de suite et pour toujours. Penser qu'on ne reverra jamais des personnes
qu'on aime, avec lesquelles on a vécu longtemps dans l'intimité est bien
affligeant. Je crains presque autant la vue des Philips que celle de
notre amie.»
La fin de la lettre est de la main de Mme de Boisgelin:
«Maman dit que voir partir pour jamais les gens qu'on aime, et ne jamais
voir ceux qu'on aime encore mieux et qui ne partent pas, est de la
tristesse sur du chagrin. Et moi je dis:
Le prince se porte mieux;
J'en suis bien contente.
Mais il nous dit: je suis vieux.
De peur qu'il ne tente,
Moi je dis les plus grands maux
Sont de ne plus voir les veaux,
Et de partir pour les eaux.
Oh! ça le tourmente.
«C'est sur un petit air nouveau dont je ne sais pas le nom. Je te baise
et prendrai pour enseigne: _A la pareille_.
«Mille et mille choses à la cousine et à Marie-Anne.»
En juillet 1783, arrivent de fâcheuses nouvelles de Paris. Mme de
Boufflers apprend avec regret qu'un accident grave est arrivé à son
vieil adorateur, le comte de Tressan.
Mme de Genlis résidait alors à Saint Leu avec les enfants du duc
d'Orléans; elle avait l'habitude d'inviter Tressan tous les ans à la
fête que lui donnaient ses élèves le jour de _sainte Félicité_, sa
patronne; c'était le 10 juillet. Elle ne manqua pas à l'usage en 1783,
et Tressan arriva avec un bouquet et quelques vers. Le soir elle lui
offrit l'hospitalité parce que les chemins étaient détrempés par la
pluie; mais il s'y refusa et il partit après le souper. Sa voiture versa
et il reçut un violent coup à la tête. On crut d'abord à une simple
contusion, malheureusement un abcès se forma et la situation fut bientôt
des plus graves.
Quand on crut sa mort prochaine, Condorcet et quelques autres
philosophes accoururent pour empêcher leur ami «de faire le plongeon»,
mais la famille et surtout l'abbé de Tressan intervinrent, ils firent
fermer la porte aux intrus et, volontairement ou non, Tressan mourut
chrétiennement, c'est-à-dire dans les sentiments dans lesquels il
n'avait jamais vécu. Il s'éteignit le 1er novembre 1783, âgé de
soixante-dix-neuf ans[175].
[175] La toujours véridique Mme de Genlis raconte ainsi, dans ses
_Mémoires_, la fin du pauvre Tressan:
«Il se réconcilia avec la religion, il avait reçu tous les
sacrements. Quand j'allai le voir, je le trouvai dans les
meilleurs sentiments. L'abbé de Tressan son fils était dans sa
chambre. Il lui dit de me conter ce qui était arrivé la veille, et
l'abbé m'apprit que d'Alembert, ayant su qu'il avait reçu les
sacrements, était venu le voir pour lui en faire les plus violents
reproches; que M. de Tressan avait répondu qu'il fallait être bien
barbare pour venir ainsi troubler ses derniers moments, et qu'il
avait ajouté: «Au reste, que vous importe? et même si vous aviez
de l'humanité, ne seriez-vous pas charmé de me voir en mourant une
grande consolation?»
Il n'y a qu'un malheur à ce touchant récit, c'est que d'Alembert
était mort quatre jours avant Tressan.
Bien que ses relations avec Tressan se fussent fort refroidies depuis
quelques années, la marquise éprouva une assez vive émotion de la
disparition du vieux paladin; ce n'est jamais sans tristesse et sans un
fâcheux retour sur soi-même que l'on voit se rétrécir le cercle de ses
amitiés et disparaître les gens avec lesquels on a passé une partie de
sa vie.
En octobre 1783, Mme de Boufflers est encore à Paris auprès de son frère
de Beauvau.
Pendant son séjour dans la capitale, elle assiste à toutes les
extravagances du magnétisme. C'est Cerutti qui l'initie aux merveilles
du Mesmérisme et qui l'entraîne à ces séances extraordinaires qui
bouleversent tout Paris.
L'oisiveté des gens du monde avait eu pour résultat un état nerveux des
plus singuliers. Nos pères étaient obsédés par une maladie qu'ils
appelaient des vapeurs et que nous nommons aujourd'hui neurasthénie. Les
femmes y étaient plus sujettes encore que les hommes, et vers la fin du
dix-huitième siècle, beaucoup d'entre elles souffraient de maux de nerfs
périodiques, qui dégénéraient en véritables convulsions. On était obligé
de matelasser leurs chambres pour éviter les accidents.
Cette société était mûre pour accueillir tous les prodiges, toutes les
absurdités. La manie de l'engouement gagnait toutes les classes; on se
passionnait successivement pour les sujets les plus divers; en un mot,
toutes les têtes se détraquaient.
Après les querelles sur la grâce efficace et sur le formulaire, on
abandonna la théologie et on se mit à discuter sur la musique;
Lullistes, Ramistes, Glückistes, Piccinistes se prenaient aux cheveux
dans les cafés, dans les rues, jusqu'au parterre de l'Opéra. Bientôt
personne ne songea plus à la musique, mais on se passionna pour la
stratégie; les pires bourgeois disputaient avec rage sur l'ordre mince
ou l'ordre profond, sur le plus ou moins d'épaisseur qu'il fallait
donner aux bataillons.
Puis vinrent les folies scientifiques.
Un oculiste, chimiste en même temps, découvrit une poudre, qui, jetée au
milieu des odeurs les plus infectes, anéantissait toute odeur; tout le
monde acheta de la poudre merveilleuse, mais l'infection resta la même.
Un minéralogiste, M. Sage, prétendait ressusciter les morts avec de
l'alcali volatil et faire de l'or en barres avec de la terre glaise; il
eut beaucoup d'adeptes. Puis M. Dufour, chirurgien major à l'école
militaire, inventa un remède qui était la panacée universelle. Dès qu'on
se sentait malade, on devait se frotter la peau des jambes avec des
orties, puis s'enivrer avec de l'absinthe; on se réveillait parfaitement
guéri. Quelques patients ne se réveillèrent pas; on répondit à leurs
parents qui se plaignaient que l'exception confirmait la règle, et on
donna à M. Dufour la croix de Saint-Michel. Enfin, un physicien
empirique arriva avec un secret plus miraculeux que tous ceux qui
avaient excité jusqu'alors une enthousiaste curiosité; il promettait de
faire naître des hommes et des animaux de toutes espèces sans le
secours des femmes. C'était une vieille idée égyptienne analogue à ces
fours artificiels où l'on faisait éclore les poulets. Tout Paris se
moqua du nouveau charlatan et finit par y croire.
Enfin arrivèrent Mesmer et Cagliostro.
On peut supposer l'effet produit par les théories de Mesmer sur des
tempéraments nerveux et détraqués. Sa prétention de guérir toutes les
souffrances, tous les maux physiques parut toute simple. Il ne trouva
pas seulement des adeptes parmi les faibles d'esprit; les gens les plus
distingués vinrent le trouver et assister aux séances du baquet
mesmérique.
Cerutti, qui suivait avec intérêt toutes ces insanités, écrivait à Mme
Durival:
«La folie de Mesmer embellit tous les jours; ses adeptes sont les plus
grands enthousiastes que le charlatanisme ait produit. Rien n'égale
l'audace des magnétistes, si ce n'est la crédulité des magnétisés. Les
convulsions de saint Paris, l'astrologie judiciaire, les enchantements,
les manies, les extravagances de toutes espèces vont revenir. On pourra
dire: «Les monstres reparurent de tous côtés à la mort «d'Hercule et les
sottises à la mort de Voltaire».
«Je plaide inutilement la cause de la raison, j'essaye en vain d'opposer
ma faible voix aux clameurs mesmériques; la folie semble s'arrêter
quelques instants pour courir mieux ensuite. Elle gagne bien du terrain
et Mesmer bien de l'argent.
«Les convulsionnaires jansénistes étaient des paralytiques en
comparaison de ceux que produit le magnétisme: les uns bondissent comme
des chevreuils, les autres aboient comme des chiens; malades et médecins
se roulent ensemble par terre. Mais le spectacle le plus rare est celui
qui se passe dans la chambre des crises. Molière serait stupéfait, et il
avouerait que la sottise humaine donne des comédies meilleures que les
siennes. Toutes les fureurs des nerfs, toutes les attitudes de la
démence, les cris, les sanglots, les larmes, les syncopes, font de cette
chambre un enfer ridicule. Pour égayer la scène, Mesmer y joue de
l'harmonica; un de ses adeptes les plus fameux y joue de la harpe. Au
bruit de leurs accords les tourments d'Ixion, de Sisyphe et de Tantale
sont suspendus; quelques malades s'écrient: «Assez! assez!» D'autres
s'écrient au contraire; «Encore! encore!» Les deux Orphées ne savent qui
exaucer.»
L'ancien jésuite se moque spirituellement des diverses transformations
des folies humaines, qu'il résume sous cette forme plaisante:
Autrefois Moliniste,
Ensuite Janséniste,
Puis Encyclopédiste,
Et puis Économiste,
A présent Mesmériste,
Attendant qu'un autre iste
Enfle bientôt ma liste...
Les gens du monde n'avaient pas seuls été frappés d'une véritable folie;
les gens de maison n'avaient pas tardé à partager la démence de leurs
maîtres. Cochers, palefreniers, marmitons, garçons de cuisine, laquais,
tous abandonnaient leurs occupations pour courir chez un thaumaturge,
venu d'Alsace, et qui guérissait toutes les maladies par la simple
imposition des mains. Il s'était établi dans une maison de la rue des
Moineaux, sur la butte Saint-Roch. Le désordre occasionné par sa
présence devint tel que l'autorité le fit enlever discrètement et qu'on
lui défendit de rentrer à Paris.
Ce n'est pas seulement aux folies de Mesmer que Mme de Boufflers assiste
avec surprise, Cerutti, qui s'est fait son cicerone, lui montre
successivement tous les phénomènes qui passionnent la capitale.
En 1783 la mode est aux ballons. La nouvelle invention a été accueillie
avec enthousiasme et tout le monde est convaincu que l'on va pouvoir
voyager dans les airs; il n'est plus question dans les conversations que
des «bateaux aériens», c'est le terme consacré. Paris en délire se
précipite aux expériences de MM. Charles et Robert, de Pilâtre des
Roziers, de Montgolfier.
Cerutti écrivait à Mme Durival:
«A Paris, ce 12 décembre 1783.
«C'était à vous, madame, d'inventer les bateaux aériens. Vous vous
seriez ouvert par là de nouvelles promenades et vous auriez forcé Mlle
de Juvincourt de vous suivre. Sa métaphysique se serait perfectionnée
encore dans la région des nuages. Je vous ai bien regretté l'une et
l'autre au spectacle du globe. Vous savez qu'il se prépare un spectacle
non moins étonnant. Le 7 de janvier on verra sur la rivière un homme
passer et repasser à pied cinquante fois. On a cru d'abord que cette
annonce était une attrape et que l'on voulait tourner en ridicule la
crédulité parisienne. Mais on assure que l'homme est réel et sa
découverte éprouvée. Monsieur, frère du Roi, a envoyé quarante louis et
en même temps il a fait insérer dans le journal de Paris une lettre de
sa façon pleine de bonnes plaisanteries.
«Arrivez donc, madame, arrivez donc, mademoiselle, venez toutes deux
être témoins des miracles. La physique va devenir une sorte de religion.
MM. de Montgolfier sont les premiers thaumaturges de la science. M.
Thouvenel va se mettre du nombre. Il a trouvé, dit-on, une boussole
nouvelle qui se dirige vers le couchant avec autant de justesse que
l'aiguille aimantée se dirige vers le Nord. Le grand problème des
longitudes serait presque résolu par là.»
La province ne se montre pas moins enthousiaste que la capitale pour la
nouvelle invention. Mme de Brancas est à ce point ravie qu'elle demande
à Pilâtre des Roziers de venir à Fléville et de faire en sa présence des
expériences sur les aérostats; bien entendu, tous les amis de Lorraine
sont convoqués en grande cérémonie. La séance a lieu au jour fixé et
l'aérostat s'élève dans les airs au milieu des cris d'admiration de
l'assistance. Mme Durival regrette que les ballons ne soient pas encore
dirigeables et qu'un de ces «bateaux aériens» n'emporte pas «son corps
aussi vite que sa pensée s'envole».
Les lauriers de la duchesse empêchent Mme de Boufflers de dormir; elle
aussi veut montrer son goût pour les sciences et, au mois d'avril, elle
donne à la Malgrange une fête magnifique en l'honneur de la nouvelle
découverte. C'est son fils, le chevalier, qui est chargé d'initier les
populations aux charmes des aérostats. Après un grand repas présidé par
la marquise et auquel assiste Mme de Boisgelin et nombre d'invités de
Nancy, Boufflers donne les ordres nécessaires et aussitôt l'opération
commence. Tout se passe à merveille; et quand le ballon s'élève
majestueusement dans les airs, la foule, qui est énorme, le salue par de
frénétiques acclamations. Malheureusement à peine est-il passé
par-dessus la maison qu'un coup de vent le renverse et il s'effondre
piteusement sur les invités qui remplissent les jardins. En un instant
il est mis en pièces, chacun voulant emporter un morceau du phénomène.
La fête eut un tel succès que le chevalier n'hésita pas à la renouveler
plusieurs fois. Le 9 mai en particulier il lança successivement trois
ballons. Tout Nancy et les villages environnants étaient accourus pour
assister à l'expérience; le régiment du Roi, en promenade militaire,
s'était arrêté dans l'avenue de la Malgrange pour prendre sa part du
divertissement. La fête fut charmante et réussit à merveille.
Au moment même où la Lorraine s'enthousiasmait pour les ballons, on
donnait à Paris, à la Comédie-Française, en dépit de la censure, le
_Mariage de Figaro_, et la ville entière, la Cour comme la bourgeoisie,
accueillait la nouvelle pièce avec un véritable délire. La foule fut si
grande à la première représentation qu'il fallait risquer sa vie pour
pénétrer dans le théâtre. Cerutti, malgré sa santé chancelante, ne
craignit pas d'affronter la presse pour tenir ses amis de Lorraine au
courant de ce mémorable événement:
«3 mai 1784.
«Le _Mariage de Figaro_ est la comédie la plus folle, le plus gaie, la
plus impertinente, la plus ingénieuse chose du monde. Si je n'étais pas
malade, j'y retournerais pour rire, pour siffler, pour applaudir. Le
prodigieux mouvement causé par cette pièce ne fait point tomber celui du
magnétisme: la folie est au comble.»
La fête donnée par Mme de Brancas en l'honneur de Pilâtre des Roziers ne
devait pas avoir de lendemain.
En effet, dès les premiers mois de l'année 1784 la santé de la duchesse
s'altéra sensiblement. L'hiver fut terrible, une épaisse couche de neige
couvrait la terre et à la fin de février il gelait encore à pierre
fendre. Mme de Brancas prit un gros rhume et Cerutti en fut très alarmé.
Son médecin, M. Thouvenel, la rétablit cependant assez vite, mais elle
resta fort délicate.
Elle espérait pouvoir partir en mars pour Fléville et y achever sa
guérison, mais l'hiver durait toujours et il fallut y renoncer.
Cerutti chercha longtemps à se faire illusion sur l'état de sa
bienfaitrice; il se berçait de l'espoir que le séjour de Fléville lui
rendrait ses forces, mais cet espoir s'évanouit bientôt; au mois de juin
l'état de la pauvre duchesse était tel qu'on ne put songer à lui faire
faire le voyage.
Tous les amis de Lorraine demandaient instamment des nouvelles. Cerutti
répond à Mme Durival:
«Paris, 29 juillet 1784.
«Que je suis touché, madame, des tendres expressions, des vives
inquiétudes pour Mme la duchesse de Brancas. Votre amitié a tous les
avantages de la vérité et tous les charmes du sentiment.
«O malheureux été! comme il m'aurait paru doux de le passer à côté de
vous; la seule année que vous auriez pu donner à Fléville est celle que
nous sommes condamnés à passer ici!
«Mme la duchesse de Brancas est assez rétablie pour ne pas s'alarmer sur
elle, mais elle ne l'est pas assez pour espérer qu'elle soit en état de
voyager bientôt, elle en a cependant un vif désir. Elle soupire
véritablement après le séjour de Fléville. Elle parle souvent de vous et
de Mlle de Juvincourt avec un regret qui augmente les miens. Elle ne
peut se résoudre à quitter l'espérance de revoir ce bon, ce paisible
Fléville qui semblait avoir été fait exprès pour elle. Ses amis de Paris
sont tous ligués contre ceux de la Lorraine et ils voudraient qu'elle
achetât ou louât une jolie maison de campagne au voisinage. Ils
s'occupent à chercher quelque chose qui lui convienne; moi, j'abandonne
tout cela au destin, et je préfère l'intérêt de sa santé à toutes les
raisons personnelles qui m'éloigneraient de ce pays-ci. L'air de la
capitale est presque mortel pour moi: ses mœurs, ses folies me
divertissent un instant, mais, à la longue, on s'ennuie d'être hors de
son naturel. Rien d'ailleurs ne me dédommagera des journées charmantes
que j'employais à courir les champs ou à disputailler avec vous.
«Soyez heureuse à Sommerviller, le fond de votre bonheur ne peut vous
manquer, il est dans votre caractère, dans votre esprit et dans l'amie
que votre cœur a choisie. Songez quelquefois toutes deux à moi et soyez
persuadées l'une et l'autre que votre souvenir m'accompagnera et
m'attendrira en tous temps et en tous lieux.
«Si vous voyez notre Panpan, dites-lui de ma part mille choses. Mme de
Brancas vous fait de tendres compliments.»
Les espérances de Cerutti ne devaient pas se réaliser; Mme de Brancas
traîna encore pendant un mois et à la fin d'août elle succomba. La
douleur de son protégé fut profonde et il exprime en termes touchants à
quel point il ressent le coup qui le frappe dans sa plus chère
affection. Il écrit à Mme Durival:
«Paris, 4 septembre 1784.
«Nulle expression, madame, ne peut rendre la douleur que je sens; nulle
consolation ne peut la calmer. En devenant moins violente, elle devient
plus amère. Le poids des réflexions m'accable. Le présent ne m'offre
qu'un tombeau et l'avenir qu'un abîme. Sans cesse je vois devant moi la
tête mourante de ma bienfaitrice. Sans cesse je l'appelle. Hélas! ses
grands yeux qui s'ouvraient sur moi avec une tendresse si maternelle
sont fermés pour jamais. Hélas! je n'entendrai plus mon nom prononcé par
elle! Je voudrais fuir au bout du monde...
«Je me sens dans le cœur une répugnance universelle. Ses amis et amies
de Fléville sont les seuls où j'attache mes dernières espérances. La
pitié généreuse me comble ici de soins. J'ai peine à y répondre. Les
larmes de l'affliction ne m'en laissent pas pour la reconnaissance.
«Dès que je peux m'échapper, je cours sur les hauteurs de Montmartre, et
de là je contemple avec un saisissement terrible les tours de
Saint-Sulpice. Je pleure, j'invoque celle qui repose sous ces imposants
édifices. Plongé dans les plus noires méditations, je voudrais m'abîmer
dans le néant.
«Pardonnez, madame, si j'afflige votre sensibilité. Je ne voulais pas
vous parler de mon désespoir. Je ne voulais que vous remercier de la
lettre touchante que vous m'avez écrite.»
Mme Durival, amie dévouée et compatissante, fit tous ses efforts pour
relever le courage du malheureux Cerutti; ce dernier, reconnaissant, lui
répondait:
«Paris, 21 septembre 1784.
«Vous êtes bien bonne, madame, de chercher à raffermir mon courage. La
douleur brise les caractères les plus forts, elle écrase les caractères
faibles comme le mien. Si j'avais été dans les lieux que vous habitez,
vous auriez soutenu un pauvre orphelin qui en perdant une mère tendre
est tombé sans appui. Ma chute a été si sensible que je m'en ressentirai
toute ma vie. La gloire dont vous avez la bonté de me parler n'aura de
longtemps pour moi aucun attrait. Elle tient au goût du monde et je suis
détaché du monde tout à fait.
«Si je tourne encore quelquefois les yeux vers la Lorraine, c'est
l'amitié qui m'y attire, l'amitié seule. Je croirais retrouver par
instants les douceurs de Fléville si j'entendais vos regrets se mêler
aux miens.[176]»
[176] Toutes les lettres de Cerutti citées dans ce chapitre nous
ont été communiquées par Mme Léon Noël, Mlles de Ravinel, et le
capitaine Noël. Plusieurs de ces lettres ont été citées par M.
Jacques, dans son article sur Mme de Brancas.
La mort de Mme de Brancas fut douloureusement ressentie par toute sa
société. Mme de Boufflers particulièrement en fut très vivement
affectée. Non seulement elle perdait une amie intime à laquelle elle
était tendrement attachée, mais c'était encore un salon charmant, le
plus agréable assurément de tous ceux qu'elle fréquentait, qui se
fermait à jamais.
CHAPITRE XXV
1783-1786
Difficultés entre Mme de Sabran et le chevalier de Boufflers.--Mme
de Boufflers et le prince Henri.--Dernière lettre de Mme de
Boufflers.--Départ du chevalier pour le Sénégal.--Son
séjour.--Mort de Mme de Boufflers.
La liaison de Mme de Sabran et du chevalier de Boufflers, dont nous
avons conté les délicieux débuts, avait subi le sort ordinaire des
affections humaines et elle n'avait échappé ni aux atteintes du temps ni
à celles de la satiété; les deux amants, après avoir vécu pendant
quelques années dans le plus pur bonheur, avaient vu peu à peu les
discussions et les orages troubler leur mutuel attachement. Toute la
faute en était au chevalier et à sa nature qu'il ne pouvait dominer.
Certes il aimait toujours profondément celle qui depuis cinq ans avait
subjugué son cœur, mais il détestait les chaînes, si charmantes
fussent-elles, et il n'éprouvait plus pour sa chère maîtresse cet amour
exclusif qui leur avait donné de si grandes joies.
Mme de Sabran soupçonnait les infidélités de son amant; elle ne pouvait
dissimuler son chagrin, sa jalousie, et il en résultait quelquefois
entre eux des scènes douloureuses.
Elles se terminaient toujours par des attendrissements, des larmes, un
généreux pardon et des serments éternels auxquels le pauvre chevalier
s'empressait de manquer à la première occasion.
Un jour, après une scène plus pénible que d'ordinaire, le chevalier est
parti pour Bruxelles; c'est de là qu'il écrit à son amie, mais
naturellement en plaidant l'innocence et en se posant en victime:
«Ce 27 au soir 1773.
«... Tu m'as laissé la mort dans le cœur. Je ne vois point d'espoir de
bonheur dans l'avenir; toutes mes illusions me quittent comme on voit
tomber les feuilles dans les tristes frimas d'automne, où chaque jour
annonce un plus fâcheux lendemain. Le courage me manque entièrement;
j'éprouve un chagrin également au-dessus de mes forces et au-dessus de
mon âge, car à quarante-cinq ans l'amour devrait presque avoir perdu son
nom et se fondre dans une douce et paisible amitié. Que nous sommes loin
de cela!
«Je ne veux point te faire de reproches, mais mon cœur est navré. Ces
peines-là sont trop cuisantes pour lui. Tu as eu avec moi l'injustice
d'une enfant de quinze ans. Tu n'as rien vu de ce qui était, tu n'as
rien entendu de ce que je t'ai dit, et je demeure dans la crainte de
voir toujours renaître ces horribles moments-là, parce qu'il n'y a pas
moyen d'empêcher ce qui est sans objet. Quoi qu'il en soit, chère
enfant, tu m'es encore plus nécessaire que le repos et le bonheur dont
tu me prives.
«Aussi je te pardonne mes chagrins passés, présents et futurs, et même
je te demande pardon de te les montrer.»
Quelques jours après il lui écrit encore:
«Charleroi, ce 30.
«Je t'annonce avec grand plaisir, chère et méchante enfant, que je
commence à être un peu plus sain de corps et d'esprit. J'ai fait de
sages réflexions qui m'ont dit que j'étais un fol, que tu étais une
folle, mais que je t'aime et que tu m'aimes, et qu'ainsi il en résultera
toujours pour l'un comme pour l'autre plus de bien que de mal. N'en
parlons plus; tu aurais dû m'embrasser autant que tu m'as querellé, et
moi, j'aurais dû rire autant que je me suis affligé; mais le passé ne
reviendra plus, et le chagrin restera avec lui.»
Du reste Boufflers n'est pas homme à s'éterniser sur des tristesses
sentimentales; malgré lui sa gaîté reprend le dessus, et puis, n'est-ce
pas le meilleur moyen de changer le cours des idées de l'amie blessée?
Il termine sa lettre par l'amusante description de son souper: