur leur visage les traces

d'une vie tout entière consacrée à des pensées graves. Il était trop

naturel que la veuve du coulissier suicidé et ruiné cachât sa déchéance

dans un de ces asiles de gêne décente que je ne visite jamais, sans avoir

le cœur serré. Ne sont-ils pas un peu mes frères, les hôtes habituels de

ces maisons démodées? Comment ne les saluerais-je pas, d'un regard de

sympathie, ces pauvres dupes sociales,--dupes d'une naïveté inguérissable

qui leur a fait prendre au sérieux les phrases officielles de cet infâme

monde, lequel n'a jamais respecté que l'argent, bien ou mal

acquis,--dupes d'une sensibilité timide qui les a empêchés de violenter,

de brutaliser la fortune? N'ai-je pas vécu, ne mourrai-je pas dupe

moi-même de cet excès de conscience, de ce tremblement craintif qui m'a

toujours saisi devant l'action? Moi aussi, j'ai trop naïvement cru aux

menteuses formules des charlatans de l'art. J'ai hésité devant l'œuvre,

par scrupule de diminuer, de profaner ma vision intérieure, par désespoir

de l'égaler. Amant passionné de la gloire, j'ai reculé devant les

impudeurs de la réclame, et j'aurai traversé la vie en vaincu et en

inconnu,--vaincu par mes meilleures qualités, inconnu à cause de mes plus

nobles délicatesses. Et Camille, elle aussi, n'était-elle pas ma sœur en

sensibilité souffrante? Chère Camille! Tandis que j'écoutais la sonnette

retentir et s'approcher des pas, toutes mes impressions se résumaient

dans cette évidence d'une analogie sentimentale qui m'attendrissait

davantage encore. Je voulais voir, dans ce fait que l'actrice déjà connue

continuât d'habiter ici, la preuve qu'elle ne m'avait pas menti en me

parlant, la veille, de leur vie paisible, à elle et à sa mère, le signe

évident d'une absence totale de vanité, un indiscutable témoignage de sa

fierté? Si elle avait cessé d'être sage, du moins elle ne s'était pas

vendue à du luxe. Elle s'était donnée à un amour et à une admiration.

Hélas! J'allais bien vite apprendre que cette tentation des grandes

élégances parisiennes, trop naturelle à une créature fine et jeune, quand

elle les a connues et perdues, faisait encore un des éléments du drame

moral qui se jouait en elle!

A travers ces pensées, le pêne avait glissé dans la porte, qui s'était

ouverte. Une servante âgée et très simplement vêtue, visiblement une

bonne à tout faire, me dévisageait. Après avoir hésité, elle finit par me

dire qu'elle allait voir si «ces dames» étaient là, et elle m'introduisit

dans un petit salon. Des meubles l'encombraient, trop nombreux pour la

pièce. Si j'avais soulevé leurs housses, j'aurais vu que le damas de

l'étoffe et la dorure des bois dénonçaient l'opulence ancienne. Une

tapisserie assez belle couvrait un des murs. On avait dû en replier les

personnages par le bas, pour les adapter à l'exiguïté de cette pièce,

dont je touchais le plafond avec la pointe de ma canne. Le piano à queue,

la grande pendule de bronze, les candélabres trop hauts avaient, eux

aussi, figuré dans l'hôtel du financier. Ces muets témoins de splendeurs

évanouies racontaient par leur seule présence la mélancolie de la ruine

avec plus d'éloquence que n'auraient fait toutes les phrases. D'ailleurs,

je n'eus guère le loisir de méditer sur ce que mon pauvre Claude, dans

ses mauvais jours de pédantisme, eût appelé la psychologie de cet

ameublement. Une femme d'environ quarante-cinq ans entrait dans ce salon.

Je reconnus, au premier coup d'œil, la mère de Camille. Mme Favier

ressemblait à son enfant, à la distance d'un quart de siècle, avec une

identité des traits dans le vieillissement et la déformation, presque

douloureuse. Il y a quelque chose de si triste à se trouver face à face

avec le spectre anticipé d'une jeune et fine beauté que l'on admire, que

l'on commence à aimer! Toutefois, le regard de la mère et celui de la

fille avaient une expression si différente qu'elle corrigeait aussitôt

cette ressemblance. Autant les yeux bleus de Camille, avec leur prunelle

tour à tour trop claire et trop sombre, trop vive et trop languissante,

révélaient une inégalité passionnée d'âme, des troubles profonds, un

déséquilibre intime,--autant le paisible et lent azur des yeux de Mme

Favier disait la sérénité passive, l'acceptation résignée, et, malgré

tout, heureuse. Oui, c'était l'image de la paix intérieure, que cette

veuve d'un boursier tragique. A la voir, comme je la voyais, un peu

grasse avec de bonnes couleurs de santé à ses joues pleines, et, sinon

élégante, du moins très correcte dans une robe à peu près à la mode, il

était impossible de s'imaginer, d'abord que cette femme eût traversé les

épreuves d'un drame de ruine et de suicide, puis que cette irréprochable

et tranquille douairière fût une simple mère d'actrice. Nous avons changé

tout cela, comme dit l'autre. Avais-je moi-même la tenue d'un peintre de

l'ancienne tradition? Et mes camarades l'ont-ils? Le pseudo-clubman,

habillé comme une gravure de tailleur, qu'est Jacques Molan,

ressemble-t-il davantage aux bousingots de 1810 ou aux bohémiens d'Henry

Murger? Mais ne vivons-nous pas dans un temps où une pièce de théâtre qui

réussit rapporte, des années durant, le capital et les revenus d'une

ferme en Beauce, où un portrait d'Américain se paie des quinze, des

vingt, des trente mille francs, où un sociétaire de la Comédie-Française

touche des traitements d'ambassadeur, avant de se retirer la boutonnière

fleurie du ruban rouge, tandis que les actrices en tournée sont

accueillies en terre étrangère par des réceptions de souveraines. La

barrière de préjugés ou de principes, qui séparait la vie artistique du

monde social est à jamais abattue. Là-dessus, les progressistes et les

démocrates applaudissent. L'exemple de Jacques précisément et mes

lectures avaient fini par me convaincre que c'est là au contraire une des

pires erreurs de l'époque. L'artiste a toujours gagné à être traité comme

un demi-paria. Son goût naturel pour ce qui brille, inévitable rançon de

ses pouvoirs d'imagination, a sitôt fait de se tourner en vanité, quand

il est la dupe du décor, du luxe, des éloges, de la femme élégante

surtout, cette flatterie irrésistible à son amour-propre et à ses sens!

Et lorsqu'il ne succombe pas à la tentation, il donne dans l'autre excès,

non moins naturel à cette race irritable, et non moins dangereux, celui

de l'orgueil révolté et misanthropique... Mais je verse moi-même dans mon

défaut à moi, celui de la rêverie indéterminée et indéfinie. Revenons à

ce qui reste le vrai correctif de tous les vices, intellectuels et

autres: _la Réalité_. J'étais donc assis en face de la respectable Mme

Favier, dans le salon aux meubles houssés, la mine penaude de me trouver

en tête à tête avec la mère, quand j'étais venu rendre visite à la fille.

La veuve me rassura bientôt, en me tenant une suite de bourgeois et

pratiques discours qui convenaient à sa physionomie et à son

origine.--J'ai su depuis qu'elle était la fille d'un petit commerçant du

Nord, épousée pour sa beauté par le romanesque père de la romanesque

Camille, à la suite d'une rencontre en voyage. Il y avait chez elle de la

Flamande et aussi de la boutiquière. Elle avait assisté à sa vie comme

une femme assise au comptoir dans un magasin assiste à la vente. Je rends

mal une chose humaine que je vois si bien, et qui est si fréquente chez

les créatures voisines du peuple: leur sort leur demeure extérieur et

impersonnel. Aux jours médiocres de sa jeunesse, Mme Favier avait dû

regarder, parler, sentir avec le même calme,--avec le même calme

traverser sa période de luxe,--et avec le même calme, elle traversait

cette nouvelle et non moins invraisemblable aventure de sa maternité

entraînée dans l'orbe de révolution d'une étoile Parisienne.

--«Camille va venir,» me disait-elle. «La couturière est là qui lui

essaye un corsage... La pauvre enfant ne se sent pas très bien,

aujourd'hui. C'est un métier fatigant que le sien, monsieur, et elle a

déjà besoin de repos. Nous avons eu tort de pas aller aux bains de mer,

cette année. Connaissez-vous Yport, monsieur? C'est très joli, très

tranquille, nous y avons nos habitudes depuis six étés. J'aime, quand je

vais à la campagne, revenir dans les mêmes endroits. Les gens vous

accueillent bien. On se sent chez soi... Quand mon cher mari vivait, nous

passions tous les ans nos deux mois en Suisse. C'était réglé. Nous

partions le 15 juillet. Nous revenions le 15 septembre... Je n'y suis

plus retournée depuis. Ce serait pour moi un trop triste souvenir... Vous

venez pour causer avec Camille de son portrait...?»

--«Elle vous en a parlé? Elle ne l'a donc pas oublié?» fis-je.

--«Non, certainement,» répondit la mère, «et j'ai été très étonnée quand

elle m'a dit cela,--elle qui est si rebelle à poser,--très étonnée et

très contente. Elle m'a dit aussi que vous êtes du Cercle des

Champs-Élysées, dont était mon mari. Il a fusionné avec celui de la place

Vendôme, je sais? J'ai vu dans le journal que l'on y fait maintenant une

exposition chaque année. Est-ce que vous avez l'intention d'y mettre le

portrait de Camille? Je crois que ce serait excellent pour vous et ce ne

serait pas mauvais pour elle... Nous y avions des amis que nous verrons

un peu, quand nous serons dans notre ancien quartier... Nous attendons

que Camille ait signé un engagement définitif. On le lui a proposé au

Théâtre-Français. Mais comme ces messieurs l'ont laissé aller quand elle

venait d'avoir ses deux prix, on lui conseille de leur tenir la dragée un

peu haute, maintenant qu'elle est célèbre. Moi, je veux bien. Je ne m'y

entends pas. Mais je lui dis toujours: souviens-toi que la maison de

Molière est aux autres théâtres ce qu'un grand magasin comme le Louvre et

le Bon Marché est à une boutique de détaillants...»

Je ne suis pas sûr de reproduire exactement l'ordre de ces phrases. En

revanche, je suis très sûr de leur teneur, et plus encore de l'esprit qui

les inspirait, ainsi que les phrases qui suivirent.--Elle était simple

jusqu'à en être parfois commune, et confiante jusqu'à en être bavarde, la

pauvre Mme Favier! Je l'ai trop éprouvé depuis: c'était le plus sage et

le plus solide esprit de carrière, celui d'une femme qui garde du bon

sens à travers sa ruine. Ce phénomène est plus rare encore qu'un

sentimentalisme de comédienne. D'habitude, ces chutes subites hors de

l'Olympe de l'opulence, ont pour résultat un effarement moral qui dure le

reste de la vie. Les gens ruinés semblent perdre, avec leur argent, toute

faculté d'adaptation au cercle étroit d'activité où leur déchéance

sociale les emprisonne. Chose étrange! C'est surtout quand leur richesse

n'a été qu'un épisode entre deux pauvretés que ce désarroi se produit.

Cette alternance de situation est comme une fantasmagorie où le jugement

se fausse. Pour avoir résisté à une telle secousse, il fallait que Mme

Favier fût profondément, absolument, ce que disaient son sourire jeune,

ses joues reposées, les lignes harmonieuses de son visage, une créature

simple et d'un positivisme tranquille, tout le contraire de cette fille

dont elle entrevoyait l'avenir comme elle eût entrevu l'avenir d'un fils

entré dans l'armée:--sous-lieutenant, puis lieutenant, puis capitaine,

puis colonel, enfin général. Conservatoire, Odéon, Vaudeville,

Comédie-Française, Pensionnat, Sociétariat,--ces étapes étaient

distribuées dans cet esprit de brave bourgeoise, avec une régularité

d'autant plus étonnante que son éducation avait dû la façonner à

concevoir sur un tout autre type une destinée de femme. Comment une

pareille révolution s'était-elle accomplie dans cette intelligence? Mais

y a-t-il besoin d'explication pour certaines natures dont l'instinct

primordial est de se modeler sur les circonstances comme d'autres ont

pour instinct de se débattre là contre et de se rebeller? Le dernier cas

était celui de la pauvre Duchesse Bleue. Cette différence essentielle

entre leurs caractères avait supprimé de tout temps l'intimité réelle

entre les deux femmes. Elles n'avaient pas entre elles, elles ne

pouvaient pas avoir de rapports vrais. Je m'en rendis trop compte en

voyant, après dix minutes de conversation avec la mère, Camille entrer,

et son teint si pâle, ses yeux brouillés d'avoir pleuré, le trouble si

visible de tout son être que cette mère ne soupçonnait même pas!

--«C'est ton tour maintenant, d'essayer,» dit-elle. «Va, maman... Nous

t'attendrons. M. La Croix a bien quelques minutes à nous donner...»

Puis, quand la bonne dame eut fermé la porte: «Est-ce que vous avez vu

Jacques?» me demanda-t-elle brusquement.

--«Je suis allé chez lui ce matin», répondis-je.

--«Alors, vous savez que je sais tout?»

--«Je sais que vous avez écrit à Fomberteau», répliquai-je évasivement.

--«Vous savez sans doute aussi ce que votre ami m'a répondu, quand je lui

ai demandé l'explication de son mensonge?... Il vous aura envoyé pour que

vous lui rapportiez l'impression que son infâme billet m'aura

produite?... Allons, avouez, ce sera plus franc...»

--«Pourquoi me jugez-vous ainsi, mademoiselle?» fis-je avec une douleur

qu'elle sentit sincère, car elle me regarda avec étonnement, tandis que

je continuais, surpris moi-même des paroles que je m'entendais prononcer:

«Vous aviez été plus juste pour moi... Vous aviez compris que certains

silences ne sont ni une approbation ni une complicité. C'est vrai que

Jacques ne m'a caché ni sa triste ruse d'hier, ni son billet

d'aujourd'hui. Je ne lui ai pas caché, moi non plus, ce que je pensais de

sa dureté, et, si je viens ici, c'est de moi-même, sous l'impulsion d'une

sympathie, que je n'ai pas le droit d'avoir, j'en conviens... Nous ne

sommes même pas des amis de vingt-quatre heures. Je l'ai cependant, cette

sympathie... Vous m'avez parlé avec une trop noble ouverture de cœur,

avec une trop touchante confiance pour que vous me soyez désormais une

étrangère... J'ai pensé... Ah! Je ne sais pas ce que j'ai pensé. Je vous

ai sentie malheureuse, et je suis allé vers vous, tout naturellement,

tout simplement. Si c'était une indiscrétion, vous venez de m'en bien

punir...»

--«Pardonnez-moi», me dit-elle avec une autre voix et un autre regard, en

me tendant sa petite main brûlante. «Je souffre, et cela rend injuste...

Moi aussi, quoique je vous connaisse à peine, je vous porte une sympathie

trop vive pour douter de la vôtre... Mais ce billet de Jacques m'a trop

blessée. Et trop, c'est quelquefois vraiment trop... Je l'aime, il le

sait, et il croit qu'il peut tout se permettre avec moi. Il a tort. Il ne

sait pas où il me jette en jouant comme il fait avec mon cœur!...»

--«Ne lui en voulez pas tant de ce qui n'est qu'un accès de colère,»

dis-je, épouvanté d'une appréhension où j'ai reconnu depuis une seconde

vue: «Vous vous étiez adressée à Fomberteau. Sur le moment Jacques a été

froissé. Il vous a mal écrit. Je suis sûr qu'il le regrette déjà.»

--«Lui?» s'écria-t-elle avec un mauvais rire. «Si vous dites ce que vous

pensez, vous ne le connaissez guère... Ce qui me cause le plus de peine,

comprenez-moi, ce n'est pas ce qu'il me fait, quoique j'en souffre

cruellement. C'est ce qu'il se fait à lui-même dans l'idée que j'avais de

lui... Je le mettais si haut, si haut!... Je voyais en lui un être à part

des autres, quelqu'un de rare, d'aussi rare que son talent! Et il faut

que je le voie pareil aux amants de toutes mes camarades de théâtre, aux

pires de ces amants, à ceux qui n'ont même pas le courage de leurs

infidélités et qui les cachent avec des mensonges de filles, à ceux pour

qui l'amour qu'on leur porte n'est qu'une vanité, de quoi se mettre à la

boutonnière un sentiment de femme, comme une fleur... Allez, ma passion

ne m'aveugle plus, maintenant. Et cela me déchire et il ne soupçonne même

pas, lui, si intelligent, la nature de ma souffrance. Est-ce que vous

croyez que je ne devine pas que cette coquine de Mme de Bonnivet l'a

invité à souper hier au soir ou à la reconduire, ou pire encore?... Les

femmes du monde, nous savons ce qu'elles valent, quand elles s'y mettent!

Nous avons autour de nous les mêmes hommes qu'elles et ils nous racontent

leurs histoires... Ce sont de fières gueuses, quelquefois, allez!... Et

Jacques a dit: oui, parce qu'elle a un hôtel, des chevaux, des voitures,

des robes de chez Worth, des rivières de cinquante mille francs, des

fourrures de trente mille et un _de_ devant son nom qui n'est seulement

pas à elle!... Vrai! On est trop, trop bête d'avoir du cœur... Mais moi

aussi, le jour où je voudrais, j'en aurais, du luxe, puisque c'est ça

qui lui plaît à cet écrivain qui a une âme de parvenu. Je n'ai qu'à

prendre Tournade, le gros garçon à figure de cocher que vous avez vu dans

ma loge, et je l'aurai, l'hôtel, et aussi beau que la baraque à la

Bonnivet, et les diamants, et les robes de chez Worth, et le coupé, et

les chevaux!... Je les aurai, je les aurai... Et il le saura, et ce sera

lui qui aura fait de moi une femme entretenue, une fille, et je le lui

dirai, et je le lui crierai... Vous croyez que je n'oserai pas?...»

--«Non, vous n'oserez pas,» répondis-je, «rien que de le dire vous

soulève de dégoût...»

--«Non,» répliqua-t-elle d'une voix sourde, «il ne faut pas me voir

meilleure que je ne suis. Il y a des jours où cette vie brillante me

tente. J'ai été riche, voyez-vous. Jusqu'à douze ou treize ans, j'ai eu

autour de moi toutes les gâteries que peut donner, à une fille unique, un

père qui gagne des cent mille francs par an à la Bourse. Hé bien! A de

certains moments ce luxe que j'ai connu me manque. La médiocrité de cette

existence si grise, si veule, si vulgaire, m'écœure et m'opprime. Quand

on est dans un bureau de tramway à attendre son tour, avec un waterproof

sur les épaules et des caoutchoucs aux pieds, pour s'économiser les

trente-cinq sous d'un fiacre, on s'impatiente quelquefois, et l'on se dit

les mots tentateurs: «Si tu voulais?...» Ah! quand j'ai du bonheur plein

mon âme, quand je peux penser que j'aime et que je suis aimée, que je

réalise, que j'étreins mon roman de jeunesse, que Jacques tient à moi

comme je tiens à lui, que je resterai mêlée à sa vie et à son œuvre,

alors c'est une ivresse de me répondre à moi-même: «Si je voulais?... Hé

bien! je ne veux pas...» Et je souris à ma chère pauvreté, parce qu'elle

est aussi ma chère chimère. Mais quand j'ai l'affreuse évidence, comme

aujourd'hui, que je suis la dupe d'un mirage, que cet homme n'a pas plus

de cœur que le bois de ce meuble,» et elle frappa de son poing fermé sur

la petite table où elle s'était accoudée pour me parler, «alors... oh!

alors c'est une autre réponse que je fais à la tentation, «Si je

voulais?...» me répété-je, et je réponds: «C'est vrai, et je suis trop

sotte, de ne pas vouloir!... Je ne le serai pas toujours...»

--«Vous le serez toujours», dis-je en lui reprenant la main, «parce que

cette sottise-là consiste tout simplement à avoir ce que vous croyez que

Jacques n'a pas, c'est-à-dire du cœur. Et puis, il en a à sa façon»,

ajoutai-je, «vous serez de cet avis, ce soir ou demain matin...»

--«Vous ne me connaissez pas...», répliqua-t-elle, avec un froncement de

son joli front et un tremblement de rancune autour de sa fine bouche

redevenue amère. «Il faudra qu'il s'humilie, lui aussi, et qu'il mette

des jours et des jours à obtenir son pardon... Vous n'avez vu de moi,

hier, que la femme faible et amoureuse. Il y a l'autre, la mauvaise. Vous

venez de la connaître. Et il y a l'autre encore, la fière... N'en soyez

pas moins mon ami,» continua-t-elle avec un subit passage de mélancolie

dans sa colère. La grâce de cette soudaine volte-face fit flotter l'ombre

d'un triste sourire sur ses joues. Elle essuya de son mouchoir deux

grosses larmes, et elle ajouta en haussant ses épaules, avec un ton

d'enfantillage qui contrastait si gracieusement aussi avec son tragique

discours de tout à l'heure: «J'entends maman qui revient... Il ne faut

pas qu'elle voie que j'ai pleuré... Puisque j'ai la honte de lui mentir,

mentons-lui bien...»

La duchesse bleue · 第 7 / 20 段