demoiselles en Polonaises. La cuisine était aussi recherchée que les
cuisinières. D'abord paraissaient deux grives, grasses comme tu ne le
seras jamais, et nonchalamment couchées sur une tranche de brioche qui
leur servait de rôtie. Arrivait ensuite une saucisse repliée sur
elle-même comme le serpent Python et entourée de tranches de pommes de
rainette. Des choux rouges couronnaient l'œuvre, décorés d'une petite
branche de laurier, emblème ingénieux qui indique qu'on ne moissonne les
lauriers qu'en allant à travers les choux. Je m'attendais toujours
qu'une de ces beautés en Polonaises viendrait me faire les honneurs de
ma table, mais je leur en ai plus imposé que je n'aurais voulu, et elles
se sont bornées modestement à la société de mes gens.
«A propos de choux rouges, ne voilà-t-il pas qu'ils me donnent encore la
colique d'estomac! Il est vrai que j'en ai mangé de verts à dîner; cela
fait que je ne sais entre les deux à qui m'en prendre, mais je vais
essayer un remède pour mon rhume, qui, à ce que j'espère, voudra bien en
passant guérir aussi ma colique: c'est de l'eau-de-vie brûlée avec du
sucre. Je t'en rendrai compte demain matin, car pour ce soir je n'ai
rien de mieux à faire que de me coucher, bien content de m'être
débarrassé du fardeau qui accablait mon âme, et me souciant fort peu de
tout ce qui peut arriver à mon corps d'ici au 5. Alors, s'il n'est pas
guéri de tous ses maux, je suis au moins sûr qu'il les oubliera. Adieu,
mon enfant; fais comme moi, écarte tous les nuages qui t'offusqueront,
et sois sûre que plus tu verras clair, et plus tu seras contente de
moi.»
«Ce 31 au matin.
«Je viens de faire un coup bien rare qui m'est arrivé autrefois à la
chasse où, en manquant une caille, je tuai un lièvre. Cette fois-ci le
remède destiné à mon rhume n'a guéri que ma colique. Mais c'est
toujours beaucoup, d'autant plus que mon rhume lui-même est fort
adouci.»
Mme de Sabran après avoir longtemps lutté et combattu, finit, devant la
tâche impossible, par se résigner. Elle-même l'écrit à son ami en termes
charmants et lui donne «la clef des champs» le plus aimablement du
monde:
«Oui, mon enfant, je te pardonne tes maussaderies passées, présentes et
futures. Je souffre trop quand il faut te bouder, et je trouve bien
mieux mon compte à t'aimer et à te le dire. Quelque chose que tu fasses,
il faut toujours en venir là; ainsi je prends une bonne fois la
résolution de m'y tenir. Je te donne indulgence plénière pour toutes tes
distractions, et je sens mieux que jamais que la meilleure manière de te
conserver est de te donner la clef des champs. Il y a dans l'homme une
inquiétude vague qui fait qu'il ne se trouve bien qu'où il n'est pas. Tu
ne seras pas plus tôt loin de moi, que tu désireras y revenir, et je te
promets d'avance que tu seras toujours bien reçu[177].»
[177] Ces lettres sont extraites de _Correspondance de Mme de
Sabran et du chevalier de Boufflers_, par MM. MAGNIEU et PRAT.
Plon, 1875.
En octobre 1784, Mme de Boufflers apprend que le prince Henry de Prusse,
qu'elle connaissait depuis longtemps et dont elle appréciait le mérite,
a manifesté l'intention de venir à Nancy pour lui rendre visite. Flattée
d'une attention si particulière, la vieille marquise, qui sait ce que
l'on doit aux grands de ce monde, n'hésite pas une seconde, elle fait
atteler son carrosse et elle part pour Paris pour présenter ses devoirs
au prince. Elle a avec lui plusieurs entrevues, puis elle regagne la
Lorraine.
Le prince très galamment, et qui ne veut pas être en reste de politesse,
vient en novembre passer quelques jours à Nancy et à Lunéville pour
rendre à Mme de Boufflers sa visite.
En juin 1785, Mme de Boufflers écrit encore à son cher Panpan; c'est la
dernière lettre d'elle que nous possédions.
«Nancy, 16 juin 1785.
«M. de Nédonchel vous aura dit que Mmes de Lenoncourt, Durival et moi
nous irions lundi 20 vous demander à dîner, si cela vous convenait, mon
cher Veau, car vous auriez eu le temps de nous contremander.
«Nous n'irons point à Spa, au moins pendant la première saison. C'est
l'avis de M. du Tillot. Point de prince jusqu'au mois d'août et du Veau
à lèche-doigts; plus de Fléville, ce qu'il faut encore compter; enfin
une privation absolue de tout ce que j'aime. Et puis, qu'est-ce que la
vie?
«Je pense que tout le monde et même Mme de Lenoncourt sera bien aise de
voir votre rose.
«Voyez si l'on peut écrire avec ces plumes! voilà quatre fois que j'en
change. Mais quand vous n'y êtes pas, tout me manque.
«Il faut que vous disiez à M. de la Tyssonière, qui m'a écrit, que je
ne lui réponds pas, faute de plume, et parce que j'espère et me réjouis
de le voir lundi.
«C'est assez labourer ce maudit papier gras. Je sens déjà un mélange de
joie et de tristesse en pensant que je vous verrai et quitterai.»
Dans les derniers jours de l'année 1785, le chevalier de Boufflers,
toujours tourmenté de mouvement et aussi désireux d'échapper à ses
créanciers, qui ne lui laissaient ni trêve, ni répit, prit la résolution
de quitter la France. Il s'imagina qu'au Sénégal, colonie nouvelle que
venait de conquérir le duc de Lauzun[178], il trouverait un emploi
glorieux pour son activité et peut-être aussi quelques profits. Il
sollicita donc le gouvernement de la colonie et, par l'influence de son
oncle de Beauvau, il l'obtint assez aisément. On crut dans le public à
une disgrâce motivée par quelques vers indiscrets, mais il n'en était
rien[179].
[178] Voir _le Duc de Lauzun et la Cour de Marie-Antoinette_.
[179] Après avoir été colonel de Chartres (infanterie), Boufflers
avait été nommé brigadier en 1780, maréchal de camp en 1784.
Avant de s'éloigner, le chevalier se rendit à Anizy et il y fit un assez
long séjour avec Mme de Sabran, puis à la fin d'octobre il regagna
Paris, et c'est de là qu'il écrivait à Mme de Boisgelin:
«Ce 3 novembre 1785.
«Je n'ai point été en Lorraine, chère et bonne sœur, parce que je me
suis trouvé si souffrant de fluxion et de colique et de mal aux dents
que je suis revenu d'Anizy. Je comptais aller t'embrasser aujourd'hui,
mais je reçois un mot de mon oncle qui a arrangé un dîner pour demain,
où il doit me faire faire connaissance avec un homme dont les lumières
me seront très utiles.
«Si tu reviens demain, comme je l'espère, Mme de Sabran t'attend à dîner
samedi, et moi je t'attends pour te serrer contre mon cœur dont tu ne
sortiras jamais et moins que jamais, car tu es la meilleure et la plus
aimable des enfants des hommes, et tu réunis surtout toutes les qualités
fraternelles dans le degré le plus éminent.
«Je sais tout ce que tu essuies de désagréable pour moi; j'en souffre
plus que toi. Il faut dissimuler et poursuivre et ne pas quitter la
chasse parce qu'on a rencontré des ronces.
«J'envoie mon laquais avec une lettre pour le secrétaire de M. de
Calonne; peut-être sera-t-il mieux accueilli. Dis à tes gens de les
guider, car mon ambassadeur a deux qualités que j'ai vu souvent
employer: c'est d'être fripon et imbécile.
«Adieu, chère et tendre sœur, je t'aime comme tu le mérites, et si cela
se pouvait je t'aimerais davantage.»
Ses préparatifs terminés, le chevalier s'éloigne gaîment pendant que Mme
de Sabran reste plongée dans les larmes et les regrets.
Le 13 janvier, Boufflers mouille devant le Sénégal, mais le raz de marée
est si violent qu'il ne peut passer la barre que le 15. Il prend
immédiatement possession de son gouvernement et il est reconnu «avec
tout l'éclat dû à sa place, à son grade et à sa naissance».
Sa première impression n'est pas heureuse, et il éprouve à l'aspect de
la colonie confiée à sa vigilance une cruelle déception; elle se trouve
en effet dans la plus déplorable situation et il n'y a aucun espoir de
pouvoir l'améliorer; il n'y a plus de farine que pour deux mois et
encore elle est gâtée; les fortifications n'existent pour ainsi dire
plus, les casernements, le matériel de guerre, tous les bâtiments
tombent en ruines.
Le personnel n'est pas dans un moindre état de délabrement:
«Le cœur du ministre saignerait s'il voyait dans quelles mains il a mis
la troupe et l'hôpital, écrit le gouverneur. C'est comme si l'on avait
chargé des éperviers du soin d'une volière.»
Cependant, à part la déception assez naturelle qu'il a éprouvée en
arrivant, le chevalier ne se déplaît nullement dans ce pays nouveau, et
il est loin de se plaindre de son sort:
«Je m'applaudis à chaque instant de la ressemblance que je trouve entre
ceci et l'idée que je m'en étais faite. C'est au point que rien ne m'a
étonné et que je ne suis pas plus embarrassé ici qu'en Lorraine... Si le
ministre me donne, comme il me l'a promis, une dictature et quelques
bras pour m'aider, je promets de faire de la bonne besogne et à bon
marché.
«L'air d'ici me convient jusqu'à présent parfaitement. Il n'y a que
trois ou quatre heures par jour de grandes chaleurs. Il faut alors
éviter le soleil et le mouvement. Tout le reste du temps est plus frais
que chaud; quelquefois même cette fraîcheur-là est au point de se
chauffer avec plaisir.»
Les premiers actes du chevalier comme gouverneur sont tout à son
honneur. Ses prédécesseurs s'étaient enrichis dans la traite des noirs,
il s'empressa de l'interdire de façon rigoureuse. Les malheureux nègres
étaient malmenés d'une manière abominable, il exigea qu'ils fussent
traités avec humanité. Les habitants avaient pour habitude d'enterrer
leurs morts près des habitations, ce qui provoquait des épidémies
continuelles; Boufflers fit établir les cimetières dans des lieux
écartés. Aussi les nègres chantaient-ils cette chanson: «Boufflers,
Boufflers, tu es bien bon pour les vivants, mais tu ne vaux rien pour
les morts, puisque tu exposes nos pères à être mangés par les
bouquis[180].»
[180] Les hyènes.
Le 6 mars, il écrivait à son oncle, le prince de Beauvau, en lui donnant
quelques détails sur sa vie et sur ses fonctions de gouverneur:
«Vos bontés me consolent, mon cher oncle, et vos conseils me soutiennent
comme la voix invisible que Télémaque entendit en gardant les troupeaux
à quelques lieues d'ici.
«Tout est à faire dans ce pays-ci et même à défaire. Jamais la tâche et
les moyens n'ont été si disproportionnés entre eux.
«Depuis six semaines que je suis ici, je me suis toujours assez bien
porté, mais j'ai senti que le climat exigeait des ménagements auxquels
je ne suis point accoutumé; il faut peu manger, peu boire, peu marcher,
peu dormir, peu s'occuper, etc., de tout un peu, mais peu de tout; le
pain est mauvais, l'eau aussi.
«Les ouvriers sont rares, il n'y en a pas de bons; le temps du travail
est court, la journée commence et finit à six heures. Dans les douze
heures il y a environ deux heures pour le déjeuner et cinq heures pour
le dîner et le goûter, de sorte qu'on peut à peine compter sur cinq
heures d'ouvrage, et ces cinq heures-là n'en valent pas trois des
ouvriers de France.
«Ma vie est simple, je me lève avec le soleil, et après avoir fait
toutes les petites affaires qui tiennent au service militaire et à la
police de l'île, ainsi qu'aux audiences à donner aux habitants et aux
étrangers, je vais visiter mes travaux, et je reviens entre onze heures
et midi lire et écrire jusqu'à une heure ou une heure et demie. Alors
nous nous mettons à table.
«Après dîner, je vais me promener sur la rivière pour connaître les
lieux, les sites, les habitants et les productions des environs...
«Je n'ai encore vu que les meilleurs gens du monde qui ne savent quelle
fête me faire et quels présents m'offrir: ce sont des poules, des
canards, des moutons, même des bœufs dont ils font toujours rendre au
moins la valeur. Hier encore, j'ai été à quatre lieues d'ici, faire une
chasse de petits oiseaux aux filets. Les femmes de l'endroit m'ont fait
l'honneur de me chanter et, suivant l'expression du pays, _de me
danser_. Je n'ai pas bien compris ce qu'elles chantèrent, mais il était
difficile de se méprendre à la signification de leur danse. Un homme
jouait d'un instrument, toute l'assemblée battait des mains, et une
danseuse, à tour de rôle, sortait en contrefaisant toutes les crises de
Mesmer... Elle s'avançait vers moi en roulant les yeux, tordant les
bras, faisant mille petits mouvements que ma chaste plume n'ose pas vous
rendre, et après un instant d'anéantissement total, elle rentrait dans
le cercle pour faire place à une autre pantomime qui essayait de
surpasser la première; le bal a fini par une espèce de joute des trois
plus habiles dont une jouait un rôle de femme et les deux autres des
rôles d'hommes avec une vérité et de petits détails dont on ne se fait
pas l'idée en Europe. Après le bal je les ai toutes récompensées par de
petits présents.
«Daignez me mettre aux pieds de ma chère tante; je me suis déjà occupé
des envois que je pourrais lui faire, mais cette côte-ci est stérile en
tout, excepté en naufrages.»
Ces petites danseuses, dont il parle si plaisamment, ne laissaient pas
de produire sur lui une certaine impression. On raconte, non sans de
grandes apparences de vérité, que pour occuper ses loisirs il rendait
des soins, si l'on peut s'exprimer ainsi, aux femmes du pays, qu'à la
couleur près, il trouvait fort agréables dans leur simplicité. On
prétend même, mais ce n'est qu'une tradition, que peu d'années après son
séjour dans la colonie, on voyait grouiller sur la côte sénégalienne
nombre de jeunes métis et qu'on les appelait de confiance «les petits
Bouffés»! Cette surproduction et ce mélange des races nous paraît même
avoir été le seul résultat tangible de l'ambassade du chevalier.
Un mois plus tard, le pauvre chevalier avait bien changé d'avis; son
gouvernement, qu'il trouvait au début si agréable, l'ennuyait à périr,
et ses lettres reflètent lamentablement son état d'âme. Il écrit à sa
sœur:
«22 avril 1786.
«Comme j'espère trouver bientôt de tes lettres, je t'écris en attendant
que je te lise, ma bonne enfant, pour m'arracher au moins pendant
quatre-vingt-dix-neuf minutes à l'ennui qui me dévore, même que je suis
partie de Gorée le 7 de mars pour une tournée qui devait être au plus de
trois semaines et qu'en voilà six d'écoulées et que nous courons encore
les mers: tantôt poussés par les vents contraires, tantôt retenus par
les calmes, tantôt incommodés par les courants et les bancs de sable...
Mais quoi qu'il arrive, je tâche d'être beau joueur, et je fais comme M.
de Chalabre qui, dans ses grands désastres, déchire sa chemise et même
sa peau avec ses ongles, sans qu'il paraisse la moindre altération sur
son visage.
«Ce climat est contraire à tout, car le physique et le moral s'y
altèrent également; en effet, que peut-on faire sans société, sans
amusements, entourés d'esclaves et de coquins, avec l'idée que tout ce
que vous aurez fait de bien sera inutile, ignoré ou mal interprété; au
lieu que cinq ou six coquineries vous assurent un heureux avenir...
«Ici on regarde comme volé tout ce qui n'est pas employé à acheter des
captifs, et l'on consacre tous ses soins à les bien enchaîner, à les
bien embarquer et à les bien vendre.»
Bientôt le pauvre chevalier subit l'influence du climat et de l'ennui
qui le dévore, il tombe malade, il est pris par la fièvre, il souffre
cruellement. C'est à sa sœur qu'il confie ses peines, ses chagrins et
il termine ainsi le récit de ses pénibles aventures:
«Adieu, ma fille, je serais honteux de cette lettre-ci, si elle était à
une autre adresse, mais tu y verras un frère malade, souffrant, chagrin,
et pourtant consolé par l'idée d'être bien aimé par une sœur bien-aimée
et par l'espérance de la voir avant la fin de cette triste année.»
Soit que les soucis de son gouvernement occupent tous ses loisirs, soit
qu'il lui tienne rigueur des infidélités dont il se rend coupable,
Boufflers observe vis-à-vis de Mme de Sabran la conduite la moins
aimable. Alors qu'il écrit fréquemment à son oncle de Beauvau et à sa
sœur, il garde vis-à-vis d'elle un silence complet, aussi blessant
qu'incompréhensible. C'est en vain que la pauvre femme lui écrit, par
tous les courriers, les lettres les plus tendres, le chevalier ne répond
jamais; elle reste plus de six mois sans la moindre nouvelle directe.
Mme de Sabran, en femme profondément éprise, ne se décourage pas, et
elle ne ménage pas les tendresses à l'ingrat qui l'oublie; elle ne l'en
appelle pas moins «mon époux, mon amant, mon ami, mon univers, mon âme,
mon Dieu»!
Elle ne lui cache pas cependant combien son indifférence l'affecte
douloureusement. Elle lui écrit ces lignes délicieuses:
«19 juin 1786.
«Je me plais dans cette espèce de supplice qui me déchire le cœur et
dont ma raison veut en vain me distraire. Je chéris la main qui me
frappe, et, quoi qu'il m'en coûte, je ne changerai jamais; ma tendresse
m'en fait un devoir, et j'aime mieux souffrir et penser à toi, que
d'être tranquille et heureuse d'un bonheur que tu ne partagerais pas.
Adieu, je ne savais pas ce que c'était qu'aimer quand je t'ai donné mon
cœur; si je l'avais bien su, j'aurais résisté jusqu'à la mort à un
sentiment aussi dangereux; mais à présent il faut me soumettre, et te
donner ma vie.»
Boufflers reste aussi insensible aux reproches qu'aux caresses. La
pauvre femme désespérée lui écrit encore:
«... Véritablement je ne sais pas pourquoi je t'aime! C'est sans doute
par suite de cette malédiction de Dieu portée sur nos premiers parents,
à raison de leurs premiers péchés; car c'est pour mon malheur: il n'y a
point de tourments que tu ne me fasses éprouver, de près comme de loin,
et malgré cela, je te préfère à tout ce qu'il y a de bien et de bon dans
ce monde, et encore à moi-même...
«Va, je suis pour toi comme le premier jour; il n'y a que la mort qui
puisse séparer l'âme du corps. Tu es mon âme; je ne peux exister sans
toi, ou du moins, sans t'aimer uniquement. La colère, la rancune, les
soupçons, tout cela perd son temps avec moi[181].»
[181] _Correspondance de Mme de Sabran et du chevalier de
Boufflers._ Plon, 1875.
Mme de Sabran n'était pas la seule à ne pas avoir de nouvelles directes
du chevalier. Mme de Boufflers, que son fils aimait cependant d'une
affection si profonde, ne recevait non plus aucune nouvelle. Il y avait
eu entre eux, à propos d'une question d'intérêt, une petite difficulté
et le chevalier était parti pour le Sénégal sans aller l'embrasser.
Depuis il la boudait. C'était peut-être la première fois de sa vie, et
ce devait être la dernière. Par une fatalité qui devait lui causer
d'amers regrets, le chevalier ne devait jamais revoir celle qu'il avait
tant aimée.
Sa mère, dont les forces diminuaient peu à peu, avait été faire un
séjour chez son vieil ami le prince de Bauffremont, à Scey-sur-Saône.
Elle s'y trouvait encore au mois de juin 1786, lorsqu'elle fut
subitement frappée d'une légère attaque d'apoplexie. On appela bien vite
auprès d'elle Mme de Boisgelin. Cependant son état s'améliorait, on la
croyait en convalescence, on prenait même des dispositions pour la
conduire aux eaux de Bourbonne, lorsque, le 1er juillet, elle eut une
rechute; cette fois elle perdit presque immédiatement connaissance et
douze heures après, elle s'éteignait doucement entre les bras de sa
fille désolée.
Ainsi mourut, à l'âge de soixante-quinze ans, cette délicieuse marquise
de Boufflers, qui, pendant près de vingt ans, avait régné par sa grâce
et son esprit sur le vieux roi de Pologne, qui avait enchaîné à son char
tant d'esprits distingués et tenu sous le charme toute une génération.
Elle fut enterrée le plus simplement du monde dans la chapelle même de
M. de Bauffremont, dans l'église paroissiale de Scey-sur-Saône. Le
prince assistait à ses obsèques, accompagné seulement de quelques
habitants du village[182].
[182] Voici l'extrait mortuaire de Mme de Boufflers, découvert
par M. L. Germain, dans les anciens registres paroissiaux de la
commune de Scey-sur-Saône (Haute-Saône).
«Très haute et très puissante dame Marie-Catherine de Beauvau,
douairière de très-haut et très-puissant seigneur,
Louis-François-Régis de Boufflers-Remiencourt, maréchal des camps
et armées du Roi de Pologne, duc de Lorraine et de Barre, âgée
d'environ soixante et quatorze ans, munie des sacrements de
l'Église, est décédée le premier du mois de juillet de l'an mil
sept cent quatre vingt six, au château de Scey-sur-Saône, et le
trois dudit mois son corps a été inhumé à l'église paroissiale
dudit Scey, dans la chapelle de M. le prince de Bauffremont,
seigneur dudit lieu, en présence dudit M. le prince de
Bauffremont, de Claude de Mairet, écuyer, de Claude Mugnier de
Saint-Beurrey, des sieurs Claude Bailly, Charles Mangeot, premier
valet de chambre de M. le prince de Bauffremont, et de plusieurs
autres paroissiens. Ont signé au registre: prince de Bauffremont,
Mairet, Saint-Beurrey, Mangeot, Bailly, Henriot, curé.»
Le testament de la marquise, d'une rare simplicité, montre la bonté de
son cœur, car elle n'oublie aucun de ceux qui l'ont servie; elle leur
laisse tout ce qu'elle possédait au monde; on ne peut se défendre d'un
grand serrement de cœur en voyant dans quel dénuement vivait cette
femme qui avait joué un rôle si considérable et qui s'éteignait, sans
plaintes et sans regrets, dans un état voisin de la misère.
Voici ses dernières volontés:
«Au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit.
«Je lègue à l'hôpital des Enfants trouvés la somme de cent écus, argent
de France, une fois payée.
«Je prie le chevalier de Boufflers, mon fils, d'être mon exécuteur
testamentaire, et je lui lègue la somme qu'il pourra me devoir à mon
décès pour la partager avec Mme de Boisgelin.
«Je laisse à chacun de mes gens la somme de mille livres, argent de
France, c'est-à-dire: mille livres à Périn, l'aîné, mon valet de
chambre; mille livres à François; mille livres au petit Périn; mille
livres à Mager; mille livres à Saint-Jean; mille livres à André; rien à
Courier; mille livres à Babet; quatre cents livres à Catherine; cent
cinquante livres à Marianne, qui balaye devant la porte.
«Je lègue à Mme Petitdemange un lit de damas jaune avec les fauteuils
pareils, quatre matelas de maîtres, et autant de domestiques, le
traversin et l'oreiller de mon lit, quatre autres traversins, dix
paires de draps, dont deux paires des plus grands et huit de
domestiques, et ce qu'elle voudra de mes chemises; douze douzaines de
serviettes, et huit nappes à son choix, huit robes à son choix, et tout
ce qui lui conviendra dans les dentelles, blondes, gazes, rubans et tout
autres espèces de parures de femme, excepté une garniture de
Valenciennes et des morceaux de satin non brodés, que je compte faire
achever pour en faire une robe à Mme de Boisgelin; tout ce que j'ai de
meubles à la Malgrange, dans l'une et dans l'autre maison, tous les
draps, serviettes et nappes dont je n'aurai pas disposé.
«Je laisse à Mme Petitdemange six douzaines d'assiettes et douze plats
de porcelaine, quatre salières, deux saucières, deux pots à soupe, le
tout aux armes de Boufflers; et s'il ne s'en trouvait pas assez, on y
suppléerait par de la porcelaine blanche; elle choisira dans la faïence
ce qui lui conviendra, ainsi que dans les tasses de porcelaine jusqu'au
nombre de six; elle prendra aussi dans la batterie de cuisine ce qui lui
conviendra; j'entends enfin qu'elle choisisse chez moi tout ce qu'il
faut pour monter son ménage.
«Je lègue à Mme Saint-Léger, ma femme de chambre, tout le linge à mon
usage et tous mes habits dont je n'ai pas disposé, quatre douzaines
d'assiettes, une douzaine de plats, six tasses de porcelaine blanche,
six douzaines de serviettes, ce qu'elle voudra dans la batterie de
cuisine, tout ce qui restera de dentelles, blondes et tout autres
parures, après les autres legs acquittés; elle donnera huit robes, des
moindres, à son choix, de différentes saisons, à Bichette et ce qu'elle
jugera à propos de linge, tant de corps que de table; je laisse à Mlle
Saint-Léger les meubles qui se trouveront dans les trois chambres
qu'elle occupe.
«Je laisse à M. le maréchal de Beauvau, mon frère, les vingt-deux mille
quatre cent quarante-une livres trois sols six deniers que le Roi
reconnaît me devoir et dont je lui ai remis le brevet; j'espère qu'il
voudra bien en presser le recouvrement; je le prie d'en faire l'usage
dont nous sommes convenus.
«Je laisse à M. Devaux, mon cabriolet et cinquante volumes à choisir
dans mes livres; j'en laisse cent au chevalier de Boufflers, à son
choix; autant à Mme de Boisgelin, et le reste à Mme Petitdemange, qui en
donnera trente volumes à Mlle Saint-Léger.
«Je compte que l'argent de mes rentes viagères et pensions qui pourront
m'être dues, lors de mon décès, joint à la vente des effets dont je
n'aurai pas disposé, seront suffisants pour acquitter les legs que je
fais à mes gens, et s'il y a du surplus, je veux qu'il soit distribué
entre Mme Petitdemange et Mlle Saint-Léger, les deux tiers pour Mme
Petitdemange et l'autre tiers pour Mlle Saint-Léger, après toutefois le
payement de mes dettes.
«Je lègue à Firmin, ancien valet de chambre, la somme de huit cents
livres.
«Je lègue à Royer, ancien domestique, demeurant à Metz, la somme de huit
cents livres.