Il me récitait cette stance légère d'une voix chantante, avec des larmes

presque au bord des yeux, comme s'il eût senti l'infinie mélancolie qu'il

y a dans l'inconstance inévitable du cœur, dans la fuite irrésistible

des choses. Oh! ces attendrissements de littérature, qui saura jamais

s'ils ne sont pas la plus vraie sincérité des littérateurs! Camille

Favier cependant était rentrée en scène. Elle avait recommencé de jouer

avec une grâce heureuse qui se transforma en nervosité, lorsque

l'ouvreuse fut venue, selon le programme du complot, apporter dans notre

baignoire le faux billet de Fomberteau. L'actrice faillit n'être pas à sa

réplique, lorsqu'elle vit Jacques tirer un crayon de sa poche, griffonner

sur sa carte un mot qu'il me remit, puis sortir de la loge. Mais le

fourbe avait eu raison. Le trouble profond de la femme ne fit que

profiter au jeu de la comédienne. Elle cessa soudain de regarder du côté

de la baignoire où son amant n'était plus. Les forces entières de son

être parurent concentrées sur son rôle, et, dans la grande scène finale,

fort ingénieusement démarquée, de _la Princesse Georges_, elle déploya

une puissance de pathétique qui enleva le public dans un délire

d'enthousiasme. Alors seulement et comme, rappelée par une salle

transportée, elle revenait saluer au bord de la scène, ses yeux se

tournèrent vers la loge où j'étais seul. Il y avait, dans ce regard, le

joli regret de ne pouvoir offrir ce triomphe à son maître et seigneur. Il

y avait un orgueil d'artiste à artiste vis-à-vis de moi. Il y avait

surtout une supplication que je ne m'en allasse pas sans avoir causé avec

elle,--et, le rideau tombé définitivement, elle s'avança sans souci

d'être observée par ses camarades:

--«Que se passe-t-il?» me demanda-t-elle. «Où est allé Jacques?»

--«Il m'a laissé cette carte pour vous,» lui répondis-je évasivement.

--«Montez dans ma loge,» dit-elle, après avoir regardé les quelques mots

écrits au crayon, «je veux vous parler.» Son impatience était si vive que

je la trouvai sur la première marche de l'escalier. Elle me saisit le

bras aussitôt avec sa main.

--«C'est vrai?» me demanda-t-elle à brûle-pourpoint, «Fomberteau se bat?

Et avec qui? Et pourquoi?»

--«On ne m'a rien dit de plus qu'à vous,» répliquai-je, toujours avec le

même vague.

--«Il savait donc que Jacques était au théâtre ce soir? Ils avaient donc

rendez-vous ensemble? Pourquoi ne m'en a-t-il pas parlé? Il n'ignore pas

comme je m'intéresse à ses amis et à celui-là entre tous les autres...

C'est un si loyal camarade et qui a si bravement défendu _Adèle_ et _la

Duchesse_. Vous ne voulez pas que je trouve cela étrange?...»

--«Mais Jacques a paru aussi surpris que vous,» balbutiai-je.

--«Ah!» me dit-elle, en me serrant le bras plus fort, «vous êtes encore

un honnête homme, vous. Vous ne savez pas bien mentir...» Puis, avec un

accent profond: «Mais vous ne me vendriez pas non plus votre ami, je le

sais aussi,» et, après un silence: «Vous habitez le même quartier que

moi, m'a dit Jacques,--attendez-moi, vous me reconduirez...»

Elle avait disparu derrière la porte fermée de sa loge, et je n'avais pas

trouvé de mots pour lui répondre,--pas plus à elle que tout à l'heure à

Molan. Mon Dieu! Étais-je assez mécontent de moi-même? Éprouvais-je des

sentiments assez contradictoires dans ce couloir de théâtre, rempli

maintenant de cette déroute qui achève les représentations? C'est auquel,

parmi les artistes, s'empaquettera le plus vite pour aller gagner qui un

souper, qui sa famille, qui son amant ou sa maîtresse, qui le sommeil. Ce

dernier cas est le plus général. Il faut avoir vingt-trois ans et l'âme

romanesquement tourmentée que disaient les yeux de Camille, pour ajouter

aux émotions si épuisantes de la scène celles de l'entretien qu'elle se

préparait à avoir avec moi... Que je la redoutais cette causerie! Que je

regrettais de ne pas l'avoir esquivée par un prétexte quelconque! Comme

j'étais sûr que malgré son mot sur mes devoirs d'amitié, cette enfant

passionnée essaierait de me faire dire ce que je voulais pas, ce que je

ne devais pas dire!... Il eût mieux valu peut-être que cette crainte se

trouvât vérifiée et que la rouée apparût tout de suite en elle

par-dessous l'amoureuse. Pourtant, les regretté-je sincèrement, les

minutes singulières de cette nuit-là? Regretté-je cette promenade à deux,

par ce ciel étoilé et froid de janvier,--si inattendue, puisque je ne

connaissais pas cette jeune femme, même de nom, à sept heures du

soir;--si innocente, presque si niaise, puisque j'étais la diversion

improvisée de sa tendresse pour un autre;--si courte, puisque le trajet

du Vaudeville à la rue de la Barouillère n'est pas de plus de trois

quarts d'heure.--Et ces trois quarts d'heure comptent pour moi parmi les

rares qui fassent lumière sur le fond noir et morne de ma vie. Rien que

d'en évoquer le charme disparu vaudrait la peine d'avoir commencé le

récit de cette longue et monotone souffrance...

Quoique je fusse bien assuré que Camille ne m'avait pas fait rester pour

jouer avec moi la scène de la Camargo avec l'abbé dans _les Marrons du

feu_, de ce Musset qualifié si lestement de mauvais poète par Molan, mon

cœur battait d'un battement plus vif que d'habitude, lorsque la porte de

la loge s'ouvrit. Je la vis reparaître, enveloppée tout entière d'une

grande mante noire achevée en larges collets souples qui lui

élargissaient les épaules. Une grosse fraise de soie noire s'épaississait

autour de son cou, et sa tête, coiffée d'une capote d'un bleu sombre,

émergeait, presque trop petite. Elle me parut plus grande, plus jeune

aussi. Tout de suite, je vis à ses paupières qu'elle avait pleuré, de

même que je sentis combien elle était nerveuse, rien qu'à la manière dont

elle dit adieu à l'habilleuse. Puis, comme elle s'appuyait sur mon bras

pour descendre l'escalier, je lui demandai, croyant l'égayer par cette

bénigne plaisanterie:

--«Vous n'avez pas peur de faire causer, en vous en allant ainsi avec un

monsieur?...»

--«Faire causer?» dit-elle en haussant ses fines épaules. «Voilà qui

m'est égal. Tout le monde au théâtre sait que je suis la maîtresse de

Jacques... Je ne m'en cache pas, vous voyez, et, d'ailleurs, lui non

plus... Il ne vous l'a pas dit?... Avouez...»

--«Il m'a dit qu'il vous aimait,» répondis-je.

--«Non,» fit-elle avec son joli sourire triste, qui relevait sa fine

bouche un peu à droite et creusait une fossette dans sa joue pâle, «je le

connais trop pour croire cela. Il vous a dit que je l'aimais, et il a eu

raison. Tout de même c'est gentil à vous de vouloir que je pense qu'il

parle de moi tendrement. Je vous répète d'être bien tranquille. Je

n'essaierai pas de vous faire causer... Après tout, cette histoire de

Fomberteau n'est pas impossible... C'eût été si simple pourtant de ne pas

s'en aller sans m'avoir dit adieu. Je m'étais promis une telle joie de

cette reconduite, ce soir...»

Nous étions sur le trottoir de la rue de la Chaussée-d'Antin, comme elle

prononçait cette phrase, suivie d'un long silence. Les femmes qui aiment

ont de ces cruautés inconscientes. Mais comment en vouloir à celle-ci de

regretter son amant auprès de moi et de me le dire, quand tout son charme

était dans cette spontanéité, cette ingénuité si intactes de sa nature?

Et puis, je commençais d'être amoureux d'elle, et ce tête-à-tête, même

pour me parler d'un autre, m'enlaçait, m'enivrait de cet enchantement de

la présence aimée, qui est à elle seule une volupté. La chaleur de son

bras faisait affluer mon sang à mon cœur. De quelle pose discrète ce

joli bras s'appuyait sur le mien, pourtant, avec cette réserve si

différente de l'abandon de l'amour! Mais son pas s'était mis

instinctivement en harmonie avec mon pas. Nous marchions d'accord, et

cette fusion de nos mouvements, en me faisant sentir le rythme léger de

son corps, me révélait aussi qu'elle était, quoique me connaissant bien

peu, en pleine confiance. J'éprouvais une extrême douceur à cette

intimité si subite, si complète, si dépourvue de coquetterie. Mon

amour-propre n'avait pas plus l'idée de s'en humilier que le sien n'avait

eu l'idée de feindre avec moi sur ses relations avec mon camarade. Par la

magie mystérieuse de quelle double vue avait-elle deviné, au premier coup

d'œil, que je lui serais, auprès de Molan, précisément l'avocat dont

elle avait besoin, et aussi qu'elle pouvait sentir, devant moi, en libre

sincérité? Toujours est-il que, dès cette première promenade faite

ensemble, d'abord à travers la foule dont s'encombrait le boulevard, puis

dans les rues de plus en plus paisibles, jusqu'aux avenues désertes des

Invalides et de Montparnasse, notre conversation fut celle de deux êtres

profondément, définitivement, absolument sûrs l'un de l'autre. Je

n'essaierai pas d'expliquer cette première étrangeté,--prélude et présage

de relations où tout devait être anomalie. Moi qui répugne à recevoir des

confidences autant qu'à en faire, j'écoutais cette femme de théâtre avec

une passionnée, une insatiable avidité de connaître tout de sa vie. Si

singuliers que fussent ses aveux, adressés à un étranger, presque à un

inconnu, je ne pensais ni à les mettre en doute ni à les taxer

d'impudence ou de cabotinage... Et voici que le temps recule, et les mois

qui nous séparent de cette heure s'abolissent. Le ciel de la nuit d'hiver

palpite à nouveau de fourmillantes étoiles. Nos pas associés, presque

conjugués, sonnent sur les trottoirs vides. Sa voix s'élève et s'étouffe

tour à tour, avec son timbre si doux. C'est comme une musique que rend

son âme en épanchant les paroles où elle s'abandonne. Cette musique, je

l'entends encore. Je retrouve ce trouble, à la fois délicieux et

douloureux, dont me remplissait chacun de ses mots: ils me paraissaient

si touchants, alors que la chère voix les prononçait, ils me paraissent

aujourd'hui si cruellement ironiques. En me les rappelant, je songe à ces

jardins de Provence trop tôt fleuris, trop tôt parés de la frêle grâce

des corolles--et puis une nuit de gelée brûle les roses, les anthémis et

les mimosas, et les massifs qui déployaient au soleil de janvier la fête

de leurs couleurs et de leurs parfums ne montrent plus que des tiges

flétries, des bâtons morts à l'extrémité desquels jaunissent et se

recroquevillent des pétales brûlés et des feuilles sèches. Dieu! Que la

vie, la cruelle vie a tôt glacé de même les fraîches et douces fleurs de

sentiment qui s'ouvraient dans ce cœur jeune, et comme mon cœur à moi

défaille, lorsque je me rappelle et ses yeux, et ses gestes, et son

sourire, et le joli hochement de tête qu'elle avait pour me dire:

--«Oui, quand je peux rentrer avec lui de cette façon, le soir, il sait

que je suis si heureuse... Et il sait aussi ce que cela me coûte de me

procurer cette liberté... D'habitude, maman vient me prendre... Pauvre

maman! Si elle soupçonnait tout!... Jacques n'ignore pas comme il m'est

pénible de mentir pour les petites choses, plus peut-être que de mentir

pour les grandes. La mesquinerie de certaines ruses vous fait mieux

sentir combien c'est vilain et misérable de tromper. Il faut que je

raconte que ma cousine vient me chercher et que j'avertisse cette cousine

aussi... Non. Je n'étais pas née pour ces roueries... J'aime à dire ce

que je pense, moi, et ce que je sens. Et d'abord je ne rougis pas de ma

vie. Sans Jacques, j'aurais déjà tout raconté à ma mère.»

--«Et elle ne soupçonne vraiment rien?» lui demandai-je.

--«Non,» dit-elle avec une amertume profonde, «elle croit en moi. Je suis

la revanche de sa vie, voyez-vous. Nous n'avons pas été toujours comme

nous sommes. J'ai le souvenir d'un temps où, petite fille, nous avions un

hôtel, des voitures, des chevaux. Mon père était dans les affaires, un

des grands coulissiers de Paris. Vous savez mieux que moi ce que c'est:

un coup de Bourse malheureux, et ces fortunes-là s'effondrent... Ce n'est

pas son nom que je porte, c'est celui de ma mère, quand elle était jeune

fille...»

--«Mais Jacques ne m'a rien raconté de tout cela,» dis-je avec un

étonnement qui la fit hausser de nouveau ses minces épaules. Quelle

désillusion déjà dans ce gentil et triste geste qui disait qu'elle

jugeait clairement celui qu'elle continuait de tant aimer!

--«Cette histoire ne l'a sans doute pas assez intéressé pour qu'il s'en

souvienne. Elle est si banale, y compris la mort de ce malheureux homme

qui s'est tué de désespoir. Ce qui l'est tout de même un peu moins, c'est

que maman a sacrifié sa fortune pour que l'honneur de mon père fût sauf.

Il est vrai que c'était une fortune qu'il lui avait reconnue par contrat

et qui venait de lui. C'est égal. Il n'y a pas beaucoup de femmes, dans

ce monde riche que Jacques aime tant, qui feraient cela, pas vrai? Tout

a été payé, et nous sommes restées avec sept mille francs de rente dont

nous vivions encore l'an dernier, avant que je n'entrasse au

Vaudeville...»

--«Et comment vous est venue l'idée du théâtre dans un pareil milieu?»

lui demandai-je.

--«C'est une confession que vous voulez,» dit-elle, «vous l'aurez.

Sait-on jamais pourquoi l'existence tourne comme ceci ou comme cela? On

ne sortirait pas dans la rue si l'on pensait à tous les événements que

peut produire une rencontre...» Et elle souriait en disant cette phrase

qui éveillait en moi un trop vivant écho. N'était-ce pas une de ces

rencontres de hasard qui venait de me la faire connaître, pour le

bouleversement de ma paix intérieure, je le pressentais trop? Et elle

continuait:

--«Si je crois à quelque chose, voyez-vous, c'est à la destinée.--Parmi

les quelques personnes que nous continuions à voir se trouvait un ancien

ami de mon père, grand amateur de théâtre. Il est mort depuis. Il

m'entendit, un jour que je ne le savais pas là, réciter un morceau de

poésie que j'avais appris par cœur, pour moi seule. C'étaient les vers

de _l'Expiation_:

«_Waterloo! Waterloo! Waterloo! Morne plaine_...

«Tenez, la voilà bien, la destinée. Notre vieil ami m'avait parlé de sa

mémoire qui baissait. Il m'avait conseillé de travailler la mienne. Ce

petit hasard aura aiguillé toute ma vie... Il trouva que j'avais déclamé

avec justesse ces quelques vers. Comme par jeu, il me donna un autre

morceau à apprendre. J'avais quinze ans, et il me traitait comme il eût

traité une grande gamine de nièce, sans plus de façons... S'il vivait

encore, serait-il heureux ou malheureux de ses conseils? Que je me suis

demandé cela souvent!... Enfin!... A la suite de cette seconde

expérience, il eut une longue conversation avec maman... Nous étions

pauvres. Nous pouvions le devenir davantage. Nous n'avions rien à espérer

de notre famille, qui a été si dure pour mon pauvre père... Un talent,

c'est un gagne-pain, et, aujourd'hui, le théâtre, c'est une carrière

comme la peinture, comme la littérature... Les temps des préjugés sont

passés...--Vous entendez d'ici ces raisonnements de vieux garçon

parisien? Vous entendez les objections de maman? Elles ne tinrent pas

contre l'autorité que notre ami avait prise chez nous en nous demeurant

fidèle. On nous a tant abandonnées,--peut-être un peu par notre faute?

Maman a été si fière. Ce qui acheva de la décider, ce fut la joie que je

montrai quand on me consulta. Voilà comment je suis entrée d'abord chez

un professeur, puis au Conservatoire, d'où je sortais, il y a trois ans

tantôt, avec les deux premiers prix... Un stage à l'Odéon, puis le

Vaudeville tout de suite... Et vous en savez autant que moi sur Camille

Favier...»

--«Sur Mlle Favier,» rectifiai-je, «mais pas sur Camille.»

--«Ah! Camille!» répondit-elle en quittant mon bras, comme si au moment

de m'en dire plus long, trop long, sur son être intime, un irrésistible

instinct de reprise la faisait se reculer. «Camille est une personne qui

n'a jamais eu beaucoup de bon sens, et elle en a moins encore aujourd'hui

qu'autrefois,» ajouta-t-elle avec ce hochement de tête, mutin et

mélancolique à la fois, que je lui ai toujours vu, dans les heures émues.

«C'est sans doute que je ressemble à mon cher papa, qui, lui, n'avait pas

de bon sens du tout, m'a-t-on raconté, car il avait épousé ma mère par

amour, et c'est bien ce que ses frères et sœurs, cousins et cousines ne

nous ont jamais pardonné... Pauvre père et pauvre Camille!... Mais vous

le voyez bien,» et cette fois elle sourit, «que je n'en ai pas du tout de

bon sens, puisque je vous raconte de pareilles choses après deux heures

de connaissance... Et pourtant, j'ai une théorie, voyez-vous. L'amitié,

c'est comme l'amour: ça y est ou ça n'y est pas, et du premier coup...»

--«Et, de ma part, vous avez deviné que ça y est?...» lui dis-je.

--«Oui,» fit-elle avec une simplicité presque grave, en me reprenant le

bras, qu'elle serra contre le sien, et elle continua: «Vous voudriez

m'interroger sur mon sentiment pour Jacques? Je l'ai bien deviné, allez,

et vous n'osez pas. Et moi, de mon côté, je voudrais vous l'expliquer et

je ne saurais pas. Puisque j'ai commencé à tout vous dire, j'essaierai.

Il me semble que vous me jugerez moins mal après, et j'ai besoin que vous

ne me jugiez pas mal... Il faut reprendre les choses par le

commencement... Je vous ai dit pourquoi et comment j'étais entrée au

Conservatoire... C'est un curieux endroit, allez, et pas bien connu, où

il y a de tout, du très bon et du très mauvais, de la corruption et de la

naïveté, de l'intrigue et de la jeunesse, de la vanité exaspérée et de la

folie d'art... Durant les années que j'y ai passées, ce fut mon roman à

moi, cette folie d'art. Oui, j'ai eu la frénésie, la fièvre d'être un

jour une grande artiste... Et j'ai travaillé!... Ce que j'ai

travaillé!... Et puis, comme on n'a pas dix-huit ans impunément pour

rêvasser, ni des oreilles pour entendre, ni des yeux pour regarder, le

jour où je suis sortie de là, vous comprenez que si j'étais sage, ce

n'était pas de la sagesse d'une ignorante... J'avais vu, je crois, autant

de vilaines histoires que j'en verrai dans ma vie. On ne me fera pas la

cour plus brutalement que n'avaient essayé certains camarades, ni plus

hypocritement que certains professeurs. Je ne recevrai pas de conseils

plus dépravés que ne m'en ont donné certaines de mes amies d'alors, ni

des confidences plus désenchantantes... Mais le milieu, sur moi, n'a

jamais eu beaucoup d'influence. Ce que l'on me dit entre par une oreille

et sort par l'autre. Ce que j'écoute, c'est ce que me chuchote la petite

voix intérieure, celle qui me parle quand je suis seule. C'est la petite

voix intérieure qui m'avait murmuré:--comme c'est beau!--quand je lisais

à quinze ans les fameux vers:--_Waterloo! Waterloo!_...--alors que ma

pauvre maman s'extasiait, elle, sur de mauvais bouquins du cabinet de

lecture de la place Saint-Sulpice. C'est la petite voix qui m'avait

soufflé de répondre: oui, tout de suite, quand notre vieil ami m'avait

parlé de théâtre. C'est la petite voix qui me défendit de succomber aux

tentations dont j'étais entourée alors... Ne vous imaginez pas que ce

fussent des conseils bien raisonnables, ces conseils de la petite voix.

Pensez, quel métier pour une fille de l'âge que j'avais alors: répéter

sans cesse des paroles d'amour, donner à sa voix des accents d'amour, à

son visage, à ses gestes des expressions d'amour! On finit, à ce jeu, par

gagner la fièvre des rôles que l'on s'assimile. On veut les avoir

éprouvés pour son propre compte, ces sentiments dont a tant essayé la

copie... Enfin, je ne peux pas bien vous expliquer cela, c'est sans doute

parce que j'étais née pour le théâtre, mais je ne peux pas jouer un

personnage, sans le devenir ou presque, et, quand on sort de dire pour le

compte d'une autre:

«_Écoutez, Bajazet, je sens que je vous aime!_...

«si vous saviez comme on a quelquefois envie de dire la même douce phrase

caressante pour son propre compte?»

--«Hélas!» lui répondis-je, comme elle se taisait de nouveau, «c'est

notre histoire à tous que vous me racontez là... On a lu dans les livres

que cela fait si mal de sentir, et l'on n'a de cesse que l'on ne se soit

donné à soi-même ce mal que ces livres dépeignaient comme si

douloureux... Il y a une contagion dans les douleurs des poètes. On les

imite malgré soi, et l'on est sincère dans cette imitation. Ce qui prouve

une fois de plus que le cœur est une machine bien compliquée...»

--«Plus compliquée encore que vous ne le croyez,» fit-elle avec un

demi-sourire d'intelligence, «quand il s'agit d'une fille qui vit comme

je vivais... Je vous ai dit que j'avais la folie de mon art. Pourquoi

avais-je décidé, à part ma pauvre tête, que cet art n'était pas

compatible avec la tranquillité bourgeoise d'une existence régulière, et

que la prosaïque et monotone vertu est l'ennemie du talent? Je ne saurais

pas vous l'expliquer. Mais c'est ainsi... J'étais convaincue que sans la

passion il n'y a pas de grande artiste. Encore maintenant, je ne crois

pas que j'aie eu tort... Tenez, ce soir, j'ai joué ma dernière scène

comme jamais je ne l'avais jouée. J'avais mal aux nerfs dans tous mes

gestes, dans tous mes mots. Et je me donnais par mon rôle. Je me donnais,

ah! follement!... Pourquoi? Parce que j'avais vu Jacques s'en aller de

votre baignoire et que je ne comprenais pas. Si vous saviez ce que j'ai

souffert d'angoisse en regardant à ce moment-là la loge de cette affreuse

Mme de Bonnivet! Dieu! que je la hais, cette femme! C'est mon mauvais

génie et le mauvais génie de Jacques. Vous verrez... Si elle était sortie

avant la fin, avec son imbécile de mari, j'aurais pensé qu'elle et

Jacques s'en allaient ensemble. Je serais tombée, là, sur la scène...

Pardonnez-moi. Je reviens à mon histoire, puisqu'elle ne vous ennuie pas

trop... Tous ces sentiments romanesques, indécis, confus, qui remuaient

en moi tandis que je piochais ferme mes concours de sortie au

Conservatoire, se résumèrent dans un rêve dont je vous supplie de ne pas

trop rire... Oui, toutes ces douleurs et toutes ces joies d'amour, toutes

ces émotions qui devaient exalter l'artiste et faire de moi la rivale des

Rachel, des Desclée, des Sarah Bernhardt, des Julia Bartet, je souhaitais

de les éprouver pour quelqu'un qu'elles exalteraient en m'exaltant, pour

un homme de génie que j'inspirerais en m'inspirant, et qui écrirait des

pièces sublimes que je jouerais ensuite avec un génie égal au sien...

Seigneur! Que c'est difficile de dire ce que l'on sent pourtant avec tant

de netteté!... Je cherche un nom dans l'histoire du théâtre qui vous

expliquerait ces chimères mieux que mon pauvre bavardage...»

--«Vous auriez voulu être la Champmeslé, rencontrer Racine, et lui créer

_Phèdre_ après la lui avoir posée,» l'interrompis-je.

--«C'est cela,» fit-elle vivement, «C'est cela... Oui, la Champmeslé et

Racine; ou bien Rachel avec Alfred de Musset, la Rachel du souper, si

elle l'avait aimé.... Rencontrer un écrivain, un poète, qui eût besoin de

sentir pour écrire, le faire sentir, sentir avec lui, incarner les

créations de son talent sur la scène, et traverser ainsi le monde à deux,

pour aller ensemble à la gloire dans une légende d'amour!... Croyez-vous

qu'il en peut tenir du bleu--de quoi faire tous les fonds de ciel de tous

vos tableaux--dans la cervelle d'un petit trottin d'apprentie actrice,

qui répète son morceau d'examen, au fond d'une vieille rue du faubourg

Saint-Germain, à côté de sa vieille mère, en imaginant, pour ses robes,

des combinaisons et des rarrangements?... C'est une absurdité, un rêve,

une folie, qu'un pareil désir. Pourtant ce rêve, j'ai tant cru

l'étreindre, cette folie, j'ai tant cru la réaliser, quand le hasard m'a

mise sur le chemin de Jacques. Je la réaliserais,--s'il m'aimait

seulement,» et, avec un accent profond, elle répéta, elle soupira: «s'il

m'aimait?»

--«Mais il vous aime,» lui répondis-je. «Si vous l'aviez entendu me

parler de vous, ce soir...»

--«N'espérez pas m'abuser,» fit-elle sérieusement et tristement, «je sais

à quoi m'en tenir, allez... Il ne m'aime pas. Il aime l'amour que j'ai

pour lui... Et pour combien de temps?...»

IV

La duchesse bleue · 第 5 / 20 段