Il est des souvenirs qui rendent plus heureux.

Au terme de ses jours, un vieillard vertueux

Revient sur tous les pas de sa longue carrière;

Content d'être et d'avoir été,

Il parcourt avec volupté

Le tableau de sa vie entière.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ces fantômes brillants escortent sa vieillesse,

Il en passe avec eux les moments fortunés;

Il fut heureux, il l'est encore;

Il jouit à la fois du soir et de l'aurore,

Des plaisirs qu'il goûta, de ceux qu'il a donnés;

Ah! voilà le plaisir où tu pourras prétendre,

Beauvau, toi dont le cœur si pur, si généreux,

De tes penchants n'eut point à te défendre,

Et n'a jamais formé des vœux

Que l'univers ne puisse entendre.

Après avoir loué son ami, le poète s'extasie sur les mérites de ce

ménage incomparable, sur l'exemple qu'il a donné par ses vertus:

Il faut dès l'âge le plus tendre

Préparer le bonheur du reste de nos jours.

Heureux qui sut aimer et choisir ses amours!

Heureux sont ces amants que le Dieu du bel âge

Enchaîna l'un à l'autre et n'a point corrompus;

Qui du sein des plaisirs s'élèvent aux vertus

Et se rendent meilleurs pour aimer davantage!

Ils n'ont rien à craindre du temps;

L'humeur, les soupçons, les caprices,

Et des goûts épuisés les tristes injustices,

N'affligent point leurs cœurs animés et contents.

Vainement de ses mains glacées,

La vieillesse a flétri leurs sens,

Occupés l'un de l'autre, objets de leurs pensées,

Par un zèle facile, un doux empressement,

Ils expriment encore le même sentiment.

Oh! vous, couple sublime et sage,

Qu'un siècle corrompu, l'exemple de la Cour,

N'ont jamais égaré: ce pur et tendre amour

Au déclin de vos ans sera votre partage.

Pendant la dernière année de sa vie, M. de Beauvau fut heureusement

distrait du drame effroyable qui s'accomplissait autour de lui par

d'agréables soins de famille. N'ayant pas d'enfant mâle, il avait

reporté toutes ses affections sur son neveu, le prince Marc de Craon, et

il le regardait comme son véritable fils.

M. de Craon avait émigré avec sa mère et tous deux avaient fixé leur

résidence à Aix-la-Chapelle. En 1792, le jeune homme, il n'avait guère

plus de dix-neuf ans[196], annonça à son oncle son mariage avec Mlle de

Mortemart. Cette union avec une famille à laquelle l'attachaient tant de

liens d'amitié, comblait tous les vœux du vieux prince.

[196] Il était né en 1773.

Le mariage fut célébré à Aix-la-Chapelle en mai 1792. M. et Mme de

Beauvau envoyèrent à leur nièce comme cadeau de noces une montre avec sa

chaîne.

A partir de ce moment, le prince de Beauvau entretient avec sa nièce une

correspondance très fréquente et des plus affectueuses; il la charge

d'être son _gazetier_, de lui envoyer toutes les nouvelles qu'elle

pourra recueillir, mais _avec prudence_ naturellement. Il veut des

détails sur ce qui la concerne, il veut tout savoir et il lui écrit

tendrement: «J'ai le droit, ma chère nièce, de partager vos plaisirs,

vos peines, vos inquiétudes, vos sentiments, vos pensées, etc.»

Mme de Beauvau n'a pas avec la jeune Mme de Craon des rapports moins

affectueux. Il y a entre elles un échange incessant de petits billets

charmants, pleins de délicatesse et d'affection. Mais il n'est fait que

bien rarement allusion aux terribles événements du jour; à peine de

temps à autre un mot échappé par-ci par-là.

Le 6 juillet 1792, la princesse dit à sa nièce tout le chagrin qu'elle

éprouve à ne la point connaître encore et elle ajoute: «Je n'ose encore

penser au moment qui nous rapprochera. Beaucoup de gens fuient Paris.

_M. de Beauvau regarde comme un devoir pour lui d'y rester tant que le

Roi y sera._ Nous touchons à une terrible crise...»

Le 7 septembre, le prince fait une brève allusion aux horribles

massacres qui ont ensanglanté Paris:

«7 septembre 1792.

«J'ai reçu, ma chère nièce, avec tout le plaisir dont on est susceptible

en ce temps-ci, votre lettre du 30 août. Nous sommes entourés d'horreurs

et dévorés d'inquiétude. Malgré cela, jusqu'à présent, la santé de Mme

de Beauvau et la mienne se soutiennent... Nous vous embrassons, ma chère

nièce, très tendrement.»

En octobre Nathalie de Craon annonce à sa tante ses prochaines

espérances et en même temps elle lui envoie un petit ouvrage fait de ses

propres mains: Mme de Beauvau lui répond gracieusement:

«29 octobre 1792.

«Votre joli présent, ma chère nièce, et votre charmante attention, ont

été reçus avec toute la reconnaissance qu'ils méritent, et ils ajoutent

pourtant encore aux regrets que nous avons d'être séparés d'une aussi

bonne ouvrière et d'une aussi aimable nièce... Nous attendons de vous un

présent encore plus cher et nous souffrons beaucoup de ne pouvoir vous

rendre les plus tendres soins...»

Mme de Beauvau écrit encore à sa nièce le 10 janvier:

«10 janvier 1793.

«Je ne crois pas, ma chère nièce, qu'on ait jamais autant aimé une

personne qu'on n'a pas encore le plaisir de connaître: il est vrai qu'il

est impossible de se rendre plus aimable que vous l'êtes pour M. de

Beauvau et pour moi; il est vrai encore que tout ce qui vous connaît

nous parle de vous avec éloges...

«M. de Beauvau est charmé d'être le parrain de votre enfant, comme il

veut ainsi en être le père. C'est une obligation de plus que vous a (mot

manquant) votre mari d'avoir augmenté beaucoup par votre union avec lui

l'intérêt que lui portait déjà son oncle.

«Mme de Craon est charmée de vous; nous regrettons de ne pouvoir

partager ses soins dans une circonstance aussi intéressante, j'espère

qu'elle nous donnera promptement et régulièrement de vos nouvelles.

«M. de Beauvau a demandé que votre enfant s'appelât Charles, et moi je

demande qu'on lui donne les deux noms de son parrain Charles-Just.

J'espère qu'il justifiera comme lui ce dernier.

«Princesse de B.»

Pas un mot des événements terribles qui se préparent, pas une allusion

au procès du roi!

M. et Mme de Beauvau, toujours tendrement occupés de la jeune Nathalie,

veulent lui envoyer un souvenir pour le moment de ses couches. Après

bien des recherches, ils lui expédient une jolie tasse à bouillon avec

la soucoupe et aussi un petit coquetier de porcelaine.

«17 février 1793.

«Votre lettre du 3 m'a fait, ma chère nièce, le plaisir que me feront

toujours toutes les marques de votre souvenir et de votre sensibilité à

mon attachement pour vous. Je vous embrasse de tout mon cœur et vous

souhaite d'heureuses couches. Il me semble que vous ne devez pas être

éloignée du terme, madame Nathalie!

«Je voudrais savoir si vous êtes contente de la tasse que vous devez

avoir reçue par l'ambassadrice de Suède, et si un autre envoi que je

vous ai fait à peu près en même temps vous est parvenu[197].»

[197] Ces lettres nous ont été gracieusement communiquées par M.

le prince de Beauvau.

Cependant M. de Beauvau, bien qu'il n'eût jamais été inquiété,

ressentait profondément tout ce qui se passait, et peu à peu sa santé

s'altérait.

Au printemps de 1793, le prince sentit ses forces décliner; il pensa que

l'air pur des champs lui redonnerait la vigueur qui lui manquait, et il

partit pour le Val, accompagné seulement de la princesse et de

Saint-Lambert. A peine arrivé, il fut pris d'un catarrhe et il dut

s'aliter. Mme de Beauvau, fort inquiète, voulut faire venir Mme de Poix,

mais on défendait en ce moment tout mouvement à la jeune femme et le

prince s'opposa à ce qu'on la dérangeât; il ne voulut pas davantage

qu'on fît venir sa sœur, l'abbesse de Saint-Antoine. Mais l'état devint

bientôt si inquiétant qu'on passa outre aux défenses du malade et qu'on

appela en toute hâte sa fille et sa sœur. Elles eurent la consolation

de pouvoir lui prodiguer leurs soins pendant ses derniers moments et lui

dire un éternel adieu.

Fidèle aux idées philosophiques qui avaient toujours été celles de son

entourage et les siennes également, le prince ne demanda pas à recevoir

les secours de la religion et il mourut en philosophe comme il avait

vécu[198].

[198] La princesse de Beauvau mourut en 1820. Elle partageait

toutes les idées de son mari et l'on voyait un buste de son ami

Voltaire sur la cheminée de son salon. C'était au moins audacieux

sous la Restauration. Quand sa fin approcha, toute sa famille

s'empressa pour lui faire recevoir un prêtre; mais elle s'y

refusa obstinément, se bornant à dire: «Tout cela est fort

inutile, je veux mourir comme M. de Beauvau.» On dut, pour

sauvegarder les convenances, se borner à un simulacre.

Il s'éteignit dans les bras de sa femme le 19 mai 1793; il était âgé de

soixante-treize ans[199].

[199] C'est à la fin de 1793 que Saint-Lambert écrivit _la Vie du

maréchal de Beauvau_. Cet ouvrage existe au château de Mouchy

avec une préface écrite par le duc de Poix.

Un journal républicain, faisant allusion à la tranquillité dans laquelle

le prince avait vécu jusqu'à sa mort, écrivait: «Malgré son nom et ses

dignités, l'ascendant de ses vertus et de ses bienfaits l'a environné de

respect jusqu'à la fin de sa carrière[200].»

[200] Le Val, qui avait été donné au prince par Louis XV, fut

repris par l'État en 1794, puis rendu à Mme de Beauvau en 1797.

La douleur de Mme de Beauvau fut immense. En perdant ce mari qu'elle

adorait, elle perdait tout au monde. La tendresse de Mme de Poix et de

la jeune Ourika apporta, il est vrai, quelque adoucissement à son

chagrin, mais elle se retira du monde et elle ne vécut plus que pour

honorer le souvenir de celui qu'elle avait tant aimé.

Elle relisait souvent ces jolis vers de Saint-Lambert, sur les

désillusions de la vieillesse, et cette lecture, qui lui rappelait si

cruellement sa propre douleur, lui arrachait des cris de désespoir:

Malheur à qui les dieux accordent de longs jours!

Consumé de douleurs vers la fin de leur cours

Il voit dans le tombeau ses amis disparaître.

Et l'être qu'il aimait arraché à son être.

Il voit autour de lui tout périr, tout changer;

A la race nouvelle il devient étranger,

Et lorsqu'à ses regards la lumière est ravie,

Il n'a plus, en mourant, à perdre que la vie[201].

[201] Nous empruntons beaucoup de ces détails aux _Souvenirs de

la princesse de Beauvau_ publiés par Mme STANDISH. Paris,

Tchener, 1872.

CHAPITRE IV

1794-1803

M. et Mme de Boisgelin devant le tribunal révolutionnaire.--Leur

mort.--Les derniers jours de Panpan.--Mort de l'abbé

Porquet.--Saint-Lambert et Mme d'Houdetot.--Mort de Saint-Lambert.

M. et Mme de Boisgelin furent moins heureux que M. et Mme de Beauvau.

En 1794, sur une dénonciation, ils furent enfermés dans la maison

d'arrêt du Luxembourg, puis à la suite d'un soi-disant complot, ils en

furent extraits le 18 messidor, et ils comparurent devant le tribunal

révolutionnaire.

Avec eux se trouvaient le prince d'Hénin, Potier ci-devant duc de

Gèvres, Papillon de la Ferté, Laroche Lambert, les deux Goussainville,

Mique, l'ancien architecte du _Tyran de Pologne_, son fils, homme de

loi, etc. Ils étaient en tout soixante et un.

Voici le réquisitoire de Fouquier-Tinville:

«Les chefs de la conjuration formée contre le gouvernement

révolutionnaire sont tombés sous le glaive de la loi; ils ont laissé des

complices, qui, dépositaires de leurs plans, emploient tous les moyens

pour les mettre à exécution. Le tribunal a connu leurs tentatives,

toujours infructueuses et toujours renaissantes, dans les maisons

d'arrêt de la commune de Paris, et le châtiment mérité déjà infligé à

plusieurs coupables n'a pas découragé les conspirateurs qui s'étaient

flattés qu'ils resteraient toujours impunis au milieu des victimes

qu'ils sacrifiaient à leurs intrigues et à leurs complots. Ils viennent

encore de renouveler leurs tentatives dans la maison d'arrêt du

Luxembourg... On remarque parmi les prévenus les dignes agents de

Dillon, des ex-nobles comme lui, on y remarque de ces hommes masqués en

patriotes, pour en imposer au peuple, et qui, sous les apparences d'un

zèle patriotique immodéré, voulaient déchirer l'empire pour le livrer

aux despotes coalisés et à toutes les horreurs d'une guerre civile;

enfin on y voit les cruels ennemis de la souveraineté et de la liberté

des peuples, ces prêtres dont les crimes ont inondé le territoire

français du plus pur sang des citoyens, etc., etc.»

Tous les accusés, «ayant été convaincus de s'être déclarés les ennemis

du peuple en conspirant contre sa liberté et sa sûreté, provoquant par

la révolte des prisons, l'assassinat et tous les moyens possibles la

dissolution de la représentation nationale, le rétablissement de la

royauté et de tout autre pouvoir tyrannique», furent condamnés à mort et

leurs biens confisqués.

L'exécution devait avoir lieu dans les vingt-quatre heures, sur la place

dite «barrière de Vincennes». On était probablement pressé, car les

infortunés furent conduits au supplice le jour même de leur

condamnation.

M. de Boisgelin était âgé de soixante et un ans et sa femme de

cinquante-neuf[202].

[202] Peu de jours après montait également sur l'échafaud le duc

du Châtelet, fils de la célèbre amie de Voltaire; il était né en

1727. Son fils, général dans les armées de la République, fut

emprisonné comme Girondin; il s'empoisonna.

On peut supposer la douleur qu'éprouva l'ancien lecteur de Stanislas en

apprenant la fin tragique de cette «divine mignonne» qui avait été

élevée près de lui et qu'il aimait comme une fille. A partir de cette

époque Panpan ne fit plus que végéter misérablement.

Depuis quelques années ses douleurs physiques avaient été sans cesse en

augmentant et il n'était plus que l'ombre de lui-même. Ses douleurs

morales, les privations, le besoin contribuaient encore à l'accabler.

La pension que Stanislas lui avait accordée avait été maintenue par

l'Assemblée nationale et Panpan était inscrit au nombre des

pensionnaires de la République, mais hélas! il était payé en assignats

et sa pension était bien insuffisante pour le préserver de la misère.

Malgré sa philosophie, il souffrait cruellement de cet état précaire.

Il n'avait plus que deux amis, Guibal, le notaire, qui venait encore

presque chaque jour chez lui faire sa partie d'échecs, et Mme Durival,

avec laquelle il était resté en relations très intimes.

En 1795, sentant ses forces décliner de plus en plus, Panpan comprit

qu'il ne tarderait pas à aller rejoindre les amis qui l'avaient précédé

dans la tombe; il comprit que l'heure était venue de prendre ses

dispositions dernières.

Poussé par le désir si humain de ne pas disparaître tout entier et de

laisser après lui une trace, si légère fût-elle, de son passage en ce

monde, il se décida à léguer ses manuscrits à Mme Durival, avec l'espoir

qu'elle les publierait un jour.

En lui envoyant le volumineux dossier qu'elle ne devait ouvrir qu'après

sa mort, il lui écrivait:

_A mon adorable amie Mme Durival._

Trop souvent l'avenir nous gâte le présent.

D'un éternel oubli la crainte m'importune,

Un portefeuille complaisant

Me paroit, pour mes vers, une bonne fortune;

Souffrez qu'entre vos mains je m'en fasse un présent.

Gardez-le, jusqu'au temps, qui ne tardera guère,

Si j'en crois la vieillesse et ses fatales loix;

Mes vers seront à vous à mon heure dernière.

Si vous les lisez quelquefois

Si vous daignez en faire un choix,

Que dans ce portefeuille ils vous suivent sans cesse.

Le peu que je valus y peut être enfermé;

Qu'ils vous disent souvent combien je vous aimai.

Autour de ce dépôt, qu'un doux espoir vous laisse,

Mes mânes satisfaits s'empresseront d'errer;

C'est un petit tombeau d'une nouvelle espèce,

Qu'au sein de l'amitié j'aime à me consacrer.

Panpan ne se contenta pas de remettre à Mme Durival tout ce qui le

concernait, il déposa également entre ses mains tous les papiers qu'en

mourant Mme de Graffigny lui avaient légués et qui reposaient

paisiblement dans son secrétaire depuis trente-huit ans.

Il écrivait encore à son amie en lui donnant ses instructions pour ce

nouveau dépôt:

Mais d'un autre tombeau je vous fais la prêtresse,

C'est un autel ce tombeau-là,

Et trop longtemps de ma tendresse

L'attendit vainement la muse enchanteresse

A qui nous devons Rika.

Daignez être dépositaire

Du trésor qu'en mourant elle m'a confié.

C'est à vous de remplir ce sacré ministère;

Faites ce que je n'ai pu faire;

Que l'amitié supplée à l'amitié.

Publiez son recueil, il sera sûr de plaire;

Il peindra son esprit, peignez son caractère.

Vous trouverez dans votre propre cœur

Les vertus qui feront respecter sa mémoire.

De ce monument à sa gloire

Peut-être que le Temps ne sera point vainqueur,

De ce Temps sous qui tout succombe.

Peut-être pourrai-je braver sa dure loi

Si ce qui peut rester de moi

Pouvait avoir l'honneur de partager sa tombe[203].

[203] Ces pièces nous ont été communiquées par le capitaine

Noël.

Le 11 avril 1796, Panpan s'éteignit obscurément à Lunéville, dans sa

petite maison de la rue d'Allemagne. Il était âgé de quatre-vingt-quatre

ans.

La même année succombait à Paris son vieil et très cher ami l'abbé

Porquet.

Qu'était-il advenu du galant abbé, depuis que nous l'avons vu en

aimable compagnie courir les lieux de plaisir de la capitale? Il avait

continué à vivre paisiblement dans une société choisie, fréquentant les

gens de lettres et écrivant pour l'_Almanach des Muses_ et les

_Étrennes_ des pièces de vers qu'il signait modestement: _le petit

vieillard_.

On le rencontrait chaque jour aux Tuileries ou aux Champs-Élysées; il se

promenait toujours dans les mêmes allées, marchant d'un pas paisible, en

compagnie d'une dame, qui avait des bontés pour lui, et qui ne le

quittait presque jamais. Il était toujours d'une extrême recherche dans

sa tenue et il affectait même une véritable coquetterie.

Il jouissait d'un revenu modeste mais qui suffisait à ses besoins.

Cependant, l'âge arrivant, il chercha à augmenter ses ressources et il

adressa une supplique à son ancien élève, le cardinal de Brienne;

celui-ci promit une pension, mais il avait en tête bien d'autres

préoccupations et il oublia son protégé.

Porquet, impatient, lui rappelait sa promesse en lui envoyant ce

quatrain:

Pauvre, malade et vieux, irai-je encor poursuivre

Ce fantôme d'espoir que vous daignez m'offrir?

Ah! Monseigneur, faites-moi vivre

Un moment avant de mourir.

Peu de jours après, étant tombé malade, il plaisantait sur son triste

sort en écrivant cette boutade:

Trop séduisante illusion,

Hélas! qu'êtes-vous devenue?

J'attendais une pension,

C'est la goutte qui m'est venue.

La révolution bouleversa la vie de l'abbé. Non seulement elle le priva

des sociétés qu'il aimait à fréquenter, mais elle lui enleva peu à peu

ses dernières ressources. Puis il se crut menacé dans sa liberté et dans

sa vie; la crainte d'une arrestation possible empoisonnait son

existence; il vivait dans des transes continuelles, s'attendant toujours

aux pires catastrophes.

Porquet ayant fini par être complètement ruiné, le gouvernement crut de

toute justice de lui accorder une compensation. Un décret du 4 septembre

1795 lui attribua un secours de 1,500 francs comme homme de lettres.

Mais il fut payé en assignats!

Cependant le pauvre abbé, malgré des prodiges d'économie, avait fini par

épuiser toutes ses ressources. La veille de sa mort il alla voir un de

ses intimes et il lui dit:

Quand on a tout perdu, quand on n'a plus d'espoir,

La vie est un opprobre et la mort un devoir.

Son ami offrit de lui venir en aide, mais Porquet était fier, il refusa.

Il rentra paisiblement chez lui, et le lendemain on le trouva mort dans

son lit. Nul doute qu'il n'eût volontairement mis fin à ses jours[204].

[204] Magasin Encyclopédique, 1807.

La liaison de Saint-Lambert et de Mme d'Houdetot, commencée en 1756,

avait persisté en dépit du temps et des orages; le monde, fort

indulgent pour ces attachements extraconjugaux dont la durée prouvait la

sincérité, avait accepté avec sérénité ce faux ménage qui ne se cachait

pas et on l'accueillait partout et toujours avec joie.

Mais en 1793, M. d'Houdetot eut la douleur de perdre l'amie avec

laquelle il vivait depuis quarante-cinq ans, dans la plus douce union.

Effrayé de la solitude, il se rappela fort à propos qu'il était marié,

qu'il avait une femme légitime, et que c'était le moment ou jamais de se

rapprocher d'elle. Il arriva donc tout uniment avec son bagage à l'hôtel

qu'habitaient Mme d'Houdetot et Saint-Lambert, et il reprit sa place au

foyer conjugal le plus simplement du monde; mais comme c'était un homme

qui savait vivre et qui n'attachait pas aux préjugés de ce monde plus

d'importance qu'il ne convient, il se garda de montrer le moindre ennui

de la présence du poète. C'est ainsi que l'arrivée du mari transforma le

faux ménage en un ménage à trois des plus corrects.

Mme d'Houdetot, de son côté, ne montra pas moins d'esprit et elle

accueillit à merveille l'époux repentant. Seul Saint-Lambert laissa

percer beaucoup de mauvaise humeur, et il fallut tout le tact de Mme

d'Houdetot pour lui faire accepter ce mari qui, du premier, le faisait

passer au second plan.

M. d'Houdetot cependant se montrait fort aimable et indulgent. Il disait

gaîment: «Nous avions, Mme d'Houdetot et moi, la vocation de la

fidélité, seulement il y a eu un malentendu.» Il était doux, aimable,

conciliant, et il se trouvait parfaitement heureux entre sa femme et

Saint-Lambert. Il en arrivait même à regretter le temps qu'il avait

passé loin de cet intérieur charmant et il disait naïvement: «Ah! nous

aurions été bien heureux[205]!»

[205] Nous empruntons la plus grande partie de ces détails au

livre si intéressant de M. BUFFENOIR: _La comtesse d'Houdetot_.

Paris, Calmann Lévy.

La vie commune, en effet, eût été fort agréable dans ce vieux ménage à

trois, si elle n'avait été troublée par les incessantes mauvaises

humeurs de Saint-Lambert. Avec l'âge, le poète n'était pas devenu plus

agréable, il était resté aussi fat, aussi prétentieux que par le passé;

de plus, depuis le retour inattendu du mari, il manifestait à tout

propos la plus ridicule jalousie.

Heureusement M. et Mme d'Houdetot étaient tous deux d'humeur facile et,

grâce à leur esprit conciliant, la vie s'écoulait assez paisiblement.

Tous les soirs Mme d'Houdetot jouait au loto avec Saint-Lambert jusqu'à

minuit, pendant que son mari lisait auprès d'eux ou dormait dans un

fauteuil. Touchant tableau de famille!

Ils s'étaient réfugiés dans la vallée de Montmorency, à Eaubonne, pour

fuir la Révolution; ils y vécurent dans la retraite et à aucun moment on

ne les inquiéta.

En 1798, M. et Mme d'Houdetot célébrèrent en grande cérémonie leurs

noces d'or. Ce fut un plaisant spectacle que celui de ces deux

vieillards qui fêtaient, suivant l'usage, une si singulière union. La

mariée avait 70 ans, le marié 80, et ils avaient vécu séparés pendant

quarante-cinq ans! Après eux la place d'honneur avait été donnée à

Saint-Lambert, et vraiment il la méritait bien. Il était âgé de 84 ans

et il vivait avec Mme d'Houdetot depuis trente-huit ans!

En dépit de cette délicate attention, il était furieux de voir que

toutes les politesses, toasts, souhaits, s'adressaient au mari, et il

fut pendant tout le repas d'une humeur abominable.

Plus il avançait en âge, et plus les tendances de son esprit portaient

Saint-Lambert au matérialisme. Infatué de la philosophie dont il avait

été un des apôtres les plus ardents, il en avait fait le synonyme de

l'intolérance et de l'irréligion.

Il avait composé, en 1786, un _catéchisme universel_ où il prêchait la

pure doctrine du matérialisme et où il montrait ouvertement sa haine

contre toute religion. En 1798, il le fit imprimer, mais c'était

précisément le moment où l'on recommençait à pratiquer la religion. Son

_catéchisme_ n'eut pas le moindre succès.

En 1803, Bonaparte constitua les quatre sections de l'Institut.

Saint-Lambert fut appelé à faire partie de celle qui représentait

l'Académie française, mais son état de santé était tel qu'il ne put même

pas assister à la première séance, qui avait été fixée au 28 janvier

1803.

Les derniers mois de la vie du poète furent des plus tristes. Il était

complètement tombé en enfance et le spectacle de sa déchéance physique

était lamentable. L'acrimonie de son caractère avait depuis longtemps

éloigné de lui tous ses anciens amis. Seule Mme d'Houdetot lui était

restée immuablement fidèle et l'entourait des soins les plus tendres.

Voilà à quel état se trouvait réduit celui qui avait fait les beaux

jours de la cour de Stanislas, la coqueluche des belles dames de

Lunéville, l'amant heureux de Mme de Boufflers, l'heureux rival de

Voltaire et de Rousseau.

Saint-Lambert s'éteignit sans s'en douter, le 9 février 1803, chez Mme

d'Houdetot, à l'hôtel de Beauvau, rue du faubourg Saint-Honoré.

Il fut d'abord enterré au cimetière sous Montmartre, puis son corps fut

transporté au Père-Lachaise, à côté de Delille.

Mme d'Houdetot[206] lui survécut plus de dix ans. Elle succomba le 28

janvier 1813, âgée de quatre-vingt-cinq ans.

[206] Mme d'Houdetot fit graver sur le tombeau de Saint-Lambert

cette épitaphe:

La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers · 第 28 / 30 段