pour lui très inattendues et fort salutaires; il semble qu'il soit un
homme nouveau devant lequel s'ouvrent des horizons qu'il ne soupçonnait
pas. Il découvre la nature qu'il ignorait, il découvre l'amour, car ce
qu'il prenait jusqu'alors pour l'amour, n'en était que la caricature.
C'est à Mme de Sabran qu'il fait l'aveu de sa découverte.
«Boulogne, ce 3 août.
«Je serais bien aise d'avoir pu vous rendre une partie de l'effet que ce
charmant chemin de Lille à Saint-Omer a fait sur mon imagination. Cela
m'a fait connaître qu'il y a d'autres plaisirs que ceux que j'ai
uniquement recherchés jusqu'à l'âge de trente ans. Cette observation,
qui paraît tardive à quarante ans, beaucoup d'hommes sont morts de
vieillesse sans l'avoir pu faire. Car il faut que je vous l'avoue, ma
jolie sœur, nous sommes tous de grands libertins. Je ne connais que
deux remèdes à cette maladie-là, c'est la retraite et l'amour. Mais,
pour que la retraite corrige, il faut qu'elle soit volontaire, agréable
par mille occupations toujours faciles et toujours renaissantes, que
mille soins, mille calculs, mille espérances viennent prendre la place
de ce qui régnait dans notre imagination, et que notre cœur s'épure
pour ainsi dire avec l'air que nous respirons.
«L'amour heureux ou malheureux, pourvu qu'il soit véritable, est encore
un bon antidote contre le libertinage, en rassemblant toutes nos
affections, en les tournant vers les perfections réelles ou supposées de
l'objet qu'on aime, en nous persuadant que le plaisir et le bonheur ne
sont pas partout où nous les cherchions auparavant, et il produit au
fond du cœur une grande révolution. Ne le haïssez pas, cet amour, ma
bonne fille, et jugez par celui des hommes qui aime le mieux, que plus
on aime, et meilleur on devient.[160]»
[160] _Correspondance de Mme de Sabran avec le chevalier de
Boufflers._--Plon-Nourrit, 1875.
Entre temps, Boufflers poursuit sa correspondance avec Mme de Boisgelin,
mais au lieu des grâces ordinaires, il lui reproche tantôt son silence,
tantôt la banalité de ses lettres. Que ne lui donne-t-elle des
nouvelles, que ne lui raconte-t-elle les événements de la Cour et de la
capitale, ce qui se passe, ce qui se dit, ce qu'on augure de l'avenir?
Il lui écrit plaisamment:
«Que voulez-vous que je vous mande de ce pays-ci où l'on ne fait que de
la bière, tandis que vous ne mandez rien du pays où l'on fait les
événements. Si vous valiez quelque chose, vous vous transformeriez en
Renommée pour tout savoir et pour me tout apprendre. Mais vous n'auriez
pas même l'esprit de prier un secrétaire de M. de Beauvau, ou d'un de
ses confrères, de m'envoyer, deux fois par semaine, tout ce qui se fait,
se dit ou se médite d'intéressant.
«Adieu, mon cœur, je t'aimerai bien si tu m'écris et si tu parles
honorablement de moi à Mme la maréchale.
«Si tu vois Mme d'Hautefort, embrasse-la de ma part bien serré.»
L'inutilité de ses fonctions militaires et l'oisiveté de sa vie ne sont
pas le seul souci du chevalier; il a de cruels embarras d'argent, il les
confie naturellement à sa sœur, et il lui demande même au besoin
d'intervenir pour l'aider à sortir d'une situation tous les jours plus
inextricable.
Boufflers, depuis qu'il a quitté le séminaire, a mené joyeusement la
vie, dépensant sans compter, faisant des dettes, ainsi qu'il convient à
un jeune seigneur de l'époque. Cette existence insouciante a duré sans
encombre pendant quelques années, puis les difficultés sont arrivées,
les créanciers se sont montrés moins accommodants; il a fallu emprunter
pour apaiser les plus exigeants; bref, le pauvre chevalier en est arrivé
à une situation des plus précaires.
La bonté de son cœur y a également contribué. N'a-t-il pas avancé
60,000 francs à son frère, le marquis? Il n'en a jamais reçu d'intérêt
et, à sa mort, il n'a pas même retrouvé un sol du capital.
Il charge Mme de Boisgelin d'intercéder auprès de M. de Maurepas pour
qu'il l'autorise à emprunter 40,000 livres sur ses bénéfices; de cette
façon il pourra payer ses dettes et s'équiper convenablement.
Comme le ton lugubre de sa lettre ne lui est pas ordinaire, il craint
d'inquiéter sa sœur, et il termine gaiement:
«Boulogne, 30 juillet.
«... Il ne faut pas t'attrister de me voir sérieux, ma chère enfant.
Selon toute apparence, si je l'avais toujours été un peu davantage,
j'aurais moins de sujets d'être triste à présent, mais quelque sujet que
j'en puisse avoir, je ne le serai jamais au point d'inquiéter personne.
«Adieu, ma longue enfant, je t'embrasse bien délicatement au point de te
casser. Si tu es à Versailles, cours bien vite baiser les pieds, les
mains, etc., de ta blanche voisine. Ce n'est pas la comtesse de
Grammont.»
A force de chercher à tirer le chevalier du mauvais pas dans lequel il
est engagé, Mme de Boisgelin et Mme de Mirepoix finissent par imaginer
une combinaison qui, si elle réussit, sauvera la situation. Il s'agit
tout simplement de trouver quelqu'un qui consente à échanger les abbayes
de Boufflers contre des terres; de cette façon les dettes du chevalier
seront garanties sur quelque chose de tangible, tandis qu'actuellement
elles ne le sont sur rien.
Boufflers trouve l'idée merveilleuse, il l'approuve des deux mains.
«14 août 1779.
«Vous êtes une aimable enfant, ma grande fille, et avez cela de commun
avec notre mère commune, la maréchale de Mirepoix. Je jouis de tous les
soins que l'on veut bien prendre de mes affaires; elles ont bien besoin
que quelqu'un s'en mêle, car je m'en suis si peu mêlé en ma vie que je
ne sais à présent par où m'y prendre. Mais la lettre de ma tante me
paraît un moyen victorieux;
Il me semble déjà
Que je vois tout cela.
«Ajoutez à mes mérites et à mes dépenses que l'avant dernière année j'ai
passé sept mois à mon régiment, la dernière année j'en ai passé huit et
peut être celle-ci en passerai-je quinze, comme ce hussard qui était
trente six heures par jour à cheval.
«Enfin, mon grand cœur, il me semble que mes intérêts n'ont jamais été
en aussi bonnes mains, et si notre plan réussit, je vous ferai chanter
un _Te Deum_ par mes créanciers, sans quoi il faudrait pour eux un
_Libera_...
«Adieu, mille choses à tous les grands de la Cour, ducs et princes,
comtes et marquis, et donnez de ma part une tête de lapin à votre chat.»
Mme de Boisgelin ne cherche pas seulement à améliorer la situation
pécuniaire de son frère, elle s'occupe aussi et très activement de son
avancement. Boufflers a quarante et un ans et il n'est encore que
lieutenant-colonel! c'est, avec son nom, un pitoyable avancement.
Comment sa mère, sa famille si influente, ses amis, n'ont-ils pas pu lui
obtenir un meilleur sort!
C'est que Boufflers est fort mal en Cour; d'abord on ne l'y voit
jamais, pour des raisons que nous savons déjà, mais son originalité, sa
liberté d'écrire et de penser ne passent pas inaperçues.
Déjà en 1776, M. de Saint-Germain a mis le chevalier sur la liste des
colonels, mais quand on l'a soumis au Roi, il a dit simplement: «Je
n'aime ni les épigrammes ni les vers,» et il a rayé de ses propres mains
le malheureux officier.
En 1779, Mme de Boisgelin et les membres influents de la famille crurent
le moment opportun de frapper un grand coup; il fut décidé que l'on
ferait agir toutes les influences dont on disposait.
Boufflers, très touché de ce zèle, remercie tendrement sa sœur, mais il
ne se fait pas de grandes illusions sur le résultat, il écrit
philosophiquement:
«Au camp.
«Je te remercie mille fois, chère enfant, de toute ton avidité pour moi;
j'ai bien peur pour toi qu'elle ne soit point assouvie. J'ai, à la
vérité, bien des brigadiers au-dessous de moi, mais j'ai bien des
maréchaux de camp au-dessus, et ces messieurs ne répugnent point à ce
qui convient à leurs inférieurs. C'est une espèce de modestie bien
connue à la Cour et à l'armée. Tu prévois aisément que je n'aurai
peut-être pas le dessus avec les brigadiers et que j'aurai peut-être le
dessous avec les maréchaux de camp. Consolons-nous d'avance et
remercions la nature de nous avoir donné de quoi pardonner à la fortune.
«Mme de Luxembourg va faire la demande avec un feu auprès duquel le mien
ne serait que de la glace. Mme de Ségur et la comtesse Diane vont être
prévenues. Voilà mes batteries bien dressées, mais j'en serai pour ma
poudre.
«Adieu, ma fille, je t'embrasse et je t'aime de tout mon cœur.»
Malheureusement si, à Paris et à Versailles, tous les amis et les
parents étaient en mouvement pour Boufflers, lui-même, avec son
insouciance habituelle, ne faisait aucune des démarches nécessaires. Ce
peu de confiance dans le succès lui valait de sa sœur une lettre assez
vive à laquelle il répond:
«Valenciennes, ce 22.
«N'ai-je pas eu la bêtise d'être un peu fâché contre toi en lisant ta
dernière lettre; j'y ai pensé depuis et j'en ai été honteux. J'aurais dû
ne prendre garde qu'à ce que tu fais et point à ce que tu dis. Il faut
convenir que personne n'a jamais su mêler aussi bien les injures aux
services. Tu es un composé de Juvénal et de Titus. Tu écris comme l'un
et tu règnes comme l'autre; non pas que je veuille dire que tu fasses
tous les jours un heureux, mais au moins tu veux mon bonheur, et tu y
travailles, et tu y réussiras si jamais nous passons notre vie ensemble,
car tu as beau dire et beau m'accuser, je n'ai jamais eu de sœur plus
chère que toi.
«Je vois par tout ce que tu m'as mandé que les choses vont mieux que je
n'osais l'espérer. Toutes les fois que tu parleras, sois sûre du
succès, parce que de plaire à triompher, il n'y a qu'un pas. Il est
clair que tu n'as pas eu besoin d'être poussée dans les démarches que tu
as faites, mais il est clair aussi que tu as été conduite et que tu l'as
été de main de maître; embrasse-le, ce maître[161] que j'aime tant à
regarder comme le mien dans tous les genres, et dis-lui que, malgré mon
horreur pour la Simonie, je lui offre une abbaye en échange de la maison
de l'Ermite dans le sacré vallon de Saint-Ouen.
«Adieu, aime-moi comme tu me grondes, au lieu de me gronder comme tu
m'aimes.»
[161] Le duc de Nivernais.
Mme de Boisgelin croyait toucher au but de ses efforts, toute la famille
estimait le succès certain, assuré, seul Boufflers doutait encore. En
effet, la nomination espérée se faisait attendre; et Mme de Boisgelin en
éprouvait un énervement qu'elle ne pouvait dissimuler.
Son frère montrait plus de calme et de possession de soi-même; il ne
cessait de remercier ses amis de leur bonne volonté à son égard, mais
quant à lui, il s'armait de philosophie en prévision d'un échec; c'est
lui-même qui remontait le moral de Mme de Boisgelin.
«Morbeck, par Aire, du camp.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«M. de Nivernais a bien raison de dire que j'ai bien tort de ne pas lui
écrire; il serait bien plus fondé à m'en faire le reproche s'il savait
combien je l'aime. Je crois que c'est encore plus qu'il n'est aimable,
car je sens que s'il n'était point aimable du tout, il faudrait encore
l'aimer. Remercie-le du bien qu'il a osé dire de moi à quelqu'un dont je
n'en pense point du tout.
«On me mande de partout, que mon affaire est prête, qu'elle va passer,
et je vois qu'elle ne presse pas, et qu'on parle du premier ou du second
conseil, ce qui annonce, vu le train des choses, que ce sera à peine
pour le troisième, et ces lenteurs-là, pour une chose aussi aisée et
aussi préparée, annoncent au moins un défaut total de bonne volonté...
«Prends courage, mon enfant. Soumets-toi aux circonstances, fais en
sorte, à force de modération, de n'être point contrariée par les
contrariétés. J'ai une fois ouvert par hasard un tome de Shakespeare où
j'ai vu un roi dépouillé, emprisonné et condamné, qui dit à sa fille:
«Ne me plains point, rien de ce qui doit m'arriver ne me déplaît, car
j'ai fait divorce avec ma volonté et j'ai épousé la fatalité.» Il faut
convenir que c'est là un mariage de raison plus que de fantaisie.»
Bien entendu, le séjour du chevalier à Boulogne ne se prolonge guère; il
y est à peine depuis trois semaines, qu'il reçoit de nouveaux ordres: il
doit se rendre à Eu avec son régiment. Le déplacement qui le rapproche
du Havre n'aurait pour lui rien que d'agréable, s'il n'était désastreux
pour ses finances, déjà si mal en point.
Le chevalier fait la route par étapes avec son régiment, non sans
gémir, car la chaleur est affreuse et l'on ne peut goûter un instant de
repos. Aux étapes, le régiment est dispersé à quatre lieues à la ronde;
à trois heures du matin, il faut le réunir, car l'on part à quatre, et
malgré cela l'on est rôti, les troupes sont harassées de fatigue; depuis
le colonel jusqu'à la dernière recrue, tout le monde est sur les dents;
après huit jours de ce régime, presque tout le régiment est malade.
En cours de route, et malgré la fatigue et les ennuis qui l'accablent,
Boufflers trouve encore le temps d'écrire à Mme de Boisgelin pour la
charger de quelques commissions; comme il n'a pas d'argent, c'est elle
qui fera les avances, et sans espoir de les revoir jamais, il le lui
avoue bien simplement:
«Montreuil, 21 août 1779.
«Je compte sur un petit mot de ma grande fille en arrivant à la ville
d'Eu. J'ai besoin d'avoir des nouvelles des affaires de l'Europe et des
miennes. Je voudrais que ceux qui se mêlent des unes se mêlassent aussi
des autres. Je serais sûr, après m'être embarqué un peu légèrement,
d'arriver à bon port.
«Je marche avec mon régiment, ce qui me fatigue cent fois plus que de
courir sans lui. Je suis abattu comme si j'avais fait cinquante lieues
en poste, et j'ai la poitrine démontée d'un rhume horrible qui dure
depuis un quart d'heure, et qui durera peut-être encore autant. Ce qui
me console, c'est que M. de Beauvau ne m'entend pas tousser.
«Si vous avez de l'argent, envoyez-moi deux bridons rouges tressés en
or; cela se trouve sur le quai de la Ferraille, à _La Levrette_, et se
vend 18 livres. En suivant le quai, on arrive au pont Saint-Michel, on
trouve un marchand de couleurs nommé Vernezèbre, et on lui demande un
assortiment de pastels fermes pour peindre le paysage et la figure en
petit. Ces deux commissions-là vous coûteront 60 livres longtemps avant
de me coûter un sol, mais si l'argent vous manque, empruntez-en à Mme la
maréchale ou à Lucile.
«Adieu, je sens que je n'ai pas le style vraiment naturel, car si
j'écrivais comme je parle, ma lettre serait très enrouée.»
Enfin le régiment arrive à Eu. Boufflers se rappelle tout à coup les
commissions qu'il a données à sa sœur et, à la réflexion, il juge utile
de lui fournir de l'argent pour les payer.
«Août 1779.
«Mes cartes sont arrivées à bon port et à temps, mon aimable chat
maigre. J'attends de jour à autre de nouvelles marques de ta bonté, mais
je ne sais pas où tu trouveras les fonds que mes commissions exigent. Je
prends le parti de t'envoyer un billet sur mon homme d'affaires, dont tu
prendras le montant chez Mme de Mirepoix ou M. de Beauvau, qui se feront
payer quand ils le jugeront à propos.
«Je suis ici depuis hier, ignorant si j'y serai encore demain. Je vais
demain au soir à Abbeville voir le régiment d'Esterhazy, que je n'ai
point revu depuis que je l'ai quitté; je m'en fais un plaisir, mais en
même temps j'ai bien peur d'être obligé de faire leur partie à table et
de répondre à toutes les santés, car la mienne n'y tiendra pas.
«M. de Thianges est ici; il m'a enlevé comme de raison le seul bon
logement de la ville; il est d'ailleurs de la plus grande honnêteté et
fait très bonne chère. J'en profite d'autant plus qu'il est cause que je
n'ai pas de cuisine.
«On n'a de nouvelles de rien, sinon que le mois d'août se passe et qu'il
sera suivi du mois de septembre. On appelle celui-là le balai de la mer,
parce qu'il y laisse le moins de vaisseaux qu'il peut.
«Parle de moi à Mme la maréchale de Luxembourg et à Mme de Lauzun, et
mande-moi si effectivement la maréchale est fâchée.
«Adieu, mon enfant, j'ai la tête d'une pesanteur horrible et j'ai peur
que mon style ne s'en ressente.»
En même temps le chevalier prévient Mme de Sabran de sa nouvelle
résidence, et il lui conte spirituellement l'état d'incertitude dans
lequel il continue de vivre, à son grand désespoir:
«A Eu, ce 2 septembre 1779.
«Je suis ici dans une pauvre petite ville bien éloignée de tous les
points intéressants, à trente lieues du Havre, à trente lieues de
Dunkerque, sous les ordres d'un général plein d'honneur, de bonté et de
zèle, mais que les autres généraux semblent avoir relégué à dessein. Il
paraît que nous sommes destinés à remplacer les gens qui
s'embarqueraient, et à passer par le second envoi, c'est-à-dire à
trouver la besogne faite ou manquée. Vous imaginez sûrement le plaisir
que me fait ma position. Je suis entre la philosophie et l'ambition,
comme serait un pauvre diable entre son honnête femme, dont il ne se
soucierait guère, et une coquine de maîtresse qui écouterait tout le
monde excepté lui, mais qui pourtant lui paraîtrait toujours jolie et ne
lui ôterait pas toute espérance. L'une m'attend et me promet le bonheur
quand je serai revenu à elle; je me tourne de son côté, mais aussitôt
l'autre me fait un petit signe et renverse tous mes projets.[162]»
[162] _Correspondance de Mme de Sabran et du chevalier de
Boufflers._ Plon-Nourrit, 1875.
En 1780, Boufflers est toujours errant sur la côte; cette fois, il est
en garnison à Dunkerque, et c'est de là qu'il écrit à Mme de Boisgelin:
«Dunkerque, ce 18 juillet 1780.
«La voix intérieure parle toujours et ta lettre la fait parler plus haut
que jamais, mon enfant, car jamais je n'en ai lu d'aussi charmante, pas
même de l'écriture de Mme de Sévigné. Je me porte mieux qu'avant d'être
malade; l'air de ce pays me convient d'autant plus que je le respire
moins que personne; je délaie celui de la ville dans celui de toute la
province; c'est comme de mauvais vin où je mettrais beaucoup d'eau.
«Baise de ma part l'œil de ma tante, et s'il ne se porte pas absolument
bien, contente-toi de le bassiner, parce que j'aurais peur que mes
baisers ne fussent trop chauds, si j'en _juge d'après le monde_.
«Adieu, enfant chérie, je t'aimerai de quelque couleur que tu sois, je
t'aimerai en perte ou en gain, mais je n'aimerai et ne bénirai la cause
de tout que quand tu auras lieu d'en être parfaitement contente. Adieu,
baise maman des Cars de ma part et dis-lui que je l'aime comme un
enragé[163].»
[163] Toutes les lettres du chevalier de Boufflers citées dans ce
chapitre nous ont été communiquées par M. le comte de
Croze-Lemercier.
CHAPITRE XXI
1780
Goût persistant de Panpan pour la poésie.--Ses vers à Mme de
Boufflers, Mme de Boisgelin, Mme de Bassompierre.--Joute poétique
avec Mme Durival.
Panpan n'avait pas renoncé à cultiver les Muses; il semble au contraire
que, la vieillesse arrivant à grands pas, il trouvait plus de plaisir
encore dans ces jeux poétiques qui de tous temps avaient charmé ses
loisirs. Ce n'est pas qu'avec l'âge ses vers deviennent meilleurs, hélas
non! mais il éprouve tant de plaisir à les écrire qu'il lui faut
pardonner. Et puis il est si modeste, et il se fait si peu d'illusion
sur leur médiocre valeur. Personne ne se juge plus sévèrement que
lui-même, et il plaisante sur son peu de mérite avec une franchise qui
désarme la critique.
Agé de plus de soixante-dix ans, il faisait de sa vie, de ses déceptions
et de ses malheurs, cette peinture moqueuse:
J'ai peu connu l'adolescence,
A peine j'ai joui de la virilité;
Jeune encor, je touchais à la caducité,
Et, vieillard, je touche à l'enfance.
Toujours contraire au sort qui me fut destiné,
D'un souverain que de ma vie
Je n'ai vu, ne verrai, ni n'en aurai l'envie,
Je fus conseiller presque né.
Interprète allemand, je n'en sus point la langue;
Avocat: je n'ai fait plaidoyer ni harangue;
Devenu financier, je me suis ruiné.
Je fus, de notre Roi, lecteur à bouche close;
Loin d'avoir pris les mœurs de ma métamorphose,
Franc bourgeois, à la cour j'y fus homme de bien.
Au rang de nos savants, je fus admis sans cause,
Et quoiqu'en bonne forme académicien,
N'ayant pas fait la moindre chose,
Plus que Piron je ne fus rien.
Un autre trait, qui comblerait la dose
De tant de singuliers travers,
Je ne faisais que de la prose
Quand je voulais faire des vers.
Encore un mot, et l'histoire est finie.
Prêt à mourir, quand je naquis,
Pour vivre à peine un an, j'avais assez de vie...
Et voilà que j'en ai plus de soixante et dix[164].
[164] Cette pièce et les trois suivantes sont tirées des Mss. de
Devau. Bibl. de Nancy.
Le Veau n'a pas perdu les bonnes habitudes d'antan et c'est toujours
pour la vieille et chère marquise qu'il cherche ses meilleures rimes.
Jamais il n'oublie les heureux anniversaires, et chaque année il compose
pour son amie quelque madrigal flatteur.
En 1780 il lui envoie «un écritoire» accompagné de ce bouquet:
Lorsqu'en un temps plus fortuné
Pour fêter ce beau jour, que novembre ramène,
Je vous offris un vase à la Chine tourné,
Dont les arts de l'Europe ont fait une fontaine;
Pour fixer sur vos pas la grâce et la Beauté,
Je souhaitais, du ciel implorant la puissance,
Qu'elle devînt pour vous la source de Jouvence;
Et je vois que des dieux je fus presque écouté.
Mon présent aujourd'hui vous promet davantage;
Si vous daignez en faire usage,
Pour vous de l'immortalité
Il sera la source et le gage.
Mme de Boisgelin n'est pas moins que sa mère le tendre objet des
attentions du Veau. Un jour, pour lui complaire, il lui propose de jouer
la comédie chez lui, sur cette terrasse d'où l'on peut contempler ce
château, qui leur rappelle à tous deux de si doux souvenirs.
De votre charmante maman,
Aimable Boisgelin, suivez ici les traces:
Au lieu de diviser les grâces,
Venez les rassembler chez votre vieux Panpan.
Vous ne lui verrez pas, sous le double turban
Dont il coiffe son long visage,
L'air et le ton d'un courtisan;
Sous son grotesque d'oliman
Vous lui verrez du moins quelques goûts de votre âge;
De la scène en ces lieux les jeux sont en oubli,
Pour vos amusements nous les ferons renaître;
A nos regards charmés vous y ferez paraître
Ces talens qu'on admire aux fêtes de Chilly;
Ma terrasse vous offre un théâtre champêtre,
D'où vous verrez au loin ce fortuné palais
Où j'ai vu, sous les yeux de notre auguste maître,
S'épanouir la fleur de vos jeunes attraits.
Là vous avez reçu de votre illustre mère,
Avec l'esprit et le sang des Beauvaux,
Cet art, cet heureux art de régner et de plaire,
Qui lui promet partout des hommages nouveaux.
En dépit des ans Panpan est resté toujours galant, et la vue de la
jeunesse paraît l'inspirer au plus haut point. Il se montre même
d'autant plus audacieux dans ses propos que son âge lui permet de
décliner les requêtes indiscrètes.
A Mme Héré et à sa petite-fille, Mlle de Saint-Etienne, il adresse pour
leur fête ce bouquet:
SUR L'AIR: _M. le Prévôt des marchands_.
1
Gogo jadis eut tous mes vœux,
Minon charme aujourd'hui mes yeux.
Ah! plaignez ma triste fortune,
Elles m'ont manqué toutes deux;
Car j'étais trop jeune pour l'une,
Et pour l'autre je suis trop vieux.
2
Toutes deux ont mal pris leur temps;
Dans mon hiver, dans mon printemps,
Toutes deux en vain m'ont su plaire.
Ah! j'aurais autrement traité
La petite-fille et la mère
Dans les beaux jours de mon été.
3
De toutes deux, dit-on, c'est la fête demain.
Il faut à toutes deux un bouquet de ma main.
La Rose est un tribut qui plaît à tous les âges.
Toutes deux ayant les mêmes droits sur mon cœur,
Je dois à toutes deux offrir la même fleur:
Le même sentiment doit les mêmes hommages.
Panpan ne se montre pas moins aimable pour la jeune amie de Mme Durival,
Mlle de Juvincourt. Un jour, il lui envoie ce quatrain:
Malgré mes cheveux blancs, malgré votre jeunesse,
J'ai pour vous la même tendresse
Que si j'avois passé sans cesse à vos genoux
Mes cinquante passés dans ce monde avant vous.
Depuis quelques années Panpan s'est lié de plus en plus avec Mme
Durival, et il entretient avec elle un commerce épistolaire assez
fréquent.
Mais les deux amis s'écrivent rarement en prose: l'un et l'autre
trouvent plus agréable de cultiver à la fois l'amitié et les muses, et
c'est presque toujours en vers qu'ils échangent leurs impressions. C'est
pour eux un jeu et un plaisir.
Complètement sous le charme de l'aimable femme, Panpan ne lui ménage pas
les compliments:
Pour ma charmante Durival,
Je voudrais faire un madrigal;
Je voudrais qu'il fût digne d'elle;
Mais je ne fais rien de parfait,
Je ne vois rien de si beau qu'elle,
La beauté n'est que ce qui plaît.