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typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
n'a pas été harmonisée.
La Duchesse Bleue
OEUVRES COMPLÈTES
DE
Paul Bourget
PETITE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE
Poésies (1872-1876). _Au bord de la Mer._--_La
Vie inquiète._--_Petits Poèmes._ 1 vol. avec portrait. 6.00 fr.
Poésies (1876-1882). _Edel._--_Les Aveux._ 1 vol. 6.00
L'Irréparable.--_Deuxième Amour._--_Profils
perdus._ 1 vol. 6.00
Cruelle Énigme. 1 vol. 6.00
Un Crime d'amour, 1 vol. 6.00
ÉDITION IN-18 JÉSUS
L'Irréparable.--_Deuxième Amour._--_Profils perdus._
1 vol. 3.50
Pastels (_Dix portraits de femmes_). 1 vol. 3.50
Nouveaux Pastels (_Dix portraits d'hommes_). 1 vol. 3.50
Recommencements. 1 vol. 3.50
Voyageuses. 1 vol. 3.50
Complications Sentimentales. 1 vol. 3.50
Cruelle Énigme. 1 vol. 3.50
Un Crime d'amour. 1 vol. 3.50
André Cornélis. 1 vol. 3.50
Mensonges. 1 vol. 3.50
Le Disciple. 1 vol. 3.50
Un Cœur de Femme. 1 vol. 3.50
Physiologie de l'Amour moderne. 1 vol. 3.50
La Terre promise. 1 vol. 3.50
Cosmopolis. 1 vol. 3.50
Une Idylle Tragique. 1 vol. 3.50
Essais de Psychologie contemporaine.
(_Baudelaire._--_Renan._--_Flaubert._--_Taine._--_Stendhal._)
1 vol. 3.50
Nouveaux Essais de Psychologie contemporaine. (_Dumas
fils._--_Leconte de Lisle._--_Les
Goncourt._--_Tourguéniev._--_Amiel._) 1 vol. 3.50
Études et Portraits. (_I. Portraits
d'écrivains._--_II. Notes d'esthétique._--_III.
Études Anglaises._--_IV. Fantaisies._) 2 vol. 7.00
Sensations d'Italie. (_Toscane. Ombrie. Grande-Grèce._)
1 vol. 3.50
Outre-Mer (_Notes sur l'Amérique_) 2 vol. 7.00
COLLECTION ILLUSTRÉE
Cruelle Énigme (_Collection Guillaume-Lemerre_).
1 vol. petit in-8º illustré par Marold. 4.00
Mensonges (_Collection de romans illustrés_). 1 vol.
petit in-8º illustré par Myrbach. 4.00
Un Scrupule. 1 vol. in-32 illustré par Myrbach. 2.00
Un Saint. 1 vol. in-32 illustré par Paul Chabas. 2.00
Steeple-Chase. 1 vol. in-32 illustré par André Brouillet. 2.00
Deuxième Amour. 1 vol. in-32 illustré par Myrbach. 2.00
Discours de Réception à l'Académie Française. 1 vol. in-8º. 1.00
_Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
pays, y compris la Suède et la Norvège._
PAUL BOURGET
La
Duchesse Bleue
[Illustration: logo]
_PARIS_
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
M DCCC XCVIII
[Illustration: ornement]
_A MADAME MATHILDE SERAO_
_Madame et amie_,
J'aurais _voulu écrire votre nom en tête d'une œuvre plus digne d'être
offerte au romancier génial à qui nous devons_ le Pays de Cocagne. _Quand
on sort de lire des livres tels que celui-là, où l'âme d'un peuple a
passé tout entière, des études de sensibilité individuelle du genre de_
la Duchesse Bleue _paraissent bien minces, bien grêles. C'est un tableau
de genre, placé en regard d'une de ces colossales fresques où excellèrent
les maîtres italiens du quinzième siècle. Vous tenez d'eux, madame,
cette largeur de touche, cette spontanéité créatrice qui met sur pied les
personnages par centaines avec une aisance que n'ont surpassé de nos
jours ni l'auteur de_ l'Assommoir, _ni celui de_ Bel-Ami, _ces deux
autres admirables peintres de foules. En vous étudiant, vous et eux, je
ne dirai pas que j'aie jamais douté de la forme littéraire à laquelle
j'ai voué mon constant effort: le roman d'analyse; mais j'ai toujours
senti la limitation d'un genre auquel manque presque fatalement ce
prestige qui est le vôtre et le leur, après avoir été celui de Scott et
de Balzac, de Tolstoï et de tous les conteurs qui procèdent par vastes
ensembles: le coloris de la vie en mouvement._
_Si pourtant j'avais exécuté ce livre-ci tel que je l'ai conçu, il aurait
eu, à défaut de cette large humanité propre au roman de mœurs, ce mérite
de poser un très intéressant problème de psychologie. Quand j'ai commencé
de l'écrire, voici quelques années déjà, j'avais l'idée de reprendre, à
ma manière, la question traitée par Diderot dans son célèbre_ Paradoxe
sur le Comédien. _Cette ambition s'est même traduite par le titre sous
lequel ce roman a paru dans un des grands périodiques Parisiens_, le
Journal, _à la place réservée_ au feuilleton_: Trois Ames d'Artistes.
_Ce problème n'est rien moins que celui des rapports de l'expression et
de l'impression. L'artiste, à prendre ce mot dans le sens le plus large,
c'est-à-dire l'être capable de traduire les sentiments humains, sculpteur
et peintre par des formes, acteur par la voix et la mimique, musicien par
des accords, écrivain par des mots,--doit-il éprouver réellement ces
émotions dont il est l'interprète, ou bien s'accomplit-il en lui un de
ces dédoublements de personnalité, admis aujourd'hui comme quotidiens par
la science de l'esprit, et le_ moi _du talent peut-il être absolument
distinct du_ moi _de la vie? En d'autres termes, un grand artiste doit-il
être de toute nécessité l'homme de son œuvre? Il n'est pas besoin
d'aller chercher parmi les anecdotes plus ou moins controuvées de
l'histoire littéraire des preuves pour ou contre cette théorie. Il suffit
de rappeler que Shakespeare et Molière ont pu reproduire l'un les
sentiments d'un Yago, l'autre ceux d'un Tartufe, sans les avoir jamais
éprouvés. Le fait inverse ne saurait-il pas se rencontrer, et la peinture
des sentiments les plus délicats ou les plus sublimes n'a-t-elle pas dû
souvent être exécutée par des écrivains qui les concevaient dans leur
seule imagination? Balzac le croyait. C'est l'idée maîtresse qui circule
d'un bout à l'autre des_ Illusions perdues _et de_ Modeste Mignon.
_Rubempré et Canalis sont deux exemplaires, anatomisés avec une
merveilleuse lucidité, du poète chez lequel cette imagination des
sentiments élevés fonctionne à part, comme un organe indépendant, si bien
qu'il y a chez eux non seulement un divorce total, mais une contradiction
absolue, entre l'homme qui écrit et l'homme qui agit, entre le cerveau
qui compose et le cœur qui sent._
_Poussé à ce degré, ce phénomène de dédoublement devient une déformation
morale presque monstrueuse, à laquelle il faut maintenir, et Balzac n'y a
point manqué, son caractère d'exception. Il y a certes un point normal,
qui est pour l'artiste l'état de santé, où le pouvoir d'expression et
celui d'impression s'équilibrent, où le talent se développe sans
contredire la vie, bien plus en la complétant et la couronnant. Ce fut
toute l'éthique de Gœthe de rechercher ce point de santé et de s'y
tenir. On peut affirmer, à l'honneur de la nature artiste, que, presque
toujours, elle s'y place d'instinct. Mais ce n'est qu'un point et il est
aisé en étudiant la suite des œuvres des hommes les plus sincères de
distinguer celles où cet équilibre entre l'expression et l'impression a
été faussé, presque rompu; celles aussi où il s'est brisé tout à fait.
Pour ne citer qu'un nom, et lointain, que j'emprunterai aux gloires de
votre pays, Perugin vieillissant aura donné un des plus significatifs
exemples d'une rupture de cet ordre, lui qui continuait à peindre ses
mystiques madones, avec les mêmes têtes lourdes d'extase, les mêmes yeux
levés au ciel, les mêmes gaucheries de ferveur naïve, alors qu'il avait
cessé de croire en Dieu... Quel chemin ce grand homme avait-il suivi pour
en descendre là? Quel chemin suivent tous ceux qui, moins illustres que
lui, subissent une déchéance analogue, et arrivent à ne plus raccorder
leur art à leur cœur? J'ai toujours pensé qu'il y avait matière à une
étude singulièrement pathétique dans cette histoire d'un beau génie
devenant, sous des influences dépravantes, incapable de sentir ce qu'il
reste capable d'exprimer. C'est cette étude que j'avais eu l'intention
d'essayer dans_ Trois Ames d'Artistes. _Je voulais montrer trois types
d'artistes à côté l'un de l'autre: l'un d'abord, dégradé par ce divorce
définitif de l'art et de la vie, et systématisant cette dualité avec
le plus brutal utilitarisme,--un second, au contraire, portant dans son
cœur toutes les émotions dont le premier a _toutes les éloquences, mais
incapable de s'exprimer tout entier et paralysant sa sensibilité
imaginative par l'excès de sa sensibilité réelle,--un troisième enfin,
placé à ce point d'équilibre dont je parlais tout à l'heure et à la
veille d'en sortir. Pour que les diverses formes d'art fussent
représentées dans cette étude, j'avais fait du premier de ces types
d'artistes un écrivain à la mode, mi-romancier, mi-auteur dramatique, du
second un peintre, du troisième une comédienne, et j'avais rêvé de faire
sortir tout un drame des contrastes entre ces trois âmes, affrontées dans
une crise de passion tragique._
_Vous retrouverez, madame et amie, les débris de ce premier roman dans_
la Duchesse Bleue, _et vous vous rendrez compte, vous qui connaissez par
expérience les involontaires détours de la composition littéraire, des
raisons pour lesquelles ce premier sujet a dérivé dans un autre. J'avais
projeté une étude de vie intellectuelle, puis, en route, l'anecdote
sentimentale m'a pris tout entier, et ce qui devait n'être que
l'accessoire a peu à peu passé pour moi au premier plan. Je n'ai plus
vu, dans mon sujet, qu'une aventure d'amour à conter, et ce livre est
devenu le simple récit de la passion malheureuse d'une comédienne à ses
débuts et naïve encore pour un auteur célèbre et corrompu par la
dangereuse épreuve du succès. Il m'a paru que le titre ambitieux qui
convenait au premier projet ne convenait guère à ce que j'en avais
réalisé, et j'ai cru devoir le changer. Je souhaite qu'un romancier plus
puissant reprenne quelque jour ce problème de psychologie artistique, que
je m'obstine à croire bien riche et bien significatif comme tout ce qui
touche au domaine presque inexploré de la sensibilité intellectuelle. Je
ne connais, parmi nos contemporains, que M. Henry James qui ait donné
quelques analyses de cet ordre, dans son remarquable recueil de
nouvelles_: Terminations. _Pensant à lui, dans cette minute où je vous
écris cette dédicace, je ne peux m'empêcher de songer avec une joie
profonde, combien, dans notre âge trop durement traité par les
théoriciens de la dégénérescence, cet art du roman, si vaste, si souple,
si complètement adapté à l'âme moderne, compte à cette heure, dans tous
les pays de vigoureux représentants. Cet admirable genre n'a pas été
épuisé par l'étonnante suite de génies qui depuis Scott jusqu'à
Maupassant et Daudet, pour ne parler que des morts, y ont dépensé le
meilleur d'eux-mêmes. Parmi ceux qui restent, il n'en est point dont nous
attendions davantage que de Mathilde Serao, de l'auteur de_ Cœur Malade
_et de_ la Conquête de Rome, _à qui je suis heureux d'envoyer ici ce
faible témoignage de ma sincère admiration_.
PAUL BOURGET.
6 juillet 1898.
[Illustration: ornement]
La Duchesse Bleue
(RÉCIT D'UN PEINTRE)
J'ai assisté, ces jours derniers, à l'inattendu dénouement d'une aventure
qui s'est achevée d'une façon presque bouffonne, après avoir failli
tourner au tragique. Bien que j'y fusse engagé pour une très faible part,
et comme simple témoin, j'y avais mêlé trop de mon cœur pour que je
n'éprouve pas aujourd'hui, devant une pareille issue, cette âcre
sensation de l'ironie des choses,--cruelle ou bienfaisante, qui le dira?
C'est le froid du fer qui vous charcute, mais vous guérit. L'idée m'est
venue d'essayer un récit de toute cette histoire. Évidemment, il serait
plus raisonnable de continuer un de mes tableaux commencés, par exemple
cette _Psyché pardonnée_, que j'ai là, sur un chevalet, depuis des
années, ou bien une de ces natures mortes: meubles usés, vieilles
argenteries, livres souvent maniés, qui feront la série des _Humbles
Amis_. «Un peintre,» répétait toujours mon maître Miraut, «ne doit penser
que le pinceau à la main...» Je crois même, d'après d'illustres exemples,
et Miraut lui-même, qu'il doit ne pas penser du tout. Mais, et je le sais
trop, je ne suis qu'un demi-peintre, un artiste d'intention plus que de
tempérament, l'ébauche d'un Fromentin de deuxième ordre. La singulière
tristesse encore que celle-là: sentir que l'on représente le double d'un
autre, et inférieur,--une épreuve, dégradée et diminuée, d'une planche
déjà tirée,--un échantillon d'humanité à la ressemblance d'un modèle qui
a déjà vécu, et dans la destinée de ce modèle on peut lire à l'avance
toute sa propre destinée! Toute? Non. Car je me rends trop compte que je
dois subir toutes les insuffisances de Fromentin, sans en posséder jamais
toutes ses excellences. A lui non plus, à ce maître complexe et
tourmenté, son pinceau ne suffisait pas. Il voulait, de cette nerveuse
main qui venait de jeter des couleurs sur la toile, jeter de l'encre sur
du papier,--et quel résultat? Nous autres peintres, nous lui reprochons
sa peinture trop littéraire, et les littérateurs, eux, sa littérature
trop technique, trop picturale, trop peu intellectuelle... Moi-même, à
chaque exposition, depuis des années, toutes les réserves de mes
confrères, leurs louanges surtout, ne signifient-elles pas qu'il me
manque une vraie nature d'artiste, originale et visionnaire? Hé! Qu'ai-je
besoin de mes confrères pour me juger? Que me dit ma conscience? Si je
m'exprimais réellement tout entier avec mon pinceau, aurais-je rapporté
d'Espagne, du Maroc, d'Italie, d'Égypte, autant de pages de notes que de
croquis? Amateur, dilettante, critique,--me suis-je assez répété, ces
mots, les synonymes élégants de l'affreuse et brutale formule: _un raté_?
Tout au plus ai-je le droit de corriger ces mots en ajoutant: un raté
supérieur, et je me démontre quelles raisons firent de moi un être trop
cultivé pour sa puissance, trop affiné pour sa force créatrice. Oui.
J'aurai flotté, quinze ans durant, entre des formes d'art et d'esprit
innombrables et contradictoires. Mais quoi? Il ne fallait pas commencer
au lycée Bonaparte ces études, trop prolongées, trop complètes, trop
poussées dans le sens des livres et de la réflexion. Il ne fallait pas
ensuite, parce que j'avais, au rebours de cet autre, un joli brin de
crayon à ma plume, entrer à l'École des Beaux-Arts, étudier sous Miraut,
partir pour Rome et m'acharner à cette incomplète vocation. Mais quoi
encore? Il ne fallait pas non plus avoir quarante mille francs de rente
à ma majorité, du loisir, des nerfs de femme, pas ou peu de tempérament,
pas ou peu de santé, le goût de la flânerie amusée à l'idée et à l'objet,
la passion de la volupté cérébrale, l'amour, presque la manie de la
sensation délicate et subtile. C'est le fond du fond, cela: quelques
globules de plus dans mon sang, des muscles plus robustes sous ma peau,
un estomac plus solide, et j'eusse été un viveur vulgaire et heureux! Au
lieu de cela, j'aurai vagabondé, de pays en pays à la recherche du soleil
et de la santé, de musée en musée à la recherche de la révélation
esthétique, et, plus tard, de cénacle en cénacle, à la recherche d'un
_credo_ d'art,--et de rêve en rêve, à la recherche d'un amour. J'aurai
été l'homme de tous les commencements et de tous les avortements dans la
vie du cœur, comme dans celle de l'esprit, pour la même cause, physique
peut-être: cette irrémédiable incapacité à me fixer, à m'affirmer, où je
reconnais aujourd'hui l'étrange originalité de mon caractère. Quand on
aperçoit avec cette implacable netteté les infrangibles conditions où
vous emprisonna la nature, le mieux n'est-il pas de s'accepter? Songeant
à cette grande loi des maturités raisonnables, j'ai pris mon parti, du
moins, sur un point essentiel: celui de mon travail. C'est déjà quelque
chose. Je me suis donné ma parole de ne plus me ronger d'ambitions
vaines. Je serai un peintre médiocre; voilà tout. S'il en est ainsi,
pourquoi me refuserais-je le plaisir d'écrire, que je m'interdisais,
autrefois, par discipline? Puisqu'il m'est bien évident que le nom de M.
Vincent La Croix ne brillera jamais au ciel de la gloire entre ceux de
Gustave Moreau, de Puvis de Chavannes et de Burne Jones, pour quel motif
M. Vincent La Croix se priverait-il de cette compensation: perdre son
temps à sa guise, comme un amateur riche, qu'il est, comme un dilettante
qu'il restera, comme un critique,--comme un «raté»?... C'est la raison
pourquoi, venant de revivre en pensée les épisodes d'un véritable petit
roman auquel m'a initié le hasard, j'ai préparé du papier, une plume, de
l'encre. Et, nouvelle preuve que la génialité spontanée et jaillissante
me manquera toujours, je m'exténue à m'expliquer mes motifs de commencer
ce récit, au lieu de le commencer bravement, simplement. J'en vois si
bien les moindres détails devant moi, et quel besoin ai-je d'excuser à
mes propres yeux un travail qui me tente? J'en serai quitte pour le
détruire, une fois terminé, si j'en suis trop honteux. J'ai tant gratté
de toiles que je jugeais mauvaises! Cette fois-ci, deux bûches dans la
cheminée et une allumette suffiront. C'est une des indiscutables
supériorités de la littérature sur la peinture.
I
J'ai un point de repère particulier pour me rappeler avec netteté la date
précise où commença l'aventure que je veux conter. C'était exactement le
jour où j'ai eu mes trente-six ans. Il y a déjà vingt-neuf mois. J'avais
passé cet anniversaire sous un poids de mélancolie plus opprimant que
d'habitude. La raison? La même toujours: ce sentiment de mes facultés à
la fois inemployées et limitées; cette borne de mon talent touchée et
retouchée sans cesse. Le prétexte? Je souris du prétexte. Pourtant quel
homme d'imagination n'a pas eu, dans sa jeunesse, d'enfantins et
héroïques partis pris avec soi-même? Quel artiste ne s'est fixé des
étapes par avance dans la carrière de la gloire, en se comparant
mentalement à quelque personnage illustre? César, qui en valait bien un
autre, disait en frémissant: «A mon âge, Alexandre avait déjà conquis le
monde.» Cri héroïque, lorsque l'orgueil d'une puissance encore inconnue y
palpite, navrant lorsque la conviction d'une impuissance définitive
exhale cet inutile soupir vers le triomphe. Je ne suis pas César, mais
tous mes journaux intimes--et en ai-je tenu, mon Dieu! en ai-je
tenu!--abondent en dates qui furent pour moi des rendez-vous donnés à la
Renommée, auxquels la perfide n'est pas venue. Je les avais feuilletés,
ces pauvres cahiers, témoins de mes naïvetés, comme cela m'arrive
invinciblement à de certains tournants du temps: au premier janvier, au
jour anniversaire de ma naissance. J'étais tombé sur de vieux vers écrits
presque à la sortie du collège, alors que je rimais autant que je
peignais. Là, du moins, je me suis jugé tôt, et bien jugé, témoin ces
deux stances:
_En ouvrant mon Byron, j'y lus ces vers sublimes,
Les derniers que la main du poète ait écrits:
«Il est temps que ce cœur s'arrête...» Quels grands cris
Cet aigle aura jetés, en mourant, sur les cimes!_
_En tête, il ajouta cette phrase: «Aujourd'hui
J'ai mes trente-six ans...» Comme il a vécu vite!
Mais donne-moi, Destin, et je te tiendrai quitte,
De mourir aussi tôt pour vivre comme lui..._
A la suite j'avais tracé deux chiffres: celui de l'année où je composais
ces vers, et celui de l'année où j'aurais cet âge dont gémissait le plus
théâtral des grands poètes: 1874-1890. Cette dernière année, je l'avais
atteinte. Ces trente-six ans, c'était mon âge; et j'étais aussi inconnu
que dans ma première jeunesse, aussi pauvre d'œuvres glorieuses, de
grandes actions, de passions magnifiques,--avec l'espérance en moins. De
retrouver, toute vive, la trace de mes lointaines ambitions, si peu
justifiées, m'avait soudain percé le cœur. D'autant plus que le matin
même une agence, à laquelle j'ai la sottise d'être abonné, m'avait
expédié deux méchants articles de journaux qui mentionnaient mon nom à
propos d'une récente exposition du Cercle, avec un commentaire peu
aimable. Un accès nouveau m'avait saisi de ce découragement, chronique
chez moi, qui paralyse les énergies créatrices de l'âme et jusqu'au
courage de constater lucidement sa propre déchéance, dernier et amer
réconfort. Le tête-à-tête avec ma pensée, par cette morne fin de
l'après-midi d'automne, sous la tombée du jour, m'avait fait peur, et je
m'étais avisé d'un moyen de distraction banal, mais il me réussit
d'ordinaire: il consiste à pousser jusqu'à la salle d'armes du Cercle de
la rue Boissy-d'Anglas. Là je me brise les nerfs par une série d'assauts,
soutenus avec toute la vigueur dont je suis capable. Une douche froide et
une friction par là-dessus, et pour peu que je trouve à la table du dîner
des compagnons avec qui causer et jouer ensuite un rubicon ou un poker
dans mes prix, la soirée passe. Vers les onze heures, je rentre sans trop
risquer l'insomnie. J'avais assez exactement rempli la partie sportive de
ce programme, ce soir-là,--ce premier soir de ma trente-septième année!
Le reste eût suivi, si je ne me fusse heurté, au moment d'entrer dans la
salle à manger, au plus ancien, peut-être, de mes camarades
parisiens,--nous étions déjà ensemble au lycée Henri IV,--le célèbre
romancier et auteur dramatique Jacques Molan:
--«Tu viens dîner?...» me dit-il. «Alors je te prends avec moi, j'ai une
table.»
Dans toute autre circonstance, et malgré nos souvenirs communs du collège
et du Quartier Latin, j'eusse imaginé un _alibi_ immédiat. Peu de
personnalités me lassent autant et aussi vite que celle de Jacques. Je
constate trop en lui, unie à des défauts que je déteste, la qualité qui
me manque le plus: cette puissance de s'imposer, cette audace d'esprit,
cet animalisme de verve, cette virilité productrice, cette confiance en
soi sans laquelle il n'est pas de grand artiste. Ces belles vertus de
génialité entraînent-elles donc nécessairement avec elles un abus du
«moi», pareil à celui dont cet écrivain offre un exemplaire étonnant?
Dieu sait, pourtant, si Julien Dorsenne et Claude Larcher, les deux
autres hommes de lettres que j'ai le mieux connus, étaient infestés
d'égotisme. C'étaient des violettes de modestie, de saintes et timides
violettes, toutes petites, toutes chétives dans l'humble gazon, à côté de
Jacques. _Ses_ livres, _ses_ pièces, _ses_ ennemis, _ses_ projets, _ses_
gains, _ses_ maîtresses, _sa_ santé, lui seul existe pour lui, et il ne
parle que de lui. C'est ce qui faisait dire à mon pauvre Claude,
précisément: «Comment voulez-vous que Molan soit jamais triste? Chaque
matin il se regarde dans la glace et il songe: Suis-je heureux d'habiller
le premier écrivain de l'époque!...» Mais Claude était un peu envieux de
Jacques, et voilà une des supériorités de ce dernier: à force de fatuité
il ne connaît pas l'envie. Il ne se préfère pas aux autres, il les
ignore. Expliquez ce mystère maintenant: avec cette vanité presque
maladive et qui n'a d'égale que son insensibilité, ce garçon n'a qu'à
s'asseoir devant son papier, et, sous sa plume, vont et viennent, parlent
et agissent, jouissent et souffrent des êtres de passion et d'éloquence,
des créatures de chair et de sang, d'amour et de haine, de vrais hommes
en un mot et de vraies femmes. Tout un monde s'évoque, si réel, si
intense, si amusant tour à tour ou si attendrissant, que l'admiration
m'empoigne moi-même chaque fois que je le lis. Je sais pourtant que ce
n'est là qu'un prestige, qu'une magie, qu'un jeu de passe-passe, et que
le père spirituel de ces héros et de ces héroïnes est un parfait monstre
littéraire, avec une bouteille d'encre à la place du cœur. Je me trompe.
Il y porte encore l'amour passionné du succès. Et quel tact merveilleux,
quel doigté dans le maniement de cet orgue à mille surprises, le goût
public! Jacques est le type accompli de ce que nous appelions, en argot
d'atelier, un _profiteur_, l'artiste qui excelle à s'approprier l'effort
d'un autre, mais en le mettant au point. Exemples. A l'époque de ses
débuts, le naturalisme triomphait. C'était le temps où l'admirable
_Assommoir_ de Zola venait de paraître et presque aussitôt les étonnantes
études de paysans et de filles, qui révélèrent au monde des lettrés le
nom du malheureux et génial Maupassant. Jacques comprit qu'en dehors de
cette formule, aucun grand succès n'était possible, et en même temps il
devina qu'après ces deux maîtres il ne fallait plus toucher aux milieux
triviaux et populaires. Le lecteur en était comme sursaturé. Molan eut
alors cette idée de génie d'appliquer à la haute vie les procédés
d'observation dure et de réalisme brutal, chers à l'école. Ses quatre
premiers volumes de romans et de nouvelles furent ainsi, comme on le
disait méchamment lors de leur apparition, du Zola pommadé, du Maupassant
parfumé. Les épigrammes sont des épigrammes et le succès est le succès.
Celui de Molan fut très vif, on se le rappelle. Aussitôt des signes
indiscutables lui firent comprendre que le goût du lecteur changeait de
nouveau, qu'il virait du côté de l'analyse et de l'étude psychologique.
C'est alors qu'il changea brusquement sa manière, lui aussi, et nous
eûmes les trois livres qui ont le plus fait pour sa fortune: _Martyre
intime_, _Cœur brisé_, et _Anciennes amours_. Là encore, il sut se
préserver des défauts habituels aux initiateurs du genre: le
tarabiscotage sentimental, les longues dissertations, l'appareil
philosophique à propos de petites aventures d'alcôve et surtout l'abus du
décor mondain. Il avait fait du naturalisme de haute vie. Il fit de
l'analyse humble, bourgeoise, de milieu moyen. Ensuite, la vertu ayant
paru soudain à l'ordre du jour, nous eûmes de lui le seul roman de cette
époque qui ait rivalisé en succès honnête avec l'_Abbé Constantin:
Blanche comme un lys_. Sur quoi les préoccupations sociales étant
devenues le poncif de la haute et basse critique, Molan a encore changé
son fusil d'épaule, et il a écrit ce roman sur une famille
d'ouvriers,--_Une Épopée de ce temps_,--un ouvrage d'imagination en deux
volumes, qui s'est vendu, c'est une date en librairie, à soixante-quinze
mille exemplaires! Et voyez la vanité des théories esthétiques. Tous ces
livres sont conçus dans un principe d'art différent. On pourrait suivre à
travers eux l'histoire des variations de la mode. Aucun n'est sincère, au
sens profond du mot, et tous ont à un égal degré cette couleur de la
vérité humaine, qui semble, chez cet écrivain si volontaire, un don
inconscient. Ce même don, il l'a déployé, quand appréhendant de lasser
ses lecteurs par un abus du roman, il s'est mis à faire du théâtre. Il a
donné _Adèle_, aux Français, qui fut un triomphe, _La Vaincue_, à
l'Odéon, qui en fut un autre, et les journaux m'avaient appris sa
nouvelle victoire au Vaudeville, avec une comédie au titre énigmatique:
_La Duchesse Bleue_. Or nous étions en rhétorique ensemble, ce qui prouve
que cette énorme production, quelque dix volumes de roman, deux de
nouvelles, un recueil de vers, trois œuvres de théâtre, a été fournie en
moins de seize années! Et Jacques a trouvé le moyen de vivre en même
temps qu'il travaillait de la sorte. Il a eu des maîtresses, fait les
voyages indispensables qui lui permettent d'écrire sans mensonge dans ses
préfaces de ces phrases à chateaubrianesques attitudes: «Quand je
cueillais des anémones dans les gazons de la villa Pamphili?...» Ou bien:
«Moi aussi j'ai prononcé ma prière sur l'Acropole...» Ou encore: «Comme
ce taureau que j'ai vu plier les genoux pour mourir dans le cirque de
Séville...»--Je cite de mémoire.--Et l'animal a nourri ses relations,
arrangé sa fortune! Et il est resté gai, il a conservé son appétit, celui
de la pension où nous avons grandi ensemble. J'en eus la preuve, ce
soir-là encore, où j'acceptai de dîner à sa table, malgré ma secrète
antipathie, machinalement, dominé par cette suggestion de vitalité qui
émane de chacun de ses gestes. Nous ne fûmes pas plutôt assis qu'il me
demanda:
--«Quel vin préfères-tu, du champagne ou du bourgogne?... Ils sont bons
ici, l'un et l'autre...»
--«Je crois que l'eau de Vals me suffira,» répliquai-je.
--«Tu n'as donc pas bel estomac?» interrompit-il en riant; «moi, je ne
sais pas où est le mien... Alors du champagne pour moi, de l'_extra-dry_,
et de l'eau de Vals pour monsieur...» continua-t-il en s'adressant au
maître d'hôtel. Son égoïsme a cela de commode qu'il ne discute jamais les
caprices des autres, pas plus qu'il n'admet qu'on discute les siens.
Puis, examinant le menu: «Tout me va,» dit-il, «et à toi?» Et, sans
attendre ma réponse: «As-tu vu ma pièce du Vaudeville? Qu'en penses-tu?
N'est-ce pas que je n'ai rien écrit de mieux?...»
--«Tu sais,» fis-je un peu embarrassé, «je ne vais guère au théâtre.»
--«Quelle chance!» reprit-il avec son geste de bonne humeur! «Je t'emmène
ce soir. J'aurai ta première impression. Tu seras franc?... Tu verras, ça
n'a pas l'amertume d'_Adèle_, ni les deux ou trois couplets de haute
éloquence de _la Vaincue_... Mais c'est un principe quand on veut
réussir: toujours dérouter l'attente. Ne jamais, jamais se répéter...
Ceux qui me reprochaient de n'avoir pas d'esprit et d'ignorer mon métier,
hé! hé! il leur a fallu mettre les pouces... Tu me connais. Je dis tout
haut ce que je pense. Quand j'ai publié _Tendres Nuances_, l'année
dernière, tu te rappelles, je t'ai rencontré; je t'ai dit: «Ça ne vaut
pas la peine de lire ce volume...» _La Duchesse Bleue_, c'est autre
chose... D'ailleurs, le public est de mon avis: cinq mille deux hier, et
nous sommes à la soixante-septième...»
--«Mais où vas-tu chercher tes titres?» demandai-je.
--«Comment!» s'écria-t-il, «c'est toi, un peintre, qui me poses cette
question? Tu ne connais donc pas le _Blue Boy_, _l'Enfant bleu_, de
Gainsborough, qui est à Londres, dans la galerie de Westminster-House? Ma
pièce a tout simplement pour héroïne une femme qu'un de tes confrères,
plus instruit que toi des choses anglaises, a peinte dans une harmonie de
tons bleus, comme le jeune garçon de Gainsborough. Cette femme étant une
duchesse, le surnom lui est resté dans son monde de petite Duchesse
Bleue,--à cause du portrait. Voilà... N'est-ce pas que ça vous a un air
Watteau, Pompadour et fête galante? _La Duchesse Bleue!..._»
--«Il y a des gens qui se blanchissent à Londres. Tu vas y prendre tes
mots, maintenant?» l'interrompis-je.
--«Tu parles comme une chronique de confrère,» reprit-il en riant. Encore
un trait de sa vanité, cette joie devant l'épigramme, lorsqu'il en est
l'objet, et que l'épigramme n'est pas très cruelle... «Et ce que j'en ai
eu des chroniques rosses!... On avait bien envie de me faire payer
_Adèle_ et _La Vaincue_. J'étais tranquille. Avec mon dialogue et la
petite Favier!...»
--«Qui est la petite Favier?» demandai-je.
--«Comment?» s'écria-t-il, «tu ne connais pas la petite Favier?... Et ça
prétend vivre à Paris!... Ce n'est pas que je te blâme de ne pas
fréquenter les théâtres. Pour ce que l'on y donne... Il était grand temps
que nous nous y missions un peu, nous autres jeunes...»
--«Cela ne m'apprend pas qui est la petite Favier?» insistai-je.
--«Hé bien! la petite Favier, Camille Favier, c'est la Duchesse Bleue...
Et elle joue avec un talent, une fantaisie, une grâce!... C'est moi qui
l'ai découverte. Elle était encore au Conservatoire, il y a un an. Je
l'avais vue à son concours et jugée. Quand j'ai porté ma pièce aux gens
du Vaudeville, je leur ai dit: «Je veux cette petite.» Ils me l'ont
engagée, et elle est célèbre... J'ai la chance contagieuse. Tiens, il
faudra que tu me fasses son portrait, le portrait dont il est question
dans la pièce, la symphonie en bleu majeur! Ça te sera une jolie réclame,
d'abord, au prochain Salon. Je porte la veine, je te répète. Et puis,
c'est une tête pour toi: vingt-deux ans, un teint de rose-thé, une bouche
triste au repos et tendre au sourire, des yeux bleus, pour finir la
symphonie, d'un bleu pâle, pâle, pâle, avec un point noir au milieu, qui
grandit quelquefois jusqu'à envahir toute la prunelle, des cheveux
couleur de tabac d'Orient, et mince et souple, et jeune, jeune... Ça vit
avec la maman à un troisième étage de la rue de la Barouillère, dans ton
quartier. Hein! Est-ce bon, comme document humain, ce détail? On parle de
la corruption du théâtre: neuf cents francs de loyer, une bonne à tout
faire et la vue d'un jardin de couvent... Et ça croit à son art, et ça
croit aux auteurs... Elle y croit trop!...»
Il avait laissé tomber ces derniers mots avec un sourire sur lequel je ne
me mépris guère. Tout son discours, d'ailleurs, avait été accompagné d'un
regard insolent et sensuel, luisant et satisfait. C'est comme le _ça_,
dont il ponctuait ses phrases, je lui ai toujours connu ce petit tic de
langage, et toujours connu aussi, ce regard, quand il se vantait
autrefois de ses bonnes fortunes. C'en était assez pour que je ne pusse
pas douter des sentiments qu'il inspirait à la jolie actrice.--Qu'il
inspirait!... Quant à ceux qu'il éprouvait lui-même en retour, ses coups
de fourchette, en parlant, et les rasades de champagne qu'il se versait à
même un grand verre rempli de morceaux de glace, me renseignaient
suffisamment. Il racontait ses affaires intimes à très haute voix, avec
cet apparent abandon des faux indiscrets qui fait croire à de
l'étourderie, et masque si bien le calcul. Leur bavardage a toujours sa
limite de prudence. D'ailleurs les convives qui mangeaient à la table
voisine étaient trois généraux retraités en train de causer de
l'Annuaire. Il eût fallu un coup de canon pour les faire se retourner. Le
brouhaha du service--nous devions bien être trente ou quarante à dîner
dans les deux salles à manger--achevait de couvrir les éclats trop vifs
des phrases de Jacques. Aussi y avait-il quelque ridicule à parler bas,
comme je faisais, pour questionner mon compagnon. Quel symbole pourtant
de nos deux destinées! J'avais d'instinct, avant même de connaître Mlle
Favier, toutes les pudeurs timides du sentiment dont Jacques avait toutes
les joies:
--«Tu lui fais la cour, voilà ce que signifie cet: elle y croit trop?»
lui demandai-je.
--«C'est elle qui me la fait,» dit-il en riant, «ou plutôt qui me l'a
faite... Mais,» continua-t-il, «pourquoi ne te mettrais-je pas au
courant, d'autant plus que la petite te racontera tout dans les cinq
minutes, si je te présente?... Enfin, elle est ma maîtresse... Je crois
bien que j'ai commis là une nouvelle gaffe. Avec ma réputation, l'argent
que j'ai placé, celui de mes livres, mes relations, ma tournure,
j'épouserais qui je voudrais, et il est temps. La poire est mûre... Mais
si nous étions toujours raisonnables, nous ne serions que des bourgeois,
pas vrai?... Et puis, elle a commencé... Si tu l'avais vue, pendant les
répétitions, comme elle me dévorait des yeux, à la dérobée? Et j'avais
mon grand air de n'y prendre pas garde. A coquette coquette et demie. Un
auteur qui a une maîtresse au théâtre, quand il n'en a pas besoin pour se
faire jouer, ça représente une grosse faute d'orthographe. Tu connais le
proverbe: l'architecte ne trinque pas avec le maçon. Pourtant, après la
première, et une fois la bataille gagnée, je me suis laissé aller... Et
voilà encore un document humain: la petite Favier avait traversé le
Conservatoire et les coulisses, et elle était sage, mon cher,
_parfaitement sage_... Tu m'entends?...»
--«Pauvre fille!» m'écriai-je involontairement.
--«Mais non! mais non!...» répliqua Jacques en haussant les épaules. «Il
faut toujours bien qu'il y ait un premier amant, et un Jacques Molan vaut
bien un apprenti cabot du Conservatoire ou l'un des professeurs, comme
c'est l'habitude, que diable?... Mais je suis sa poésie, à cette petite,
son roman vécu, de quoi dire à ses amies, plus tard, qui trouveront sur
la table de son cabinet de toilette un de mes livres, avec dédicace,
comme par hasard: «Jacques Molan? Ce qu'il en a pincé pour moi!...» C'est
le style de leurs souvenirs, à ces jeunes grues... Aussi j'ai été gentil,
gentil. Elle a voulu que nous nous cachions de la mère, nous nous cachons
de la mère. Elle a voulu des rendez-vous dans des cimetières, sur des
tombeaux de grands hommes, et j'y suis allé... Non, là, me vois-tu, à
mon âge, un bouquet de violettes à la main, attendant ma bonne amie, le
coude sentimentalement appuyé à la grille et devant le saule d'Alfred de
Musset, moi qui ne peux pas souffrir ce mauvais poète?... Enfin, une
véritable idylle d'étudiants. Je te répète, c'est une bêtise. Seulement
j'ai trouvé ça si aimable, si frais, les premiers temps. Ça me reposait
de ce Paris où tout n'est que vanité.»
--«Et maintenant?» interrogeai-je en pensant à part moi: «Comme ils se
connaissent tout de même, ces observateurs attitrés du cœur humain!
Celui-ci ose prononcer le mot de vanité!...»
--«Maintenant?...» répéta-t-il, et il eut de nouveau dans ses yeux
l'insolente et sensuelle expression de la fatuité gouailleuse. «Tu veux
me confesser, scélérat? Maintenant, il y a deux mois que cela dure, et
une idylle de deux mois, c'est un peu moins frais, un peu moins aimable,
un peu moins reposant. Mais l'amour est comme la cuisine, il faut y
pratiquer l'art d'accommoder les restes...» Un temps,--puis, sans
transition, avec un autre registre dans la voix, devenue soudain moins
impertinente et abaissée au diapason d'une confidence discrète:
«Connais-tu la jolie Mme Pierre de Bonnivet?»
--«Tu oublies toujours que je ne suis pas un peintre à la mode,»
répliquai-je, «que je n'ai pas de petit hôtel dans la plaine Monceau,
que je ne vais pas au Bois à cheval, le matin, et que je ne fréquente pas
dans le noble faubourg, quoique j'y habite...»
--«Ne confondons pas autour avec alentour,» répondit-il avec son
assurance ordinaire. «La plaine, monsieur, le Bois, ça n'a rien de commun
avec le Faubourg et la noblesse, d'abord, et la charmante personne dont
il s'agit n'a rien de commun non plus, si ce n'est le nom, avec les vrais
Bonnivet, ceux qui descendent du connétable, ami de François Ier...»
--«Ça lui fait un imbécile de moins parmi ses ancêtres,» interrompis-je.
«C'est un des avantages que la fausse noblesse a quelquefois sur la
vraie.»
--«Bon,» fit Jacques en haussant les épaules à cette boutade où j'avais
assez sottement soulagé ma mauvaise humeur contre ses prétentions. «Tu
donnes dans le _godant_ radical, révolutionnaire et café de province, _tu
quoque, mî filî_? Ça ne te ressemble pas. D'ailleurs, ce n'est pas moi
qui défendrai contre toi ce que tu appelles le noble faubourg. J'en ai vu
assez pour n'y mettre plus jamais les pieds. On y a trop bon ton pour mon
goût. Les salons à principes et à grande tenue, ce n'est pas mon genre.
Je ne travaille pas dans les grandes dames, mais dans ce que j'appelle
les demi-castors du monde, et, dans l'espèce, j'ai l'originalité de
préférer la variété qui passe pour la plus ennuyeuse: le demi-castor pour
hommes célèbres... Il y a une vingtaine de femmes à Paris qui tiennent le
rôle, les unes titrées, les autres non, les unes jeunes, les autres
moins, et toutes ayant la prétention d'être les unes des littéraires, les
autres des politiques, les autres des esthètes, mais toutes des
cérébrales, des intellectuelles, et de ne pas _marcher_. Hé bien! mon
plaisir à moi c'est de les faire _marcher_, quand elles en valent la
peine. Et si jamais je te montre Bonnivette, tu conviendras qu'elle en
vaut la peine. D'abord sa maison a la conversation gaie et l'on mange
bien. Ne prends pas cet air dégoûté. Après dix ans de Paris, même avec
mon estomac, le dîner en ville devient la corvée des corvées, à cause de
ce qui s'entend là et de ce qui s'y sert. Chez celle-ci la corvée est une
fête, la table exquise, la cave merveilleuse. Le père Bonnivet, sans
aucun _de_, a gagné des millions dans les farines, on m'a dit le chiffre,
dix ou douze... Oublions-le, pour croire qu'il avait caché son blason
pendant ce temps-là, comme les cadets du _peerage_ Anglais qui font du
commerce. Toujours est-il que cette bru d'un farinier a autant
d'aristocratie dans son petit doigt qu'une authentique duchesse dans
toute sa personne, et elle est jolie, et spirituelle, et rouée, et
coquette! Il ne lui suffit pas, à celle-là, que les hommes célèbres dont
elle a la curiosité honorent son salon de leur présence, ou s'honorent
de son salon, comme tu voudras. Il faut qu'ils soient amoureux d'elle, et
ils l'ont tous été, je crois bien,--jusqu'ici...»
--«Allons,» lui dis-je comme il s'arrêtait, «un bon mouvement, et
raconte-moi cette autre aventure...»
J'avais bien deviné que ce «jusqu'ici» et cette conférence passablement
cynique sur un cas de vanité nobiliaire et mondaine aussi banal, cachait
un nouveau mystère, et,--toujours la même incroyable suggestion de cette
vibrante vitalité,--ce cynisme me froissait, la faconde de Jacques
m'exaspérait, j'avais horreur de sa façon de sentir, si brutalement
plébéienne sous des allures de dilettante, mais j'étais très intéressé
par sa confidence, qu'il continua sans plus se faire prier. Il s'ouvre à
moi, comme je l'écoute, avec délices, bien qu'il ne m'aime au fond pas
beaucoup plus que je ne l'aime. Il sent d'instinct sa fascination sur moi
et il s'y complaît. Nous en étions dès le collège, et cet étrange lien
nous unira, jusqu'à la mort, à travers et malgré tout. Il reprenait donc:
--«Il n'y a rien à te raconter, sinon que depuis je ne sais combien de
temps la reine Anne--comme l'appellent ses intimes en jouant sur son
prénom--refusait absolument de me connaître. Entre parenthèses, est-il
choisi ce prénom d'Anne, et coquettement héraldique?... Je dîne
quelquefois chez Mme Ethorel, sa cousine, qu'elle déteste. Je l'y
rencontrais, et affectais, moi aussi, de ne jamais me faire présenter.
Elle racontait à qui voulait l'entendre que je n'avais aucun talent, que
mes livres l'ennuyaient tour à tour ou lui répugnaient, enfin le jeu
classique d'une femme à la mode qui veut piquer un homme connu, en ayant
l'air de ne pas se joindre au cortège de ses admiratrices. On a toujours
des amis ou des amies pour vous rapporter ces amabilités-là... La
_Duchesse Bleue_ est jouée, avec quel succès, je viens de te le dire, et,
là-dessus, pourquoi? comment? changement à vue sur toute la ligne. Un de
ses rabatteurs,--elle en a comme à la chasse, qu'elle recrute parmi ses
soupirants plus ou moins domptés,--Senneterre, tu le connais bien? le
grand blond qui tient quelquefois la banque, ici, me court après dans les
salons du Cercle. D'habitude, nous nous disons: bonjour, bonsoir, et
c'est tout. Au lieu de cela, des compliments à n'en plus finir, et une
invitation à dîner au petit Club, dans le salon réservé aux femmes du
monde. Il y a juste cinq semaines de cela... «A qui va-t-on me servir?»
pensais-je en montant l'escalier. Et quelle est la première personne que
je rencontre dans l'antichambre qui précède la salle à manger,--un des
coins les plus jolis de Paris et les plus élégants, je te donne ce
_tuyau_ en passant, pour une aquarelle mondaine,--Mme Pierre de
Bonnivet...»
--«Et ce fut comme avec la petite Favier,» interrompis-je. «A coquette,
coquette et demie. Depuis que je te connais, tes histoires sont toujours
les mêmes: elles consistent à jouer avec les femmes à qui aura le moins
de cœur, et tu gagnes dix fois sur dix...»
--«Ce n'est pas précisément aussi simple,» reprit-il sans se fâcher; «je
me suis amusé, en effet, à lier partie avec la reine Anne, mais pas comme
tu penses. Le rabatteur nous avait mis l'un à côté de l'autre à table. Ma
parole d'honneur, j'aurais voulu que tu fusses là, caché, pour nous
entendre. Ç'a été une causerie d'une douceur, d'une simplicité, d'une
bonhomie, d'un fondant... la rencontre de deux belles âmes. Elle m'a dit
du bien de toutes les femmes que nous connaissons, elle et moi, et je lui
ai dit du bien de tous mes confrères. Nous avons déclaré d'un commun
accord que cette grande bringue de Mme de Sauve n'a jamais eu d'amant, et
que les romans du sieur Dorsenne sont des chefs-d'œuvre, que ce démon de
Mme Moraines est un ange de désintéressement, et ce benêt de René Vincy
un grand poète. Juge du degré de nos sincérités... C'était à croire que
jamais ni elle ni moi n'avions soupçonné qu'un écrivain pût médire d'un
autre, ni une femme du monde se faire courtiser hors du mariage... Nous
avons pris notre revanche depuis, et nous en sommes, en ce moment-ci, à
cet état de guerre aiguë que l'on déguise sous le joli nom de flirt. Je
t'épargne le détail des étapes. Tant il y a qu'elle sait que la petite
Favier est ma maîtresse, qu'elle m'en croit amoureux fou et qu'elle n'a
qu'une idée: me voler à elle. Rompue comme elle est à bien des ruses
masculines, elle s'est laissé prendre au piège qui a toujours réussi
depuis que la terre tourne autour du soleil: chiper un amant à une autre
femme, il n'y a pas de vertu qui tienne à cette sensation... Et le plus
curieux, c'est que la reine Anne pourrait bien être une vertu. Oh! très
faisandée. Mais enfin je ne serais pas étonné qu'elle n'eût jamais eu
d'amant, tu m'entends encore, ce qui s'appelle un amant... D'ailleurs,
elle en aurait eu vingt-cinq, le procédé aurait réussi encore. Je
gagerais que dans le paradis terrestre, le serpent a tout uniment raconté
à notre mère Ève qu'il se préparait à cueillir la pomme pour le compte de
sa propre femelle...»
--«Et Camille Favier?...» interrogeai-je.
--«Naturellement, elle a tout deviné, ou je lui ai tout dit,--je ne sais
pas mentir, moi,--en sorte qu'elle n'est pas moins jalouse de Bonnivette
que Bonnivette n'est jalouse d'elle... Je ne me suis pas ennuyé depuis
ces quelques semaines, je te jure. Car ç'a été vite, vite. L'époque est
aux rapides, en galanterie comme dans le reste...»
Nous en étions au dessert, et il pelait délicatement un quartier de
poire au bout de sa fourchette de dessert, en donnant à sa confidence
cette conclusion dont la brutalité cruelle me fit lui dire:
--«Te voilà de nouveau entre deux femmes? C'est un jeu dangereux que tu
joues là...»
--«Dangereux?» interrompit-il avec sa jovialité confiante. «Et pour
qui?... Pour moi? Heureusement ou malheureusement, je suis assuré contre
ces incendies. Pour Mme de Bonnivet? Si elle ne m'aime pas, que
risque-t-elle? Et si elle m'aime, hé bien! elle me devra de la
reconnaissance. Souffrir, c'est sentir, et, pour les femmes de cette
espèce, tout est là. Pense donc: _sentir!_... Mais je la crois aussi
assurée que moi... Pour Camille? Hé bien! Camille, ça lui fera du
talent...»
--«Si une des admiratrices d'un de tes romans seconde manière, _Anciennes
Amours_, ou _Martyre intime_, t'entendait pourtant?» lui dis-je encore,
comme on nous apportait les bols. «Car, enfin, c'est à peu près le
contraire de tout ce que tu as mis dans ces deux livres, ce que tu viens
de me raconter là...»
--«Hé!» fit-il. «Si l'on vivait ses livres, ce ne serait pas la peine de
les écrire... Allons. Descendons vite pour prendre le café... Je tiens à
ce que tu voies le commencement du premier acte. Je n'ai qu'une qualité,
mais je l'ai ferme. Je compose. Une pièce ou un roman de moi, ça se
tient, c'est serré, rien d'inutile. Et puis, le premier acte et le
troisième, c'est ce qu'il y a de mieux dans la pièce. Mme de Bonnivet
préfère le second et Camille le quatrième. Il y en a pour tous les
goûts... Valet de pied, vite deux tasses de café et des cigares... Le
temps de jeter un coup d'œil sur la Bourse d'aujourd'hui, et je suis à
toi... Bon, l'Égypte unifiée est en hausse... Je gagne environ deux mille
francs, sans copie. Entends-tu, sans copie? Et toi, comment places-tu ton
argent?»
--«Je ne le place pas,» dis-je avec mélancolie, «il reste où il est, en
actions de père de famille,--je les tiens du mien,--qui rapportent le
trois et le deux et demi.»
--«Mais c'est absurde!» reprit Jacques, en allumant son cigare. «Je te
conseillerai. J'ai de bons amis, un des Mosé entre autres, qui me
renseignent. J'en sais aujourd'hui autant qu'eux... Si je n'étais homme
de lettres, je voudrais être financier... C'est comme à la chasse, et un
peu en tout, j'ai le coup d'œil... Dépêchons... La reine Anne est
capable d'être revenue voir la pièce ce soir. Elle l'a déjà vue quatre
fois... Si elle est là, ça te fera deux comédies au lieu d'une... C'est
égal, je suis content de t'avoir retrouvé. En avons-nous dit, des
bêtises, ce soir?... Les camarades sont comme le vin, il leur faut
beaucoup d'années de bouteille, et puis, des marques comme toi, on n'en
fait plus...»
II