CI-GIT JEAN FRANÇOIS SAINT-LAMBERT

NÉ LE 16 DÉCEMBRE 1716

DE L'ANCIENNE ACADÉMIE FRANÇAISE

MILITAIRE DISTINGUÉ

POÈTE ET PEINTRE DE LA NATURE

GRAND ET SUBLIME COMME ELLE

PHILOSOPHE MORALISTE

IL NOUS CONDUISIT AU BONHEUR.

PAR LA VERTU

HOMME DE BIEN,

SANS VANITÉ ET SANS ENVIE,

IL AIMA; IL FUT AIMÉ

LE MONDE ET SES AMIS LE PERDIRENT

LE NEUF FÉVRIER 1803

CELLE QUI FUT CINQUANTE ANS SON AMIE

A FAIT POSER CETTE PIERRE

SUR SON TOMBEAU[206-a].

[206-a] _La comtesse d'Houdetot_, par M. BUFFENOIR,

Paris, Calmann Lévy.

CHAPITRE V

1789-1800

Le chevalier de Boufflers et Mme de Sabran pendant la

Révolution.--Leur séjour à Wimislow.--Leur retour à Paris

en 1800.

Qu'étaient devenus le chevalier de Boufflers et Mme de Sabran depuis que

la Révolution s'était déchaînée sur la France?

Le chevalier, retenu par le mandat de ses électeurs et aussi par le

souci de ses intérêts personnels, était resté à Paris; la comtesse, que

les troubles de la rue effrayaient et qui ne partageait pas les

illusions de son ami sur la douceur de la populace, avait préféré

s'installer en Suisse d'abord, puis en Lorraine, en attendant des jours

plus calmes.

En 1789, Boufflers, que les événements se sont rapidement chargés

d'éclairer, envoie de Paris à Mme de Sabran ces lignes découragées:

«Il me faut sortir d'ici, et quand je dis d'ici, c'est de Paris, c'est

des villes, c'est des lieux habités par ces méchants animaux qu'on

appelle si improprement des hommes... Il semble à mon âme qu'elle est un

voyageur, naturellement sain et délicat, qui se trouve obligé à passer

une longue nuit dans un caravansérail avec des pestiférés et des

lépreux. J'espère bien ne gagner ni la peste ni la lèpre, mais n'est-ce

rien que le dégoût?»

Quelques mois plus tard, il écrit encore:

«Nous vivons dans ces temps orageux d'inquiétudes et de soupçons que

Tacite dépeint si bien sous le règne de Tibère, mais qu'il dépeint

encore moins bien que nous ne le sentons, car il ne parlait que d'un

Tibère et nous en avons par milliers, et nous sommes comme le possédé de

l'Évangile dont le démon s'appelait légion.»

Mme de Sabran raille avec bon sens et esprit les illusions si longtemps

persistantes de son ami et elle jette sur l'avenir un regard

prophétique:

«Tu commences donc à t'apercevoir que tout n'est pas pour le mieux dans

le meilleur des mondes possibles et à te douter qu'il y a des monstres

dans les villes comme dans les forêts. Nous ne sommes pas au bout, mon

enfant, et tout ce que nous avons lu dans l'histoire des temps les plus

barbares n'approchera jamais de ce que nous sommes destinés à éprouver.

Tous les freins qui devaient contenir la multitude sont brisés

maintenant, elle profitera de la liberté dont on veut la faire jouir

pour nous égorger tous, non pas dans une Saint-Barthélemy, mais dans dix

mille[207].»

[207] Ces lettres, ainsi que beaucoup de détails dont nous avons

fait usage, sont extraits du charmant volume publié par le comte

DE CROZE-LEMERCIER: _Le chevalier de Boufflers et Mme de Sabran_.

Paris, Calmann Lévy, 1894.

Au mois de mai 1791, Boufflers, convaincu qu'il n'y a plus aucun espoir

de pouvoir vivre paisiblement en France, conseille à Mme de Sabran de

partir pour l'Allemagne et d'aller l'attendre au château de Rheinsberg,

chez le prince Henri, avec lequel il entretenait depuis longtemps des

relations très amicales. Il lui promettait d'aller la rejoindre, dès que

cela lui serait possible.

Mme de Sabran, se conformant aux désirs de son ami, partit le 15 mai

pour Rheinsberg; elle y fut accueillie avec grande joie. Le chevalier ne

put aller l'y retrouver qu'à la fin de l'année.

Grâce à la protection du prince Henri, le roi de Prusse, Frédéric

Guillaume, accorda aux deux fugitifs un vaste domaine sur les confins de

la Pologne, le domaine de Wimislow; il était convenu qu'ils y

établiraient une colonie agricole d'émigrés français.

Laissant Mme de Sabran à Berlin pour y faire les achats indispensables,

Boufflers partit seul pour la Silésie. Avant de laisser venir son

aimable compagne dans leur nouvelle résidence, il voulait l'aménager

convenablement, de façon à lui adoucir les tristesses de l'exil. A peine

à Wimislow il lui envoie ses premières impressions:

«Je suis arrivé à neuf heures, allègre et dispos, mais embarrassé de

choisir entre dormir et manger. Il est vrai que pour m'éviter la peine

d'opter, je ne trouve ni souper, ni lit. «Allons toujours, disait un

bonhomme, à qui on allait couper la tête, à son bourreau, un peu

embarrassé de faire cette petite opération pour la première fois, allons

toujours, nous ferons comme nous pourrons.» Je dis aussi: Tout cela

finira par bien souper, bien dormir et regretter de souper sans celle

que je veux désormais avoir toujours à ma table. Adieu.»

Il est ravi du pays, du domaine, de l'installation qui leur est

destinée:

«Je suis ici dans le plus joli ou, pour mieux dire, dans le plus beau

lieu du monde. L'Oder coule au bas de la cour et des jardins, et de ma

chambre je puis voir passer cinq ou six gros bateaux par heure. Il y a

un parc rempli de bâtiments presque tous utiles et en même temps

agréables. Les points de vue sont parfaitement ménagés, les sites sont

aussi variés qu'on peut le désirer dans une plaine. C'est un mélange

assez bien entendu de l'ancien genre et du nouveau, qui fait qu'après

s'être promené sous de belles allées françaises on peut ensuite s'égarer

dans des sinuosités anglaises. Cela prouve une chose déjà bien prouvée

que les voies des Français sont droites et celles des Anglais

tortueuses.

«Je ne t'ai pas encore parlé de ce dont tu me parles si joliment, pauvre

petite chère épouse. Après toi, qui oserait toucher cette corde-là? Ce

serait chanter après un rossignol ou jouer de la lyre après le Dieu qui

la portait. Mais si la voix me manque, je n'en ai pas moins un cœur qui

entend le tien et qui lui répond.»

Quand Mme de Sabran fut à son tour installée à Wimislow, elle fit tous

ses efforts pour aider le chevalier dans la gestion difficile de cette

terre. Souvent elle faisait pour lui des voyages lointains, qui

motivaient quelquefois de longues absences; alors il lui écrivait et

l'on verra que ses lettres, tantôt gaies, tantôt mélancoliques

n'avaient rien perdu de leur charme et de leur esprit.

«Ma fille, il me semble que, voyant les variations et les incertitudes

s'accumuler à chaque instant, tu aurais dû penser à moi, à ma peine, à

mes ennuis, à ma misère, et remettre à des temps moins malheureux et

surtout moins dangereux un voyage qu'alors j'aurais eu tant de plaisir à

faire avec toi. Enfin, le sort en est jeté; puissent mes noirs

pressentiments avorter comme il est si souvent arrivé à mes plus douces

espérances, et puisse la maudite chouette, qui s'égosille à nous prédire

malheur, être aussi menteuse que l'horoscope qui m'avait annoncé une

heureuse vieillesse!

«Du reste, tout va passablement ici, hors le nouveau jardin qui, à

quelques arbres près, ne donne pas signe de vie. Les oies, les dindons

et les cochons ne manqueront pas; nous aurons aussi des canards. Si tu

touches quelque argent, il faudra de toute nécessité songer à monter une

bergerie, d'abord parce que cela est d'un bon rapport, et puis parce que

c'est le seul moyen d'avoir assez de fumier pour mettre la terre en

valeur. Viendront ensuite la brasserie, et s'il se peut le moulin; alors

nous pourrons compter sur cinq ou six cents écus au delà de notre

consommation.

«Ils pourront même dans la suite aller toujours en croissant et faire de

ceci un petit domaine assez joli pour ceux qui m'y remplaceront.

«La maison avance, mais doucement. On travaille à cette heure à crépir

ton petit appartement. Si les choses vont toujours le même train, nous

en serons à peu près quittes à la Pentecôte ou, comme le pauvre

Marlborough, à la Trinité. La multiplication des portes et des fenêtres

rendra les chambres incommodes, mais on y remédiera en condamnant les

ouvertures inutiles.

«J'ai écrit plusieurs fois, mais tu ne réponds à aucune de mes

questions. Que faire avec des postes qui choisissent les lettres les

plus intéressantes pour les égarer?

«T'ai-je mandé que j'avais reçu de cette pauvre Mme de Villers de Nancy

une lettre sur de la gaze transparente, au travers de laquelle j'ai vu

(à la vérité sans étonnement) que je ne reverrais rien de l'argenterie,

des livres, des estampes, des tableaux que je lui avais confiés? Ma

sœur les avait retirés quelques mois après mon départ de France, et

tout cela est tombé avec elle dans l'abîme. Je ne sais comment font les

gens qui retrouvent encore quelques paillettes dans les cendres de leurs

habitations brûlées. Pour moi, je n'ai encore pu avoir de France depuis

sept ans qu'un Dante, un Cicéron, la Maison rustique, le Dictionnaire

économique, et la collection des poètes latins, ce qui compose à peu

près l'inventaire d'un poète crotté.»

Mme de Sabran quitte un jour Wimislow pour aller à Berlin faire quelques

démarches indispensables. Pendant son séjour, elle prend part aux fêtes

qui ont lieu à la Cour; Boufflers, tout en raillant ses goûts mondains,

lui écrit de façon charmante:

«Ta lettre se sent visiblement de tous les chiffons de bal, de noce, de

fête, de comédies, etc., au milieu desquels elle a été écrite, et

d'après le fameux adage: «Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es,»

elle n'est elle-même qu'un chiffon. Cependant ce titre de mari que tu me

donnes, cet aveu de tes défauts que tu me fais, cette assurance que tu

m'aimes, ce besoin que tu te sens de Wimislow et par conséquent de moi,

tout cela me touche jusqu'au fond de l'âme et donne à ton petit chiffon

un prix que M. de la Borde et M. de Beaujon et tous les heureux du

siècle n'auraient jamais pu donner à toutes leurs lettres de change.

«D'ailleurs, cette jolie comparaison du petit oiseau déplumé qui sur sa

petite branche incertaine recommence à chanter au premier rayon de

soleil, et ferme son pauvre petit bec et le cache dans sa pauvre petite

poitrine demi-nue à l'approche de l'orage, cette charmante miniature de

tes malheurs, de tes chagrins, de tes espérances et de tes craintes, me

reste dans la pensée et te rend encore plus chère à mon cœur[208]...»

[208] _Correspondance de Mme de Sabran et du chevalier de

Boufflers_, par MM. DE MAGNIEU et PRAT. Plon, 1875.

Nous avons vu qu'après avoir passionnément aimé Mme de Sabran, le

chevalier, par nature léger et infidèle, s'était laissé reprendre à ses

anciennes habitudes et qu'il avait causé à la malheureuse femme les plus

cruels chagrins. Heureusement pour lui, il n'avait pu lasser sa

tendresse.

L'exil, les soucis cruels, les pertes douloureuses amènent chez le

chevalier un revirement complet. Las des déboires de la vie, il

comprend enfin où sont le bonheur et la vérité, et il s'attache

désormais sans réserve à l'adorable créature qui lui a consacré son

existence; il trouve près d'elle un attachement sans bornes, une

intimité délicieuse et un repos de cœur incomparable.

Puis son esprit s'est calmé, assagi, et nous allons le voir pendant les

dernières années de sa vie montrer, au milieu d'une existence précaire

et souvent bien pénible, un calme admirable et une philosophie sereine

qui lui font le plus grand honneur.

La dureté des temps, la pauvreté, l'exil, rien ne put venir à bout de sa

philosophie et son heureuse gaieté survécut à toutes ses illusions.

Comme on lui reprochait un jour de n'avoir pas la gravité qui convenait

à son âge, il répondait plaisamment:

«Comprenez-vous l'obligation qu'on impose aux pauvres vieillards d'être

ce qu'on appelle graves, comme si la gravité n'était pas une imitation

de la vieillesse et comme si ce n'était pas assez d'avoir l'original

sans y ajouter la copie. Pour moi qui commence à être vieux, j'attends

pour être grave que je sois mort.»

C'est pendant leur long séjour en Silésie, que Boufflers, touché de

l'attachement si constant de Mme de Sabran, lui proposa de régulariser

leur liaison; la proposition fut acceptée avec joie et le mariage fut

célébré à Breslau, en 1797.

L'existence des exilés n'était pas toujours heureuse; Boufflers

éprouvait bien des déboires dans son exploitation agricole. Il avait sur

les bras plusieurs procès qui le préoccupaient. Il se plaignait

amèrement d'être entouré de «compatriotes ingrats et d'étrangers

malveillants», de vivre «dans le tourbillon des affaires et dans le

gouffre des procès».

Toutes ces tracasseries, auxquelles le poète n'était pas habitué et pour

lesquelles il n'était pas né, le dégoûtèrent de Wimislow. Il distribua

sa terre à des émigrés français et en 1800 il demanda à rentrer dans sa

patrie.

Bonaparte ne fit pas de difficulté pour le rayer de la liste des

émigrés: «Qu'on le fasse revenir, dit-il, il nous fera des chansons.»

Il s'agissait bien de chansons, il fallait vivre d'abord, et le pauvre

chevalier, sans abbayes, sans bénéfices, ruiné par la révolution,

n'avait plus un sou vaillant. Mais que lui importait! «J'aime mieux

mourir de faim en France que de vivre en Prusse!» disait-il. A peine

apprend-il, de source sûre, qu'il est rayé de la liste fatale, qu'aucune

considération ne le peut retenir, et il part seul pour Paris, laissant

sa femme au milieu d'affaires inextricables; elle ne put le rejoindre

que sept mois plus tard.

Le ménage se trouvait dans une situation pécuniaire désastreuse. Fort

heureusement pour eux, le gouvernement vint à leur aide et il accorda au

chevalier une modique pension qui lui permit de ne pas mourir de faim.

«Le gouvernement, écrivait-il, s'est contenté de me donner le nécessaire

que je n'aurais pas sans lui et m'a fait l'honneur de croire que je ne

désirais rien au delà.»

Boufflers et sa femme s'étaient du reste franchement ralliés à

Bonaparte et ils professaient même pour lui une admiration sans bornes.

En 1801, Mme de Sabran écrivait à une de ses amies à Wimislow:

«Je veux un peu vous parler de notre Buonaparte. J'ai été le voir, je

l'ai vu et le cœur me battait en le regardant et en pensant combien de

destinées reposaient sur sa tête, ou pour mieux dire celle de la France

entière.

«Je suis arrivée après le lendemain de l'explosion complotée pour le

faire périr[209]; tout le monde en était encore dans la stupeur. Il

s'est sauvé de ce piège infernal comme par miracle, et dans ce moment

l'on instruit le procès de tous les monstres impliqués dans cette

déplorable affaire.

[209] L'attentat de la rue Nicaise, 3 nivôse an IX (décembre

1800).

«Pour vous donner l'idée de la froide bravoure de ce héros vraiment

au-dessus de l'humanité, il venait d'échapper à la mort par le rempart

d'une maison au coin d'une rue où la voiture venait de tourner. Le

général Lanne, qui était avec lui, met la tête à la portière au moment

de l'explosion: «Que faites-vous donc? lui dit Bonaparte.--Mais

n'entendez-vous pas, dit l'autre, comme ils vous mitraillent?--Ma foi,

dit-il, je ne sais pas ce qu'ils font, mais à coup sûr, ils visent bien

mal.»

«Que dites-vous de ce sang-froid, quand c'est à lui qu'on en voulait? Du

reste, il a une figure douce et agréable, il parle peu aux femmes, et

en général dans la société, mais ses manières sont obligeantes, et sa

femme est la plus aimable personne qu'il y ait. Elle est bonne et

agréable. On dit qu'il n'y a point de services qu'elle ne se soit plu à

rendre dans les temps passés et que bien des gens lui doivent la vie.

«Je me plais à les aller voir souvent et à leur témoigner une partie de

ce que j'éprouve en les voyant au milieu de la foule qui les environne.

Je ne peux pas trop me flatter que mon hommage soit distingué, mais

c'est de bon cœur que je leur rends et que je fais des vœux pour leur

sécurité et prospérité.

«C'est en courant que je vous écris, c'est en courant que je vous aime.

Je n'ai pas un moment ici. La distraction de Paris n'est pas croyable;

il y a tant et tant de nouvelles connaissances à faire pour moi et puis

la paix qui nous donne de belles fêtes que je veux voir, car toute

vieille que je suis, je ne cède pas ma part aux jeunes gens. Par

d'autres motifs à la vérité, mais chacun jouit à sa manière. Elles y

sont actrices et moi spectatrices et ce rôle est bien plus commode que

l'autre.»

Quelque temps après, Mme de Sabran écrivait encore à propos de

Buonaparte, qu'on disait malade:

«Dieu nous le conserve, c'est le vœu de tous les bons Français, car on

peut le regarder comme le palladium de la France et même comme le

palliatif à tous les maux généraux et particuliers.[210]»

[210] Ces lettres nous été communiquées par Mme X....

Boufflers et sa femme, dès leur retour à Paris s'étaient logés rue du

faubourg Saint-Honoré, no 114, dans un appartement plus que modeste et

ils y vivaient très chichement.

Le chevalier chercha tout de suite une place pour améliorer sa

situation, mais il était vieux, ne savait pas grand'chose, et ses

efforts furent stériles; alors il reprit sa plume et publia des

articles, des poésies dans différents recueils; il en tirait ainsi

quelque argent.

Bientôt il eut des ressources suffisantes pour louer une petite

propriété, nommée Saint-Léger, dans le voisinage de Saint-Germain; il y

passait l'été et il s'y faisait agriculteur.

«Voilà mon dictionnaire de rimes, disait-il en montrant sa charrue et sa

herse.»

«Voilà mes poésies, disait-il en montrant ses blés, ses luzernes et ses

avoines. Ici je suis toujours en belle inspiration, je communie avec la

nature; c'est là une œuvre pie qui me fera pardonner toutes mes œuvres

légères.»

Est-ce le poète ou l'agriculteur que Napoléon nomma membre de la Légion

d'honneur, nous l'ignorons. Toujours est-il que Boufflers fut décoré, et

il portait avec orgueil le ruban rouge.

CHAPITRE VI

1800-1825

Correspondance du chevalier avec Mme Durival.--Arrestation

d'Elzéar de Sabran.--Mort du chevalier.--Mort de Mme de

Boufflers.--Mort de Mme Durival.

Dès qu'elle apprit le retour du chevalier en France, Mme Durival, qui

n'avait pas bougé de Sommerviller pendant la révolution, s'empressa de

lui écrire.

Touché aux larmes de ce fidèle souvenir, il lui répond cette page

superbe, où il parle en termes émus d'un passé qui lui était si cher et

qui lui est devenu si douloureux.

«Paris, 26 messidor an 8

Rue Martel, faubourg Saint-Denis, no 9.

«J'ai senti mon cœur battre des battements de sa jeunesse en lisant

cette charmante lettre que la philosophie, la grâce et surtout l'amitié,

vous ont dictée, aimable solitaire, et je vois avec bien du plaisir que

vous êtes toujours la même, bien différente, en cela comme en tout le

reste, de presque tout ce que je revois.

«Personne plus que vous n'était fait pour abhorrer le délire infernal

qui a versé tant de sang sur notre terre et laissé tant de taches sur

notre nation, et personne sûrement ne savait mieux que vous que ce

n'était point la philosophie qu'il fallait en accuser, car d'absurdes

conséquences ne prouvent qu'une mauvaise logique et non de faux

principes...

«Ne jetons pas nos pensées en arrière, chère amie, ou du moins

franchissons sans y regarder les dix dernières années comme un fleuve de

sang où notre imagination se souillerait. Au delà de cet effrayant

espace, l'esprit trouve à se reposer; c'est un Élysée où vous et moi

nous chercherons surtout ma mère, que vous avez tant aimée et qui vous

l'a si bien rendu, et tout en regrettant les qualités et un charme dont

peut-être on ne reverra pas un second exemple, nous jouirons tous les

deux en pensant qu'au moins elle est morte de sa mort naturelle et que

ses yeux n'ont point vu des horreurs qui m'ont plus d'une fois fait

rougir d'être homme.

«J'ai mené une vie assez tranquille dans mon exil, ou plutôt j'y suis

resté dans une léthargie assez douce, troublée seulement par des cris

confus qu'il me semblait entendre se lever de ma triste patrie, et parmi

lesquels je distinguais les voix les plus chères. Mais encore une fois,

essayons bien sincèrement de n'y plus penser; la vieillesse jusqu'à ces

derniers temps ne vivait, dit-on, que de souvenirs, il faut que la nôtre

vive d'oubli...

«Je vous vois dans votre solitude, telle que je vous y ai vue, et telle

que j'espère encore vous y voir, faisant du bien et puis encore du bien,

sans en avoir ni en désirer, charmant tout ce qui vous approche, aidant

tout ce qui vous invoque, et enseignant à vos frais le secret d'être

heureux à bon marché.

«Je vois votre humanité s'étendre, comme dit Panpan, sur tout être qui

vit, je vous vois remercier vos bœufs de leur travail, vos vaches de

leur lait, vos poules de leurs œufs, vos moutons de leur laine, et

surtout vos amis de leur bonheur et vos paysans de leur reconnaissance.

J'aime surtout ce que vous me dites des agneaux qui circulent chez vous

à la place des écus; ce n'est point de la fausse monnaie; aussi je vous

en crois beaucoup moins prodigue que vous ne l'étiez de l'autre.

«Pourquoi y a-t-il si peu de créatures humaines qui vous ressemblent,

les fondateurs de religion n'auraient pas eu la peine d'imaginer un

paradis.»

Mme Durival, fidèle à la mémoire de Panpan, se demandait si le temps

n'était pas venu de tenir la promesse qu'elle avait faite à son ami

mourant et de publier ses œuvres[211]. Persuadé que le chevalier avait

gardé pieusement le souvenir de l'ami de sa mère, elle lui écrivit pour

lui faire part de son projet et solliciter sa collaboration:

«Il serait plus que temps de vous parler d'une chose qui nous intéresse

tous les deux, c'est la mémoire du bon Panpan. M. d'Estournel, qui est

un des plus dignes et des meilleurs hommes que je connaisse, s'est

adressé à moi pour examiner les ouvrages, ou pour mieux dire les jeux

de notre vieil ami, afin de les mettre, s'il est possible, en état

d'être imprimés au profit des deux personnes à qui le pauvre homme les

avait légués. Je doute (entre nous soit dit) que, vu la négligence que

j'ai connue à l'auteur et la sévérité que je remarque en ce moment parmi

les lecteurs, l'édition de ces soi-disant œuvres puisse être d'un grand

rapport. Mais enfin nous le tenterons et nous obtiendrons peut-être,

d'Estournel et moi, que l'édition se fasse aux frais du gouvernement.

[211] La correspondance entre Boufflers et Mme Durival citée dans

ce chapitre nous a été communiquée par le capitaine Noël.

«Je compte faire quelques avertissements qui me paraissent nécessaires

pour transporter de temps en temps le lecteur à Lunéville, car c'est là

qu'il faut se placer pour voir Panpan dans son jour, mais cela ne

suffira point, et il faudrait une petite notice du caractère, de la

conduite et de la vie de ce bon épicurien, qui réunissait tant de

contraires, qui montrait tant de petitesses, et qui cachait tant de

grandeurs; qui était l'égal de tous ses amis, sans jamais s'élever ni

s'abaisser; qui, sous les dehors d'un sujet respectueux, voilait l'âme

noble d'un républicain; qui dans la faiblesse qu'il affectait a montré

plus de suite et de constance que beaucoup d'hommes qui aspiraient à la

force de caractère; qui aimait le monde en bon philosophe, sa patrie en

bon citoyen, et sa ville en bon bourgeois; qui estimait de la fortune ce

qu'il lui en fallait et méprisait le reste; enfin un homme qui se

croyait égoïste en remplissant tous ses devoirs; qui avait plus d'esprit

qu'il ne s'en trouvait, et qui, au lieu de s'enorgueillir de son mérite,

s'amusait de ses ridicules...»

Mais Boufflers est vieux, fatigué, aussi la proposition de Mme Durival

le laisse-t-elle très froid. Il répond cependant, parce qu'il ne peut

pas faire autrement; mais sous des prétextes plus ou moins habiles, il

se dérobe et se déclare indigne d'élever un monument à la mémoire de

Panpan. Mme Durival, qui l'a si bien connu, qui l'a si bien apprécié,

n'est-elle pas toute désignée pour ce rôle flatteur?

«Je l'ai beaucoup vu, comme vous savez, ma bonne amie, répond le

chevalier, mais dans un temps où je n'étais rien moins qu'observateur,

dans un temps où la servante de Molière m'aurait distrait de son maître;

je connais très peu des événements de sa vie... tout ce que j'en dirais

ne serait point assez détaillé ni assez ressemblant.

La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers · 第 29 / 30 段