L'été, pour ces aimables vieillards, était la saison délicieuse, la

saison des visites quotidiennes, mais comme cet heureux temps passait

vite! Dès la fin de novembre, Saint-Lambert, qui souffrait de cruels

rhumatismes, et qui redoutait la rigueur du climat, quittait Sannois

pour regagner Paris, et le pauvre Tressan restait bien seul. La

correspondance remplaçait alors les douces causeries de chaque jour.

L'affectueuse cordialité de leurs lettres montre bien l'intimité très

grande des relations.

En janvier 1779, Saint-Lambert écrit à son ami:

«Que faites-vous cet hiver? Rendez-vous agréable quelque vieux roman qui

ne l'était guère? Faites-vous quelques jolis vers pour Fanchon?

Grondez-vous un peu? Buvez-vous du bon vin? Avez-vous quelque petit

mouvement de goutte? Aimez-vous vos amis? Car il faut de tout cela dans

la vieillesse...»

Comme Tressan dans sa réponse se plaint d'avoir la goutte, Saint-Lambert

l'en félicite comme d'un bienfait de la Providence qui lui assure la

longévité et il ajoute aimablement: «D'ailleurs, la goutte vous laisse

tant de liberté d'esprit, tant de facilité, tant de grâces, qu'en vérité

je doute qu'elle soit un mal...»

Lors de la visite que Mme de Boufflers fit à ses amis, Tressan lui

confia qu'il s'était enfin décidé à se présenter à l'Académie française

et il sollicita son appui auprès du prince de Beauvau.

Depuis près de trente ans, la grande ambition de Tressan était de

figurer au nombre des Immortels, mais tant que Louis XV avait vécu, il

n'avait jamais osé se présenter; il savait que le Roi ne lui avait pas

pardonné certains couplets satiriques, et il craignait, s'il était

nommé, de se heurter à une exclusion formelle, qui eût été des plus

blessantes.

Sous Louis XVI, il en était tout différemment et rien ne l'empêchait

plus de briguer les suffrages académiques. Après la mort de l'abbé de

Condillac, le comte se mit sur les rangs; il avait pour concurrents

Bailly, Lemierre et Chamfort. Mais il possédait sur eux un grand

avantage, son âge, qui devait l'empêcher d'occuper longtemps le fauteuil

qu'il sollicitait.

Tressan naturellement fit les visites d'usage. Il y en eut une qui lui

fut particulièrement pénible, celle qu'il dut faire au duc de Nivernais;

il était en fort mauvais termes avec lui depuis un certain couplet

assez mordant qu'il lui avait autrefois décoché. Le duc le reçut très

froidement, il se borna à lui dire: «Je vous félicite, monsieur le

comte, de votre bonne santé, de vos nouvelles espérances et surtout _de

vos œuvres d'autrefois_.»

Cet accueil désespéra le candidat et il crut son élection d'autant plus

compromise que M. de Nivernais, qui siégeait à l'Académie depuis près de

cinquante ans, y jouissait de la plus grande influence[154].

[154] Il avait succédé à Massillon en 1743; il était alors âgé de

vingt-sept ans.

Fort heureusement il se rappela l'amitié qui unissait le duc et Mme de

Boufflers, et il supplia la marquise de plaider sa cause. Elle y

consentit bien volontiers, et Tressan eut la joie d'être nommé.

Quand il alla remercier M. de Nivernais, ce dernier lui dit

spirituellement en le reconduisant: «Vous voyez, monsieur le comte,

qu'en vieillissant on perd la mémoire[155].»

[155] L'Académie nomma M. Lemierre à la place de l'abbé Batteux

et le comte de Tressan à la place de l'abbé de Condillac.

Chamfort qui s'était présenté, furieux de n'être pas nommé, se

vengea par cette épigramme:

Honneur à la double cédule

Du Sénat dont l'auguste voix

Couronne, par un digne choix,

Et le vice et le ridicule!

«Et pourquoi M. de Chamfort s'en plaindrait-il, dit un des

nouveaux académiciens, il aura deux voix de plus.» (GRIMM,

_Correspondance littéraire_.)

Mme de Boufflers avait toujours entretenu avec M. de Nivernais les

relations les plus amicales et l'âge n'avait fait que resserrer des

liens fondés sur une estime réciproque.

Le duc avait tout ce qu'il fallait pour plaire à la marquise, beaucoup

d'aménité, un ton excellent, une grande finesse d'esprit, des manières

nobles et douces, sans aucune afféterie, enfin une extrême galanterie

avec les femmes de tout âge.

Il n'était pas dépourvu de prétentions littéraires et volontiers il

taquinait la muse dans ses moments perdus; on a de lui des pièces

fugitives d'un tour fort élégant et qui ne manquent pas d'esprit.

Mme de Mirepoix n'était pas moins liée que sa sœur avec le spirituel

vieillard et toutes deux profitèrent de leur réunion pour céder à ses

instances et aller faire un assez long séjour dans la magnifique

résidence qu'il avait fait élever à Saint-Ouen et où il se plaisait

infiniment.

Il y avait devant le château une immense terrasse dominant la Seine et

tout autour s'étendaient à perte de vue des pelouses verdoyantes

qu'égayaient la présence de petits moutons de Lorraine, plus ou moins

enrubannés. C'était un don de Mme de Boufflers qui, en 1771, les avait

envoyés au duc avec ce quatrain:

Petits moutons, votre fortune est faite,

Pour vous ce pré vaut le sacré vallon.

N'enviez pas l'heureux troupeau d'Admète,

Car vous paissez sous les yeux d'Apollon[156].

[156] En les voyant, le duc de la Vallière s'écriait: «Et dire

que de tous ces gueux-là, il n'y en a peut-être pas un qui soit

tendre.»

Le vieux duc, ravi de posséder sous son toit ce couple qui évoque tous

les souvenirs des cours de France et de Lorraine, l'accueille avec de

grandes démonstrations de joie. Dans la journée on se consacre à la

promenade; le châtelain et ses hôtes visitent en carrosse les bords de

la Seine, les forêts des environs, les plus jolis sites du pays; le soir

on joue au trictrac, l'on se livre aux douceurs de la conversation ou

l'on cultive les muses; les heures s'envolent.

Un soir Mme de Mirepoix offre à son ami une mèche de cheveux blancs avec

ces vers délicieux:

Les voilà ces cheveux depuis longtemps blanchis:

D'une longue union qu'ils soient pour nous le gage.

Je ne m'afflige point sur les pertes de l'âge;

Il m'a laissé de vrais amis.

On m'aime presque autant, j'ose aimer davantage.

L'amitié, fruit du goût, de l'estime, et du Temps,

Mûrit encor dans l'hiver de nos ans,

On ne s'y méprend plus, on cède à son empire:

Et l'on joint, sous les cheveux blancs,

Au charme de s'aimer, le droit de se le dire.

Le lendemain le duc compose cette jolie réponse:

Quoi! vous parlez de cheveux blancs!

Laissons, laissons courir le Temps.

Que vous importe son ravage?

Les Amours sont toujours enfants,

Et les Grâces sont de tout âge.

Pour moi, Thémire, je le sens,

Je suis toujours dans mon printemps

Quand je vous offre mon hommage.

Si je n'avais que dix-huit ans,

Je pourrais aimer plus longtemps,

Mais non pas aimer davantage.

Mais il n'est pas juste que la maréchale soit seule l'objet des

attentions du châtelain; Mme de Boufflers a droit également à des

galanteries particulières. Un soir le vieillard, après souper, lit à ses

amies cette chanson qui a tout le succès que l'on peut supposer.

SUR L'AIR: _de la pantoufle_.

Il est un trésor,

Dans le fond de la Lorraine,

Il est un trésor,

Quoiqu'il ne soit pas de l'or.

Il n'est pas de l'or,

Ce trésor de la Lorraine;

Il n'est pas de l'or,

Mais il vaut bien mieux encor.

Il est d'un beau blanc,

Des pieds jusques à la tête;

Il est d'un beau blanc,

Quoiqu'il ne soit pas d'argent.

S'il était d'argent,

Il tournerait moins la tête;

S'il était d'argent,

Il ne serait point si blanc.

Il a de l'esprit,

Il n'aime pas la louange;

Il a de l'esprit,

Quand il parle et qu'il écrit.

Il a de l'esprit,

Il fait des vers comme un ange;

Il a de l'esprit

Quand il parle et qu'il écrit.

Il fait peur aux sots,

Quand il veut ouvrir la bouche,

Il fait peur aux sots

Qui n'aiment pas ses bons mots.

Laissons là les sots

Que son esprit effarouche:

Laissons là les sots,

Jouissons de ses bons mots.

Il a deux enfants

Qui sont dignes de leur mère,

Il a deux enfants

Distingués par leurs talents;

Mais les deux enfants

Ne vaudront jamais leur mère,

Mais les deux enfants

N'ont point d'aussi beaux talents.

Il n'a qu'un défaut,

C'est d'aimer trop sa Lorraine;

Il n'a qu'un défaut,

D'y rester plus qu'il ne faut.

Disons-lui qu'il faut

Renoncer à sa Lorraine,

Disons-lui qu'il faut

Corriger son seul défaut.

Enfin, grâce à Dieu,

Je le tiens dans ma retraite;

Enfin, grâce à Dieu,

Il est au coin de mon feu.

Je demande à Dieu

Qu'il se plaise en ma retraite;

Je demande à Dieu

Qu'il reste au coin de mon feu.

Le duc ne se borne pas à réciter à ses amies des chansons composées à

leur seule intention; les soirées sont longues, et quelquefois il

choisit dans ses œuvres inédites celles qui peuvent le mieux intéresser

ses hôtes; les plus légères ne sont pas les moins appréciées.

CHANSON

_Je ne veux pas me presser_

L'amour est-il une folie?

Maman me le dit tout le jour;

Mais quand on est jeune et jolie,

Comment se passe-t-on d'amour?

Je jurerais bien qu'à mon âge,

Maman n'a pas su s'en passer;

Chaque saison a son partage,

Un jour aussi je serai sage;

Mais je ne veux pas me presser.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J'ai vu la tendre tourterelle

Aux jours de son premier printemps,

A l'amant qui tourne autour d'elle

Se refuser assez longtemps:

L'oiseau n'en est que plus fidèle,

Plus ardent à la caresser;

J'imiterai la tourterelle;

Je veux bien m'engager comme elle,

Mais je ne veux pas me presser.

FABLE

Un paysan grondait sa femme:

«Notre fille est grosse d'enfant,

Lui disait-il, à toi le blâme.

Ne sais-tu pas comme on s'y prend

Pour tenir close une fillette?

--Vraiment, répliqua la pauvrette,

J'avais tout fait bien calfeutrer,

Et je croyais être bien sûre;

Mais au diable soit la serrure

Où toute clef peut se fourrer.»

Les deux vieilles dames se pâment d'aise à la lecture de ces pièces plus

ou moins grivoises, et elles ne cessent de s'extasier sur l'esprit de

leur amphytrion.

Un soir, le duc lit encore à ses hôtes charmées cette chanson composée

autrefois dans un souper joyeux:

Que l'on goûte ici de plaisirs!

Où pourrions-nous mieux être,

Tout y satisfait nos désirs,

Et tout les fait renaître.

N'est-ce pas ici le jardin,

Où notre premier père

Trouvait, sans cesse sous sa main,

De quoi se satisfaire?

Ne sommes-nous pas encor mieux

Qu'Adam dans son bocage?

Il n'y voyait que deux beaux yeux,

J'en vois bien davantage.

Dans ce jardin délicieux,

On voit aussi des pommes

Faites pour charmer tous les dieux

Et damner tous les hommes.

Amis, en voyant tant d'appas,

Quels plaisirs sont les nôtres?

Sans le péché d'Adam, hélas!

Nous en verrions bien d'autres.

Il n'eut qu'une femme avec lui,

Encor c'était la sienne;

Je vois ici celle d'autrui

Et n'y vois pas la mienne.

Il buvait de l'eau tristement

Auprès de sa compagne.

Nous autres nous chantons gaiement

En sablant le champagne.

Si l'on eût fait dans un repas

Cette chère au bonhomme,

Le gourmand ne nous aurait pas

Damnés pour une pomme[157].

[157] _Œuvres du duc de Nivernais._

La fin du séjour à Paris de Mme de Boufflers fut attristée par une assez

grave indisposition de Manon, de cette femme de chambre qu'elle avait

près d'elle depuis fort longtemps et à laquelle elle était si vivement

attachée. La veille même du jour où la marquise allait repartir pour la

Lorraine, en compagnie du fidèle Panpan, la pauvre Manon fut prise

subitement de crachements de sang, et ce fâcheux incident retarda

forcément le départ.

Mme de Boufflers en fut d'autant plus contrariée que Panpan trépignait

d'impatience et depuis quelque temps demandait à cor et à cris à

regagner Lunéville; ce n'était pas pur caprice de sa part, ni que la vie

de Paris lui parût moins agréable, mais ses ressources financières

avaient été vite épuisées, et il ne savait plus à quel saint se vouer

pour subvenir aux indispensables dépenses.

La marquise, au courant de sa détresse, lui offre généreusement sa

bourse, et elle l'invite à y puiser sans scrupule. Tout n'est-il pas

commun entre eux? Elle lui exprime ses sentiments d'affection en termes

vraiment touchants:

«Saint-Germain, samedi 4 novembre 1780.

«Vous allez me maudire, mon cher Veau, mais je suis plus affligée que

vous ne le savez, parce que j'en souffre davantage. Ma pauvre Manon

crache le sang depuis hier; elle me dit que jamais elle n'a été aussi

mal. Elle s'afflige d'autant plus que, devant partir demain, pour ne

plus revenir, tout est emballé et qu'elle sait que je manque non

seulement d'elle, mais encore de toutes mes affaires. Je ne sais, comme

vous croyez bien, quand cela finira, mais je n'en ai que plus d'envie de

partir, et cette envie redouble, quand je pense à votre situation et

surtout à votre impatience, car si vous êtes aussi raisonnable que vous

l'êtes effectivement, nous, c'est-à-dire moi, pouvons remédier à toutes

les choses qui vous manquent, avec de l'argent.

«Il me reste près de 200 livres, toutes mes dépenses payées. J'espère

donc que vous ne refuserez pas d'en user comme s'il vous appartenait,

puisque vous et moi c'est la même chose, au sexe près, qui ne vaut pas

la peine d'en parler.

«J'irai donc à Paris dès que je le pourrai, et j'aimerai toujours mon

cœur de Veau.

_P.-S._--Empruntez de mes chemises à Mme Mongot.»

Deux jours après il n'y a aucune amélioration et la marquise désolée

explique à son ami l'impossibilité où elle est de s'éloigner.

«Saint-Germain, lundi 6 novembre 1780.

«Ma pauvre Manon vient encore d'être saignée, c'est la quatrième fois,

et M. du Breuil s'étonne que la dureté du pouls n'en soit guère

diminuée. Elle a dormi cette nuit; les crachats sont fort diminués, et

j'espère que la maladie tire à sa fin. Mais vous pouvez juger de l'état

où la malade restera, et du temps auquel nous pouvons partir.

«Je vous assure, mon cher ami, que je me reproche ce contretemps comme

si j'en étais la cause. Cependant presque tous les paquets étant faits,

et ne voulant pas y toucher, il se trouve que je manque un peu de tout;

mais comme vous avez l'avantage de savoir mieux jouir que moi, j'ai

aussi celui de savoir mieux me passer que vous.

«Ainsi, ce que j'éprouve ne peut me rassurer sur vos privations, et je

vous conjure, au nom de la sainte amitié, d'acheter sur mon compte tout

ce qui vous manque et de faire en sorte que la fin de votre voyage n'en

gâte pas le commencement. Maintenez-vous, tant que vous pourrez, dans

l'état d'enchantement où nous vous avons vu.

«Une réflexion qu'il faut faire, c'est que les choses dont vous pourrez

avoir besoin présentement ne seront pas perdues pour la suite. Enfin, si

vous n'acceptez pas mes offres, j'en souffrirai plus que vous, parce

que, non seulement le refus n'est pas une marque d'amitié, mais qu'il

est impossible que vous souffriez par ma faute sans m'en aimer moins.»

Enfin, au bout de quelques jours, l'état de Manon s'étant sensiblement

amélioré, Mme de Boufflers put donner suite à ses projets de départ et

regagner la Lorraine avec Panpan.

CHAPITRE XX

1779-1780

Séjours du chevalier de Boufflers à Douai et à Boulogne.

Pendant l'hiver de 1779, Boufflers abandonne son régiment, ainsi qu'il

est d'usage pour tous les officiers, et il vient passer à Paris quelques

mois délicieux auprès de Mme de Sabran qu'il aime plus que jamais. Les

deux amants reprennent donc sans plus tarder leur douce vie de tendresse

et d'amour, ils ne se quittent pour ainsi dire pas. C'est à peine si

l'on aperçoit le chevalier chez ses parents et chez ses amis; c'est à

peine s'il prend le temps de faire un voyage en Lorraine pour voir sa

mère et surveiller ses intérêts.

Mme de Sabran tient d'autant plus à ne pas perdre de vue son fervent

adorateur qu'elle connaît sa passion malheureuse pour le jeu, et qu'elle

redoute de le voir retomber dans le péché, bien qu'elle lui ait fait

jurer de ne jamais jouer:

«8 mai 1778.

«Ne jouez jamais, mon frère, vous me feriez un véritable chagrin; c'est

une passion horrible que celle du jeu, elle endurcit le cœur, elle

salit l'âme; elle n'est pas faite pour vous. Songez d'ailleurs que vous

m'avez donné votre parole d'honneur, et que je ne vous pardonnerais pas

d'y manquer.»

Mais Boufflers est faible, et quand son amie le quitte un jour, il ne

sait pas résister à l'entraînement. Un soir, chez Mme de Montesson, il

joue malgré ses promesses. Son premier soin est d'avouer sa faute, et il

le fait en termes bien amusants:

«Votre absence est déjà longue et funeste, chère et jolie sœur, et j'ai

eu le temps de faire de petites sottises chez Mme de Montesson, dont

votre présence ou le plaisir de souper chez vous m'aurait défendu. Au

reste, ce qu'il y a de plus perdu à cette partie-là, c'est l'honneur,

parce que j'avais donné ma parole de ne pas jouer. Mais l'honneur n'est

qu'un mot, et l'argent est une bien jolie chose dans le siècle où nous

vivons.»

L'hiver s'écoule comme un rêve, puis le printemps arrive et avec lui

l'heure cruelle de la séparation. Mais il faut bien se résigner à

l'inévitable!

Pendant que Boufflers retourne tristement à son régiment, Mme de Sabran,

qui a perdu l'habitude de la solitude, et qui est restée sous le charme

de leur long tête-à-tête, tombe dans une mélancolie si profonde, qu'elle

inquiète son entourage. Elle n'en dit rien à son «frère» pour ne pas le

troubler, mais il l'apprend par un ami commun, et il lui écrit alors une

lettre de reproche, qui est un modèle de sensibilité et de tendresse. Il

s'efforce de la rassurer et de lui persuader qu'elle n'a que des maux

imaginaires:

«Vous n'êtes point malade... vous souffrez parce que tout ce qui vit

souffre du plus au moins...

«... Pourquoi ne m'avez-vous point encore écrit? Quand vous êtes en

proie à vos idées noires, je dois être votre seul confident. Je suis

jaloux de vous voir écrire autre chose que des compliments et des

nouvelles à d'autres que moi. Écrivez-moi, ma chère fille, envoyez-moi

des volumes, ne relisez jamais ce que vous aurez écrit, ne songez à

aucune des règles de l'art d'écrire, ne craignez ni de vous répéter, ni

de manquer de suite, soyez tantôt triste, tantôt gaie, tantôt

philosophe, tantôt folle, suivant que vos nerfs, vos remèdes, votre

raison, votre caractère, votre humeur vous domineront. Vous n'avez pas

besoin de me plaire, il faut m'aimer et me le prouver encore plus que me

le dire; il faut, pour notre bien commun, que vos idées passent

continuellement en moi et les miennes en vous, comme de l'eau qui

s'épure et qui s'éclaircit quand on la transvase souvent...[158]»

[158] _Correspondance de Mme de Sabran avec le chevalier de

Boufflers._--Plon-Nourrit, 1875.

Sur le conseil du chevalier, Mme de Sabran quitte Paris et elle se rend

chez son amie la comtesse Diane de Polignac; tout le monde l'entoure

d'affection et de tendresse, mais elle n'en reste pas moins triste à

mourir.

Le chevalier, désolé des nouvelles qu'il reçoit, cherche par sa

tendresse à remonter le moral de son amie:

«Roissy, ce mardi.

«Je comptais sur le changement d'air, de lieu, de société, de train de

vie; je comptais sur la distraction que vous aurait donnée une amie de

votre âge. J'osais même croire que je vous serais bon à quelque chose,

qu'à force de partager vos maux, si vous en souffrez, je les

diminuerais, que je vous tirerais par mes soins, par mon occupation

perpétuelle, de la langueur où vous êtes plongée depuis mon départ,

enfin, que mes vœux, mes désirs, ma tendresse vous soutiendraient. Je

crois qu'on doit se sentir plus forte contre tous les maux de la vie

quand on se sent aimée, et quand on voit auprès de soi quelqu'un qui

voudrait très sincèrement souffrir et mourir à notre place.»

Enfin peu à peu sous l'influence du temps et de l'affection, Mme de

Sabran se rétablit complètement.

Boufflers, pendant ce temps, s'est réinstallé à Douai et a repris sa vie

de garnison. Comme les maux passés nous paraissent toujours moindres que

les maux présents, il en arrive à regretter la Bretagne, et les camps de

Brest et de Landerneau. La vie est chaque jour plus dépourvue

d'agrément.

L'instabilité, le changement incessant paraissaient être la règle de

conduite des autorités militaires de l'époque; aussi le séjour du

chevalier à Douai ne se prolongea-t-il pas fort longtemps. En juin 1779,

il annonce à Mme de Boisgelin qu'il va partir pour la Flandre.

Pendant qu'il gagne Saint-Omer avec son régiment, il apprend avec regret

que sa sœur a eu des ennuis, des soucis d'argent; elle ne lui en a rien

dit et il la gronde doucement de ce manque de confiance.

«Ce 11 juillet.

«La première chose à faire, ma grande enfant, quand tu as du chagrin,

c'est de me le dire, et la seconde, c'est de me dire de quoi, ce sont là

presque les seules occasions où les frères soient bons à quelque chose;

ils sont comme les médecins et les curés, qui attendent qu'on soit

malade pour être recherchés. Mais je vois que le nuage est dissipé et

qu'au lieu de t'offrir mes services, j'ai besoin des tiens.»

Ce que le chevalier demande par-dessus tout, c'est qu'on lui envoie des

nouvelles; ils vivent dans une ignorance incroyable, rien ne parvient

jusqu'à eux, il faut que Mme de Boisgelin le tienne au courant de tout

ce qu'elle peut apprendre.

«Tu te défends d'être ma gazetière sous différents prétextes dont aucuns

ne sont recevables. Nous avons besoin de nouvelles comme de pain, et tu

ne me refuserais pas du pain sous prétexte que tu n'es point boulangère.

Tu vois beaucoup de gens, et entre autres, un, bien instruit de tout, et

même de tout ce qui se passe. Il faut questionner sans cesse, ramasser

tout ce que tu trouves, et croire que tu es pour moi ce que la colombe

était pour mon grand-papa Noé, qui s'en servait pour sonder le terrain

et savoir ce qui se passait au dehors.

«Regarde-toi aussi comme mon ministre dans les Cours étrangères, le

Luxembourg, l'Italie, la Bavière; voilà un vaste champ pour tes

négociations, ne me laisse oublier de personne, sans quoi je croirais

que tu m'oublies toi-même, et j'aurais le chagrin de ne pas te le

rendre.

«Réponds-moi à Saint-Omer[159].»

[159] Toutes les lettres de Boufflers à Mme de Boisgelin citées

dans ce chapitre nous ont été communiquées par M. le comte de

Croze-Lemercier.

Mme de Sabran, à laquelle Boufflers reprochait sans cesse d'être trop

réservée, de ne pas l'aimer avec assez de violence, cite à son ami

l'exemple de la comtesse Auguste de Polignac, qui, elle, est calme et

prudente, et elle lui conseille de prendre modèle sur elle. Le chevalier

lui riposte spirituellement:

«Raismes, ce 16 juillet 1779.

«Si toutes les femmes vieillissaient comme celle-là, ce ne serait pour

personne la peine d'être jeune. Voilà comme je voudrais que vous pussiez

vieillir, après ma mort, après avoir vécu comme elle pendant ma vie, car

pour conserver du sentiment sous vos cheveux blancs, il faudrait en

avoir montré sous vos cheveux blonds.

«On dit, mais je ne le crois pas absolument, que le cœur va toujours en

se refroidissant. Si cela est, prenez garde au vôtre. Songez, vous qui

faites profession de tiédeur, que vous deviendrez un glaçon. Vous

plairez peut-être encore comme un vieux livre bien écrit, mais vous ne

serez plus aimée parce que vous n'aurez jamais aimé. Vous pourriez me

dire à cela qu'on vous aime à cette heure bien follement, tandis que

vous n'aimez que bien raisonnablement. Mais d'abord, cela ne durera

qu'autant que moi; et puis en cela vous êtes traitée comme le maréchal

de Saxe pour le cordon bleu; on le lui a offert quoiqu'il fût hérétique,

en lui donnant cent ans pour se convertir.»

Enfin le chevalier arrive à Boulogne, et il s'y installe en attendant

une nouvelle destination.

A-t-il quelque idée nette et précise de l'avenir qui leur est destiné?

En aucune façon. Personne ne s'en doute:

«Nous marchons tous avec un bandeau sur les yeux, écrit-il

philosophiquement, bien heureux si ceux qui nous mènent n'en ont point

autant.»

Tantôt on assure qu'ils vont partir pour Gibraltar et que c'est là

qu'ils porteront à l'Angleterre le coup mortel, tantôt on prétend que

c'est à Douvres qu'ils sont appelés à débarquer, et que c'est pour les y

transporter qu'on a réuni à Boulogne des «cabriolets de mer» en si grand

nombre. Du reste comment des projets ainsi criés sur les toits

pourraient-ils avoir quelque chance de réussir?

«Ma seule consolation, ce n'est pas la foi comme chez les vrais

chrétiens, mais l'incrédulité, car je n'imagine pas qu'aucun projet

aussi divulgué puisse être exécuté; c'est du vin de champagne qui a

pris l'air et qui ne peut plus faire sauter le bouchon.»

La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers · 第 20 / 30 段