pas, et elle le plaisante sur le peu d'empressement qu'il met à la lui
procurer.
Le lendemain, elle reçoit ce petit mot:
De vos injustices d'hier
Vous aurez grande repentance;
Vos reproches me coûtent cher,
Ils m'ont fait envoyer un courrier à Valence.
L'argent n'est pas une dépense
Qui fasse voyager en l'air.
J'ai fait de plus grands frais pour vous être agréable,
Il m'a fallu donner au diable.
Cela ne doit pas étonner;
Cependant, pour jouir du bonheur de vous plaire,
Ce n'est pas de cette manière
Que j'aurais voulu m'y donner.
A ces galants propos, Mme Durival riposte de son mieux:
Mon généreux et tendre Veau,
En me donnant un peu de votre eau de la côte,
Vous vous arrachez une côte!
Pour vous remercier de ce présent nouveau,
Je cherche en vain dans mon cerveau.
Ainsi que votre bourse, il craint toute dépense.
Plus j'y réfléchis, plus j'y pense,
Moins je trouve des vers qui soient dignes de vous!
Si, dans votre embarras, vous vous donnez au diable,
Dans le mien, je me donne à vous.
Lequel des deux est le plus misérable?[165]
[165] Cette pièce et toutes celles qui suivent nous ont été
communiquées par le capitaine Noël.
Mais Panpan se pique de purisme; s'il admire les vers de Mme Durival, il
lui reproche de défigurer les plus jolies choses par les fautes les plus
grossières.
Sensible à ces reproches, Mme Durival répond spirituellement:
Mes impromptus sont des bâtards
Pour qui vous avez peu d'égards.
Vous dédaignez de la nature
Les fruits sans goûts et sans culture;
Hélas, vous avez bien raison,
Et je sens la comparaison.
Qui n'a point d'enfant légitime,
Ne peut prétendre qu'on estime
Les petits enfants clandestins
Qu'il fait par hasard les matins.
Mme Durival a de la fortune, et comme elle sait combien les moyens
pécuniaires de Panpan sont restreints, elle se montre très généreuse
vis-à-vis de son ami; il ne peut témoigner un désir qu'elle ne
s'empresse de le satisfaire. Le Veau, qui a de l'amour-propre, s'indigne
d'une générosité si persistante, et il veut prendre une éclatante
revanche en envoyant chaque jour, pendant une semaine, un cadeau à sa
bienfaitrice. Ce sera, en outre, l'occasion d'une joute poétique. Il lui
écrit:
Depuis lundi jusqu'à dimanche
Je prétends prendre ma revanche
De vos abominables tours.
Songez que vous avez sans cesse,
Au moins depuis sept ou huit jours,
Mis mon amour-propre en détresse.
Prétendez-vous donner toujours?
Vraiment ce n'est pas là mon compte.
Il faut que chacun ait sa honte.
La vôtre enfin aura son cours.
Je veux la filer à mon aise,
Mais la filer à peu de frais;
Tous les matins, ne vous déplaise,
Je vous lâche un présent tout frais.
C'est aujourd'hui que je commence,
Et cela durera longtemps.
Je prétends mettre sur les dents
Toute votre reconnaissance.
Des instruments de ma vengeance,
Voici d'abord le contenant.
Mais vous n'aurez que pièce à pièce
Le contenu de chaque espèce.
Devinez le tout maintenant.
C'est l'énigme que je vous offre.
Vous n'aurez qu'en la devinant
Tout ce qui doit remplir le coffre.
A ces vers était jointe une cassette vide avec son couvercle.
Mme Durival, amusée et charmée, riposte aussitôt; mais elle renvoie en
même temps le couvercle de la boîte:
Vous avez l'art inimitable
De savoir filer le plaisir.
Sans me le rendre insupportable,
Vous faites croître mon désir.
Je brûle d'avoir vos présents!
Mais si j'obtiens à chaque pièce
Tous les jours des vers si charmants,
Ah! faites durer ma détresse,
Soyez avare de vos dons.
Dans un seul jour donner la boîte,
C'est là trop de profusion,
Et je rends à mon poète
Le couvercle, qu'il reprendra,
Et que demain il me rendra.
Le lendemain, Panpan envoie son premier cadeau: c'est un de ces menus
objets dont on se sert pour faire le café.
Des présents que pour vous dans le coffre j'entasse,
Le premier est le plus petit.
L'un de l'autre suivra la trace,
Brin à brin l'oiseau fait son nid.
C'est ainsi que toujours, mettant grâce sur grâce,
Dans tous les cœurs bientôt vous trouvez une place.
Chaque jour, avec ponctualité, arrive un nouvel objet destiné à la
préparation du café; toujours il est accompagné d'un compliment auquel
la dame répond de son mieux.
Le jeudi, arrive une pièce plus importante, mais que le Veau se garde de
désigner clairement:
Ceci n'est point une théière.
Devinez ce que c'est. Je ne le dirai pas.
Pour me venger, je veux le taire.
Vous me mettez aussi dans l'embarras;
Car je ne sais ce qui doit plus nous plaire,
De votre esprit ou bien de vos appas.
Mme Durival feint l'ignorance, et elle répond à son bienfaisant
persécuteur:
Ah! riez de mon embarras,
J'en ris moi-même la première,
Si ce n'est pas une théière,
Ce sera ce qu'il vous plaira...
De moi-même j'avais hier
Juré de ne plus vous écrire,
C'était donc un serment en l'air!
Mais pourquoi m'exciter à rire?
Le rire, cet appas léger,
Dont on ne voit pas le danger,
Fait bien souvent que l'on affronte
Ce qu'on n'osait penser sans honte.
D'autres que moi, tout en riant,
Ont franchi un pas plus glissant,
La raison, quoi qu'on puisse dire,
N'a pas d'armes contre le rire;
Mes vers le prouvent assurément.
Monsieur Devau heureusement
N'abuse pas des confidences.
Est-ce sagesse? Est-ce impuissance?
On en parle diversement.
Je ne sais lequel ment;
Et ce beau secret m'inquiète,
Comme celui de ma cassette.
Dans son dernier envoi Panpan rappelle l'usage de son cadeau, puis il
offre à Mme Durival d'aller lui montrer comment les divers objets se
doivent ranger dans la boîte, et comment il faut s'y prendre pour
préparer le café:
Quand madame Alliot me ceignit de sa main
Pour ma première épée une longue rapière,
Elle me dit d'un ton de Sénateur Romain:
«A ma toilette il faut venir demain,
Je vous apprendrai la manière
De vous asseoir, de vous lever soudain,
Malgré ce nouveau poids qui vous pend au derrière.»
Si dans l'art d'arranger mes dons de tous les jours
Vous vous croyez aussi novice
Qu'elle me le croyait dans ce noble exercice,
Je vous offre comme elle un utile secours,
Tout mon génie est à votre service.
Après cette joute qui a duré toute une semaine et qui lui a coûté
beaucoup d'efforts, Panpan demande grâce. Pour terminer dignement la
lutte, il envoie cette épître:
PAIX ET CONGÉ
Ma vengeance s'était bornée
A vous accabler de cadeaux,
Et j'ai marqué chaque journée
Par des dons et des vers nouveaux.
Mais c'est de mes plats madrigaux,
Vous avoir trop importunée;
De ma cassette et de mes pots
L'histoire est enfin terminée;
Je suis au bout de ma tournée,
Je vais vous laisser en repos.
Mais faites-moi la même grâce;
De tant batailler je me lasse;
A votre esprit, brillant de feu,
Tout cela ne paraît qu'un jeu,
Qui lui coûte fort peu sans doute;
Mais moi je sais ce qu'il m'en coûte
Pour n'être auprès de vous qu'un sot.
Mon vieil esprit n'y voit plus goutte,
Je ne répondrai plus un mot.
Rimez à votre suffisance,
Et donnez, à tort, à travers;
Faites des présents et des vers;
De gratitude ou de vengeance
Je ne me donne plus les airs.
Je saurai me laisser confondre
Désormais, en homme avisé.
De vous rendre il est malaisé,
Plus malaisé de vous répondre.
Mme Durival riposte:
Je voulais répondre au congé
Que ta muse donne à la mienne;
Mais du froid qui glace la plaine,
Mon esprit est trop affligé.
Il est comme ces arbrisseaux
Dont tu vis hier les rameaux
Se couronner de fleurs nouvelles,
Encor plus fragiles que belles!
Aujourd'hui tout est languissant,
L'hiver d'un regard menaçant
Vient effrayer des milliers d'être
Que le zéphyr avait fait naître;
Comme eux concentrant ma chaleur,
Je te la garde dans mon cœur.
Ce n'est pas seulement avec Panpan que Mme Durival exerce sa muse.
Souvent aussi avec Cerutti elle correspond en vers. Un jour elle lui
adresse «de jolis vers en ille», mais Cerutti est malade et c'est la
duchesse de Brancas qui prend la plume:
«M. Cerutti comptait vous répondre en vers en ille ou en aille, mais
depuis trois semaines il a un rhume qui a mis sa poitrine et sa muse sur
les dents. Je suis témoin, madame, du chagrin qu'il a de ne pas vous
écrire et de son regret d'être éloigné de vous et des autres bons amis
de Fléville.»
Cependant dans un moment d'accalmie, Cerutti se met à l'ouvrage et il
compose ces bouts rimés en «aille» qui se ressentent assurément de
l'état maladif de leur auteur:
Si j'oubliais Petronaille
Ou la dame qui la chamaille
Sitôt qu'elle métaphysicaille
Je ne ferais rien qui vaille.
Mais la poitrine me tiraille,
Sans cesse je tressaille,
Et toujours j'écrivaille.
Je bâille, je bâille, je bâille
Je finis de peur qu'on me raille.
CHAPITRE XXII
1781-1783
Vie de Mme de Boufflers en Lorraine.--Correspondance avec
Panpan.--Réception de Tressan à l'Académie.--Le chevalier vient
avec son régiment à Joinville.--Ses visites à Nancy et à la
Malgrange.
De 1781 à 1783 l'existence de Mme de Boufflers se poursuit paisiblement
sans événements bien marquants. Elle se rend encore quelquefois à Paris
pour voir sa sœur et son frère, mais ses voyages se font de plus en
plus rares, et presque toute sa vie s'écoule maintenant en Lorraine dans
un milieu cher à son cœur, où elle trouve autant d'agrément que de
charme.
La vieille marquise supporte gaillardement le poids des ans, de ses
soixante-dix ans; elle est toujours gaie, aimable, spirituelle, et plus
que jamais elle traîne à sa suite son cortège de vieux adorateurs,
Bauffremont, Panpan, Dumast, etc.
Son activité physique ne le cède en rien à son activité morale. Elle n'a
rien changé à son genre de vie; elle est sans cesse en déplacement chez
ses amis, à Fléville, à Sommerviller, à Scey-sur-Saône, à Lunéville;
quand elle réside à Nancy, elle fréquente la société, va au spectacle,
dîne en ville, soupe, reçoit, elle ne se donne pas un instant de repos.
Il semble que l'âge reste sans action sur cette nature nerveuse et
énergique.
Les soucis ne paraissent pas avoir sur elle plus de prise que les
infirmités physiques. Ils ne lui sont pas épargnés cependant, et elle
éprouve, peut-être le plus cruel de tous dans la vieillesse, la
pauvreté. A mesure que ses besoins augmentent, que le bien-être lui est
plus nécessaire, ses ressources financières diminuent, et elle est
réduite aux expédients.
Mais la marquise est loin de prendre au tragique ses revers de fortune;
elle vit au jour le jour, sans souci du lendemain. Elle plaisante
elle-même sa propre misère quand elle écrit:
SUR L'AIR: _Tous les hommes sont bons_.
J'ai trouvé le moyen
En ne dépensant rien
De manger tout mon bien.
J'ai joué,
J'ai perdu;
Pour payer
J'ai vendu
Ma chemise.
Chez moi l'on ne verrait pas,
Même à l'heure du repas,
Nappe mise.
Si sa situation personnelle est précaire, Mme de Boufflers est-elle au
moins plus heureuse du côté de ses enfants? A-t-elle la satisfaction de
les voir dans une position brillante? En aucune façon. Son fils le
chevalier n'a pas un sol vaillant; sa fille, Mme de Boisgelin, est
complètement ruinée; tous deux sont la proie des dettes criardes et des
créanciers.
Du reste cette situation lamentable n'altère en rien la bonne humeur des
uns et des autres. Quand on n'a pas d'argent, l'on s'en passe, ou l'on
fait des dettes, et c'est à ce dernier parti qu'ils s'arrêtent tous
communément. Il y a dans cette société un tel besoin d'amusement, qu'il
prime toutes les autres considérations.
En dehors des amis intimes que nous connaissons, la marquise trouve
autour d'elle des personnalités fort agréables. Bien que déchue de son
ancienne splendeur, Nancy n'en est pas moins resté la capitale d'une
province et un centre intellectuel qui offre de précieuses ressources.
L'intendant, M. de la Porte, et sa femme sont charmants; ils aiment le
monde et donnent sans cesse des spectacles, des soupers, des fêtes.
L'évêque n'est pas moins accueillant et ses salons sont renommés pour
leurs brillantes réceptions. Il y a en outre dans la ville bien des
personnes de distinction qui reçoivent avec plaisir. Partout Mme de
Boufflers est invitée, recherchée. Outre son charme personnel,
n'est-elle pas le représentant le plus brillant et la vivante
incarnation de cette ancienne Cour qui a laissé d'impérissables
souvenirs?
Mais il n'y a pas à Nancy que la société française; on y trouve une
colonie étrangère très nombreuse et très distinguée.
Les Anglais, en particulier, se plaisent énormément en Lorraine; on voit
tous les ans force insulaires fuir les brouillards de leur pays et
installer leurs pénates dans l'ancienne capitale du roi de Pologne.
Plusieurs sont de la plus grande distinction et leur présence contribue
à apporter beaucoup d'animation et de gaîté dans les relations du monde.
Mme de Boufflers est particulièrement liée avec Mme Grenville, sœur de
M. Pitt. C'est une femme infiniment aimable et d'un caractère très
original. Elle a une bonne maison, un mari très sensé, homme de mérite,
et une fille de quinze ans, jolie et bien élevée.
Mme de Boufflers passe la plus grande partie de l'hiver 1781 à Nancy, en
compagnie de Mme de Boisgelin. Elle va seulement de temps à autre à
Lunéville voir Panpan; il est toujours l'ami le plus aimé, et dès
qu'elle s'éloigne de lui, c'est pour le regretter. Mais qu'elle soit à
Nancy, à Fléville, à Saint-Germain, elle trouve toujours le temps de lui
écrire.
(De la main de Mme de Boisgelin)...
«Nancy, 5 février.
«Je suis bien fâchée d'avoir tant pris de vos vilaines liqueurs, tout le
monde les a trouvées détestables.
«Vous voulez des nouvelles, et moi je n'en sais point...
«J'ai eu un moment la tentation de partir avec Mme de Lenoncourt pour
vous aller voir; mais je pense qu'il ne faut pas crever mes chevaux pour
le plaisir d'un moment, quelque touchant qu'il soit pour moi.
«J'ai retrouvé ceci beaucoup plus gai que je l'avais laissé. J'ai été
étonnée hier de la manière dont on a joué les _Jumeaux vénitiens_ et les
_Caquets_. Mmes de la Porte m'avaient engagée à aller avec elles. M. de
la Porte, à qui j'ai fait des reproches qu'il ne vous répondait pas, m'a
dit qu'il allait vous écrire.
«L'évêque et lui ont des assemblées superbes et charmantes. Tous les
appartements échauffés et éclairés comme ceux de Mme de Chaulnes, quand
Monsieur y dînait. Les grands soupers suivent.
«Je dîne demain chez Mme de Grenville avec ma Durival, et puis encore
avec elle chez mon Dumast. Nous dînons ici ensemble, quelquefois aussi à
Fléville. Nous buvons du vin d'Arbois. Enfin nous passons assez bien
notre temps d'exil; mais en sentant toujours qu'il n'y a point de
bonheur sans vous, car l'amusement ne vous remplace pas.
«Je suis fâchée de toutes ces dépenses qui vous mettent mal à l'aise.
J'espère, au mois de février, être en état de vous faire des offres
d'argent.
«M. de Beauvau m'a envoyé une espèce de tasse renforcée qui est la plus
jolie chose du monde. Il souffre toujours, mais il se croit pourtant
mieux.
«Ce qui fait que les poires ne sont pas bonnes, c'est qu'on les a faites
avec du jus de raisiné, qui est une des plus mauvaises choses que je
connaisse.
«15 décembre.
«Si je trouve une occasion, je vous enverrai trois livres de café.
«Il n'y a rien de si noble que de te demander un envoi de confitures de
Rousselet, car c'est d'un ragoût que l'on n'a point goûté.
«Je vous enverrai une vieille paire de gants, car je venais d'en faire
des générosités à Manon et à Nanette.
«J'ai eu hier une assemblée si nombreuse qu'on ne savait où se mettre.
C'était surtout des Anglais. On a joué au vingt-et-un et au whist. Le
souper était de vingt couverts, excellent. Sept ou huit personnes
étaient restées dans le salon, faute de place.
«Voilà Thérèse qui ne veut pas vous parler de loin. Ainsi, adieu, mon
cher Veau, car je n'en puis plus, ce qui n'empêche pas d'aimer bien et
beaucoup son Veau.»
Bien que vivant éloignée de la capitale, Mme de Boufflers prenait
toujours un très vif intérêt à tout ce qui s'y passait, principalement à
ce qui regardait ses amis; sa sœur de Mirepoix, ou, à son défaut, son
frère de Beauvau, la tenaient fidèlement au courant de tous les
incidents marquants de la vie parisienne. C'est ainsi qu'elle apprit
tous les détails de la réception de Tressan à l'Académie, détails qui
pour elle étaient doublement intéressants.
Cette réception n'était pas passée inaperçue et elle avait soulevé mille
tracasseries qui amusèrent beaucoup la vieille marquise.
Plus encore que de nos jours peut-être, ces fêtes littéraires
jouissaient d'une vogue inouïe. Comme il était de bon ton d'y figurer,
toutes les belles dames de la Cour et de la ville s'y précipitaient, et
plus d'une aurait préféré risquer sa vie que de manquer une réunion
aussi «courue». Point n'était besoin de connaître l'heureux élu ou de
s'intéresser aux choses de l'esprit.
Les billets pour la réception de Tressan ne furent pas moins recherchés
qu'il n'était d'usage en pareil cas; le concours fut même d'autant plus
grand, que, se conformant à une habitude assez ancienne, l'Académie
avait décidé de recevoir le même jour les deux derniers élus, MM.
Lemière et de Tressan. Il y eut donc double affluence de parents,
d'amis, de curieux. Cette double réception fut même la cause d'une
tracasserie soulevée par M. de Tressan et qui ne se termina pas à son
honneur.
L'Académie mettait à la disposition du nouvel élu une tribune entière
pour sa famille et ses amis. Quant il y avait deux réceptions, les deux
élus se partageaient la tribune.
Tressan, nous l'avons vu, devait être reçu le même jour que M. Lemière.
Dès qu'il en fut informé, le comte ne craignit pas d'écrire au
secrétaire perpétuel de l'Académie, pour lui demander une tribune
particulière afin que la comtesse de Tressan et ses amies ne soient pas
confondues avec Mme Lemière et sa société.
Evidemment Tressan, bien que philosophe, ne marchait pas avec son
siècle. Sa prétention parut d'autant plus choquante que les idées
égalitaires gagnaient chaque jour du terrain et que le cas s'était déjà
présenté sans soulever la moindre difficulté.
D'Alembert répondit spirituellement à son confrère que la compagnie
n'admettait aucune distinction de rang et il lui rappelait que le prince
de Beauvau, d'assez bonne noblesse cependant, n'avait fait aucune
difficulté pour être reçu le même jour que M. Gaillard, et que la
princesse avait fait à la sœur de M. Gaillard les honneurs de leur
commune tribune avec une grâce charmante.
La réception eut lieu le 25 janvier 1781. L'affluence fut énorme, l'on
s'écrasait à l'envi; beaucoup de femmes ne purent s'asseoir, plusieurs
s'évanouirent, bref ce fut un véritable succès. Dès deux heures et demie
la salle était comble. La première tribune était occupée par la duchesse
de Chartres, la comtesse de Genlis et quelques autres dames de la Cour.
On remarquait encore dans l'assistance la princesse de Nassau, la
duchesse de Coigny, Mmes de Lauzun, de Boufflers, de Sabran, de
Schouwaloff, de Grammont, de Beauharnais, etc. On y voyait même la
célèbre Mme Bouret, la _Muse limonadière_! Tranquillement assis autour
du feu dans leur salle d'assemblée, les académiciens laissèrent son
Altesse Royale et toute l'assistance se morfondre impitoyablement
jusqu'à trois heures.
Mme Lemière, jeune et jolie, attirait tous les regards, tandis que
personne ne faisait attention à Mme de Tressan, vieille et laide.
Le discours de M. Lemière fut original. «Au lieu de se prosterner aux
genoux de l'Académie à l'exemple de ses devanciers, il prétendit que
cette modestie déplacée dégradait également le récipiendaire et les
juges», il se rendit témoignage de n'avoir brigué le fauteuil académique
que par ses travaux, et il reprocha même assez aigrement à ses
confrères de l'avoir fait attendre trop longtemps.
Le discours de Tressan fit peu d'effet; il s'efforça d'imiter dans son
style la naïveté des anciens chevaliers, mais le public n'y vit que les
efforts languissants d'un vieux paladin.
Dans le courant de l'année 1781, le chevalier de Boufflers, qui se
morfondait sur les côtes du Nord, eut l'agréable surprise d'être envoyé
avec son régiment à Joinville, jolie petite ville située sur les bords
de la Marne.
Ce déplacement lui était doublement précieux, car il l'enlevait à une
garnison odieuse et ensuite il le rapprochait de Mme de Sabran et aussi
de la Lorraine.
Son premier soin, dès qu'il a terminé son installation à Joinville, est
d'aller voir sa mère, mais, hélas! il la trouve bien changée et ses
lettres laissent percer la déception qu'il a éprouvée en la revoyant.
Lui qui accourt le cœur chaud, ravi de retrouver celle qu'il aime
toujours si tendrement, ne peut se défendre d'une douloureuse sensation
en voyant la marquise assez détachée de sa famille et n'attachant plus
d'importance qu'à l'orthographe, aux synonymes, enfin aux mille petites
manies qui ont fini par envahir sa vie. C'est que Mme de Boufflers est
arrivée à l'âge où le cercle des intérêts se rétrécit comme celui des
idées et où les habitudes journalières prennent l'importance
d'événements capitaux.
C'est à sa sœur que le chevalier raconte assez tristement sa
désillusion et il ne peut lui dissimuler le chagrin que lui fait
éprouver ce commencement de déchéance intellectuelle chez une femme
jusqu'alors si active, et aux idées si larges.
«Mardi.
«Il faut donc me déterminer à t'écrire le premier, moi qui ai tant de
peine souvent à t'écrire le second; c'est tout ce que je pourrais faire,
si tu étais autant mon aînée que tu es ma cadette...
«J'ai si bien perdu l'habitude de ce pays-ci qu'il est devenu comme
étranger pour moi. Il me semble aussi l'être devenu pour tout ce qui
l'habite et presque pour ma mère. Ce n'est pas qu'elle ne m'ait bien
reçu, mais je ne suis ni Panpan, ni Thérèse, ni M. Dumast pour elle.
Elle serait aussi aimable que jamais si les synonymes français,
l'histoire ancienne et le trictrac lui en laissaient le loisir, mais
elle ne plaît que quand elle n'a rien de mieux à faire.
«En voilà plus qu'assez, ma bonne fille, il n'est pas dit qu'une lettre
à ton adresse doive être de ta taille. Adieu, reçois bien mon petit
officier, et regarde-toi en tout état de cause comme la tante du
régiment de Chartres.»
Quelques jours après, nouvelle lettre. Le chevalier a profité de son
séjour en Lorraine pour s'occuper de ses intérêts, visiter ses abbayes,
rendre ses devoirs à ses chefs militaires; il fait part à sa sœur de
toutes ses démarches et en même temps il se plaint amèrement d'un
silence qui se prolonge et qui lui paraît incompréhensible.
«Metz, ce 11.
«Il n'est pas possible que tu n'aies pas reçu de mes nouvelles, ma chère
enfant, et il n'est pas concevable que je n'aie pas des tiennes. Tu sais
que cette sécurité, que tant de gens m'envient et que d'autres me
reprochent, ne s'étend point jusqu'à ce qui te regarde et si tu m'as
négligé, tu dois te représenter la peine que tu me fais. Je sais que tu
es arrivée en bonne santé, mais cela ne me suffit pas; je suis devenu
bien exigeant, il est vrai que je permets, que j'exige même qu'on le
soit avec moi.
«Je suis venu hier à Metz pour voir le maréchal et le comte, et pour
retarder la chute de mon église. Tous mes objets sont remplis, au comte
près, que je ne verrai que ce matin. J'ai été fort content de la
réception de mes supérieurs ecclésiastiques et militaires. Cela
indiquerait au premier coup d'œil que je suis aussi bon soldat que bon
prêtre. L'abbesse est toujours la même; elle prouve qu'on n'a pas besoin
de force pour se soutenir et cela est bien rassurant pour ceux qui
doivent aimer ma Boisgelin dans vingt ou trente ans, car il y en a, il
s'en présentera, etc.
«Adieu, mon cœur, je retourne demain à la Malgrange me consoler ou
m'affliger suivant les lettres que je trouverai.»
Boufflers n'écrit pas qu'à sa sœur; Mme de Sabran a bien droit aussi à
quelques nouvelles, et comme elle a reproché à son ami de n'avoir pas
suffisamment surveillé ses abbayes, il lui répond:
«Tu as bien raison, chère sœur, je n'ai point assez passé de temps à
mon abbaye. Mais, comment aurais-tu fait à ma place, à moins de déclarer
une brouillerie ouverte qui eût été contraire à mes intérêts?... Au
reste, en 83, j'aurai 5,000 livres de rente de plus, ce qui, joint à
beaucoup de dettes de moins, me mettra dans une grande opulence. Mais
j'aurais 100,000 livres de rente que je haïrais toujours un état qui
m'empêche d'être plus que ton amant.»