«Nancy, le huit juillet mil sept cent quatre-vingt-quatre.

BEAUVAU BOUFFLERS[183].»

[183] Archives nationales, T. 471-3.

La mort presque subite de la vieille marquise causa une véritable

consternation parmi tous ses amis. Cerutti se faisait l'interprète des

regrets unanimes qu'elle laissait après elle quand il écrivait à Mme

Durival:

«Choisy-le-Roi, 17 juillet 1786.

«Vous venez de faire une perte, madame, que rien ne peut remplacer.

Quelque bonne philosophe que vous soyez, vous êtes encore meilleure

amie. Je vous plains et je partage vivement votre juste douleur.

«Je me souviens avec attendrissement des jours que nous avons passés,

vous et moi, à Fléville, avec Mme de Boufflers. Le monde n'avait pas une

femme qui eût un esprit plus naturel, et la campagne, en rendant cet

esprit plus calme, y ajoutait un charme nouveau. Les regrets que je

donne à sa mémoire ne sont rien au prix de ceux qu'elle obtiendra de ses

amis intimes. Hélas! qui consolera le pauvre Panpan? A son âge, perdre

son plus doux appui! Je ne vois que vous, madame, qui puissiez mêler

quelque adoucissement à ses larmes et à sa désolation... Mme la duchesse

de Grammont m'a chargé de dire et redire à l'aimable et malheureux Veau

toute la part qu'elle prend à son infortune!»

ÉPILOGUE

CHAPITRE PREMIER

1786-1787

Règlement des affaires d'intérêt.--Séjour de Boufflers à

Paris.--Son départ pour Lorient.--Séjour au Sénégal.--Retour en

France.

Rigoureusement nous aurions dû arrêter notre récit à la mort de notre

héroïne et laisser dans l'ombre le sort de ses enfants et de tous les

amis qui l'avaient entourée pendant sa vie, mais nous n'en avons pas eu

le courage. Le lecteur aurait donc ignoré ce qu'il était advenu du

spirituel chevalier, de l'aimable Mme de Boisgelin, du vieux Panpan, de

Mme Durival, de Mme de Sabran, de Saint-Lambert, du prince de Beauvau,

etc. A tort ou à raison, nous nous sommes imaginé que tous ces

personnages étaient devenus des amis pour nos lecteurs, comme ils le

sont pour nous depuis des années, et qu'on regretterait de ne pas

connaître le sort des principaux d'entre eux. Aussi avons nous pris le

parti de résumer rapidement sous le titre d'Épilogue tout ce qui les

concernait et de les accompagner, eux aussi, jusqu'à leur heure

dernière.

Le chevalier de Boufflers se trouvait encore au Sénégal au moment même

où sa mère était mortellement frappée.

C'est Mme de Sabran qui se chargea de lui annoncer le fatal événement,

mais la lettre ne lui parvint pas, car il était déjà en route pour

revenir. Elle lui écrivait:

«9 juillet 1786.

«Quelle nouvelle à t'apprendre aujourd'hui, mon cher mari! Je ne m'en

chargerais pas, si je n'étais pas sûre que ta sœur et ton oncle t'en

ont déjà fait part. Tu viens de perdre ta pauvre mère; j'en verse des

larmes aussi amères que si elle était la mienne. Je connais ton bon

cœur et je suis sûre de la douleur que tu auras d'avoir été à deux

mille lieues d'elle dans ces tristes moments, et de n'avoir pas pu lui

prodiguer tes soins et lui rendre les derniers devoirs. Mais ce qui doit

te consoler, mon ami, ou du moins adoucir tes regrets, c'est qu'elle a

été frappée tout d'un coup par une maladie qui ne pardonne jamais et qui

est l'apoplexie. Ta bonne volonté et tes soins n'auraient pas pu

prolonger d'un instant ses jours qui étaient terminés; et la Providence,

qui arrange si bien toutes choses au moment qu'elle nous frappe, lui a

évité des regrets en ne lui laissant pas le temps de te désirer. Elle a

perdu tout de suite connaissance, et elle n'a ressenti aucune des

horreurs de la mort. Ta pauvre sœur, d'ailleurs, t'a suppléé de son

mieux dans des fonctions aussi douloureuses; elle en est vivement

affectée, mais elle se porte bien; je compte la voir à son retour et lui

offrir toutes les consolations de la plus tendre amitié. Que ne suis-je

à portée d'en faire autant pour toi! Mon plus grand chagrin est de

sentir l'inutilité dont je te suis à présent; quelque chose qui

t'arrive, mon intérêt et ma tendresse ne te sont plus bons à

rien...[184]»

[184] _Correspondance de Mme de Sabran et du chevalier de

Boufflers._ Plon-Nourrit, 1875.

Nous avons vu que, malgré la très grande tendresse qui existait entre

eux, le chevalier avait eu avec sa mère, avant son départ, quelques

difficultés d'intérêt, et qu'il était parti pour le Sénégal sans aller

l'embrasser. Aussi Mme de Boufflers ne lui avait-elle pas écrit pendant

son absence. Il avait beaucoup souffert de ce silence, et il voulait

qu'à son retour tout fût oublié.

Par une cruelle ironie de la destinée, il écrivait du bateau même qui le

ramenait dans sa patrie à celle qui déjà n'existait plus, cette lettre

touchante et dont les termes empruntent aux circonstances quelque chose

de poignant:

«En pleine mer, 4 août 1786.

«Enfin, je vous reverrai et j'en sens déjà toute la joie, et j'y joins

toute la vôtre.

«Je n'ai point eu de lettre de vous en Afrique, et ma sœur m'a seule

mandé de vos nouvelles; elles m'ont donné de la sécurité sur le point

essentiel, sur la conservation de _notre trésor_ (pour me servir des

termes de M. de Nivernais), mais j'ai été vraiment attristé en pensant

que vous vous plaigniez de moi et que vous croyiez que je me plaignais

de vous. Le premier point serait le pire des malheurs, et le deuxième le

plus infini des crimes.

«Les affaires qui ont précédé mon départ étaient si nouvelles et si

embarrassantes pour moi qu'elles n'ont pas laissé huit jours à ma

disposition pour aller vous embrasser. Quant aux plaintes qui vous sont,

dit-on, parvenues sur quelques déprédations de la Malgrange, je pourrais

vous dire ce que le comte de Grammont disait assez ignoblement à Louis

XIV: «Sire, ce sont deux de vos gens qui se querellent». Irais-je

refuser mon vin, car je crois qu'il est question de vin, à celle à qui

je dois mon sang? Et quand je ne lui devrais rien, pourrais-je lui

refuser quelque chose? Laissons tout cela, car je n'aime pas plus les

discussions que vous n'aimez le vin, et ce n'est pas entre vous et moi

qu'elles doivent jamais trouver place.

«Dès que le premier objet de mon voyage sera rempli, j'engagerai ma

sœur à venir avec moi en Lorraine et j'espère que la première vue

dissipera tout, comme je vous ai entendu dire qu'un rayon de soleil

aplanit bien des difficultés.

«Je ne vous parle ici ni de l'Afrique ni de la mer, ce sont de trop

tristes sujets pour vous en entretenir. Il vous suffira de savoir que

Marcel a une fort bonne place et qu'il se fait adorer et même vénérer

dans la colonie par son esprit et par ses sentiments. Je me sais bon gré

d'avoir prévu son mérite, mais il a passé mon attente. Dites tout cela à

M. Devau, pour qu'il sache que je ne me venge pas sur ses amis des

querelles qu'il cherche aux miens.

«Mais je veux tout oublier, le jour où je vous verrai sera un jour

d'indulgence plénière, et je ne garderai plus rien sur le cœur, comme à

la fête du sacre il ne reste personne dans les prisons.

«Adieu, ma chère mère, vous ne savez sûrement ni combien vous êtes

aimable, ni combien vous êtes aimée».

En même temps qu'il écrivait à sa mère, le chevalier prévenait Mme de

Boisgelin de son retour, et il lui demandait de venir au-devant de lui

pour lui apporter des nouvelles:

«12 août 1786.

«Viens, si tu le peux, au-devant de ton pauvre frère, ma bonne fille;

après tant d'ennuis, d'inquiétudes, de détresse, couronnés par soixante

jours de navigation, il a besoin de voir enfin quelqu'un qui l'aime et

qu'il aime, et je te laisse à juger si je pouvais mieux m'adresser. Je

ne suis pas encore à terre, mais à moins que les vents n'imaginent

quelque nouvelle perfidie, je serai ce soir ou demain à la Rochelle.

«... J'espère que tu partages et que tu combleras ma joie et le cœur me

dit que tu m'apporteras de bonnes nouvelles».

Hélas! l'on sait la nouvelle affreuse qui attendait le pauvre chevalier.

Il adorait sa mère, et l'on peut deviner sa douleur en apprenant qu'il

ne devait plus revoir celle qu'il avait tant aimée.

Bien avant le retour du chevalier, la famille de Boufflers s'était

réunie pour régler les affaires d'intérêt; ce n'était ni bien long ni

bien compliqué, puisque la vieille marquise ne laissait à peu près rien.

Bien qu'eux-mêmes dans une situation de fortune des plus précaires, M.

et Mme de Boisgelin se conduisirent on ne peut mieux. M. de Boisgelin

déclara tout d'abord approuver complètement tout ce que ferait sa femme,

et lui donner à cet effet toutes les autorisations nécessaires.

Quant à Mme de Boisgelin, elle déclara en son nom et au nom de son

frère, pour lequel elle se portait fort[185], qu'elle entendait que les

dispositions dernières de sa mère fussent exécutées sans aucune réserve,

qu'il fallait avant toutes choses payer les dettes, solder les frais, et

exécuter les legs aux domestiques. C'est ce qui fut fait

scrupuleusement.

[185] Le chevalier n'était pas encore revenu du Sénégal.

On se rappelle qu'au moment du mariage de M. et Mme de Boisgelin, le roi

de Pologne avait donné viagèrement aux jeunes époux le domaine de la

Malgrange pour en jouir après le décès de Mme de Boufflers[186].

[186] Voir _Dernières années de la Cour de Lunéville_, p. 282.

Les Boisgelin héritèrent donc de la Malgrange, mais le chevalier s'était

attaché à cette terre qu'il gérait depuis une dizaine d'années, et,

d'accord avec sa sœur et son beau-frère, il obtint du conseil du roi,

de se substituer à eux sa vie durant.

Il prit aussitôt des mesures pour tirer le meilleur parti possible de

son domaine; il confia les jardins à un horticulteur pour un loyer de

dix louis; il afferma les terres pour 1,500 livres. Quant à la maison

qui était fort agréable et bien meublée, et le pavillon bâti par M. de

Bauffremont, il les loua à des Anglais de passage; chaque année il

arrivait en Lorraine de nombreux insulaires qui ne craignaient pas de

payer un loyer assez élevé pour jouir de l'agrément de passer l'été aux

portes de Nancy.

Mme de Boufflers jouissait sur le Trésor royal d'une pension de 18,000

livres qui était le plus clair de son revenu. Après sa mort toute la

famille se mit en mouvement pour faire reporter cette pension sur la

tête de Mme de Boisgelin et du chevalier. Malheureusement le Trésor

royal ne se trouvait pas, lui non plus, dans une situation brillante, et

malgré les pressantes démarches du prince de Beauvau et du duc de

Mouchy, auprès du roi et de M. Calonne, c'est à grand'peine qu'on obtint

pour les enfants de Mme de Boufflers une pension de 8,000 livres qu'ils

eurent à se partager.

En revenant du Sénégal, le chevalier de Boufflers avait ramené avec lui

un certain nombre de souvenirs vivants qu'il s'était empressé de

distribuer dès son arrivée en France.

A la reine il avait offert une perruche; au maréchal de Castries, un

cheval; à Mme de Sabran, des oiseaux merveilleux et un petit nègre; à

Mme de Blot, également un petit nègre nommé Zimeo; à M. de Beauvau, une

jeune négresse nommée Ourika[187], pour laquelle le vieux maréchal se

prit d'une véritable affection et qu'il adopta pour ainsi dire.

[187] Elle est l'héroïne du roman de la duchesse de Duras. Son

portrait existe au château de Mouchy.--Elle appelait toujours ses

protecteurs: _ami maréchal et amie madame_.

Mme de Sabran avait été ravie de ses oiseaux, mais ses enfants avaient

encore été bien plus enchantés du négrillon qu'ils appelèrent Vendredi;

il devint leur jouet et ils ne pouvaient plus s'en passer.

«Il fait leur bonheur, écrit un jour la comtesse; il n'y a point de joie

pareille à celle qu'il a éprouvée le jour qu'il s'est vu un bel habit

sur le corps. Il est si emprunté dans ce nouveau vêtement qu'il fait

mourir de rire; il ressemble à ces chats auxquels on met des papillotes

à la queue; il tourne, il se regarde, il n'ose pas remuer de crainte de

se salir; à peine peut-il marcher avec ses souliers; enfin il nous donne

la comédie toute la journée...»

En revenant en France le chevalier avait l'intention très arrêté de n'y

faire qu'un court séjour et de retourner dans son gouvernement aussitôt

qu'il aurait obtenu ce qui lui manquait; il voulait achever l'œuvre

qu'il avait commencée et à laquelle il s'était attaché.

Tous ses amis cependant le détournaient de perdre son temps à des

projets stériles:

Ségur lui écrivait en riant:

«De grâce, ne retournez pas dans cette maudite colonie où vous

n'apprendrez qu'à voir tous les hommes en noir et où l'amitié souffre de

votre absence sans être consolée par votre gloire... Songez que les

beaux jours de la vie sont trop courts pour en faire d'inutiles

sacrifices...»

Ces projets de départ faisaient le désespoir de Mme de Sabran; elle

écrivait délicieusement à son ami:

«18 août 1786.

«Encore si tu pouvais, comme le pauvre pigeon, être dégoûté des voyages

par cet essai et prendre sagement le parti qu'il prit de ne plus quitter

sa fidèle compagne, tout serait oublié, et nous ne penserions plus qu'à

nous servir du mal pour jouir encore mieux du bien. Mais à peine

t'aurai-je vu qu'il faudra te dire adieu encore et te perdre de nouveau,

peut-être pour plus longtemps... J'aurais préféré que tu restasses six

mois de plus au Sénégal, avec l'espérance cependant qu'à la fin de ce

terme tu lui dirais adieu pour toujours. Mais non, nous y mourrons à la

peine, toi, M. le gouverneur, et moi, Mme la gouvernante.»

Depuis son arrivée à Paris, le chevalier consacrait la plus grande

partie de son temps à courir les ministères pour tâcher d'obtenir les

objets indispensables à la prospérité et à la sûreté de la colonie. Il

réclamait surtout de l'artillerie, dont il était totalement dépourvu et

dont il avait le plus urgent besoin.

Il serait injuste de dire qu'on repoussait ses instantes sollicitations;

il était au contraire accueilli à merveille, félicité sur son zèle, on

prenait bonne note de ses demandes et on lui faisait les plus belles

promesses.

Bien que peu naïf de son naturel et sachant par expérience ce que valent

les serments des ministres, Boufflers reçut de si formelles assurances

qu'il se crut sûr du succès, et qu'il quitta Paris plein de confiance à

la fin de novembre 1786, pour aller s'embarquer à Lorient sur la

_Dordogne_.

En cours de route il écrivait à sa sœur:

«Musillac en Bretagne, 6 décembre.

«J'ai bien mal fait de ne point accepter ta proposition de venir avec

moi, ma grande enfant; tu aurais fait à la vérité une bien triste

partie, mais tu t'en serais consolé en pensant que c'était répandre un

peu de baume sur mes blessures, et que c'était me sauver les plus grands

ennuis et les plus cruelles impatiences que j'ai eues de ma vie. Car

enfin nous aurions été ensemble, et plus le voyage aurait été long, plus

je l'aurais aimé. Chaque contre-temps, chaque accident m'aurait valu un

jour de plus à passer avec toi; ainsi je les aurais appelés, plutôt que

de les prévenir. Au moins ne m'en serais-je point tourmenté comme j'ai

fait au point d'en être malade.

«J'ai resté quatre grands jours à Nantes à faire raccommoder à fond ma

voiture à laquelle il avait fallu travailler à toutes les postes depuis

Orléans; je m'y suis ennuyé au delà de toute expression...

«Voici des choses qui t'auraient regardée dans des temps plus ou moins

prospères...

«J'ai passé presque au travers du parc de la Bretesche. J'ai été arrêté

pendant trois ou quatre heures au passage de la Roche-Bernard; si tu

avais été avec moi, il aurait fallu garder l'incognito et dans le

cabaret tu aurais entendu dire le diable de quelqu'un[188], sur ses

dépenses, sur ses lésines, sur son ineptie en administration de terre,

sur ses prétentions, sur sa hauteur, etc., enfin on en a tant et tant

dit, que malgré mon humeur de tout ce qui m'était arrivé jusque-là, je

riais intérieurement de la contenance que tu aurais faite.

[188] M. de Boisgelin.

«J'ai un grand mal de tête, je ne dors pas depuis quelques jours, mais

j'espère dormir cette nuit et me réveiller guéri. Je voudrais dormir un

an et me réveiller dans ta chambre, mais cela reviendra à peu près au

même, excepté que mon sommeil pourra bien être un peu agité...

«Adieu, je t'embrasse de toute mon âme seulement, car elle est près de

toi, et mon visage en est bien loin.

«Embrasse pour moi tout ce que tu aimes et surtout tout ce que tu aimes

le mieux.»

Le 7, Boufflers arrive à Lorient, il est excédé de fatigues. Quelle est

sa rage, sa fureur, en voyant qu'on n'a rien envoyé de Paris et que de

tous les approvisionnements, de toutes les armes si solennellement

promis, rien n'a été expédié.

Heureusement, les vents sont contraires. Ce retard forcé lui donne le

temps d'écrire encore pour réclamer contre l'oubli dont il est victime.

C'est surtout l'artillerie qui lui manque le plus, et il écrit le 13

décembre à son oncle pour le supplier d'intervenir: «Il y a dans le

monde bien des choses respectables, lui dit-il, mais je ne connais que

la force qui soit vraiment respectée.»

Le 15, les vents sont encore contraires, et toujours pas la moindre

nouvelle de la fameuse artillerie. Le chevalier, qui est affligé d'un

ennui mortel et d'une exaspération croissante, écrit encore à M. de

Beauvau:

«Il n'y a pas en ce moment à Gorée une pièce de canon en état de tirer,

en sorte qu'un corsaire anglais qui aurait bu un peu de punch pourrait

nous insulter impunément.» Et comme il se rend compte de son

importunité, il ajoute: «Je suis fâché, mon cher oncle, de vous étourdir

de mon artillerie, mais je crierai jusqu'à ce que je puisse tonner.»

Inutile d'ajouter que Boufflers mit à la voile sans avoir reçu

l'artillerie qu'il sollicitait si ardemment.

A peine le chevalier avait-il repris la mer pour retourner dans son

lointain gouvernement, que la maréchale de Luxembourg, qui lui avait

toujours donné tant de marques d'attachement, succombait à son tour.

C'est Mme de Sabran qui se charge de lui annoncer le fatal événement:

«24 janvier 1787.

«Quelle horrible nouvelle à t'apprendre encore, mon cher mari! Tu viens

de perdre une seconde mère! La pauvre Mme de Luxembourg vient de payer

le tribut de ton second voyage. Je me réserve pour le troisième, car il

faut une victime à chacun.

«Il paraît que sa mort a été fort douce, et qu'une paralysie générale a

glacé tous ses sens en très peu d'instants...

«La mort de cette bonne et excellente femme répand une consternation

générale; sa tombe est arrosée de larmes qu'elle avait si souvent

essuyées, et le désespoir de ces pauvres malheureux dont elle était la

consolation et l'appui, est une belle oraison funèbre...[189]»

[189] _Correspondance de Mme de Sabran et du chevalier de

Boufflers._ Plon-Nourrit, 1875.

Jusqu'au mois de juin 1787, nous ne trouvons dans la correspondance rien

qui soit digne d'être noté. A cette époque, Mme de Sabran raconte à son

ami une amusante visite qu'elle vient de faire à la maréchale de

Mirepoix.

«28 juin 1787.

«J'ai été voir aujourd'hui ta vieille tante dans sa superbe maison; elle

m'a montré un perroquet noir que tu lui as envoyé; il ressemble à mon

avis à un corbeau. Mais elle m'a dit qu'il parlait fort bien. Comme il

ne m'a pas fait l'honneur de m'adresser la parole, je n'en saurais

juger par moi-même.

«Elle m'a parlé aussi d'un petit nègre que tu as envoyé à Mme de Blot,

qui est un petit monstre à ce qu'elle dit, et horriblement mal élevé.

Dès qu'il l'a aperçue, il a fait des cris horribles, et s'est jeté à

terre avec les signes de la plus grande frayeur, tandis qu'il caressait

tout le monde. On lui a demandé pourquoi? Il a répondu qu'elle lui

faisait la grimace. La maréchale ne s'est pas doutée qu'il pouvait avoir

quelques raisons pour la trouver différente des autres et lui a su fort

mauvais gré de sa franchise.

«Cela fait frémir en voyant combien nous nous connaissons peu.»

Heureusement pour le chevalier sa santé se maintient excellente; il

supporte parfaitement le climat assez malsain de la colonie et il peut

se consacrer tout entier aux soins de son gouvernement.

Il déploie une grande activité, il élève des casernes, répare l'hôpital

qui tombe en ruines, bâtit une forge, fait élever des magasins,

construit de petits navires, des corps de garde, des prisons, etc. Faute

d'ingénieurs, il fait lui-même tous les plans, tous les devis, et il est

tellement économe que pour tous ces travaux, il ne dépense pas plus de

40,000 livres!

Tout marcherait à souhait s'il n'avait à lutter contre la Compagnie dont

la conduite est abominable. Grâce à elle, à sa lésinerie, à son

inintelligence, à son peu d'activité, on est privé des choses de

première nécessité, et la famine règne presque dans le pays. Ses

employés sont mal payés, elle prend des mesures à contre-sens, enfin

elle lui fait éprouver tant de contrariétés qu'il finit par en tomber

malade.

Il écrit à son oncle le 7 octobre:

«Gorée, 7 octobre 1787.

«Je me voyais à peu près à la fin de ma carrière africaine, mon cher

oncle, et mon esprit commençait à quitter ce pays pour celui que vous

habitez, comme une âme du Purgatoire à qui il ne manque plus qu'un _De

Profundis_ ou deux pour aller en Paradis; j'en étais là et je

m'endormais dans le calme que je croyais avoir établi quand cette

maudite compagnie est venue me tirer de mon sommeil...»

Enfin il quitte la triste colonie, et il débarque à la Rochelle le 27

décembre 1787.

Sa première lettre est pour Mme de Boisgelin; comme son séjour au

Sénégal a mis sa garde-robe dans le plus piteux état, il arrive dans un

dénuement complet. Il fait appel à la bonne volonté de sa sœur, et il

lui écrit:

«Ecoute, ma Boisgelin, j'arrive mardi au soir dans l'équipage d'un

corsaire qui a fait naufrage et qui n'a sauvé que sa personne. Je sais

que je n'ai à Paris ni chemise, ni poudre, ni pommade, ni carrosse, ni

chevaux, ni argent, ni considération. Arrange-toi pour me faire trouver

tout ce qui me sera nécessaire. Emprunte pour moi deux ou trois chemises

avec des manchettes à dentelles. Je crois que j'ai des habits, ainsi je

me passerai de tes robes. Tout le reste ira comme il pourra».

En apprenant enfin le retour de son ami, Mme de Sabran, ravie, écrivait:

«C'est de bon cœur que je dis adieu à ce malheureux Sénégal qui m'a

fait verser tant de larmes...» Et elle ajoutait spirituellement cette

réflexion si vraie: «Personne n'entend moins que toi à se faire valoir.

Aussi la fortune est-elle la seule peut-être du sexe féminin qui t'ait

maltraité quand tu as voulu lui faire la cour. J'espère qu'à présent

elle va te sourire.»

CHAPITRE II

1786-1788

Lettre du prince de Beauvau à Mme Durival.--Panpan obtient une

pension.--Mort de Marianne, de Mme de Bassompierre.--Craintes

de Panpan pour ses pensions.--Sollicitude de Mme de

Boisgelin.--Voyage du chevalier en Lorraine.--Il est nommé à

l'Académie française.

La mort de Mme de Boufflers avait été pour Mme Durival un coup très

douloureux. Elle avait beaucoup pleuré l'amie chère qui depuis tant

d'années lui prodiguait les marques de tendresse et d'affection, et son

âme sensible était longtemps restée inconsolable.

Peu de temps après la mort de la marquise, elle reçut du prince de

Beauvau cette jolie lettre:

«Ma sœur m'avait trop souvent entretenu, madame, de l'intime amitié qui

vous unissait pour qu'il ne doive pas m'être permis de vous prier

d'accepter cette boîte qu'elle aimait et qui, par cette raison, vous

sera chère. Si la maladie ne l'avait pas privée de l'usage de ses

facultés, elle n'aurait sûrement négligé aucun moyen de vous rappeler

son tendre attachement. C'est une consolation pour moi de faire ce

qu'elle aurait fait, et si vous permettez que je la supplée, vous

rendrez justice aux sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être

madame, votre très humble et très obéissant serviteur,

«Le maréchal prince DE BEAUVAU.

«Ce 9 août 1786».

A la lettre était jointe une boîte enrichie de diamants, précieux joyau

de famille, donnée autrefois par l'impératrice Julie, mère de

Marie-Thérèse, à la princesse de Craon. A la mort de la princesse, M. de

Beauvau l'avait donnée à sa sœur, Mme de Boufflers, en l'accompagnant

d'une lettre pleine de tendresse. Cette lettre était encore renfermée

dans la boîte.

La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers · 第 26 / 30 段