On voit que maintenant Boufflers n'hésite plus à tutoyer dans sa

correspondance Mme de Sabran; mais cette familiarité paraît à la dame

intempestive et elle répond malicieusement:

«A propos, ayez la bonté de ne plus me tutoyer dans vos lettres, cela

les rend trop semblables à d'autres.»

Le chevalier, qui ne se tient pas pour battu, répond.

«Et pourquoi me défendez-vous de te tutoyer? De peur, dis-tu, cher

amour, que mes lettres ne ressemblent à d'autres. J'aime bien mieux ne

jamais écrire d'autres lettres pour n'être point gêné dans celles que je

t'écris. Ce _vous_ me glace; il me semble que rien de ce que tu

m'inspires ne s'accorde avec lui. C'est comme s'il fallait toujours te

faire la révérence au lieu de t'embrasser. Retire ta défense, chère

Sabran; si tu me rends poli tu me rendras faux et froid, et surtout

gauche. L'amour est un enfant mal élevé[166].»

[166] _Correspondance de Mme de Sabran et du chevalier de

Boufflers._ Plon, 1875.

Entre temps, Mme de Sabran est venue, elle aussi, en Lorraine chez des

amis. Boufflers l'engage à profiter du voisinage pour le venir voir à la

Malgrange:

«Viens dîner ce matin à la Malgrange avec ma mère et moi, jolie enfant.

Il fait un temps charmant; tu verras une maison fort propre, un joli

jardin et un arbre gros comme le bois de Boulogne, qui porte trois ou

quatre millions de bouquets sur la tête.»

Boufflers s'efforce, pendant son séjour en Lorraine, d'améliorer son

petit domaine, de l'embellir et de le rendre tout à fait séduisant. La

Malgrange est devenue une de ses passions. Il écrit à sa sœur, qui

s'est enfin décidée à lui répondre:

«La Malgrange.

«Mme de Boisgelin, il ne fallait pas moins que votre lettre après votre

silence. Je sentais plus que de l'ennui à être oublié de vous. Je me

rappelais tout ce que vous m'aviez dit et je me disais: Il faut que ce

ne soit pas vrai puisqu'elle ne me dit plus rien. Je me repentais déjà

de vous avoir cru pour moi d'autres sentiments que ceux que vous auriez

pour tous les frères du monde, et j'essayais de rentrer dans les limites

de l'amour fraternel. Vous m'évitez par votre lettre une peine bien

fâcheuse et bien inutile, celle de travailler à vous moins aimer. Enfin

cette lettre, toute charmante qu'elle est, me fait encore plus de bien

que de plaisir. Tiens, mon enfant, nous sommes frère et sœur de corps

et de nom, mais il me semble que nos âmes se sont épousées; je ne sais

pas si elles ont fait l'une et l'autre un trop bon mariage, mais

j'espère au moins qu'elle ne feront jamais mauvais ménage.

«Je me porte de mon mieux, je vais et je viens, je passe ma vie entre

Joinville et la Malgrange, et je me partage entre mes housards et mes

fleurs. Quand je dis mes fleurs, je me vante, car je n'en ai pas une,

mais c'est pour me peindre en agréable, et si ce ne sont pas des fleurs

de jardin, elles sont des fleurs de rhétorique.

«La Malgrange sera bientôt digne de vous recevoir; depuis longtemps je

ne fais que l'embellir; il faudrait encore longtemps pour la rendre

belle, mais elle devient riante. J'ai dessiné et planté une partie des

jardins, j'ai réparé et blanchi les bâtiments, je meuble quelques

chambres un peu plus honnêtement; surtout j'y cultive les fraises, les

cerises, les abricots, les pêches, les figues et les muscats avec le

plus grand succès. Enfin il n'y manque que ma mère et vous pour tout

gâter et pour tout manger.

«Adieu, ma bonne, je t'aime bien quand je ne te vois pas.»

Si Mme de Boisgelin est une médiocre correspondante, elle n'en aime pas

moins tendrement sa mère et son frère, et elle le leur prouve à

l'occasion. Ayant eu la bonne fortune de gagner au jeu une somme assez

importante, elle veut que toute la famille participe à cette heureuse

aubaine, et elle envoie quelque argent à sa mère avec une lettre des

plus affectueuses. Ce Pactole inattendu met la Malgrange en allégresse

et soulève les cris d'enthousiasme de la marquise et du chevalier:

«11 mai.

«Tu as écrit une lettre charmante, car elle a fait pleurer même d'autres

yeux que ceux de Panpan. Ma mère et moi et tout ce qui est ici, nous te

louons impudemment depuis le matin jusqu'au soir, comme si ce n'était

pas un peu nous louer nous-mêmes. Tu n'as qu'un défaut (ce qui est

peut-être une excellente qualité), c'est de te cacher à toi-même encore

plus qu'aux autres, et de ne montrer ce que tu vaux que dans les

occasions.

«Je ne sais pas bien quand je te reverrai, mais je sais que c'est avec

plus de plaisir que jamais, parce que je viens de faire connaissance

avec toi. Je laisse la plume à ma mère qui s'en servira mieux. Pour moi

c'est assez de te dire et de te répéter que je t'aime à la folie.

(De la main de Madame de Boufflers.)

«Qui n'en dit pas autant? il faudrait ne vous avoir ni vue ni revue.

Nous avons tous pleuré en lisant votre lettre. Il me semblait que

c'était à moi à dire de vous ce que vous disiez de moi. Votre argent est

arrivé tout de suite. Tout le monde vous aime à la folie.»[167]

[167] Toutes les lettres de Boufflers à Mme de Boisgelin citées

dans ce chapitre nous ont été communiquées par M. le comte de

Croze-Lemercier.

CHAPITRE XXIII

1781-1783

La vie à Fléville.--Cerutti à Paris.--Mme Durival perd sa

mère.--Sa douleur.

En juillet 1781 Mme de Boufflers et Panpan sont installés à Fléville et

«crient» avec tous les hôtes du château après l'arrivée de Mme Durival.

On lui ordonne de venir sans délai au nom de l'amitié, de la

philosophie, de l'éloquence. L'amitié, c'est Mme de Brancas; la

philosophie, Cerutti; l'éloquence, Mme de Boufflers, Panpan et l'abbé

Quénart. Tant qu'elle ne sera pas là, tous les jours paraîtront longs et

les plaisirs imparfaits; elle devrait passer à Fléville toute sa vie!

Cerutti insiste auprès d'elle et lui rappelle ses engagements:

«Vous avez promis de venir passer quinze jours à Fléville, Mme de

Brancas vous prie de tenir une promesse à laquelle elle attache un

véritable prix... Le Veau beugle après vous, et moi je crie comme un

aigle contre votre absence.»

Mais Mme Durival résiste aux plus pressantes instances. Son ami

mécontent lui écrit sévèrement: «Vous vous étiez engagée à venir, mais

vous promettez par sensibilité et vous vous dispensez par inconstance.

La mobilité extrême de votre génie qui le rend si aimable, le rend

quelquefois un peu léger.»

Cependant Fléville est toujours un séjour enchanteur. Non seulement l'on

y voit réunie toute l'aimable société que nous connaissons, mais c'est

le seul endroit de la Lorraine où l'on trouve quelque fraîcheur pendant

l'été; «on ne voit plus d'herbe qu'ici,» écrit Mme de Lenoncourt;

partout ailleurs «l'on brûle et l'on dessèche». Le salon est frais

«comme un souterrain», quand Mme de Brancas du moins ne s'avise pas de

tenir les fenêtres ouvertes aux heures les plus chaudes de la journée.

Au mois d'août, les hôtes du château organisent des divertissements

variés pour fêter dignement l'anniversaire de la duchesse qui est le 25,

jour de la Saint-Louis. Mme Durival, qui s'est enfin décidée à rejoindre

ses amis, prépare en secret une grande représentation dramatique; on

répète une comédie de Lantier, _l'Impatient_. Cerutti joue le rôle du

Magister, Mme Durival celui de l'Impatient. Costumes, décors, tout est

l'œuvre de la châtelaine de Sommerviller. On a réservé à Panpan une

mission des plus importantes; c'est lui qui est chargé d'annoncer la

pièce. Il remplit en outre les fonctions de souffleur, et de ces deux

rôles il se tire fort brillamment.

Dès que le rideau est levé, le Veau s'avance sur le devant de la scène

et lit ce prologue de sa composition:

J'ai vu Voltaire, à Sceaux, d'une illustre princesse

Égayer la retraite et les amusements:

Heureux, si nous pouvions, Madame la duchesse,

Employer aujourd'hui de semblables talents!

Lorsqu'à vous célébrer chacun s'empresse,

Je n'irai point à de si nobles chants

Mêler, dans l'ardeur qui me presse,

De vieux et trop faibles accents.

De Lantier la muse riante

Va sans doute vous amuser;

Pour moi, je n'ose rien oser;

Qui pourrait vous chanter, quand Cerutti vous chante[168]?

[168] Ces détails et une partie des lettres de Cerutti sont

extraits du très curieux article de M. JACQUES sur Mme de

Brancas. _Annales de l'Est_, 1888.

La pièce est jouée à merveille, elle a le plus grand succès. Mme de

Brancas, ravie de la surprise, ne se lasse pas d'applaudir ainsi que ses

invités.

Après ces brillantes réjouissances, les hôtes de Fléville se séparent et

chacun regagne ses pénates. Au mois d'octobre la duchesse rentre à

Paris, toujours accompagnée du fidèle Cerutti.

Mais le séjour dans la capitale est loin d'être favorable à l'ancien

jésuite; les premiers froids l'éprouvent cruellement. C'est à Mme

Durival qu'il confie les ennuis qu'il éprouve dans sa nouvelle

résidence:

«5 novembre 1781.

«Je ne cours pas encore Paris. Je suis occupé à me garantir du froid, du

bruit et de la fumée. Mme de Brancas jouit en paix de son vaste et

magnifique logement. Elle tousse cependant au milieu de sa

magnificence[169], mais le plaisir de se voir à Paris et de revoir ses

amis est un baume pour sa blessure.

[169] Mme de Brancas occupait un logement au Louvre.

«Ma santé est en dispute avec l'air de ce pays-ci. J'essaie de tenir

bon. Je monte presque tous les jours à cheval, je prends du lait de

chèvre...»

Heureusement Cerutti est distrait de ses maux par ses relations

mondaines; il dîne en ville, il soupe avec ses amis, en particulier avec

Saint-Lambert, qui lui demande longuement des nouvelles de tous ses amis

de Lorraine, de Mme de Boufflers, de Mme Durival, de Panpan, etc.

Au mois de janvier 1782, il écrit encore longuement à Mme Durival pour

la mettre au courant des racontars de la capitale.

«Paris, ce 19 janvier 1782.

«Comme on dit que tout le monde sera tué lundi, jour de la fête, il faut

bien vous écrire, madame, pour vous dire un éternel adieu. Car

n'imaginez pas que, malgré mon rhume, ma prudence, et les avis de tout

le monde, je veullle renoncer au plaisir de voir le feu, les

illuminations et la joie publique. Ce jour-là je courrai tout Paris

comme si j'étais mordu de la tarentule. J'ignore dans quelle rue je

périrai, mais je m'en console d'avance par l'espérance d'une épitaphe

que vous me ferez.

«Sérieusement, je ne crois pas à un seul des mauvais bruits répandus à

ce sujet dans Paris. Il y a des gens qui se plaisent à effrayer le

peuple et ensuite ils rient de sa frayeur comme l'on rit de celle des

enfants.

«L'on a dit que Paris serait incendié, égorgé, dépouillé, que cent mille

escrocs étaient arrivés de tous les coins du monde avec des massues, des

brûlots, des nœuds coulants; que la rivière de Seine serait comblée de

cadavres, que trente personnes échapperaient seules et que la prédiction

en était dans Mathieu Landsberg. Elle est digne de lui. Enfin on attend

ce jour avec tremblement, comme un jour de bataille et de carnage.

«Vous croirez peut-être que j'exagère, point du tout. La sottise va

encore plus loin que je dis, et rien n'égale l'horreur des prophéties

que l'on a faites. Vous savez que les mauvais prophètes trouvent plus de

croyants que les bons; vous connaissez la stupidité populaire. Si vous

étiez à Paris en ce moment-ci, vous pourriez faire un traité là-dessus.

J'espère qu'il serait plus intelligible que ce que vous avez mandé sur

moi à Mme de Brancas.

«Qu'avez-vous voulu dire par vos bouffées de fumée et toutes vos belles

métaphores? Je m'entends un peu en figure de rhétorique, mais je n'ai

rien compris à celle-là. Je suis bien aise que votre éloquence

s'embrouille quelquefois ainsi que la métaphysique de votre amie. Cela

m'arrive si souvent! J'aime à vous ressembler en quelque chose.

«J'ai rencontré ces jours derniers Marmontel qui parle de vous comme

Panpan et moi nous en parlerions.

«Les querelles de la musique sont un peu assoupies; il s'en est élevée

une autre. L'Académie française s'est divisée pour M. de Condorcet; La

Harpe était à la tête du parti qui voulait M. Bailly. L'élection d'un

pape ne connaît pas plus de mouvements qu'il n'y en a eu. Toutes les

fourmilières croient élever des montagnes en élevant leur petit tas de

poussière.

«Avouez, madame, que la tranquillité champêtre est bien au-dessus de

tout cela. Que je regrette les jours que nous passions à disputer et à

disputailler.

«Mon rhume ne veut pas finir. Mme de Brancas supporte le sien avec cette

douceur inaltérable que vous lui connaissez. Elle me charge de mille

choses tendres pour vous, et pour Mlle de Juvincourt.

«Voulez-vous bien dire ou plutôt peindre à Mme la marquise de Boufflers

tout le vide qu'on ressent loin d'elle et de vous.»

Les plaisirs de Paris, quelque nombreux et variés qu'ils soient, ne

remplacent pas pour Cerutti les agréments de la campagne. La société qui

l'entoure ne lui inspire qu'antipathie et répulsion, il regrette la vie

des champs, la nature et surtout l'amie charmante à laquelle il s'est

sincèrement attaché:

«Paris, 9 février 1782.

«...Vous dites que ma lettre à M. de Marsanne n'est pas d'un mort; je

ne le suis pas tout à fait; mais je sens que si je demeurais de suite en

ce pays-ci, je mourrais d'inanition. Comment cela? Parce que mon cœur

n'y trouve rien de ce qui lui convient. Il aime la vérité, et le monde

la déguise sans cesse; il aime la bonté et presque tous les esprits sont

devenus méchants; il aime l'équité, et de toutes parts je ne vois

qu'injustice et partialité; j'aime le repos, ce lieu-ci est le tombeau

des gens tranquilles; le bruit seul que j'entends me persécute; enfin

j'aime l'indépendance, et ici il faut être ou martyr complaisant ou

ridicule...»

Au mois de juin 1782, Mme Durival eut la douleur de perdre sa mère

qu'elle aimait tendrement; elle en ressentit un chagrin profond et tout

son entourage s'efforça d'apporter quelque adoucissement à ses regrets.

Mme de Boufflers, qui se trouvait à Nancy, prit une part très vive à la

douleur de sa meilleure amie. A ce propos elle écrivait à Panpan:

«Vendredi, 2 juin 1782.

«Qui m'aurait dit que la mort de Mme Dufrène me donnerait un chagrin

sensible? Je ne l'aurais pas cru, ni vous non plus, mon cher ami.

«D'abord j'ignorais combien ma pauvre amie lui était attachée. Ce que

Mlle de Juvincourt dit de son état perce l'âme, et le mouvement d'amitié

qui l'a portée à vouloir m'écrire, sans le pouvoir, m'a touchée

jusqu'aux larmes.»

Panpan, très affecté du malheur d'une amie qui lui est chère, se montre

des plus empressés auprès d'elle et il lui offre même, pour échapper à

de pénibles souvenirs, de venir partager sa modeste demeure de

Lunéville. Mme Durival n'accepte pas l'offre du Veau, mais, touchée de

sa sensibilité, elle lui répond ces lignes touchantes:

«Nancy, le 15 mars.

«Ce n'est pas une réponse, mon cher ami, que je fais à votre charmante

lettre, on ne répond pas à ces choses-là; par la même raison ne vous

croyez point obligé de répondre à ceci. Je cède au besoin d'épancher un

sentiment bien doux et je ne veux pas vous donner d'autre peine que

celle de me lire. Vous avez une âme bien délicate et bien rare; il

semble que vous teniez dans votre main toutes les fibres du cœur de vos

amis. Vous y faites naître sans cesse de nouveaux sentiments de

tendresse pour vous et de contentement pour soi-même, car on ne saurait

sentir croître l'amitié qu'on a pour vous sans s'en estimer davantage.»

«Nancy, 5 août 1782.

Mme de Boufflers s'inquiète de Mme Durival, dont le chagrin, loin de

s'atténuer, ne fait que croître; elle lui écrit tendrement en

l'exhortant à reprendre courage et à se rattacher à la vie:

«4 juillet.

«On m'a dit hier que vous reveniez ici, ma céleste amie; ainsi, au lieu

d'aller demain à Commercy comme j'en avais bien envie, j'allais envoyer

savoir de vos nouvelles, quand M. Jobard m'a envoyé celles qu'il venait

de recevoir de madame sa femme.

«Il ne faut pas qu'une raison supérieure comme la vôtre cède à la

sensibilité, car quelque aimable que soit cette qualité elle deviendrait

faiblesse, si on ne lui opposait pas le courage qui convient.

«Je suis bien touchée de l'attention que Mlle de Juvincourt a eue de me

faire savoir de vos nouvelles; je ne sais si je vous ai parlé du tendre

intérêt de M. de Bauffremont. Mme de Lenoncourt m'a chargée de vous dire

que c'était par intention qu'elle ne vous écrivait pas.

«Pour moi qui sais bien que vous vous dites mieux que moi ce que je

pourrais vous dire, je vous écris parce que je ne pense qu'à vous,

depuis la dernière fois que je vous ai vue et qu'il m'est impossible de

ne pas vous le dire.»

Cerutti était à Paris au moment de la mort de Mme Dufrène; dès qu'il

apprend le malheur qui frappe son amie, il s'empresse de lui écrire:

«A Paris.

«Je prends une part véritable, madame, à la perte que vous venez de

faire. C'est un cruel moment que celui où l'on reste seul de sa famille.

Il est si doux de pouvoir nommer une mère, retrouver un père. Votre

douleur est juste et loin de vous en distraire j'aime à y mêler les

miennes.

«Mon caractère, plus enclin à la mélancolie que le vôtre, embrasse

avidement toutes les idées qui peuvent nourrir les regrets. J'ai passé

les deux tiers de ma vie à regretter les biens que j'ai perdus. Ni le

présent ni l'avenir n'ont jamais occupé mon imagination au point de la

consoler. Comme vous avez plus de mouvement dans l'esprit, vous devez

être plus esclave des objets et plus docile aux espérances. Vous êtes

d'ailleurs entourée d'amies, elles composent pour vous une famille

nouvelle, choisie par votre cœur et digne de vos vertus. Vos amis

absents peuvent se reposer de votre bonheur sur Mlle de Juvincourt. Si

quelque mauvais cœur refusait de croire à l'amitié, votre union

suffirait pour le détromper et le rendre meilleur.

«Je suis chargé, de la part de Mme la duchesse de Brancas, de vous dire

combien elle compatit à votre affliction, combien elle voudrait être à

portée de l'adoucir, enfin combien elle sera charmée de vous revoir au

mois de mars à Fléville.»

Quelque temps après, il lui écrit encore ces lignes vraiment étranges

sous la plume d'un ancien jésuite:

«Paris.

«Il faut savoir subir les lois de la nature sans crier inutilement

contre elle. Les choses sont ce qu'elles peuvent être et nous ne serons

jamais ce que nous voudrons devenir. Je sais que des charlatans de

toutes espèces ne cessent de nous flatter. L'un nous promet la vie

éternelle, l'autre l'éternelle santé, l'autre la pierre philosophale,

l'autre le règne de l'évidence...; mais ce sont des charlatans!»

Et il ajoute pour la détourner de chercher un appui dans la Providence:

«Il faut laisser le destin tranquille et ne pas mendier inutilement à sa

porte.»

Les regrets de Mme Durival furent durables et elle resta longtemps

inconsolable. Au mois d'octobre Cerutti lui écrivait encore:

«21 octobre 1782.

«On dit que Mme de Boufflers va partir pour Paris.

«Notre Veau est attaqué de la goutte en ce moment. J'espère que

l'attaque ne durera pas et qu'il viendra à Fléville. Quel bonheur de

vous y voir réunis, lui, vous, et Mlle de Juvincourt!

«Votre dernière lettre me montrait en vous un fonds de mélancolie qui

m'a saisie. Cette ligne de noir dont vous me parlez et qui vous sépare,

dites-vous, de la société des vivants m'afflige. En perdant cette gaîté

qui vous rendait si agréable à eux vous perdriez non pas la plus belle,

mais la plus utile qualité de votre caractère[170].»

[170] Toutes ces lettres nous ont été communiquées par le

capitaine Noël.

CHAPITRE XXIV

1782-1784

Correspondance de Mme de Boufflers avec Panpan.--Mort de

Tressan.--Le magnétisme.--Mesmer.--Les ballons.--Mort de Mme de

Brancas.

En novembre 1782 Mme de Boufflers, malgré la rigueur de la saison, s'est

encore décidée à faire le voyage de Paris; elle est installée au Val

chez son frère; c'est de là qu'elle écrit à Panpan:

«Saint-Germain, 14 novembre.

«Je m'afflige tous les jours, mon cher ami, de ne vous point assez

écrire, et surtout de ne pas vous dire un mot de ce que je pense et de

ce que je sens à tous les instants pour vous. Il semble, depuis que je

suis ici, que je sois forcée de ne parler que de ce que je vois et de ce

que j'entends. Cependant je ne vois et je n'entends rien qui vaille mon

bon Veau.

(De la main de Mme de Boisgelin.)

«Voici une proposition à laquelle je te prie de donner toute ton

attention. Il faut me dire le temps que vous pouvez me donner à mon

retour en Lorraine, pour que j'y arrive au moment où vous pourrez venir

chez moi, et que je n'aie pas le mortel chagrin d'en perdre un moment;

car c'est non seulement mon bonheur, mais c'est ma vie. Mon espérance

est que vous viendrez d'abord après votre réveillon.

«Voici toutes les nouvelles qui ne sont que tristes:

«D'abord la pauvre Mlle Quinault est tombée en apoplexie[171].

[171] Mlle Quinault mourut en 1783.

«La comtesse du Nord se meurt à dix lieues de Vienne. On dit que la

Czarine l'a fait empoisonner, ainsi que la première[172].

[172] C'est une fausse nouvelle. La comtesse du Nord n'était pas

morte.

«La charmante vicomtesse du Barry, devenue Mme de Tournon, est

morte[173].

[173] La vicomtesse du Barry avait épousé le fils du Roué.

Devenue veuve en 1778, elle épousa M. de Tournon.

«Mme Ducrest, femme de celui avec lequel vous avez dîné chez Tressan,

est morte aussi.

«Il y a eu un avantage des Espagnols sur les Anglais.

(Mme de Boisgelin continue pour son compte.)

«Maman court pour le dîner et moi je courrai pour la coiffure quand je

t'aurai parlé de moi. Je m'ennuie à mourir et je ne m'amuserai que quand

nous serons chez nous avec mon cher Veau et notre Marcel que je me

réjouis bien d'embrasser.

(Mme de Boufflers reprend la plume.)

«Charge-toi, mon Veau, de faire dire à M. Petitdemange que je lui suis

bien obligé de ce qu'il m'a envoyé. Fais-lui mes compliments et dis-lui

qu'il m'envoie par le courrier, port payé, une douzaine de fromages de

Void. S'il pouvait y joindre une paire de sabots bruns tout unis que

Catherine lui remettrait, il me ferait plaisir.

«Mme de Grammont croyait que les prunes venaient de moi. Elle m'a bien

priée, ainsi que Mme de Mirepoix et M. de Nivernais de vous en

remercier.

«Je n'ai pas entendu parler de ma charmante Durival; en attendant je

parle d'elle, et je vois avec plaisir que M. et Mme de Beauvau la

croient telle qu'elle est.

(De la main de Mme de Boisgelin.)

«Tu remettras ou feras remettre à Catherine le petit mot ci-joint.

«M. de Nivernais a déjà fait quatre chansons pour moi. Je vous en envoie

deux pour que vous voyez que les gens d'esprit font également des choses

spirituelles et des bêtises.

«Quand nous serons à Paris je t'achèterai toutes les nouveautés qui

pourront t'amuser.

«Mme de Grammont a dit hier devant moi toutes sortes de choses agréables

de vous. Elle paraît aimer maman à la folie.»

Le mois suivant la marquise a regagné sa chère Lorraine, et elle passe

les fêtes de Noël à Fléville, chez la duchesse de Brancas. C'est de là

qu'elle écrit encore à Panpan le 24 décembre:

«Fléville, 24 décembre 1782.

«Mais, vilain Cœur de moi, est-ce qu'être triste et affligée s'appelle

bouder? Est-ce que je pouvais vous savoir mauvais gré de partir après

m'avoir si généreusement offert de rester? Est-ce que je ne distingue

plus le bien du mal, moi qui travaille toute ma vie à me rendre juste en

tâchant de voir les choses comme elles sont, sans exiger qu'elles soient

comme je les désirerais? Ce n'est pas tout à fait cela; mais ce petit

abbé est là qui me parle de messe.

«J'allais vous écrire avec toute la tendresse de mon cœur avant de

recevoir votre lettre, car je vous aime autant que si vous étiez ici,

mais j'aimerais mieux que vous y fussiez. Entends-tu?

«La duchesse m'a dit qu'elle me priait d'engager Mme Durival et

mademoiselle, à ne pas manquer de venir ici quand nous y serions.

«On dit Linguet mort et qu'il s'est tué dans sa prison[174].

[174] Linguet (1736-1794) était alors détenu à la Bastille. La

nouvelle de sa mort était fausse.

«M. le duc d'Orléans vit.

«Grand merci des confitures excellentes.

«Envoyez le logo...

(De la main de Mme de Boisgelin.) et puis renvoyez celui que je vous

envoie.

«Bonjour, petit Veau, je vous adore toujours; venez bien vite nous voir

et amenez avec vous ma Marianne; j'ai beaucoup de jolis romans à lui

lire et elle n'a plus rien à faire à Lunéville.»

«Je vais dîner chez Mme de Lenoncourt avec cette charmante

d'Haussonville, et de là j'irai voir notre amie.

La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers · 第 23 / 30 段