Elle avait dans les yeux un si mauvais regard en prononçant, avec un

accent de plus en plus aigre, ces divers discours d'insolence sans

esprit, elle y mettait une si outrageante intention de faire vider la

place aux deux jeunes gens que j'en eus un sentiment de honte pour eux et

presque de pitié, pour Tournade surtout qui avait un aspect d'homme

brutal et grossier, mais d'un homme quand même, avec du sang et de

l'orgueil. Il se contenta de hausser les épaules, et de rire, d'un rire

aussi gros que lui, sans répondre, tandis que Jacques disait:

--«Nous étions venus vous faire notre compliment, petite Duchesse, mais

il paraît que ce n'est pas la soirée aux douceurs...»

--«Pour vous et pour votre ami toujours,» répondit-elle, en tournant vers

nous son visage redevenu tendre, et ses jolis yeux brillants disaient,

proclamaient, criaient cette autre phrase: «Voilà l'amant que j'aime, et

j'en suis fière, et je veux que vous le sachiez, que vous le répétiez,

que le monde entier le sache...»

--«Merci,» dit Jacques. Sans doute sa fatuité avait eu sa pâture

suffisante. Et il lui déplaisait de triompher trop ouvertement d'un

Tournade ou d'un Figon, car il continua: «Vous me permettez, pourtant,

une petite critique?...» Camille coula vers lui un nouveau regard

maintenant, un peu inquiet, en continuant à mettre du rouge à ses joues

avec la patte de lièvre, et il commença de lui formuler deux remarques

insignifiantes que je lui avais faites sur le soulignement excessif de

deux répliques du rôle... L'une portait sur une façon que l'actrice avait

eue de dire à une amie un «je ne lui en veux pas...» en parlant du mari

qu'elle aimait; l'autre, sur un geste devant une écriture reconnue dans

l'adresse d'une lettre... Je ne pus m'empêcher d'admirer leur changement

de regard et de voix, à tous les deux, au cours de cette petite

discussion. Le sérieux soudain de leurs visages montrait combien, malgré

sa vanité à lui, malgré sa passion à elle, le réel de leur personne était

là, dans la technique de leur art. Ils avaient aboli notre existence à

nous trois, Tournade, Figon et moi-même. De leur côté les deux viveurs

affectèrent de parler de choses qui les intéressaient, et que nous ne

pouvions comprendre. J'entendais des noms de chevaux sans doute célèbres

à cette époque: Farfadet, Shannon, Little Duck, Fichue-Rosse, alterner

avec les phrases professionnelles de l'écrivain et de l'actrice. Ah!

comme cet avisé de Molan s'était vite approprié les deux pauvres idées

que je lui avais données, sans raconter de qui il les tenait! Son seul

ménagement pour mon amour-propre fut de m'appeler à l'appui de sa thèse:

--«Demandez plutôt à Vincent, lui qui a étudié les physionomies...»

--«Hé bien!» me disait-il en sortant quelques minutes plus tard et sans

que les Tournade et les Figon eussent vidé la place, «nous la laissons en

proie aux bêtes, comme une martyre chrétienne, quoiqu'elle ne soit ni

chrétienne, ni martyre, ni le reste... Tu as vu qu'elle cache un petit

voyou, elle aussi, sous son profil Préraphaëlite, comme un certain nombre

de ses collègues... Maintenant que nous n'y sommes plus, ces deux

grotesques vont la gober de nouveau... Passe-moi le mot, il est dans le

style de leur conversation à tous trois, sois-en sûr. Quelle singulière

machine qu'une femme, pourtant! On dirait qu'une cloison-étanche sépare

l'amoureuse et l'autre...»

--«Elle a souvent ce mauvais ton?» lui demandai-je, «et eux, pourquoi

supportent-ils d'être traités ainsi?...»

--«Bah!...» répondit-il avec sa modestie habituelle, «elle leur en aurait

dit bien d'autres pour me prouver qu'elle n'aime que moi. Car, entre

nous, je sais que ce Tournade lui fait la cour. Quant à eux, comptes-tu

pour rien le plaisir de dire à leur _bar_, sur le coup de minuit, tout en

suçant la paille d'un _drink_: Nous étions chez la petite Favier tout à

l'heure, ce qu'elle a été drôle!...» Puis, comme nous nous trouvions

devant la porte de notre baignoire et que je faisais le geste d'entrer:

«Mais non! Mais non! Tu oublies que nous devons d'abord rendre visite à

Mme de Bonnivet...»

--«Où je refuserai l'invitation. C'est entendu.»

--«Où tu refuseras l'invitation...» Il m'avait pris le bras. Un employé

nous avait ouvert, avec force salamalecs, la porte de communication entre

la scène et la salle, et mon ami continuait, tandis que nous montions ce

nouvel escalier: «Pour te récompenser, je vais t'initier au détail du

plan qui me dégagera ce soir vis-à-vis de Camille... Tu verras que c'est

joliment manœuvré. Avec les femmes, surtout de théâtre, je suis pour les

mensonges énormes et simplistes. Retiens la recette. Ce sont les seuls

qui réussissent, parce qu'elles ne croient pas qu'on aurait l'audace de

les inventer... Tout à l'heure, au dernier acte, juste au moment où

Camille est en scène, on m'apporte une lettre que je fais semblant de

lire... Tu y es? Je montre un étonnement, et, vite, je griffonne quelque

chose sur ma carte, que je te laisse. Puis je sors... Camille aura tout

vu, elle sera inquiète. Elle me jouera sa grande scène avec nervosité.

C'est ce qu'il faut, en passant. Tu iras ensuite lui porter mon carton,

où je lui expliquerai que Fomberteau, tu le connais bien? Non. C'est un

des rares critiques qui ne m'ont pas chipoté sur la _Duchesse_, et à

cause de cela, Camille l'aime. Bref, que Fomberteau a eu une altercation

ce soir avec un confrère et qu'il veut absolument me parler pour que je

sois son témoin. Je n'aurai pas pu refuser. Tu lui confirmes cette

histoire. Elle te croit, toujours à cause de l'amalgame... Et le tour est

joué... Mais Mme de Bonnivet, c'est la loge 32... Nous l'avons

dépassée... Bon, la voici.»

Il avait frappé, en disant ces mots, avec la même petite pomme d'or qui

lui avait servi tout à l'heure à se faire ouvrir une autre loge, et il

avait mis à ce geste autant de discrète déférence cette fois que

d'autorité l'autre. Le respect de la fortune avec ou sans titre, n'est

pas la faiblesse des seuls Figon. Un homme en habit noir nous avait

ouvert avec un sourire, un léger salut et tout de suite un effacement.

C'était Bonnivet, à qui Jacques me présenta, puis à Mme de Bonnivet, puis

au vicomte de Senneterre, le rabatteur, et déjà j'étais assis sur la

chaise du devant laissée libre par un de ces messieurs. La jeune femme

prenait des grains de raisin glacé, dans une boîte, à l'aide d'une

petite pince dorée. Elle les mangeait en montrant ses dents si blanches

et si minces, avec une espèce de sensualité cruelle. J'entendais le grain

candi craquer entre ses lèvres, tandis qu'elle me demandait:

--«Vous allez faire le portrait de la petite Favier, monsieur La Croix?

m'a dit Molan. C'est une jolie fille... J'espère que vous lui donnerez

une autre expression, par exemple... Si le cher Maître n'était pas là, je

dirais que, lorsqu'elle ne parle pas, c'est vraiment la vache classique

qui regarde passer un train...»

Elle avait regardé elle-même, tout en causant, l'homme de lettres à qui

elle donnait du «cher maître», comme Figon, mais avec quelle souveraine

impertinence. Le sachant l'amant de celle à qui elle appliquait cette

vulgaire épigramme, quelle impertinence encore et soulignée par un rire

si dur! Avait-elle assez le rire, la voix de ses yeux, une jolie voix de

métal, clairement timbrée, mais implacable, un rire gai, mais pour moi

affreusement brutal!... Si l'on ne pouvait--je me répète, car ce fut pour

moi la frappante impression de cette première rencontre,--imaginer que de

vraies et chaudes larmes germassent dans ces prunelles d'un bleu de

pierreries, on ne pouvait pas davantage imaginer l'étouffement d'un

soupir ou la musique d'une tendresse dans cette voix-là, ni une

indulgence dans cette gaieté. Pourtant ce qui, à la minute même, acheva

de me la rendre antipathique à en souffrir, ce ne fut pas ce qu'elle

disait,--une mesquinerie de femme jalouse justifiait sa méchanceté,--ce

fut un trait saisissant de toute sa personnalité. Comment trouver des

mots pour rendre quelques indéfinissables nuances de physionomie que

trois lignes tracées au crayon et deux touches de couleur reproduiraient

avec une autre netteté? Comment dire ce quelque chose d'insensible à la

fois et d'énervé, de glacial et de détraqué, si reconnaissable au

contraste entre ses paroles persifleuses et son profil mince, presque

idéal d'aristocratie native, entre son rire gouailleur et sa bouche fine,

entre son port de tête dédaigneux et ses manières volontairement

familières? Cette jolie et délicate tête, d'une grâce hautaine et

fragile, qui m'avait, aussitôt, évoqué l'image d'une reine des Elfes,

avec le blond cendré de ses cheveux et son teint de fleur, était, je l'ai

compris depuis, la victime de l'ennui le plus terrible qui soit au monde,

celui que nous inflige l'insensibilité absolue au milieu de tous les

biens du monde, l'incapacité radicale de jouir de quoi que ce soit quand

on possède tout ce qui fait envie. Depuis, j'ai pensé que le «cher

maître» s'était fort sottement trompé sur son compte, et que cet ennui,

si analogue à celui d'un viveur vieillissant, venait peut-être de bien

des abus, et qu'il y avait une blasée derrière cette ennuyée. J'ai deviné

qu'elle avait osé bien des expériences, avec une audace singulière. Mais

il n'était pas besoin de ces hypothèses sur les secrets de sa vie pour

que le malaise me gagnât. Rien que la directe manière qu'elle eut

aussitôt de m'interroger aurait suffi à me donner, à moi qui ne peux pas

supporter les questions, un frisson d'insécurité.

--«Il y a longtemps que vous connaissez Molan?» me demanda-t-elle sans

transition.

--«Mais quelque quinze ans,» répondis-je.

--«Est-ce que vous l'aviez jamais vu amoureux autrement que dans ses

livres?...»

--«Vous allez tout de suite l'intimider, madame,» répondit pour moi mon

camarade. «Il n'est pas habitué au connétablisme...» Il avait imaginé ce

petit mot pour définir le tour d'esprit volontiers blagueur de la jeune

femme. Chez toute autre un ton pareil eût été de la mauvaise éducation,

simplement. Chez elle, c'était le privilège de la femme supérieure qui

porte un nom historique,--sans y avoir droit, d'ailleurs. Cette

prétention à la grande noblesse était sans doute le point faible de cette

jolie plébéienne promue à l'aristocratie de par les millions du farinier,

son beau-père, et de son père Taraval, le boursier. Car elle sourit à

cette flatterie que je jugeai à part moi une platitude. Elle continua en

s'adressant toujours à moi, de la bouche, tandis que ses yeux ne

quittaient pas Molan.

--«D'ailleurs, je n'ai pas besoin de votre réponse pour savoir que, cette

fois, ça y est, et dans les grands prix... Est-ce qu'elle a de l'esprit,

cette petite Favier?...» insista-t-elle.

--«Beaucoup,» ripostai-je vivement. J'étais de bonne foi. Je ne l'eusse

pas été que j'aurais répondu de même pour déplaire à cette créature dont

le seul accent m'irritait à une étrange profondeur. Je commençai donc un

éloge enthousiaste de la pauvre fille que je connaissais à peine et qui

venait elle-même de tant me décevoir par ses soudaines vulgarités.

Jacques m'écoutait célébrer les louanges de sa maîtresse sur le mode

dithyrambique, avec une stupeur que Mme de Bonnivet interpréta dans un

sens d'ombrage. Elle n'était pas femme à manquer cette occasion de semer

la zizanie entre deux amis. C'est ma pierre de touche pour toutes les

natures féminines ou masculines: cet instinctif frémissement de sympathie

ou d'antipathie devant les sentiments des autres. Il suffisait que Mme de

Bonnivet nous crût unis par une sincère camaraderie, Jacques et moi, pour

que cet accord lui donnât la tentation de le fausser:

--«Tiens!» dit-elle, «le portraitiste serait-il aussi amoureux de son

modèle?... Et aujourd'hui nous ne peignîmes pas plus avant!...» Elle rit

de son mauvais rire. Puis, tout d'un coup, ayant tourné la tête pendant

qu'elle prononçait cette parodie du beau vers de Dante, elle dit à son

mari: «Décidément, Henri, vous ne faites plus assez d'exercice, vous

engraissez... Ça vous donne dix ans de plus que votre âge. Vous devriez

prendre exemple sur Senneterre.» Il convient d'ajouter que le rabatteur

était, ce soir-là, ciré et raccordé comme un vieux meuble, en sorte que

cet éloge de son apparente jeunesse devenait une affreuse ironie.

«Allons,» conclut-elle, «ne vous fâchez pas, et en attendant, prenez tous

du raisin, il est exquis...»

--«L'aimable enfant!» me disais-je, tandis qu'elle nous tendait la boîte

de fruits avec une mutinerie plus minaudière que gracieuse, «à quelle

heure la couche-t-on?» J'observai qu'au moment où elle avait lancé cette

épigramme à son mari, elle m'avait regardé. Ce caractère sans vérité

intérieure était dominé sans cesse par un double besoin où se

manifestaient ses deux misères morales: l'appétit maladif de l'effet à

produire développé en elle par l'abus du succès mondain, l'appétit plus

maladif encore de l'émotion à tout prix, résultat des secrets désordres

où elle s'était blasée et de son manque de cœur. Ai-je dit qu'elle était

mère et qu'elle n'aimait pas son enfant, interné chez les Pères, pour de

longues années? Elle ne pouvait se passer d'étonner, et, elle avait ce

goût étrange de la peur, ce singulier plaisir à provoquer la colère de

l'homme, cette joie à se sentir frôlée par une menace de brutalité qui

est le grand signe de la nature Fille. C'est tout l'amour des créatures

pour les souteneurs. A défaut de sérieuses occasions, les plus petits

enfantillages lui étaient bons pour se procurer ces deux émotions: comme

d'esbrouffer un pauvre diable de peintre par des façons si contraires à

ses prétentions sociales, et comme d'allumer dans les yeux de son mari, à

propos d'un rien, l'éclair de mécontentement que j'y vis passer.

Senneterre et Bonnivet se mirent pourtant à rire du même rire que

Tournade et Figon dans la loge de la petite tout à l'heure. La

comparaison s'était imposée à moi aussitôt, comme dans toutes les

circonstances où j'ai côtoyé ce que l'argot actuel appelle la Haute.

L'actrice et la femme du monde avaient exactement le même mauvais ton.

Seulement, ce mauvais ton du délicat Burne Jones trahissait un fond d'âme

passionnée, une extraordinaire facilité d'entraînement, au lieu que chez

Mme de Bonnivet c'était bien l'intolérable et fantasque caprice de

l'enfant gâtée,--mais très fine, car aucune nuance ne lui échappait, pas

même l'antipathie d'un indifférent comme moi, ni la mauvaise humeur de

son mari déguisée sous ce rire à la Tournade:

--«Mon cher Senneterre,» avait dit simplement Bonnivet, «nous sommes

servis. Mais un vieux mari et un vieil ami sont des parapluies sur

lesquels il a tant plu!...»

Il y avait, dans ces quelques mots, un singulier mélange d'ironie à

l'égard des deux artistes, très nouveaux venus dans leur monde, avec qui

causait la jeune femme, et une sourde irritation qui lui procura sans

doute à elle ce petit frisson de crainte qu'elle aimait à ressentir. Elle

eut pour l'époux, si gaminement bravé, une œillade de coquetterie

presque tendre, et une œillade aussi pour moi indigne, plus excitante

que provocante. J'avais l'heur d'irriter sa curiosité parce qu'elle me

sentait réfractaire à sa séduction. Et voici que, changeant de propos et

presque d'accent, avec une soudaineté prodigieuse, elle me posa le plus

simplement du monde une question sur l'école de peinture à laquelle

j'appartenais. Ce lui fut un point de départ pour m'entretenir de mon

art, sans grande instruction, mais, chose étrange, avec autant

d'intelligence et de bon sens qu'elle avait montré de gouaillerie

blagueuse. Elle parla du danger qu'il y a pour nous autres à beaucoup

aller dans le monde, et elle en parla comme je pense, avec une vision

parfaitement juste des défauts de vanité et de charlatanisme qu'entraîne

la fréquentation des oisifs. C'était à croire qu'une autre personne avait

remplacé la première, mais les deux se ressemblaient sur un point:

c'était encore un effet à produire au nouveau venu. Seulement elle avait

deviné cette fois les paroles précises qu'il fallait prononcer. Les

coquettes froides ont de ces intuitions qui simulent l'intelligence au

regard de leurs adorateurs. J'étais trop prévenu déjà pour être la dupe

de cette manœuvre et ne pas en discerner l'artifice. Comment ne pas en

admirer la souplesse?

--«N'est-ce pas qu'elle a de la saveur, ma petite Bonnivette?» fit

Jacques Molan lorsque nous eûmes pris congé, «elle est fine et elle

comprend tout avant qu'on ait parlé... Mais pourquoi ne t'a-t-elle pas

invité à souper? Car elle s'est mise en frais pour toi... Tu aurais pu

voir ça à la mauvaise humeur de Senneterre. A peine s'il t'a rendu ton

salut. Le gibier qu'il n'a pas rapporté ne lui convient pas,--ni celui

qu'il a rapporté, d'ailleurs.... Oui,» continua-t-il avec le ton d'un

homme qui soutient une partie très serrée et qui surveille les moindres

détails du jeu de son adversaire, «pourquoi ne t'a-t-elle pas invité à

souper?»

--«Et pourquoi m'aurait-elle invité?» répondis-je.

--«Pour te faire causer sur Camille et moi, donc,» fit-il. «C'était

indiqué.»

--«Après l'éloge que je lui ai servi de la petite Favier,» répliquai-je,

«elle n'avait pas grand'chose à me demander. Cet éloge ne lui a pas plu.

C'est un excellent signe pour toi, et une raison suffisante de n'avoir

pas tenu à le réentendre...»

--«Possible,» dit-il. «Et le mari, comment le trouves-tu?»

--«Faible de s'être laissé parler comme cela, ce qui m'a étonné,

d'ailleurs, avec sa carrure. Il a bien répondu un essai de mot, avec un

mauvais regard... Mais faible, je te répète, très faible...»

--«Ah!» reprit Jacques, «ce sont d'étranges rapports, plus étranges que

tu ne les imaginerais jamais... Bonnivet, vois-tu, c'est un mari

Parisien, comme il y en a beaucoup, qui, par lui-même, ne serait d'aucun

grand _club_, d'aucun salon, et qui doit toute sa situation de monde aux

coquetteries de sa femme. Les maris de cette espèce n'ont pas toujours

prémédité cet _alphonsisme_ d'un nouveau genre. Mais ils en profitent, et

ils se divisent en trois groupes: les nigauds, qui sont persuadés que ces

coquetteries demeurent innocentes contre l'évidence, les philosophes qui

sont bien décidés à ne jamais vérifier jusqu'où vont ces coquetteries, et

les jaloux qui veulent bien profiter de ces coquetteries pour avoir un

salon rempli, des dîners élégants. Avec cela ils ont la sueur froide à la

seule idée que leur femme prendrait un amant. C'est le cas de Bonnivet...

Tous les flirts de la reine Anne, il les accepte. Il leur fait même bonne

mine. Tu as vu comme il m'a serré la main? Il assiste, silencieux comme

le plus complaisant des hommes, aux petits manèges de sa moitié... Hé

bien! j'ai la conviction que s'il soupçonnait cette femme de la moindre

familiarité physique par delà cette familiarité morale, il la tuerait,

là, sur place, comme un simple lapin... Elle le sait, et elle en a peur,

et c'est pour cela qu'elle le préfère au fond à nous tous et qu'à mon

humble avis elle ne l'a sans doute pas trompé encore. Tout arrive, même

le bien! Pourtant elle aime à le braver dans ses moments de nerfs. Elle

en avait un tout à l'heure. Camille avait été trop jolie. Entre nous,

c'est la vraie raison du souper: elle n'a pas voulu que la petite

duchesse bleue fût à ton serviteur ce soir. Et j'y pense: voilà aussi

pourquoi elle ne t'a pas invité. Elle a espéré que tu profiterais de mon

absence. C'est de la bonne comédie. Molière, où sont tes pinceaux?...»

--«Mais,» lui dis-je, en rêvant à celui des deux personnages à demi muets

dont il venait de me tracer ce portrait plutôt tragique, «si telle est

ton opinion sur M. de Bonnivet, tu ne dois pas être très rassuré pour le

jour où tu serais l'amant de sa femme.»

--«Moi?» répondit-il en haussant les épaules, «mon cher, j'ai fait le

calcul... Prendre pour maîtresse une femme quelconque, tu entends,

quelconque, c'est toujours courir le même nombre de chances de se

rencontrer face à face avec quelqu'un qui tue... Hé! Oui. Réfléchis. Si

cette femme est galante, elle a eu des amants qu'elle te sacrifie.

Donc... Si elle ne l'est pas, c'est celui qu'elle aura éconduit qui

voudra se venger. Donc... C'est à peu près comme de monter en voiture et

en chemin de fer, ou comme de boire un de ces verres d'eau fraîche que

les chimistes déclarent des bouillons de microbes. Je brave les chevaux

emballés, les déraillements, les fièvres typhoïdes et les jaloux, parce

que j'aime à aller vite, à me rafraîchir et à m'amuser... Et puis,

Mme de Bonnivet connaît son tyran, son Henri,--il s'appelle

Henri-Amédée-Placide, des noms bien idylliques cependant!--Elle sait ce

dont il est capable. Elle s'amuse à l'exciter, savamment, juste de quoi

se procurer ce petit frisson de demi-danger. Quand elle voudra sauter le

pas, elle s'y prendra comme une toquée raisonnable,--qu'elle est. Les

maris ombrageux ressemblent aux bêtes vicieuses. Ce sont celles que l'on

monte le plus sûrement quand on les a bien étudiées et que l'on connaît

leur tic... Et maintenant as-tu un crayon?--Bon.--Je griffonnerai sur une

carte dans la loge. En attendant, laisse-moi arranger avec l'ouvreuse

l'affaire du billet à me remettre...»

Nous étions à la porte de notre baignoire. Il s'arrêta, ainsi qu'il

venait de le dire, pour échanger quelques mots avec la femme préposée à

la porte. Je le vis du coin de l'œil, qui remettait à cette

complaisante personne, une lettre quelconque qu'il tira de son

portefeuille. Il était rendu en ce moment à sa vraie physionomie de bête

de proie, féline et souple, et sa réelle élégance de joli garçon en

devenait presque répugnante.

--«Ça y est,» dit-il, «et nous allons applaudir notre amie comme si nous

n'étions pas, moi l'auteur et toi le camarade de l'auteur. Nous lui

devons bien cela... Pauvre petite! Elle va être si désappointée. Tu

m'écriras un mot demain, ou tu viendras me voir, pour me renseigner sur

sa façon de prendre notre mensonge. Je n'ai pas d'inquiétude sur le

résultat. Une femme qui aime ne doute jamais de la vérité. Elle avale

l'invraisemblable comme une carpe avale l'hameçon, jusqu'au bout et un

mètre de ficelle avec...»

--«Et si elle devine que je lui mens?...» interrompis-je... J'avais sur

le cœur le _notre mensonge_ qui faisait de moi son complice, et j'étais

sur le point de lui refuser mon aide. Mais le lui refuser c'était ne pas

revoir Camille le soir même.

--«Elle ne devinera pas...» répondit-il.

--«Enfin, si elle insiste, si elle me demande ma parole d'honneur?...»

--«Tu la lui donneras. Avec les femmes, les faux serments sont permis. Et

puis elle ne te la demandera pas... Chut... La voici. N'ayons pas l'air

de deux conspirateurs. Dieu! qu'elle est jolie!... Et dire que j'aurais

pu!... Si je faisais la farce à l'autre de lui fausser compagnie?... Mais

non, il y a une vieille chanson française là-dessus, et délicieuse:

_C'est que la femme qu'on adore

N'est pas celle qu'on a déjà,

Mais celle qu'on n'a pas encore

Et qu'on n'aime plus quand on l'a..._

«Avoue que ces quatre vers renferment plus de vérité que tous les romans

d'analyse des coupeurs de cheveux en quatre, tes amis, Claude Larcher et

Julien Dorsenne?...»

La duchesse bleue · 第 4 / 20 段