distincts dans ma mémoire, avec leur intonation tour à tour gaie ou
triste, sentimentale ou persifleuse, désabusée ou attendrie! Je pourrais
continuer d'en noter le détail pendant des pages et des pages, sans me
lasser. Il me semble, en les transcrivant ici, sur ce froid et muet
papier, que le temps recule, et je me retrouve à la minute où cette
causerie prit fin--trop tôt pour mon désir--par notre arrivée devant la
maison de la rue de la Barouillère. Je me revois, prenant congé de
Camille devant la porte massive, que le cordon d'un concierge endormi
avait tardé à faire tourner sur ses gonds, malgré un carillonnage répété.
Je crois entendre ce tintement, de la sonnette, comme je crois sentir la
chaleur de sa petite main fiévreuse dans les miennes, tandis que je lui
disais adieu, et elle m'apparaît, à la lueur du clair de la lune, comme
un adorable fantôme à jamais évanoui: elle cligne ses yeux fins que le
sommeil va fermer, elle incline sa tête avec un sourire, elle met son
doigt sur sa bouche avec un geste de malice, pour me recommander la
discrétion sur les confidences qu'elle m'a faites. La petite tête, les
hauts collets et la longue mante s'engouffrent dans l'ombre de l'allée.
Le battant de la porte retombe avec un bruit sec. Malgré moi, j'écoute un
instant encore. J'entends une main tâtonner, la sienne, et prendre un
objet de métal,--le bougeoir qui doit l'attendre chaque soir.--Une
allumette craque; un pas se hâte, son pas; une autre porte se referme,
celle de l'escalier intérieur... Puis rien, et je reprends moi-même le
chemin de ma maison, sous le même radieux et pâle clair de lune, par les
trottoirs déserts de ce coin du faubourg Saint-Germain, rempli, à cette
heure, d'un peuple de chats furtifs et de chiens errants. Des sergents de
ville en train de faire leur ronde, un fiacre attardé qui rejoint
Grenelle, un groupe de rapins qui reviennent de quelque brasserie du
boulevard Saint-Michel,--voilà tout ce qui atteste la persistance de la
vie parmi les grands hôtels endormis et les couvents éteints, les petites
maisons bourgeoises éclairées d'un dernier bec de gaz et les hôpitaux
sinistrement noirs. C'est vraiment une des provinces de Paris que ce
quartier, si voisin pourtant des populeux boulevards,--comme l'existence
paisible de Camille auprès de sa mère était voisine de l'existence
passionnée de la petite Favier du Vaudeville. Nous n'avions mis que trois
quarts d'heure à revenir du théâtre, de ce pas inégal dont le rythme
s'accommode aux lenteurs tour à tour et aux hâtes des confidences. Je ne
mis pas moins de temps, l'horloge de l'église Saint-François-Xavier me le
révéla par sa sonnerie, à gagner le petit hôtel du boulevard des
Invalides où j'habite, quoique par la rue Rousselet et la rue de
Monsieur, il soit lui-même autrement proche. Il est vrai que j'avais erré
tout seul indéfiniment dans ce quartier désert, envahi par un trouble sur
lequel je ne pouvais guère m'abuser. Cette brûlure soudaine de l'être
intime, cette prise et cette reprise interminable des phrases que l'on
vient d'entendre, cette obsession à la fois ravie et épouvantée de la
pensée occupée comme de force par une créature à laquelle l'on était, la
veille encore, le jour même, parfaitement étranger,--qui a commencé
d'aimer sans connaître ces prodromes de la grande folie? C'est le frisson
qui annonce la funeste fièvre, cette _malaria_ de l'âme, plus longue à
guérir que l'autre et plus dangereuse. Les médecins cherchent la quinine
qui en coupera les accès! Et puis on ne croit pas que la maladie sera si
grave. On se persuade que l'on sera plus fort qu'elle, et l'on se tient
des raisonnements comme celui que je me tenais en me réintégrant au gîte,
vers les deux heures du matin:
--«Une nuit de bon sommeil, et demain, ces folles idées seront passées...
D'ailleurs, cette enfant est la maîtresse d'un camarade. Je me connais,
la seule pensée de leurs caresses m'empêcherait d'en devenir amoureux, si
j'en avais l'envie. Et, cette envie, je ne l'aurai pas. Elle m'a ému, ce
soir, dans sa vie réelle, comme elle m'avait ému au théâtre, comme elle
m'aurait ému dans un roman!... Pure imagination. Demain, je n'y penserai
plus, et si j'y pense encore, je ne la reverrai pas, ni elle, ni Molan.
Voilà tout.»
Pure imagination? C'est bientôt dit. Mais n'y a-t-il pas un point profond
et trop sensible, par quoi cette imagination touche à notre cœur, est
notre cœur même? Et quand la grâce d'une femme a blessé ce petit
point-là, nous trouvons toujours des motifs pour ne pas rester fidèles au
prudent programme du non-revoir. Le fait est que je commençai par n'avoir
pas cette nuit de bon sommeil que je m'étais promise, et quand je me
réveillai de l'inquiet assoupissement venu avec le matin, je pensais à
Camille Favier avec autant d'intérêt troublé que la veille. «Si j'y pense
encore, je ne la reverrai pas, ni elle, ni Molan...» Oh! la sage
résolution, et, tout de suite, je trouvai un prétexte pour y manquer.
N'avais-je pas promis à Jacques de le renseigner sur la réussite ou
l'insuccès de son mensonge? Ce ne fut pas, toutefois, sans remords que je
me mis en route, dès les dix heures, pour accomplir cette étrange
mission. J'avais oublié, durant ma soirée de la veille, qu'à dix heures,
précisément, j'avais modèle. Une fille, nommée Malvina, venait me poser
mon infinissable _Psyché pardonnée_. Quand je la renvoyai, j'entendis la
petite voix intérieure dont, la veille, Camille avait joliment parlé, me
chuchoter: «Lâche! Lâche!» Et, même sans la petite voix, la seule
présence de cette créature ne me démontrait-elle l'absurdité de mon
sentiment commençant? Malvina avait, elle aussi, comme Camille, une tête
idéale de madone primitive, et c'était la noce faite fille! Sa bouche au
sourire si fin dans le silence ne s'ouvrait que pour débiter de
crapuleuses gueulées. Quel conseil de ne jamais croire au charme
ensorceleur d'un visage! Le sort a de ces avertissements que nous
repoussons avec la sensation obscure de l'irréparable. Malvina partie, je
regardai mon atelier, la toile commencée, ma boîte à couleur, ma palette
de travail,--et je sortis, poursuivi par le muet reproche de ces choses.
Que ne l'ai-je écouté alors!
J'avais heureusement à traverser, pour gagner la rue Delaborde, où
Jacques Molan habite,--derrière Saint-Augustin et la caserne de la
Pépinière,--un joli quartier de Paris et qui eut tôt fait de me
distraire. Je le connais si bien pour en avoir essayé de nombreuses
études, quand j'étais préoccupé, comme disent les critiques d'art qui
cherchent dans nos toiles une occasion de théories, d'être «moderne».
Cette sottise-là est finie pour moi, grâce à Dieu. Elle m'a profité tout
de même, car si je ne crois plus que la peinture doive reproduire des
jeux de lumière sans signification, ni des cadres de vie humaine sans
valeur essentielle, j'ai gardé de ces études un goût plus vif, un sens
plus affiné de certains paysages, ceux de la Seine, par exemple, des
Tuileries et de la place de la Concorde. J'en aime surtout la couleur
d'avant midi, qui leur donne une fraîcheur tendre, des transparences
claires d'aquarelle dans un joli frisson d'éveil actif. Ce matin-là, et
les nerfs fouettés par la griserie de la passion naissante, l'eau du
fleuve me parut plus fraîche encore; le ton gris-bleu du ciel plus
délicat sur les massifs dépouillés; l'eau des fontaines plus
jaillissante, sous la blanche et sonore écume. Mon être surexcité
percevait mieux le charme de papillotement et d'intimité que dégage cet
horizon d'arbres grêles, de coquettes maisons et d'eaux vivantes.
Involontairement, j'oubliais mon ferme propos de sagesse, et mes remords
du travail quitté, pour me figurer le renouveau d'âme que m'eût insufflé
une liaison comme celle dont cet assouvi de Jacques Molan faisait si peu
de cas. Puis le démon de l'ironie s'emparait de moi, irrésistible:
--«Oui,» me disais-je, ou à peu près, «être aimé d'une femme comme
Camille, quel rêve!... Juste assez libre pour donner à son amant de
longues heures, celles-ci, par exemple, et pas assez pour absorber tout
son temps; assez artiste pour comprendre les plus délicates nuances
d'impression et les plus subtiles; assez naturelle pour s'amuser à ces
caprices d'un rien de bohème, si savoureux, quand ils ne sont pas doublés
de misère; assez enthousiaste pour qu'il émane d'elle un constant
encouragement au travail, et trop spontanée, trop sincère pour vous
pousser jamais à cet esclavage du succès, la fatale influence de tant de
maîtresses et d'épouses... Et puis quelle adorable amoureuse! Était-il
d'une rare nuance d'âme le roman qu'elle m'a raconté hier, et différent
de celui qui hante la cervelle de ses petites camarades? Un riche
entreteneur et une forte réclame, voilà l'Idéal ordinaire de ces
demoiselles... Et il faut que la seule comédienne qui pense autrement
tombe du coup sur ce Molan, sur cette froide machine à fructueuse
«copie»... Et moi, que me sert-il de la deviner, de l'apprécier ainsi,
quand je vais de ce pas faire une démarche qui ne peut que contribuer à
les rapprocher l'un de l'autre?... Quel absurde hasard m'a fait dîner au
Cercle, hier soir, et rencontrer Jacques? Cela devait m'arriver: c'est le
symbole de toute notre vie, à lui et à moi... C'est moi qui suis
l'amoureux, ou tout près de l'être; il est l'amant. C'est moi qui ai la
sensibilité d'un véritable artiste; il en fait les œuvres et il en a la
gloire... En attendant, voici une matinée bien claire que je perdrai, et
mon tableau qui n'avance plus... Bah! Je rentrerai tôt, j'enverrai
chercher Malvina. Je travaillerai toute l'après-midi. Je réparerai ce
temps perdu. Ma commission à peine faite, je me sauve... Je suis assez
curieux, d'ailleurs, de voir comment l'animal est installé... Il doit
rouler en ce moment-ci sur quatre-vingt à cent mille francs par an... Ça
le change d'autrefois, de l'époque où il mangeait chez Polydore à quinze
sous la portion.»
Il y avait des jours et des jours, en effet, que je n'étais allé chez mon
ancien camarade. Tandis que l'ascenseur me hissait jusqu'au second étage,
où il habite, d'une grande maison neuve à _bow-windows_ garnis de verres
de couleurs, je me remémorais les divers gîtes où j'ai connu cet
écrivain, aussi habile administrateur de sa représentation officielle que
de sa fortune et de son talent, et je refaisais en pensée ses rapides
étapes sur le grand chemin de la gloire parisienne.--Ce fut d'abord, au
sortir du collège, la petite chambre d'un hôtel meublé, rue
Monsieur-le-Prince. Un portrait de Baudelaire, par Félicien Rops, et
quelques mauvais médaillons de David, en plâtre, patinés à l'huile,
constituaient tout l'ameublement personnel de ce réduit. L'ordre
méticuleux des livres, des papiers et des plumes sur la table attestait
déjà la volonté ferme du travailleur. Jacques n'avait alors comme
ressources qu'une maigre pension de cent cinquante francs par mois,
servie par sa seule parente, une vieille grand'mère, qui vivait en
province et pour laquelle il se conduisit du moins en petit-fils
reconnaissant. Je l'ai vu pleurer de vraies larmes quand elle est
morte,--et puis il l'a mise en livre. Chose étrange, c'est le seul de ses
ouvrages qui soit franchement mauvais. Serait-ce que le talent d'écrire
se nourrit seulement de la sensibilité imaginative, laquelle, pour se
réaliser, a besoin de l'expression au lieu que la sensibilité réelle
s'épuise et s'achève par sa réalité même? Heureusement pour lui, dans ces
années de début, il ne peignait que les sentiments qu'il n'avait pas! Son
premier volume d'une facture si élégante et si brutale à la fois, fut,
chose invraisemblable, griffonné dans ce logis du quartier Latin. Ce fut
ensuite l'entrée dans un journal du boulevard, et aussitôt un changement
de domicile montra que l'écrivain entendait bien ne pas végéter dans le
même cercle d'étroites habitudes. Il prit un appartement dans un entresol
de la rue de Bellechasse, encore sur la rive gauche, mais tout près déjà
de la rive droite. Le portrait de Baudelaire y était toujours, pour
proclamer la fidélité aux convictions d'art du début, mais encadré de
velours et détaché sur des tentures d'andrinople rouge, lesquelles
donnaient à ce réduit un air d'asile capitonné. Elles sauvaient le manque
de caractère artiste des meubles achetés à tant par mois chez un
tapissier complaisant, et tous solides, tous bourgeois, sans aucune autre
prétention que la qualité de leur vieux chêne. Le notable commerçant en
denrées littéraires que devait être Molan, s'annonçait par cette
recherche du fauteuil durable, du bureau bien conditionné que l'on ne
devra jamais réparer.--Ce fut aussi l'époque d'un vaste divan à
coussin,--propice aux crises d'analyse,--du cabinet de toilette plus
raffiné et de la tenue plus élégante qui décèle «l'homme aimé».--Les
visiteuses voilées que l'on rencontrait parfois dans l'escalier
expliquaient la raison de cette métamorphose. Le succès augmentant
encore, arriva l'époque du petit hôtel de Passy, jugé tout de suite
inconfortable. Jacques n'y était pas demeuré un an et demi, que déjà
l'opulente et définitive demeure de «l'homme établi» avait succédé. Je
pus m'en convaincre dès l'antichambre où je fus reçu par un petit groom
en demi-livrée. Un commissionnaire attendait, que je crus reconnaître
pour l'avoir vu stationner dans mon quartier. Le groom m'introduisit dans
un vaste fumoir attenant au très petit cabinet de travail, et qui
montrait une vitrine remplie de bibelots, tous authentiques: vieilles
laques chinoises, bronzes admirablement patinés du seizième siècle,
boîtes en vernis Martin, figurines de Saxe, bonbonnières anciennes. Le
disparate des objets traduisait bien l'éternel utilitarisme de Molan. Il
pioche sa vente possible, en cas de malheur. Quelques tableaux décoraient
les murs, tous modernes, de la modernité la plus outrancière et la plus
exaspérée. Encore un placement à deux cents pour cent, la peinture d'un
contemporain obscur, et demain il sera peut-être Millet ou Corot. C'est
un billet à la loterie, ces tableaux, et à si bon marché! Molan les avait
achetés pour quelques louis à de jeunes peintres en détresse, ou reçus en
récompense d'un peu de réclame. Et puis, il a toujours eu le secret de se
mettre avec l'extrême-gauche littéraire et artistique pour se faire
pardonner ses succès. Mais il fallait le connaître comme je le
connaissais pour déchiffrer la face de ce fumoir-bibliothèque, destiné à
la montre, aux _interviews_, aux après-déjeuners et après-dîners de
l'écrivain à la mode. Le trait significatif, c'était l'ordre, toujours
implacable, surveillé, méticuleux. Tout le révélait, cet ordre, et
d'abord le rangement des livres cartonnés sur les rayons,--et quels
livres! Rien que des œuvres de jeunes confrères, de quoi donner à tous
ceux d'entre eux qui venaient voir «l'arrivé» la flatteuse sensation
d'avoir été reliés, chacun dans une couleur appropriée à son talent,--les
coloristes en vieux rouge, les élégiaques en mauve, les raffinés en
papier japonais! L'éclat battant neuf des menus objets d'argent, destinés
à fumer et à prendre du soda et du brandy, à l'anglaise, et admirablement
tenus,--la fraîcheur du tapis havane, évidemment enlevé chaque été,--la
propreté flamande des vitraux mobiles, des merveilles du plus pur
quatorzième, avec de grandes figures sur un fond bleu, réticulé et
fleurdelisé,--tout attestait l'œil d'un maître difficile et dont la
volonté va du grand au petit détail, sans jamais désarmer. Les propos que
l'écrivain m'avait tenus la veille sur son talent de boursier me
revinrent à la mémoire, et je pensai qu'étant donné le positivisme de sa
nature, il m'avait dit la vérité. D'ailleurs, il entrait lui-même,
manicuré, tubé, rasé, coiffé, sentant bon par tout son corps, l'œil
éveillé, la joue fraîche, la lèvre épanouie, vêtu du plus délicieux
veston du matin que jamais chemisier de génie ait coupé et soutaché pour
un viveur professionnel. Seulement, ce viveur-ci était d'une espèce très
particulière, car il tenait à la main une plume d'oie trempée d'encre
qu'il me montra en la jetant dans le feu, allumé à tout hasard, et
gaiement:
--«Je t'ai fait attendre?...» demanda-t-il. «J'avais ma troisième page à
finir... Encore une, d'ici à midi et demi, et j'aurai gagné ma journée.
Tous les jours ces quatre pages, qu'il s'agisse d'un roman ou d'une
pièce--voilà ma méthode,» et m'indiquant sur un rayon, dans la petite
bibliothèque basse, une large rangée de dos de livres moins coquettement
reliés que les autres: «Et voici le résultat...»
--«Et tu peux quitter et reprendre ta besogne comme tu veux?» lui
demandai-je.
--«Comme je veux. Affaire de régime, vois-tu. J'ai réglé mon cerveau
comme on règle un compteur à gaz. La comparaison te scandalise? Tu n'as
pas médité comme moi cette profonde parole d'un maître:--_La patience est
ce qui, chez l'homme, ressemble le plus aux procédés que la nature
emploie dans ses créations..._ Jamais d'à-coup et une régularité presque
automatique, c'est tout le secret du talent... Mais parlons de ton
ambassade auprès de Camille, hier au soir... Il y a eu des pleurs et des
grincements de dents, n'est-ce pas?...»
--«En aucune façon,» lui répondis-je, non sans éprouver un plaisir à
déconcerter sa fatuité, «elle n'a pas même voulu m'interroger, pour ne
pas me faire mentir...»
--«Oui,» dit-il en haussant les épaules, «c'est bien son genre. Toutes
les délicatesses, toujours... Nous vivons dans une amusante époque. Tu
rencontres chez une femme des sentiments exquis, de la nuance, un cœur
délicieusement fin, de la grâce d'esprit? C'est une petite actrice de
quatre sous... Une autre a deux cent mille francs de rente, une famille,
un nom, de la beauté, une situation de monde, va te promener, c'est une
infâme cabotine... Mais si la petite est une romanesque, c'est une
romanesque futée. Elle a eu le scrupule de ne pas te faire causer, toi,
pour ne pas te demander de trahir un ami. Puis elle s'est adressée au bon
endroit pour savoir la vérité. Elle a dépêché à Fomberteau un exprès dès
ce matin...»
--«Tu ne l'avais donc pas prévenu?...»
--«Je comptais passer chez lui en sortant d'ici... Elle a pris les
devant, et Fomberteau qui ne savait rien lui a répondu le billet que
voici,» et il tira de sa poche un papier. «Figure-toi la Camille que tu
connais en train de lire ce poulet: _Chère amie, la peste soit des
mystifications et des mystificateurs, pour employer une tournure chère à
votre Molière, puisqu'ils ont donné à la duchesse, et à mon sujet, des
diables bleus comme son blason. Je n'ai jamais dû me battre en duel.
Votre Jacques n'a jamais dû me servir de témoin. Sauf cela, tout le
reste est vrai. Rassurez-vous donc sur lui et sur moi, et comme c'est
jour de chronique, pardonnez-moi de ne pas aller vous remercier moi-même
de votre gentille inquiétude..._ A quoi Camille a, de sa main, ajouté ce
_post-scriptum_:--_Puisque vous m'avez donné hier une explication qui
n'était pas la vraie, j'ai droit à une autre, la vraie, et je
l'attends..._»
--«Et à quelle heure as-tu reçu cette lettre?» lui demandai-je.
--«Il y a quelque vingt-cinq minutes... Le commissionnaire est dans
l'antichambre... J'ai voulu t'avoir vu et savoir ce qu'elle t'avait dit.
J'aurais dû penser que c'était bien inutile et qu'elle serait avec toi
aussi «belle âme» que toi-même... Toujours les sublimes et toujours
l'amalgame! Elle n'aura rien perdu pour attendre. Je vais lui répondre et
de ma meilleure encre...»
--«Je serais curieux,» interrogeai-je, «d'apprendre par quel mensonge
nouveau tu te tireras d'affaire...»
--«Moi?» répliqua-t-il en s'asseyant à une petite table, et sa plume
commençait de courir sur le papier, «par aucun... Je lui dis que je n'ai
pas la moindre explication à lui donner et que je ne veux pas qu'elle se
permette, une autre fois, des tours comme celui qu'elle m'a joué en
s'adressant à Fomberteau.»
--«Tu ne feras pas cela!...» l'interrompis-je vivement. «Cette pauvre
fille t'aime de tout son cœur. Elle n'a pu supporter le doute. Elle a
pensé que tu lui mentais, et elle a voulu savoir la vérité. Voyons,
n'est-ce pas naturel?... N'en avait-elle pas le droit, sois juste?...
C'est si simple de trouver un autre prétexte... Mais dis-la-lui plutôt,
cette vérité, puisqu'elle te la demande, cela lui ferait moins de
peine...»
--«Il n'y a qu'une petite objection,» répondit Jacques, et, fermant le
billet qu'il venait d'écrire, il pressa le bouton de la sonnette
électrique pour appeler le gamin en veste bleue à boutons dorés, auquel
il remit la lettre, «c'est que je serais parfaitement heureux si Camille
se brouillait avec moi sur ce petit mot... C'est un autre principe, cela,
aussi absolu que celui de la régularité du travail. Quand on doit rompre
avec une maîtresse, plus le motif de rupture est insignifiant, plus il
est sage... Et mes affaires vont si bien de l'autre côté que je n'ai
vraiment plus besoin d'elle pour faire marcher sa rivale... Puisque tu es
mon _regardeur_, et que je te sais muet comme un tombeau, j'ai bien envie
de te raconter tout, malgré les grandes phrases sur la discrétion,
d'autant plus que cette confidence ne compromet que moi,--jusqu'ici... Il
y a précisément du tombeau dans cette affaire et du tombeau de grand
homme--encore!... Enfin, j'ai arraché à Mme de Bonnivet, hier soir, une
promesse de rendez-vous... Et dans quel endroit?... Je te le donne en
mille. Au Père-Lachaise, devant la tombe de Musset,--comme avec
l'autre!... Tu ne trouves pas ça de premier ordre?... Du cimetière au
fiacre, c'est comme du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas, et du
fiacre à certaine garçonnière de ma connaissance, comme avec l'autre,
puisque c'est le programme, un second pas... Car tu sais, jamais de
femmes à domicile. Troisième principe... Dans ces conditions, que Camille
se brouille avec moi aujourd'hui, mais tant mieux, tant mieux!... Enfin,
ne me fais pas une figure qui me dise: Mon cher Molan, vous êtes un
monstre, et laisse-moi te mettre à la porte--à cause de la quatrième
page...»