--«Non!» dit-elle vivement, et sa bouche frémissante retomba tout à coup

au pli amer qu'elle avait si naturellement au repos. «Ne l'écoutez pas,

monsieur. Il va me plaisanter, et c'est mal à lui, c'est très mal, sur

une de ces impressions nerveuses comme nous en avons tous, et lui aussi,

et vous, monsieur, j'en suis sûre... N'est-ce pas, que vous connaissez ce

frisson d'antipathie devant certaines personnes dont la seule présence

vous glace à vous enlever du coup vos moyens, votre mémoire, tout votre

esprit?... Enfin, c'est comme si on ne pouvait pas respirer le même air

qu'elles, sans étouffer...»

--«Si je les connais, ces antipathies!...» m'écriai-je. «Mais je les ai

pour des gens que je rencontre par hasard, que je n'ai jamais vus, qui ne

me sont de rien, et leur simple approche m'est intolérable, comme si

c'étaient mes ennemis déclarés... Autrefois je résistais à ces

instinctives répulsions. J'ai trouvé à l'expérience que j'avais toujours

eu tort de n'y pas céder, et, j'en suis sûr aujourd'hui, une antipathie

de cette espèce, ou forte, ou légère, est une seconde vue de la nature,

un avertissement infaillible qu'un danger nous menace et qu'il nous

viendra par l'être dont l'existence nous gêne ainsi...»

--«Vous voyez,» dit Camille en se tournant vers Molan, «que je ne suis

pas si ridicule...»

J'avais deviné aussitôt le nom de la personne dont la présence dans la

salle déconcertait de la sorte la frêle nymphe de Burne Jones,

transformée, de par la mauvaise fée qui présidait à son destin, en une

pauvre diablesse d'actrice, amoureuse de l'écrivain de Paris le moins

capable d'aimer. Je n'eusse pas deviné ce nom, d'ailleurs, que Jacques ne

m'eût pas laissé longtemps dans cette ignorance. Il n'est cependant pas

plus mauvais qu'un autre. Je lui ai même connu de bons mouvements, voire

de la générosité. A ma connaissance, il a obligé de sa bourse des

confrères qui l'avaient plus ou moins diffamé. Comment concilier cela

avec des duretés, doublées d'indélicatesse, celle par exemple qui lui fit

me nommer la rivale de sa maîtresse, à la minute même où il voyait la

gentille enfant si troublée?--C'est tout simple. Il n'y a pour lui ni

bien ni mal, ni dureté ni générosité. _Il y a la galerie_, et un seul

témoin suffit pour la lui composer, cette galerie qui suscite à son

amour-propre maladif les meilleures actions tour à tour et les pires, des

magnanimités et des vilenies. En faisant le «regardeur» auprès de lui,

comme il disait, j'ai vraiment compris combien ont raison les casuistes

qui prétendent que nos actions ne sont rien et nos mobiles tout. Ses

mobiles, à lui, je pouvais les voir aussi distinctement que des rouages

de montre à travers une boîte de cristal.

--«Elle te parle par énigmes,» dit-il en s'adressant à moi, avec un

éclair dans ses prunelles qui signifiait: «Tu vas voir si j'ai

diagnostiqué juste et si elle m'aime.» Deux vanités à satisfaire à la

fois: celle de l'observateur et celle du séducteur, comment ce Trissotin

Don Juan y eût-il résisté? et il continuait: «Je vais t'amuser en te

révélant le nom de la spectatrice qui la trouble ainsi ce soir... Elle

n'est pas si compliquée que toi, et c'est une femme tout simplement qui

lui donne cette impression de _jettatura_...»

--«Jacques!...» s'écria l'actrice d'une voix suppliante, sans prendre

garde que l'emploi de ce prénom trahissait leur secret plus encore que

l'odieuse taquinerie de son amant.

--«Je vous avertis que Vincent est un de _ses_ admirateurs,» insista

celui-ci, malgré cet appel.

--«Ah!» fit Camille, en me regardant avec une soudaine défiance, «il la

connaît?...»

--«Il veut vous taquiner, mademoiselle,» répondis-je, «car je n'ai vu

dans la salle absolument aucun visage sur qui je pusse mettre un nom...»

--«Alors, c'est moi qui suis un menteur,» reprit Molan, «et tu ne m'as

pas dit tout à l'heure que Mme Pierre de Bonnivet était un Van Dyck

descendu de la cimaise, comme la Duchesse bleue est, toujours d'après

toi, un Burne Jones qui marche... Il ne faut pas vous étonner, Camille.

C'est leur manie, à ces peintres, ces comparaisons avec des tableaux.

Pour eux une femme ou un paysage c'est un morceau de toile auquel il ne

manque plus qu'un cadre. Cette petite infirmité est à leur esprit ce que

la tache d'encre est à nous autres,» et il montra qu'en effet, malgré son

élégance trop piochée d'homme de lettres qui fait l'homme du monde, une

toute légère trace noire maculait le doigt du milieu de sa main droite,

celui qui tient la plume. «C'est comme le fard à vos joues, à vous

comédiennes, la petite marque professionnelle... Oui ou non, m'as-tu dit

cela de Mme de Bonnivet?...»

--«C'est vrai, je t'ai dit cela,» répondis-je vivement, «mais ajoute que

c'est toi qui m'as montré cette femme et que je ne lui ai jamais été

présenté. Et je t'ai dit encore que je lui trouvais des yeux d'une dureté

affreuse et l'air mauvais. Malgré toute sa beauté, toute son élégance,

toute sa finesse, pour moi elle est presque laide, plus que laide,

repoussante... Et je comprends absolument l'impression de Mlle Favier...»

Le regard de reconnaissance que me jeta l'actrice équivalait à un nouvel

aveu de sa liaison avec mon ami. D'ailleurs, elle ne pensait pas plus à

se cacher de cette aventure que lui-même. Avec une différence toutefois.

Elle ne pouvait se retenir de sentir tout haut parce qu'elle était trop

émue, et lui, il n'étalait leur intrigue que parce qu'il n'était pas ému

du tout. Il le surprit, ce regard, et, reprenant son ton de plaisanterie:

--«Et leurs sublimes s'amalgamèrent aussitôt. _Amen_,» dit-il en

bouffonnant. «Hé bien! Camille, vous voyez si je suis gentil. Je vous ai

amené quelqu'un avec qui vous pourrez parler. Il vous comprend déjà.

Jugez quand il aura fait votre portrait!... Car il le fera, et pour moi

encore, j'y tiens... Est-ce convenu?...»

--«Vous ne savez pas si monsieur votre ami a le temps en ce moment?...»

fit-elle. «Vous allez... Vous allez...»

--«Puisque je vous dis que nous ne sommes venus que pour cela,»

répondit-il en répétant son mensonge que je continuai à ne pas relever.

J'eusse plutôt tremblé que ce projet de portrait si gratuitement

improvisé ne se réalisât point. «Mais le temps passe, il faut que vous

soyez en scène au commencement de l'acte. A tout à l'heure...» Et comme

je disais: «Adieu, mademoiselle.»--«Mais non,» continua-t-il, «pour toi

aussi, c'est à tout à l'heure. N'est-ce pas, Camille?...»

--«Certainement,» fit-elle en riant. Je voyais à ses yeux qu'elle

subissait le passage d'une petite émotion: «Vous me permettez de dire un

mot à votre ami?» ajouta-t-elle en s'adressant à moi.

--«Bon!» pensai-je. «Elle va lui faire quelque reproche, et elle aura

raison.--L'adorable créature, et qu'il la mérite peu!...» Et je tombai

dans une mélancolique rêverie qui contrastait avec l'endroit où je me

trouvais au moins autant que la délicate sensibilité révélée par chaque

geste, par chaque parole de la jeune actrice. Nous n'étions pas restés un

quart d'heure avec elle, et ces quinze minutes avaient suffi pour que

l'aspect du corridor changeât. Une fébrile hâte annonçait maintenant le

tout prochain lever du rideau et la peur d'arriver trop tard.

L'avertisseur allait, frappant aux portes ici et là. De petits cris lui

répondaient. Les visiteurs prenaient congé rapidement. La partie de

bésigue continuait dans une loge voisine, celle d'une comédienne qui ne

jouait qu'au dernier acte, et le prononcé monotone des formules

consacrées, rendait cette hâte plus sensible encore par la lenteur de la

numération: «Quarante... Deux cent cinquante... Quatre-vingts de

monarques... Deux cent cinquante...»

--«Me voici,» dit Jacques, qui interrompit ma méditation en me touchant

l'épaule, «regagnons vite notre baignoire... Si Camille ne m'y voit pas

dès sa rentrée en scène, elle me cherchera dans la loge de Mme de

Bonnivet, et elle n'aura pas tous ses moyens...»

--«Pourquoi, aussi, t'amuses-tu à exciter sa jalousie?» répondis-je.

«Comme tu peux être dur!... Tu lui as fait de la peine, tout à l'heure.

Elle était fâchée...»

--«Fâchée?» s'écria-t-il, et il répéta: «Fâchée?... Et la preuve: elle

vient de me demander de la reconduire jusque chez elle, ce soir. Sa mère

ne vient pas la prendre... Fâchée? Mais les femmes adorent ces

taquineries. Ça les occupe d'abord, et puis elles sont comme toutes les

méchantes bêtes,--ne tique pas,--on ne les dompte qu'en leur faisant

mal... Je tiens à ce que tu connaisses vraiment la rivale, maintenant.

Vers le milieu de l'acte, Favier sort du théâtre, je monte dans la loge

de Mme de Bonnivet, je lui demande la permission de te présenter... C'est

une autre femme, tu verras...»

III

Aujourd'hui que je repasse le détail de tous ces souvenirs,--à l'encre,

comme on fait pour un crayon à demi effacé sur un album de route,--je

comprends nettement une vérité qui m'échappa sur la minute même. Molan

avait eu trop raison quand il m'avait plaisanté sur le coup de foudre.

J'étais devenu amoureux de Camille Favier, dès le moment où je l'avais

vue apparaître sur la scène, avec ce visage d'une beauté si fine, si

souffrante, si pareille au type d'art d'un Maître que j'ai beaucoup

étudié. Amoureux?... Coup de foudre?... Ces mots bien graves, bien

tragiques, conviennent mal à une émotion qui en est restée presque au

rêve. Pourtant cette petite actrice, dont je ne savais rien, sinon

qu'elle disait très juste et qu'elle était la maîtresse d'un auteur à la

mode, avait touché aussitôt une des fibres les plus vivantes de mon

cœur. Malgré les vantardises de Molan, malgré la grâce enfantine de son

accueil, ce pouvait être une rouée ou une intrigante. A coup sûr, c'était

une ingénue très déniaisée, puisque, de l'aveu de mon camarade, le siège

de sa vertu n'avait rien eu de commun, ni comme longueur, ni comme

difficulté, avec le siège de Troie ou seulement celui de Paris. On ne

pense pas à tant réfléchir quand le cœur est pris, et le mien l'était.

Oui, cette enfant occupait déjà une place si à part dans ma sensibilité

que l'idée de son départ du théâtre avec Molan, le soir même, m'infligea

une étrange tristesse. Encore une fois, c'est à distance que je

m'explique ces impressions; alors, je me contentais de les subir. Assis

dans la baignoire et ma lorgnette de nouveau en main, je crus de bonne

foi que cette tristesse provenait de constater après tant d'autres cette

banale et toujours décourageante évidence: les hommes les plus aimés sont

ceux qui aiment le moins. Et puis, l'habitude ne m'a pas blasé, ni

l'âge, sur la déloyauté en amour. Je n'ai jamais pu mentir à une

maîtresse, même à celles que l'on prend, comme une cuisinière d'extra,

pour huit jours. A vrai dire, je n'ai pas beaucoup connu cette espèce.

Mes caprices à moi ont duré des huit années, et j'y ai connu des

déceptions qui devraient me rendre indulgent pour les ruses des hommes à

l'égard des femmes. Les roués à la Jacques Molan, c'est notre revanche, à

nous autres cocquebins qui n'avons jamais su nous faire aimer, simplement

parce que nous aimions. Peut-être aurais-je éprouvé, dans cette baignoire

du _Vaudeville_, et par cette étrange soirée, ce sentiment peu délicat

mais trop naturel: la joie de la corporation vengée, si la victime de

cette vengeance n'avait pas été cette pauvre petite Duchesse Bleue. Quand

elle revint en scène, la pitié me prit, à observer l'éclat plus heureux

de ses prunelles, la verve plus joyeuse de son jeu, le visible

frémissement, dans sa souple et nerveuse personne, d'une amante qui se

croit aimée. Lorsqu'elle eut disparu dans les coulisses, cette pitié

grandit jusqu'à se transformer en indignation: mon ami se levait avec une

malicieuse physionomie de gamin qui joue un bon tour à une surveillance

gênante. En le regardant de loin, entrer dans la loge de Mme de Bonnivet,

je monologuais avec moi-même, non sans amertume:

--«Pourquoi faut-il,» me disais-je, «que l'on ne plaise aux femmes qu'en

étant aussi femme qu'elles, au pire sens du mot?... Cette charmante

Camille est heureuse en ce moment. Elle se déshabille et se rhabille avec

la gaieté d'une brave créature qui vient d'aller au feu et de gagner une

bataille pour celui qu'elle aime. Elle lui a si joliment joué tout cet

acte... Elle n'a pas les épaules tournées qu'il la trahit... Et cette

trahison double le plaisir qu'il goûte à manœuvrer auprès de l'autre. La

coquine la plus coquine a-t-elle jamais eu les yeux allumés par le désir

de plaire comme cet écrivain notoire les a en ce moment?... Et il donne

la main aux deux hommes qui sont auprès de la dame, avec une

cordialité!... Il y en a bien un qui est le mari, et l'autre sera sans

doute un rival... Bon! le voici qui parle de moi, car les mauvais yeux

bleus me lorgnent. Suivons la pièce. Ce sera plus digne et aussi plus

agréable. Il y a belle lurette que je le sais: les poètes, les romanciers

et les auteurs dramatiques n'ont de cœur qu'en littérature. Ce serait si

doux cependant d'estimer la sensibilité de quelqu'un dont on admire le

talent... Au lieu de cela, neuf fois sur dix, plus un artiste est tendre

dans son œuvre, moins il est tendre dans sa vie... Quelle misère!...»

Me parlais-je à moi-même en toute franchise? Non, hélas! Je le sentais

dès lors vaguement. La perfidie de Molan, par elle seule, ne m'aurait pas

révolté ainsi. Appliquée à une autre personne qu'au petit Burne Jones du

_Vaudeville_, je l'eusse plutôt trouvée assez «farce,» comme nous disions

à l'atelier. Surtout je me fusse diverti de sa mine un peu penaude, quand

il revint dans notre commune baignoire:

--«Tu n'as pas tout à fait l'air triomphant que conseillait le truculent

personnage de tout à l'heure: _en face du public, là, bien dans l'œil,

vous savez, tas de mufles_... et le reste...» lui dis-je. «Tes affaires

semblaient cependant bien marcher, à distance?...»

--«Trop bien,» fit-il en haussant les épaules, «Mme de Bonnivet m'a

invité à souper chez elle, après le spectacle...»

--«Et la petite Favier?» demandai-je.

--«Tu as mis le doigt sur la plaie,» répondit-il. «Je lui ai promis de la

reconduire. Je ne peux pourtant pas la lâcher au dernier moment, je

mériterais trop moi-même d'être mis dans le tas dont parlait cet

inimitable professeur d'énergie... Et si je me dégage à présent, va te

promener, elle me savate la fin de ma pièce.»

--«Tu penses à tout,» lui dis-je, avec une ironie à laquelle il ne prit

pas garde. «Hé bien! lâche Mme de Bonnivet. Celle-là ne te joue pas de

pièce, et c'est assez dans la ligne de conduite que tu m'as confessée

tout à l'heure: à coquette coquette et demie... Elle t'invitera une autre

fois...»

--«En attendant, j'ai accepté,» interrompit-il, «et la coquetterie, cette

fois, c'était d'accepter... Ce serait trop simple de jouer au plus fin

avec les femmes, si ce jeu consistait à toujours feindre la froideur. Il

y a des moments où il faut leur tenir la timbale haute, et elles grimpent

à la perche avec d'autant plus d'ardeur. Il y en a d'autres où il faut

être à la merci de leur plus léger caprice... Enfin, je te répète que

j'ai accepté... Il s'agit de trouver le moyen de me dégager de

Camille...--Bon,» dit-il, après un moment de silence, «je crois que j'y

suis... L'amalgame de vos deux sublimes m'y aidera. Mais il faut que tu

veuilles bien. Tu veux bien?... Alors je vais te présenter à Mme de

Bonnivet. Elle t'invitera à souper aussi. C'est une femme comme ça... Tu

refuseras...»

--«J'aurais toujours refusé,» fis-je, «sans te demander ton avis. Mais je

ne comprends pas le rapport...»

--«Tu comprendras plus tard,» dit-il, et ses prunelles exprimaient de

nouveau la joie de la _performance_ exécutée devant un témoin

complaisant: «laisse-moi le plaisir de t'intriguer, et promets-moi aussi

de te prêter à une autre chose que je te demanderai. Hé! Rien de mal,

belle âme. Voici l'entr'acte. Avant de monter chez la reine Anne, allons

de nouveau saluer Camille. C'est dans le plan... Hein! quelle bonne salle

ce soir, comme tout porte!...»

La toile était tombée en effet, parmi des applaudissements de plus en

plus nourris et des rappels enthousiastes, tandis que Jacques m'associait

de la sorte, en me consultant à peine, à son énigmatique projet de

rouerie. Je pensai bien, une minute, à refuser cette complicité. Elle ne

s'accordait guère avec mon indignation de tout à l'heure. Ce scrupule ne

tint pas contre la curiosité de savoir par quel détour ce Monsieur

Célimène de la littérature s'échapperait du piège où il s'était pris

lui-même. Du moins je me donnai ce prétexte, sur le moment. Aujourd'hui

je crois bien que je cédai surtout, et simplement, à l'attrait qui me

portait vers la jolie actrice. L'on ne devrait jamais être trop sévère

pour les trahisons d'un autre. Les plus scrupuleux sont prêts à les

accepter, à les aider, quand elles s'accordent avec leur secret désir. La

vérité cynique, la vraie, c'est que je n'avais plus la moindre idée de

blâmer Molan lorsque nous nous engageâmes de nouveau dans les coulisses

pour gagner le réduit où le pseudo Burne Jones nous attendait--comme les

actrices attendent.--Celle-ci avait beau aimer son amant du plus sincère

amour, elle n'en restait pas moins la comédienne en vogue qui doit

ménager ses admirateurs, et elle ne pouvait même pas garder intact

l'asile de sa modeste loge. Des voix s'en échappaient, quand nous en

approchâmes. Jacques les écouta un instant, avec une nervosité de sa

physionomie qui me fit lui pardonner bien des choses. S'il était

contrarié, c'est qu'il était jaloux. Par conséquent sa moquerie

indifférente était feinte. Je devais apprendre par son exemple, une fois

de plus, qu'il n'y a aucun lien nécessaire entre la jalousie et l'amour.

--«Camille n'est pas seule...» fit-il.

--«Alors nous reviendrons,» répondis-je. «Elle préférera causer avec toi

plus en tête-à-tête, et c'est mieux aussi, étant donné ce que tu as à lui

dire...»

--«Au contraire,» répliqua-t-il avec une gaieté soudaine dans son

sourire, et d'un accent très bas, «je viens de distinguer les deux voix,

c'est le gros Tournade et c'est Figon. Tu ne les connais pas? Figon est

étonnant, tu verras. C'est le snob de la grande espèce, un ilote de

vanité à dégoûter des titres M. Jourdain lui-même... Quant à Tournade,

c'est le fils du gros marchand de bougies,--les bougies Tournade, tu ne

brûles que cela.--Des millions, naturellement... Et je le soupçonne

d'être très disposé à en mettre un morceau aux pieds de Camille... Ah!»

continua-t-il avec plus de malice encore, «tu vas perdre la fleur de ta

première impression... La petite a du cœur et plus de délicatesse que

n'en comporte son métier, mais on n'est pas au théâtre pour rien, et elle

n'a pas toujours le ton qu'elle a eu tout à l'heure avec nous... Allons,

du courage!...»

Et il frappa contre la porte avec sa canne d'une façon qui démentait un

peu ses paroles. Il y avait une autorité et de nouveau une nervosité dans

ce petit coup sec. «Décidément il y tient plus qu'il ne veut l'avouer et

se l'avouer,» me répétai-je, tandis que cette porte s'ouvrait. Deux

lampes et plusieurs bougies allumées maintenant rendaient étouffante

l'atmosphère de l'étroit local où se tenaient, outre l'actrice et son

habilleuse, les personnages dont Jacques m'avait annoncé la présence. Je

reconnus aussitôt les deux types du bas viveur actuel, si

merveilleusement dessinés par Forain. L'un, que je devinai à son encolure

être le Tournade, montrait une grosse face, plaquée de rouge, d'un cocher

trop bien nourri, avec une de ces lourdes et ignobles bouches qui

appellent le noir cigare congestionnant, des yeux à la fois finauds,

brutaux et assouvis, une calvitie menaçante, de courts favoris roux, la

carrure d'un boxeur... Et quelle main, aux larges doigts gras, boudinant

autour de larges bagues à larges pierres! Quelque âpre paysan, acheteur

de biens nationaux, revit dans les gens de cette espèce, et ils apportent

à la crapule élégante une âme ignoblement positive de fils d'usurier,

nourrie par un tempérament de portefaix. L'autre, le Figon, maigre et

veule, avait un nez infini sur une bouche dont chaque dent était un pari

d'aurification. Ses yeux verts et bordés de jambon,--abominable mais

irremplaçable métaphore de l'argot du peuple,--clignotaient dans un teint

pourri de remèdes secrets, un de ces teints où roule une lymphe gâtée qui

corrompt la chair qu'elle devrait nourrir. Le poil rare, les épaules

étroites, l'épine déjà cassée, quel exemplaire de cet épuisement sans

race qui justifierait les colères des ouvriers contre la bourgeoisie, si

eux-mêmes, basse canaille nourrie et rongée des mêmes vices, ne valaient

pas moins encore! Et tous les deux, l'obèse Tournade et l'évidé Figon,

avaient cette façon de porter l'habit de soirée, ces larges boutons d'or

au plastron, ce bouquet à la boutonnière, ce chapeau en arrière sur la

tête, uniforme de sottise ou d'infamie, depuis que le caricaturiste

génial de _Doux Pays_--ce Goya du macabre et gouailleur sabbat

Parisien--a illustré de ses légendes cette tenue du «fêtard» où la

correction fait mieux saillir l'abjection. Éclairés par le jour cru de la

petite loge, ces deux visiteurs, debout, appuyés contre le mur, tétaient

leurs cannes avec un air d'abrutissement, et ils regardaient la petite

actrice assise à sa toilette, un peignoir sur ses épaules. Elle faisait

sa figure pour le prochain acte, où elle devait paraître soi-disant

déguisée--avec le costume même du portrait qui lui valait son surnom dans

la pièce, toute en bleu, du satin de ses souliers au ruban de sa

chevelure. L'unique chaise longue et l'unique fauteuil, montraient une

robe étalée et un manteau. Évidemment les personnages s'imposaient à elle

sans qu'elle leur eût même dit de s'asseoir, et elle allait les

congédier. Ce signe de son indépendance me causa un vif plaisir. J'avais

conçu pour ces jeunes gens, à première vue, une antipathie

violente,--après cela comment douter des pressentiments?--surtout pour

l'héritier de la bougie Tournade qui avait échangé avec Jacques un

bonjour assez sec. Le sire de Figon, lui, servait à l'auteur en vogue

tous les «cher maître» de rigueur et des éloges sur la pièce, imbéciles

de platitude. Jacques les accueillait la bouche en cœur. L'encens est

toujours bon, si grossier soit-il, et quand la cassolette serait la plus

vulgaire des blagues à tabac. Il dodelinait de la tête, indulgemment,

jusqu'à ce que le sire de Figon conclut:

--«Enfin, vous êtes mes deux auteurs préférés, vous et...»

Je ne répéterai pas ici le nom du littérateur outrageusement médiocre

auquel le nigaud associait ainsi le pauvre Jacques. Celui-ci eut un

demi-haut-le-corps qui faillit me donner le fou rire, tandis que

l'actrice interrompait brutalement:

--«Allez-vous fermer la boîte à gaffes?...» fit-elle. «Je vous ai déjà

dit que je voulais bien vous supporter, à condition que vous ne parleriez

jamais ni de livres ni de théâtre.» Elle avait eu pour apostropher le

jeune homme, qui la regarda en ricanant avec stupidité, un coup de gueule

dans sa voix d'ordinaire si fine, et elle continua: «Si Molan vous rate

dans sa prochaine pièce, il aura de la bonté. Je lui donnerai mes tuyaux

sur vous. Savez-vous ce qu'il vient de me conter, Jacques? Gladys, son

ancienne, vous la connaissez, celle que vous appeliez la Gothon du Gotha

à cause de ses amours avec les gens _chic_?... Elle l'avait lâché pour un

calicot. Elle vient de lâcher le calicot pour se remettre avec un

lord...--On peut de nouveau la saluer, enfin!... nous a dit M. de

Figon... Est-ce coquet?...»

--«Allons,» interjeta Tournade de l'air d'autorité d'un homme de cercle

qui ne veut pas laisser manquer de respect à un autre homme de cercle

devant de simples gens de lettres ou d'atelier: «vous savez bien que

Louis plaisantait, et ce n'est pas gentil à vous de le blaguer... Vous

seriez la première à vous désoler, si vous voyiez son nom et son mot dans

quelque écho de journal...»

--«A l'autre,» répondit-elle en se tournant vers lui. «D'abord ces

messieurs ne sont pas des journalistes, apprenez à qui vous parlez

vous-même, mon petit. Pour un jour que vous n'avez pas bu, vous manquez

une riche occasion de vous taire... Et puis si vous n'êtes pas content,

vous savez, je suis chez moi ici.»

La duchesse bleue · 第 3 / 20 段