à son heure et quand il l'a voulu, le peintre de toutes les subtilités,
n'aurait aucun titre à présider une société de tempérance. Ce soir
encore, tandis qu'au sortir de ce dîner nous gagnions en voiture le
coquet théâtre où triomphait _la Duchesse Bleue_, il était un peu plus
gai que ne le soupçonnaient les belles dames qui roulaient dans leurs
coupés vers la même salle de spectacle, des divers coins du Paris
fashionable. Quant à moi, je continuais d'éprouver, de subir plutôt,
l'inexplicable attrait, si mélangé d'antipathie et d'admiration, dont
j'ai déjà parlé. J'écoutais Jacques maintenant me raconter ses projets de
nouveaux ouvrages, et j'oubliais ses horribles défauts de cœur et de
caractère, pour admirer la richesse de cette imagination dont je voyais
jaillir les idées, comme du sommet du Vésuve, penché sur le bord du
cratère, j'ai vu bouillonner la masse sombre de la lave, tandis que des
pierres de feu, de la grosseur d'un homme, sautaient en l'air avec un
bruit de canon. C'est une atmosphère de puanteur et de suffocation. Le
soufre fume sous vos pieds et les brûle. Vos yeux pleurent. L'haleine
vous manque. C'est insupportable... Et ce déchaînement brutal d'une force
de la nature vous tient là, malgré vous, hypnotisé. Jacques aussi est à
sa manière une force de la nature, et sa vitalité d'artiste m'accablera
toujours et m'accablait, ce soir-là, d'un hypnotisme pareil.--Toutes
proportions gardées.--Car entre le formidable monstre exterminateur qui
tord son panache de fumée au-dessus de Pompéi dévasté, et l'inoffensif
volcan cérébral dont les fumeuses éruptions s'épanchent en des volumes
jaunes à deux francs soixante et quinze centimes, ou bien se
cristallisent en des trois, des quatre, des cinq actes de pièce, la
différence est vraiment trop forte. Sans atténuation d'ironie, une telle
comparaison serait un peu comique. Justifiée ou non, je m'abandonnais à
cette sensation sans la discuter, et nous continuions, nous aussi de
rouler vers le théâtre. C'était vrai, comme il l'avait dit dans son
jargon de pseudo-clubman, qu'il portait la veine: fatigué jusqu'à la
courbature par ma journée de lassitude morale, n'était-ce pas un bonheur
inattendu, que cet emploi de ma soirée? La comédie avait la chance de
m'intéresser. Il a tant de talent, ce fat égoïste. La comédienne avait la
chance d'être jolie, quoique cette fatuité de Jacques eût sans doute
transformé pour mon étonnement une simple grue du Conservatoire en un
oiseau de paradis. J'ai trop souvent accompagné Claude Larcher dans la
loge de Colette Rigaud pour n'être pas renseigné sur ces amoureuses de la
rampe et leur fond de vulgarité. Il y a des exceptions partout, et Mme
Pierre de Bonnivet, elle aussi, pouvait être une exception dans son
espèce, quoiqu'une femme riche qui se pare d'un titre équivoque et
collectionne des célébrités ne soit guère faite pour me plaire. En tout
cas, il valait la peine d'accompagner Molan jusqu'au Vaudeville, rien que
pour le plaisir de le voir entrer dans le théâtre.
--«Nous allons passer par la porte des artistes,» m'avait-il dit, «rue de
la Chaussée d'Antin. Il y a quelque chose de charmant ici, les deux
petites baignoires d'avant-scène, et sur la scène même, au delà du
rideau. On y accède par la coulisse. Pourvu qu'une des deux soit
libre...»
Il était descendu de voiture le premier, en m'annonçant ce détour; il
avait salué le concierge, et il s'était engagé d'abord sous une voûte,
puis dans un escalier de service, avec cette démarche, unique au monde,
celle de l'auteur en vogue qui entre dans son journal, chez son éditeur,
dans son théâtre. «C'est moi la maison...» semble-t-il dire avec tous
ses gestes, et le pied se fait plus léger, la canne tressaille dans la
main, les épaules roulent involontairement. Ce sont des riens: une
manière de dire bonjour aux employés, un pli de bouche protecteur, une
pose crâne du chapeau, un clignement d'yeux indulgent. Nous autres
peintres et qui avons étudié l'art du portrait, c'est notre métier de
saisir ces riens... Et ces employés, depuis le plus humble jusqu'au plus
haut, depuis l'habilleuse jusqu'au régisseur, toute leur personne traduit
un inexprimable et inconscient respect à voir passer «leur auteur»,
quelque chose comme l'émotion d'un rentier qui verrait marcher un de ses
coupons. Chez quel marchand de tableaux connaîtrai-je jamais la joie
d'inspirer un respect de cette sorte? Quand aurai-je, pour introduire un
ami dans une exposition de mes toiles, l'orgueil, paisible et innocemment
puéril, que Jacques déploya pour me faire ouvrir la porte de la petite
loge, heureusement inoccupée, où nous nous assîmes, tandis qu'il me
disait à voix basse:
--«Le premier acte a commencé depuis cinq minutes. Tu comprendras tout de
suite... C'est une ancienne maîtresse du duc qui essaie de rendre jalouse
la duchesse... T'avais-je menti en te disant que la petite Favier est
jolie, jolie?... Tiens, elle m'a vu... Par bonheur, c'est à un moment où
l'autre lui débite un petit discours un peu long. Je lui aurais fait
manquer sa réplique... Elle te regarde. Tu l'intrigues. Elle connaît les
trois ou quatre camarades avec lesquels j'ai l'habitude de venir.
Maintenant, écoute-la parler. Rien que le timbre, que la musique de sa
voix, n'est-ce pas exquis? Écoute... Écoute aussi un peu ce qu'elle dit.
C'est du Jacques Molan de derrière les fagots...»
J'ai entendu, bien des fois depuis, _la Duchesse Bleue_, jusqu'à en
savoir par cœur chaque phrase. J'en marquerais chaque temps,--ces temps
que prennent les acteurs pour mieux souligner leurs effets. C'est une
pièce très délicate et très fine, malgré la préciosité du titre. Elle
enferme l'étude, infiniment ténue et trop juste, d'une jalousie rare,
mais pourtant très humaine. C'est l'histoire d'un ami amoureux de la
femme de son ami et qui reste fidèle à cette amitié dans cet amour.
Jamais il n'a dit son sentiment à cette femme. Il ne se l'est jamais
avoué à lui-même, et il ne peut pas supporter qu'un autre fasse la cour à
cette jeune femme. Il finit par la sauver d'une chute irréparable, sans
qu'elle sache que c'est lui, ni pourquoi. Et cette première scène où
l'enfantine duchesse se confie à l'ancienne maîtresse de son mari, sans
soupçonner quels souvenirs elle atteint dans ce cœur par l'évocation de
ses propres joies, quelle merveille d'analyse émue, vibrante, tendrement
cruelle, si l'on peut dire! Enfin, cette pièce est un petit
chef-d'œuvre, du Marivaux à la date d'aujourd'hui,--un Marivaux à qui
son esprit ferait mal et dont la gaieté légère serait de la dentelle sur
une blessure. Mais la haute valeur de cette comédie, je ne l'aperçus pas
dès ce premier soir, quoique Molan fût là pour m'en commenter les
moindres détails. Le peintre en moi fut trop vivement saisi par
l'extraordinaire apparition de cette Camille Favier dont mon ami m'avait
dit avec tant de légèreté qu'elle était sa maîtresse. La baignoire,
située presque à même la scène, me permettait de suivre les moindres
mouvements de sa physionomie, ses plus furtifs clignements d'yeux, ses
plus rapides froncements de sourcils. Je distinguais jusqu'aux couches de
crème et de fard inégalement posées sur ses joues, jusqu'aux traînées de
kohl sous ses paupières, jusqu'au prolongement de ses sourcils par le
crayon noir, et de ses lèvres par le crayon rouge. Et, maquillée ainsi,
jouant la comédie à deux pas, avec des acteurs dont les faces grimées
ricanaient auprès de la sienne, elle réalisait d'une manière saisissante
le type idéal retrouvé par les plus raffinés des artistes Anglais:
Rossetti, Burne Jones, Morris, à travers les panneaux ronds des
Florentins d'avant Raphaël. Ses traits fins étaient presque trop menus
pour l'optique de la scène. Son front large, un peu bombé, semblait
chargé de rêves. L'ovale allongé de son visage faisait flotter son
sourire dans ses joues. Son nez droit, coupé un peu court, ennoblissait
son profil. Ses lèvres renflées, abaissées aux coins, étaient tristes à
la fois et sensuelles, voluptueuses et amères. Même ce maquillage donnait
à cette beauté un charme particulier, et pour moi étrangement
attendrissant, par le mélange du naturel et du factice. On devinait le
rose de la joue sous le rose du fard, la frange des longs cils épais sous
le crayon, la pourpre fraîche des lèvres sous le carmin, comme dans sa
manière de jouer le personnage qu'elle représentait, une femme vraie,
sincère et tendre transparaissait,--ou semblait transparaître. Enfin, mon
impression fut si vive que Jacques s'en aperçut, et se mettant à rire:
--«C'est le coup de foudre,» dit-il, «tu viens de recevoir le coup de
foudre! Vous pouvez vous entendre, d'ailleurs,» continua-t-il, «elle a
aussi peu de jugeotte que toi... Vos sublimes s'amalgameront, comme
disait Saint-Simon de je ne sais plus qui, de Fénélon, je crois, et de
Mme Guyon. Et maintenant, retourne-toi, et regarde,--sans regarder,--avec
ta lorgnette, dans la quatrième loge du premier rang, à gauche... Tu vois
une femme tout en blanc qui s'évente avec un éventail garni de volants de
mousseline de soie, blanche aussi, une invention à elle?... C'est Mme
Pierre de Bonnivet. Comment la trouves-tu? C'est amusant, n'est-ce pas,
de jouer au jeu de l'amour et du hasard avec ces deux jolies créatures
pour partenaires?...»
Je regardai du côté que m'indiquait Jacques avec les précautions
requises, et j'eus bientôt dans le champ de ma jumelle cette rivale
mondaine de la bohémienne Camille Favier. L'insolence de fatuité où se
carrait mon camarade me parut alors justifiée, et au delà, par la beauté
de cette élégante femme qui coquetait avec lui, comme il me l'avait
raconté, davantage sans doute. Je le connaissais trop hardi compagnon
pour qu'il ne fût pas allé très vite de privauté en privauté. Si Camille
rappelait, même sous son rouge et ses mouches, les Psychés et les
Galatées des plus suaves d'entre les P. R. B.--_Preraphaelite
Brothers_,--Mme Pierre de Bonnivet, elle, avec son nez un peu busqué, son
menton volontaire, la ligne mince de sa joue, la finesse de sa bouche
hautaine, avait une beauté à justifier des prétentions plus
aristocratiques encore que l'hérédité du célèbre connétable. Comment,
issue d'une famille bourgeoise,--j'ai su depuis qu'elle était, de son
chef, une Taraval,--évoquait-elle inévitablement le souvenir d'une des
princesses chères à Van Dyck, ce maître incomplet, qu'aucun autre n'a
pourtant égalé, dans l'art de noter la race, les atavismes d'indomptable
orgueil et d'héroïque énergie cachés sous les fragilités de la grâce
féminine? L'habitude de la richesse pendant deux ou trois générations
produit de ces mirages. Il est certain que le peintre de la divine
marquise Paola Brignole du palais Rouge, à Gênes, n'a jamais trouvé de
modèle plus conforme à son génie. Seul, son pinceau aurait bien reproduit
l'éclat particulier de ce teint dont la blancheur mate n'était pas de
l'anémie,--les lèvres rouges le disaient assez,--avec la nuance des
cheveux, très blonds, qui pâlissaient aux lumières. Rien qu'à voir
saillir les épais rouleaux de ces cheveux d'or cendré au-dessus de sa
nuque, quand elle se tournait de profil, on reconnaissait la vitalité
physiologique d'une de ces fausses maigres qui cachent sous des
sveltesses de sirène des estomacs de capitaine de dragons. Les brides du
chapeau mauve qui la coiffait n'empêchaient pas de deviner le cou mince,
un peu long, mais bien musclé, de même que les gants révélaient une main
nerveuse, aux doigts un peu longs aussi; et le buste se dessinait à
chaque mouvement, dans les blancheurs souples du corsage en crêpe de
Chine, si jeune, si élégant, si plein. Mais ce que cette créature de luxe
eut aussitôt pour moi de significatif jusqu'à l'obsession, ce furent ses
yeux, des yeux bleus comme ceux de l'autre, avec cette différence que le
bleu des prunelles chez Camille Favier rappelait invinciblement le bleu
des pétales d'une fleur, de quelque délicate et vivante pervenche, au
lieu que les prunelles de Mme de Bonnivet avaient dans leur azur l'éclat
du métal ou de la pierre précieuse. Ils donnaient dès leur premier regard
l'idée de quelque chose d'implacable malgré le charme, de dur et de
froidement dangereux dans le magnétisme. C'étaient des yeux comme on en
imagine aux nixes et aux ondines, en lisant les légendes du Nord, des
yeux à ne pas croire possible que de vraies, de douloureuses et chaudes
larmes les eussent jamais mouillés. Et pour achever cette sensation
singulière de cruauté dans la grâce, quand la jeune femme riait, ses
lèvres se relevaient un peu trop dans les coins, découvrant des dents
aiguës, serrées, très blanches, presque trop petites, comme celles d'une
bête de chasse et de morsure.
En essayant aujourd'hui de retrouver exactement les impressions qui me
saisirent devant les deux complices de Jacques Molan dans son jeu favori
de l'amour sans cœur, je me rends compte que ma connaissance actuelle de
leurs caractères influe sur mon souvenir de cette première rencontre. Je
ne crois cependant pas donner à ce souvenir une retouche trop forte. Je
m'entends encore, tandis que des applaudissements montaient de
l'orchestre, sombre d'habits noirs, et descendaient des loges rayonnantes
de toilettes, vers la petite Favier, oui, je m'entends disant à Jacques:
--«Tu choisis bien, quand tu t'y mets.»
--«On fait ce qu'on peut,» dit-il en hochant la tête.
--«Je me demande,» continuai-je, «avec des maîtresses de cette
beauté-là...»
--«Une maîtresse,» rectifia-t-il. «Mme de Bonnivet n'est pas ma
maîtresse.»
--«Pour ce que je veux dire,» repris-je, «cela revient au même. Je me
demande donc comment tu t'arranges pour échapper à la chronique, au roman
à clef, enfin à tous les jolis procédés de polémique habituels à tes
confrères?...»
--«Je suis comme Proudhon,» répondit-il en riant, «de qui Hugo prétendait
qu'il avait de la peau de crapaud dans sa poche. Il paraît que ce
talisman sauve de tous les dangers...»
--«Et tu crois que cette chance-là durera toujours?... Et puis, il n'y a
pas que les confrères, il y a ces femmes elles-mêmes...»
--«Elles?» fit-il; «axiome, comme eût dit ce badaud de Larcher: une femme
est le meilleur antidote contre une autre femme. C'est pour cela...»
Et le pommeau d'or de sa canne de jonc me montra la salle d'abord, puis
la scène.
--«Et les vengeances de dépit? Et le vitriol et le revolver? Et le
reste?... A ta place, il y a une de ces deux créatures à laquelle je ne
me fierais pas.»
J'avais moi-même imperceptiblement tourné la pomme de ma canne du côté de
la salle en disant ces mots, pour lui expliquer que je voulais parler de
Mme de Bonnivet.
--«Vraiment! la belle reine Anne te donne l'impression, à toi aussi, d'un
coquet oiseau de proie, d'un petit faucon rageur avec lequel il ne
faudrait pas trop badiner... Hé bien! si tu veux,» continua-t-il en se
levant, «l'acte est fini, je vais te présenter à l'une et à l'autre.
C'est très drôle. Croirais-tu que, dans mes histoires, j'ai toujours plus
ou moins besoin d'un _regardeur_. Quand on pense qu'il y a eu des sots
pour blâmer, dans les tragédies classiques, l'emploi des confidents. A
mon avis, il n'est pas de personnage plus naturel...»
Il me prit le bras, en prononçant cette phrase d'une si naïve
outrecuidance par laquelle il m'assignait ce rôle de témoin, de satellite
emporté dans l'orbite de son soleil. Chose étrange, je suis si réellement
créé pour ces rôles de second, d'un Pylade auprès d'un Oreste, d'un
Horatio auprès d'un Hamlet, que ce sans-gêne ne me blessa point. Hélas!
Il était écrit que je serais un raté, toujours et partout, même comme
Horatio. Quelle ironie que d'avoir pour Hamlet l'implacable égotiste qui
me guidait vers la loge de la petite Favier; et je le suivais
docilement, d'abord à travers les décors que les rudes mains des
machinistes déplaçaient en hâte, puis par un escalier rempli d'un peuple
d'habilleuses et de figurants, enfin par des couloirs percés de portes
derrière lesquelles s'entendaient des rires, des chansons, des
discussions, des bruits d'eaux vidées précipitamment, et jusqu'à des
termes de parties de cartes. De ces coulisses, dont le nom fait rêver les
bourgeois jeunes et vieux, je n'avais jusqu'ici connu que celles de la
_Comédie Française_, où j'ai si souvent accompagné ce malheureux Claude.
Elles ont cette correcte mais un peu conventionnelle respectabilité qui
gâte trop souvent le jeu des sociétaires et des pensionnaires de la
célèbre maison. Mon horreur de la prétention me les a toujours fait peu
aimer, ces couloirs de la Comédie, si élégants d'aspect avec leurs
portraits séculaires, leurs bustes vénérables, la tenue de leur
foyer-salon. J'y ai subi plus qu'ailleurs le désenchantement du contraste
entre le spectacle et son revers, entre le prestige théâtral et sa
cuisine. Au contraire, dans les coulisses des théâtres plus simples, où
des amis m'ont entraîné, aux _Variétés_, au _Gymnase_, au _Vaudeville_ ce
soir-là, j'ai senti ce que comporte de pittoresques antithèses, de souple
improvisation, d'énergie animale, le bizarre métier de comédien. Le
hasard voulait que cette fois je prisse, en compagnie de Jacques Molan,
après m'être rongé d'impuissance la journée entière, une cure complète de
vitalité. N'entendîmes-nous pas, au moment où nous frappions à la porte
sur laquelle se voyait écrit le nom de Mlle Favier, le dialogue suivant,
échangé entre deux messieurs en redingote et en chapeau de ville, mais
leur face rasée et leurs joues bleuâtres révélaient deux acteurs, de
cette troupe ou d'une autre:
--«Je n'ai pas été bon, l'autre soir, dans mon nouveau rôle?...»
interrogeait l'un; «dis-moi la vérité...»
--«Mais si. Mais si, tu as été bon,» répondait l'autre, «il n'y a qu'une
chose qui te manque...»
--«Laquelle?»
--«C'est de te camper là, planté sur tes deux pieds, et de regarder le
public, bien dans l'œil, en lui disant: _Vous savez, tas de mufles que
vous êtes, je me f... de vous..._»
--«Sais-tu que cet animal vient de formuler d'un mot peu académique tout
le secret du succès dans tous les arts?» me dit Jacques Molan qui se mit
à rire: «Entre nous, et puisque nous sommes en amitié ce soir, cet
aplomb-là te manque un peu, à toi aussi. Si je te voyais plus souvent, je
te le donnerais...»
Il ne se doutait pas, en disant ces phrases, à quelle place malade de ma
conscience d'artiste il touchait, si gaiement, si durement aussi, et je
ne lui répondis pas ce que j'avais sur les lèvres: «Cela prouve la
bassesse et la brutalité du succès, voilà tout, et que l'artiste qui
réussit cache trop souvent un charlatan...» Il venait de heurter à la
porte de la loge. Une voix avait répondu: «Qui est là?» Puis, sans qu'on
attendît la réponse, la porte s'était ouverte d'elle-même, et Camille
Favier était apparue avec un sourire de bonheur sur son joli visage, qui
se changea en une expression contrainte, lorsqu'elle vit que son amant
n'était pas seul.
--«Ah!» dit-elle, presque confuse, «je ne croyais pas que vous amèneriez
quelqu'un, et ma loge est en désordre.»
--«Cela ne fait rien,» dit Jacques, en la repoussant doucement d'une main
vers le fond de cette loge et m'introduisant de l'autre. «Monsieur n'est
pas quelqu'un, comme vous semblez le croire, petite Duchesse bleue...
Monsieur est un ami, un très vieil ami, et c'est aussi un peintre, un
très grand peintre, entendez-vous. Tous nos amis sont de grands hommes.
Saluez... Il est habitué au désordre de son propre atelier. Soyez donc
tranquille... Il m'a demandé la permission de vous être présenté, parce
qu'il a depuis très longtemps l'idée de faire votre portrait...» Il me
poussa du coude, pour que je ne démentisse pas ce coup de pouce donné à
la vérité. «J'allais oublier de vous le nommer: Monsieur Vincent La
Croix... Ne lui dites pas que vous avez vu de ses œuvres. Il ne vous
croirait pas. Il n'expose guère. Il est de l'école des timides. Vous êtes
avertie... Et maintenant que la glace est rompue, nous pouvons nous
asseoir...»
--«Vous pouvez vous asseoir,» dit la jeune femme en riant. Le boniment
blagueur de mon compagnon, peu obligeant pour moi dans sa familiarité
gouailleuse,--mais comment s'en fâcher?--l'avait déjà transformée. «Vous
me permettrez bien, pourtant, de faire un peu le ménage?...»
continua-t-elle, et, avec une adresse presque incroyable de rapidité,
elle étend une serviette propre sur une cuvette pleine d'eau savonneuse
où elle venait de se laver les mains. Elle roule et jette sous la table à
toilette d'autres serviettes tachées de rouge ou de blanc. Elle rebouche
trois ou quatre boîtes de pommade, drape un peignoir rose sur une chaise
où j'avais pu voir un corset de coutil passablement fatigué, celui
qu'elle mettait à la ville, par économie. Elle avait pour vaquer à ces
petits soins un de ces sourires d'enfant qui donneraient de la grâce à un
épluchage de légumes dans une cuisine empestée par l'oignon, et comme
elle nous disait: «Voilà...» elle poussa un petit cri. Elle venait
d'apercevoir une paire de bas d'un vert pâle à baguettes d'argent, ceux
qu'elle portait à l'acte, en train de s'étaler sur le bord de la fenêtre
fermée. Elle les saisit, avec une brusquerie effarouchée où je me plus à
discerner un petit frisson de pudeur. C'était un peu de sa nudité, ces
bas de soie où se dessinait encore la forme de sa fine jambe et de son
pied menu. Elle les cache dans le premier objet qu'elle trouve sous sa
main et qui était un carton à chapeau. «Cette fois, ça y est,»
conclut-elle, et se tournant vers Jacques: «Pensez que je prévoyais votre
visite et que j'ai changé de costume en dix minutes, montre en main. Vous
n'aurez pas à subir l'habilleuse, puisque cette pauvre femme vous
déplaît...» Et, caressante à la fois et intimidée: «Vous avez été
contente de moi, ce soir? J'ai bien joué ma grande scène?...»
Si elle m'avait séduit, dès le moment où je l'avais vue apparaître sur
les planches, par un charme de finesse native et de grâce ingénue,
combien ce charme opérait avec une plus puissante magie dans ce cadre
grossier et plus indigne d'elle encore! Cette si simple loge, si
désordonnée, si dépourvue d'étoffes et de bibelots, où tout sentait
l'improvisation, l'à peu près et l'économie, me rappelait, par le
contraste, les somptuosités et les raffinements de la loge où trônait aux
Français cette coquine de Colette Rigaud.--Ah! si Colette avait eu pour
Claude, quand j'accompagnais chez elle ce malheureux garçon, l'évident
amour que la Duchesse bleue montrait à Jacques Molan par l'accent de ses
moindres mots, l'ardeur de ses moindres regards, la fièvre de ses
moindres gestes! Enfant délicieuse, et comme elle aimait, comme elle se
donnait, par tout son être, avec quel naturel et quelle spontanéité!
Divine tendresse dont mon camarade de ce soir ne jouissait que par
vanité! Je sentais si bien qu'il se complaisait, en causant avec cette
adorable maîtresse, à diriger devant moi une simple _performance_. Ses
yeux s'étaient faits plus brillants au lieu de se faire tendres. Je le
voyais qui m'étudiait dans une glace suspendue en face de nous, au lieu
de regarder la pauvre amoureuse à laquelle il répondait cependant:
--«Vous avez été exquise, comme toujours. Demandez à Vincent si je ne le
lui ai pas dit?...»
--«Vrai, monsieur?» demanda-t-elle.
--«Très vrai,» répondis-je.
--«Et il y a eu de l'écho chez lui, je vous assure,» continua Jacques.
--«Alors, j'ai réellement bien joué ma scène,» fit-elle avec un naïf
éclair de contentement dans ses prunelles, puis ses sourcils se
froncèrent, et, hochant sa jolie tête: «hé bien! cela m'étonne...»
--«Pourquoi?» interrogeai-je à mon tour.
--«Voilà ce qu'il ne fallait pas lui demander,» fit Jacques en riant. «Je
sais d'avance ce qu'elle va te répondre.»