l'engager à venir passer l'hiver ici sans en prévenir le Veau et dans
l'espérance que la compagnie de cet ami qu'il aime beaucoup nous le
retiendrait plus longtemps. Nous en avons reçu hier une lettre par
laquelle il nous mande qu'il est en chemin: il a fallu le dire à Panpan
qui en a été charmé et qui va l'emmener à Lunéville jusqu'à mon retour.
«J'aurais eu bien du plaisir à voir la bonne compagnie qui a le bonheur
de vivre avec vous. C'est un de ceux que j'envie le plus. M. de
Bauffremont dit qu'il en est presque aussi fâché que moi. La biche qui
vient avec nous vous embrasse[147].»
[147] Communiquée par le capitaine Noël.
Au dernier moment, Panpan, dont le cœur était bon, si la surface était
quelquefois un peu rugueuse, ne put se décider à abandonner Mme de
Boufflers dans des circonstances aussi pénibles. M. de Bauffremont
donnait à la marquise, en l'accompagnant, une grande preuve
d'attachement; comment lui Panpan, son plus vieil ami, pouvait-il
demeurer calme et indifférent dans sa paisible retraite de Lunéville?
Vraiment ce n'était pas possible; il le comprit si bien qu'il boucla à
la hâte sa valise et partit lui aussi dans le carrosse qui emportait Mme
de Boufflers, M. de Bauffremont et la fidèle Manon.
Après un voyage rapide et sans incidents, le trio arrive dans la
capitale. Mme de Boufflers, sans même reprendre haleine, repart pour
Saint-Germain. Panpan reste à Paris, et comme il n'a d'autre gîte que
l'auberge, il accepte l'hospitalité que le prince de Bauffremont lui
offre dans sa petite maison de la barrière de Vaugirard.
Avant de s'éloigner de Lunéville, Panpan avait écrit à Mme de Lenoncourt
pour la prévenir de son départ et des motifs qui le rendaient
indispensable; en même temps il agitait les idées les plus sombres et
prévoyait pour lui-même les pires catastrophes.
A peine dans la capitale, il recevait de la marquise cette spirituelle
réponse:
«Nancy, le 29 juillet 1780.
«Non, Panpan, je n'ai pas été étonnée de votre départ, je connais votre
attachement pour Mme de Boufflers, je sais que vous êtes capable de
toutes sortes de bons procédés et j'ai imaginé que vous vous étiez senti
un peu d'attrait pour Paris, qu'il faut revoir de temps en temps. Mais
ce qui m'étonne, ce sont vos terreurs; à quel propos? Vous vous amusez,
vous vous portez bien, vous êtes accueilli; où trouverez-vous de
meilleurs augures? Pourquoi ne pas juger de l'avenir par le présent, ou
plutôt pourquoi songer à l'avenir? Il n'y a rien de si extravagant que
vos prévoyances. Depuis que petit Jean nous a dit:
Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera,
vous n'osez plus vous divertir; jouissez tant que vous pourrez, Panpan,
et ne pensez pas à ce qui doit suivre. Je suis parfaitement tranquille
sur ce qui vous regarde, et je ne crains pour vous que trop de plaisir
qu'il faudra quitter. C'est pour le pauvre prince que je tremble et par
conséquent pour Mme de Boufflers. Qu'est-ce que c'est que le mieux quand
le dépérissement va son train. Il faut qu'il y ait un grand vice
intérieur pour qu'un homme beau, grand et fort ait quatre-vingt-dix ans
avant d'en avoir soixante. Je pensais pour lui tout ce qu'il y a de pis
et je n'ose m'arrêter à cette idée ni penser que cet événement peut
empoisonner le reste des jours de la marquise. Elle m'a écrit un petit
mot bien honnête dont je lui sais beaucoup de gré.
«Je l'ai toujours dit, mon cher Panpan, les amis de Paris valent leur
pesant d'or; on les retrouve comme on les a laissés, empressés,
caressants, obligeants; il faut convenir, si amis il y a, que ceux de
province sont tout le contraire.
«J'espère que dans votre première lettre vous me parlerez de l'abbé
Porquet.
«Mais, mon cher Veau, je crois que voilà une trop longue lettre pour un
beau monsieur bien fêté et bien amusé[148].»
[148] Communiquée par Mme Léon Noël et Mlles de Ravinel.
Mme de Boufflers eut l'agréable surprise de trouver son frère beaucoup
mieux qu'elle n'osait l'espérer, presque en convalescence.
Le lendemain même elle écrit à Panpan pour lui faire part de l'accueil
qu'elle a reçu et surtout de l'invitation pressante dont elle est
chargée pour lui et qui la comble de joie:
«Mardi, 18 juillet 1780.
«J'espère que vous trouverez M. de Beauvau un peu mieux que vous ne vous
y attendiez.
«J'ai été reçue avec ce que Mme de Lenoncourt appelle de la bonne et
franche amitié. Ceci serait pour moi le séjour du bonheur sans la cause
qui fait que j'y suis. Ce que vous ignorez et qui met le comble à ma
reconnaissance, c'est que dès que j'ai nommé mon cher Veau, M. et Mme de
Beauvau se sont écriés:
«Comment, M. de Vaux est ici et nous n'en savons rien! Pour cela, madame
de Boufflers, vous êtes étonnante.»
«Et puis Mme de Beauvau: «Mais comme elle dit cela, il semble ce ne soit
rien.» Et puis: «Il faut l'engager à venir tout de suite. Mais
voudra-t-il bien venir? Ne s'ennuiera-t-il pas? En tout cas, madame,
votre affaire sera de l'amuser.»
«Voilà, mon bon Veau, comme j'ai été accueillie là, et point _aceillie_
comme je disais autrefois.»
Mme de Boufflers, on le voit par cette dernière remarque, tire quelque
vanité de son orthographe; depuis deux ans, en effet, elle étudie avec
M. Petitdemange cette science toute nouvelle pour elle, et elle est
ravie des progrès accomplis en si peu de temps.
La marquise a trouvé installé au Val son ancien adorateur Saint-Lambert;
elle en prévient Panpan, car les deux amis d'autrefois, pour une cause
que nous ignorons, sont devenus ennemis jurés, mais le poète cependant
ne demande qu'à se réconcilier:
«M. de Saint-Lambert m'a parlé du désir ardent de vous retrouver; que je
n'avais qu'à lui prescrire la conduite qu'il devait tenir pour vous
contenter; qu'il ferait tout pour regagner votre amitié. J'ai répondu à
tout cela que je croyais que le mieux serait d'être ensemble très
honnêtement, mais sans aucune explication; que je comptais en user de
même avec Mme de... qui peut-être aurait oublié aussi qu'elle m'avait
offensée; ce que j'ai dit, parce qu'il a tout à fait perdu le souvenir
de ses torts.
«Adieu, aimable Veau; vous ne sauriez vous dispenser de venir, tout
intérêt à part.
«Je ne vous parle pas de la maison, parce que vous la verrez, et qu'il
ne faut pas empiéter sur la surprise avec vous.»
Mais Panpan n'est pas homme à céder à une première demande, et puis il
se trouve si bien dans la capitale! il en apprécie si bien les plaisirs!
il est si joyeux de retrouver tous ses anciens amis! et le premier de
tous, le cher abbé Porquet, qui ne le quitte plus. Chaque soir il
assiste avec lui à quelque spectacle, tantôt à la Comédie-Italienne,
tantôt à l'Opéra, tantôt à la Comédie-Française, dont il raffole; sous
la conduite du bon abbé, on ne voit plus que lui dans les coulisses! il
est intime avec les comédiens; il visite les gens de lettres; il rend
ses devoirs aux nobles dames de sa connaissance; on le voit sans cesse
chez Mme de Mirepoix, chez Mme de Grammont, chez Mme de Choiseul, chez
Mme de Brancas; partout il est accueilli comme un ami très cher. Il
devient presque l'homme à la mode. Quelle différence avec la vie morne
et solitaire de Lunéville! Panpan en oublie ses maux, son vieil ennemi
la goutte, il a rajeuni de dix ans. Quand on lui parle de quitter Paris
pour quelques jours, même pour quelques heures, il ne veut rien
entendre; il se contente d'écrire à Mme de Boufflers qu'il se trouve
fort bien à Paris et qu'il est parfaitement heureux avec M. de
Bauffremont. La marquise lui répond:
«Saint-Germain, jeudi 20 juillet 1780.
«Je ne donne pas ordinairement dans les flagorneries des veaux, mais je
suis bien aise d'apprendre par elles que le mien est heureux. C'est une
juste récompense de sa piété envers moi.
«S'il m'arrive, comme à tout le monde, de dire quelquefois un peu plus
que je ne sens, il m'arrive encore plus souvent de dire moins, et c'est
ce que j'ai fait pour vous en ne vous disant pas combien j'étais touchée
de la proposition du voyage.
«En voici une autre de la part de M. et de Mme de Beauvau. C'est de
venir ici dimanche au soir avec Mme de Grammont, d'y rester si vous
voulez et tant que vous voudrez, ou bien de vous en aller après souper
dans son carrosse qui s'en retournera.
«J'irai samedi dîner chez M. de Praslin. Je courrai toute la journée et
je dînerai dimanche chez Mme de la Reynière. Nous verrons s'il y aura
quelque moyen de nous voir.
«M. de Beauvau est toujours un peu mieux.
«Voilà le cinquième jour passé!»
Il y aurait mauvaise grâce cependant à méconnaître plus longtemps une si
persistante amabilité. Panpan se décide donc à accepter un dîner au Val
et à partir pour Saint-Germain; il y est reçu à bras ouverts, il est
accablé de politesses, de compliments auxquels il répond de son mieux:
Mme de Boufflers, qui jouit du succès de son Veau, s'ingénie de toutes
façons à le faire valoir et elle y réussit parfaitement: Panpan est fort
apprécié de tous.
La rencontre avec Saint-Lambert, qui inspirait des inquiétudes, se passe
à merveille; le prince de Beauvau et la marquise y assistent et leur
présence met entre les deux ennemis le liant nécessaire; en quelques
minutes tous les souvenirs d'une fâcheuse querelle sont à peu près
effacés.
La journée se passe délicieusement, si bien que les Beauvau
souhaiteraient garder pendant quelques jours l'aimable lecteur, et Mme
de Boufflers se fait l'interprète de leurs désirs; mais Panpan, quelques
instances qu'on lui fasse, n'entend pas se laisser détourner des
plaisirs de la capitale, et le soir même il rentre à Paris.
Au bout de peu de jours la grave indisposition qui avait tant alarmé la
famille de M. de Beauvau était en pleine voie de guérison et le prince
pouvait reprendre son existence ordinaire.
A partir de ce moment Mme de Boufflers mène une vie délicieuse; elle est
rassurée sur l'état de son frère et elle peut sans arrière-pensée se
consacrer aux plaisirs de la société. Elle n'a même pas besoin de
quitter le Val, elle y voit défiler tout Paris, tous ses amis, tous les
gens qu'elle aime. Mme de Beauvau tient table ouverte et l'on rencontre
dans son salon l'élite de la noblesse et des gens de lettres.
Si elle est très absorbée par la vie mondaine, Mme de Boufflers,
cependant, n'oublie pas ses amies de Lorraine, et surtout la chère, la
«céleste» Durival. Elle lui écrit le 30 juillet:
«Au Val, 30 juillet.
«Je voudrais bien qu'on m'explique comment et pourquoi, aimant ma
céleste amie de préférence, comptant sur son amitié comme je me flatte
qu'elle compte sur la mienne, désirant d'en recevoir et d'en donner de
nouvelles assurances, aimant particulièrement tout ce qui vient d'elle,
ne fût-ce que son écriture, il arrive pourtant qu'elle est la seule, je
ne dis pas de mes amies, mais des personnes avec lesquelles je vis, à
qui je n'aie pas encore écrit. Cela me confirme dans l'opinion qu'on
aime surtout la bonté pour en abuser, ou au moins pour se mettre à son
aise.
«J'ai trouvé ici M. de Saint-Lambert. Après avoir bien parlé de vous,
avec un plaisir sensible de ma part, nous avons parlé du Veau, et
l'entrevue s'est passée simplement et poliment, sans aucune mention du
passé. Vous et moi avions tout dit. Le Veau a été comme de raison le
plus à son aise. Les choses sont comme nous les désirions pour la suite,
sans intimité et sans embarras. Vous seriez touchée et enchantée de la
réception qu'on a faite au Veau. Des personnes même, qui ne le
connaissent que de réputation, se sont empressées de lui procurer des
amusements. Les loges lui sont ouvertes à tous les spectacles, on le
mène partout, mais il vous a sûrement écrit. Où êtes-vous? Je le saurais
par lui, si je le voyais, mais depuis que nous sommes arrivés, je l'ai
vu deux fois à Paris, le temps du dîner, et il est venu une seule fois
dîner ici.
«Voilà M. de Bauffremont qui veut que je vous dise qu'il ne vous
enveloppe pas dans l'opinion presque générale que soixante-sept ans
d'expérience lui ont donnée des hommes. Je n'ai encore vu que M.
Gaillard des gens de lettres, et c'est un de ceux que j'aime le mieux.
Je ne sors presque pas d'ici, il y passe tant de monde et je m'y amuse
si bien que je ne pense seulement pas à Paris. M. de Beauvau est
beaucoup mieux[149].»
[149] Communiquée par le capitaine Noël.
Panpan a la tête si bien tournée par les flatteries et les grâces dont
on l'accable à Paris, qu'il en oublie Mme de Boufflers. On ne le voit
presque jamais au Val. C'est l'aimable femme qui vient lui reprocher
doucement son absence et le rappeler à son devoir, non sans une pointe
d'ironie. Elle lui écrit:
«Saint-Germain, lundi 21 août.
«Je sais que vous faites vos volontés avec une complaisance infinie, et
comme les propositions de M. de Beauvau vous conviennent assez, je ne
doute pas que vous ne les acceptiez et que nous ne vous voyons bientôt.
«Convenez, mon bon Veau, que vous vous passez aisément des gens que vous
aimez et que la Comédie-Française vous tient lieu de tout. Il faut
pourtant venir remplacer M. de Saint-Lambert qui s'en va jeudi pour
longtemps.
«Adieu jusqu'à jeudi[150].»
[150] Tous ces billets sont adressés à Panpan chez M. de
Bauffremont, barrière de Vaugirard, à Paris.
Les petits billets tendres partent journellement de Saint-Germain; la
marquise organise sans cesse des parties dont le Veau est toujours le
héros.
«Août 1780.
«Mandez-moi ce que fait cette aimable maréchale. Je voudrais la voir et
je voudrais aller à la Comédie-Française. Mandez-moi quelque chose.
Comment te portes-tu? Si cette maréchale n'était pas ici, je te
proposerais de dîner ensemble[151].»
[151] Au verso de ce billet sont écrits ces vers:
_A Madame du Deffant qui appelle son fauteuil un tonneau._
C'est en vain que l'on voyage
Pour rencontrer le plaisir;
Et la mer et le rivage,
Tout a trompé mon désir.
J'ai vogué sur l'onde,
J'ai vu lancer un vaisseau;
Mais il n'y a rien dans le monde
D'égal à votre tonneau.
«Août.
«Encore une proposition, mon Veau, quoique vous n'ayez pas répondu à la
première. Mme de Grammont vous prie à dîner demain lundi avec MM. du
Châtelet et de Liancourt. Elle vous donnera une loge à la
Comédie-Française et une à l'Italienne. J'aurai l'honneur de vous y
suivre.»
Grisé par les plaisirs de la capitale, Panpan ne songeait guère à ses
amis de Lorraine. Il recevait d'eux cependant de fréquentes nouvelles et
Mme de Lenoncourt en particulier, qui s'était réfugiée à Fléville pour
tromper les longueurs de l'absence, lui racontait volontiers la vie du
château.
«Fléville, le 21.
«Votre Durival, qui fait nos délices, vous aime et vous embrasse plus
fort que moi, mais pas plus tendrement. Elle court le matin, malgré la
chaleur, et ce n'est que quand elle est excédée que nous en jouissons.
L'après-dîner elle lit et cause tant que nous voulons; le soir elle joue
et veille plus qu'elle ne veut, mais si gaiement qu'il faut l'aimer tous
les jours davantage. Mme de Brancas, M. Cerutti, l'abbé Quénard parlent
tous ensemble pour m'engager à vous parler d'eux séparément; ils vous
regrettent et vous désirent, et se réjouissent cependant de vos plaisirs
présents et à venir. Je suis bien aussi généreuse qu'eux, mais je
voudrais que rien ne prolonge votre voyage. Nancy n'a ni vie ni
mouvement quand Mme de Boufflers n'y est pas, et je me sens dans un
abandon que je ne peux pas supporter plus d'un mois.»
Cependant on se désolait à Fléville de l'éloignement prolongée de
Panpan; on trouvait qu'il abusait vraiment du droit d'accompagner Mme de
Boufflers. Un beau jour les hôtes du château n'y tiennent plus et chacun
écrit à l'ingrat ce qu'il pense de son absence.
C'est Mme de Lenoncourt qui débute; elle se défend tout d'abord d'une
plaisanterie innocente dont Panpan a montré quelque mauvaise humeur:
«Fléville, le 23.
«Je jure, je proteste sur mon honneur que je ne me suis jamais moquée
des lettres de mon Veau, que j'ai partagé tous ses triomphes, et que
c'est sans aucun prétexte qu'on lui a fait une plaisanterie que j'ai
désapprouvée et qui m'afflige maintenant, puisqu'il a pu douter pendant
si longtemps du sensible plaisir que me font les marques de son
souvenir...
«J'espère que Mme de Boufflers ne vous retiendra pas. Que feriez-vous
l'hiver à Paris, presque aussi séparé d'elle que si vous étiez ici.
Revenez, ma vache; c'est autant pour vous que pour moi que je vous en
prie.
«Mme de Brancas et M. Cerutti vont achever ma lettre. Adieu, mon Veau!
«Notre Céleste est à Sommerviller; il y a six semaines que je ne l'ai
vue; je lui manderai de vos nouvelles.
(De la main de Mme de Brancas.)
«Je vous suis trop attachée, Panpan, pour ne vous pas conseiller de ne
pas passer l'hiver à Paris et de revenir ici le mois prochain. Je ne
sais si je resterai ici cet hiver ou si j'irai à Paris. J'ai de bonnes
raisons pour et contre, et votre décision influera beaucoup sur la
mienne. Il est important et convenable que vous arriviez ici le mois
prochain. Je ferai tuer le veau gras, qui ne sera pas vous, pour vous
recevoir. J'irai vous chercher à Nancy au moment où vous y arriverez. Je
vous amènerai ici d'où nous négocierons avec les compères de Lunéville,
avec qui je me suis laissé dire que vous aviez beaucoup perdu. Votre
Céleste vous fera sa cour le matin quand vous serez dans votre lit;
votre Lenoncourt sera à vos ordres toute la journée et votre Cerutti
mettra tout son esprit hors du coffre pour vous amuser. Quant à moi, je
serai votre très humble servante et je perdrai mon argent contre vous au
trictrac tant que vous voudrez; je laisse le papier à votre Cerutti.
(De la main de Cerutti.)
«Que dire après deux si grands écrivains qui, pourtant, ne savent pas
l'orthographe. Je n'ai qu'à répéter d'après tout Fléville que vous êtes
regretté, mon Panpan, que vous êtes désiré, que vous manquez à tous vos
amis le jour et à toutes vos amies la nuit. O merveilleuses Tuileries,
que de jalouses vous faites! Que de biens perdus! Tâchez, mon Panpan, de
ne pas vous épuiser en pure perte. Conservez-vous pour les grandes
duchesses, pour les belles marquises et pour les jolis garçons de toute
la Lorraine. On m'a chargé de vous écrire des bêtises; j'obéis de mon
mieux; mon amitié voudrait vous dire mille tendresses. Venez et vous
entendrez et vous verrez combien on vous aime.
(De la main de Mme de Brancas.)
«Sans lire les griffonnages de M. Cerutti, je reprends la plume pour
vous prier de dire à Mme de Boufflers combien je la regrette ici. Cent
mille choses pour moi à Mlle Quinault.[152]»
[152] Les lettres de Mme de Lenoncourt citées dans ce chapitre
nous ont été communiquées par Mme Léon Noël, Mlles de Ravinel et
le capitaine Noël.
CHAPITRE XIX
1779-1780
L'abbé Porquet.--Visite de Mme de Boufflers à
Franconville.--Tressan, Saint-Lambert et Mme d'Houdetot.--Tressan
est nommé à l'Académie.--Mmes de Boufflers et de Mirepoix chez le
duc de Nivernais.--Maladie de Manon.--Départ de Mme de Boufflers
et de Panpan pour la Lorraine.
Nous avons dit que Mme de Boufflers et Panpan avaient retrouvé dans la
capitale l'abbé Porquet; Panpan surtout avait été dans le ravissement de
revoir, après une si longue séparation, l'ami de sa jeunesse, et tous
deux passaient ensemble des heures délicieuses.
L'abbé, par ses relations et ses talents, s'était créé à Paris une
situation fort agréable, et s'il fréquentait avec plaisir la mauvaise
société, on le rencontrait aussi quelquefois dans le meilleur monde. On
le voyait souvent chez Mme du Deffant à laquelle, de temps à autre, il
adressait des vers galants:
Adoptons sans regret la sagesse moderne;
Dépouillant son orgueil et son sale manteau,
Diogène, aujourd'hui, ne prendrait sa lanterne
Que pour chercher votre tonneau.
Il n'était pas moins intime chez M. de Beauvau, avec lequel il discutait
volontiers. Comme le prince se piquait d'un purisme exagéré, Porquet,
plus indulgent, lui écrivait:
_Au prince de Beauvau, argument sans réplique._
De bonne foi longtemps on ne dispute guère,
Et de même, tous deux, nous pensons en effet.
Non, Prince, dans le style une faute légère
Ne peut passer pour un forfait;
Et le premier mérite est d'instruire ou de plaire.
Mais sans vouloir qu'on soit parfait,
Faire aussi bien que l'on peut faire
Est, à mon gré, toujours bien fait.
L'abbé affectionnait tout particulièrement le commerce des dames, et
s'il était souvent en butte aux plaisanteries de ses belles amies, il ne
manquait pas avec elles d'esprit de repartie.
Trois dames ayant eu l'imprudence de lui proposer des bouts-rimés, il
leur répond gaillardement:
Mesdames, j'aime encor; je suis donc encore _jeune_.
Sans cesse après vos cœurs, mon cœur court au _galop_.
Depuis le temps que ce cœur _jeûne_,
Trois cœurs pour lui ne sont pas _trop_.
Une autre fois, une dame l'ayant accusé, sous le voile de l'anonyme, de
se livrer au péché de gourmandise, Porquet riposte:
Je suis un peu gourmand, vous me le reprochez.
Par un vice plus gai, j'obtiendrais votre estime.
Est vicieux qui peut, ô mon cher anonyme!
Mais je n'ai plus, hélas! le choix de mes péchés.
Le bon abbé, dans les sociétés fort libres qu'il fréquentait, se
prêtait volontiers à toutes les plaisanteries. Un soir, chez une
charmante actrice, on veut jouer un proverbe; mais il manque une
perruque, l'abbé s'empresse d'offrir la sienne, et il lui adresse ces
adieux qui font la joie de l'assistance:
Respectable perruque, ornement de mon chef,
Puisses-tu, dans mes mains, revenir saine et sauve!
N'est-ce donc pas assez d'être Porquet le Bref!
Sans être encor Porquet le Chauve.
Porquet, on s'en doute aisément, n'était pas possédé d'une foi ardente;
il était même nettement matérialiste, et il résumait en ces quelques
vers toute sa conception de la vie:
M'amuser n'importe comment,
Voilà toute ma philosophie.
Je crois ne perdre aucun moment,
Hors le moment où je m'ennuie:
Et je tiens ma tâche finie,
Pourvu qu'ainsi tout doucement
Je me défasse de la vie.
Mme de Boufflers et Panpan ne se contentaient pas de fréquenter le plus
souvent possible le cher abbé, ils profitèrent encore de leur séjour
dans la capitale pour aller visiter leurs anciens amis Saint-Lambert et
Tressan; tous deux continuaient à résider dans la vallée de Montmorency;
mais alors que le premier n'y séjournait que pendant la belle saison, le
second y demeurait toute l'année. Ils y vivaient relativement heureux,
malgré leurs infirmités, voisinaient beaucoup, causant du passé et de
cette délicieuse cour de Lunéville qui leur avait laissé à tous deux de
si précieux souvenirs. C'est bien d'eux que l'on pouvait dire:
Et ces deux vieux débris se consolaient entre eux.
Mme d'Houdetot contribuait beaucoup à augmenter la douceur de cette
intimité[153].
[153] Tressan s'était toujours beaucoup occupé de ses enfants et
il avait cherché à les établir le mieux possible. Son fils aîné,
le marquis, servait en qualité de colonel. Le cadet jouissait
d'un bénéfice ecclésiastique. Son père avait fait de lui ce
portrait:
Monsieur l'abbé de Tressan
Est un grand compère,
Qui paraît vif et galant
Comme était son père.
Il fait tout avec esprit,
Il parle comme il écrit,
C'est un grand vicaire
Fait exprès pour plaire.
Après avoir été grand vicaire de Rouen, il émigra en 1791. Quant
au dernier fils, le chevalier, qu'on avait surnommé Freluche, il
rimait des madrigaux et faisait la cour aux dames; il obtint un
brevet de capitaine d'infanterie et fut nommé exempt aux gardes du
corps de la Reine. Il échappa au massacre du 10 août et alla se
fixer en Italie. Mlle de Tressan, Michon en famille, avait épousé
en 1773 le marquis de Maupeou, colonel du régiment de
Bigorre-infanterie. (_Souvenirs du comte de Tressan._)
«Vous avez entendu dire quel était pour nous l'agrément de vivre avec M.
de Saint-Lambert et Mme d'Houdetot, écrit Marmontel, et quel était le
charme d'une société où l'esprit, le goût, l'amour des lettres, toutes
les qualités du cœur les plus essentielles et les plus désirables, nous
attiraient, nous attachaient, soit auprès du sage d'Eaubonne, soit dans
l'agréable retraite de la Sévigné de Sannois. Jamais deux esprits et
deux âmes n'ont fourni un plus parfait accord de sentiments et de
pensées. Mais ils se ressemblaient surtout par un aimable empressement à
bien recevoir leurs amis. Politesse à la fois libre, aisée, attentive,
politesse d'un goût exquis, qui vient du cœur, qui va au cœur, et qui
n'est bien connue que des âmes sensibles.»
Il y avait un échange incessant de petits billets entre Sannois et
Franconville. On se décochait mutuellement force compliments et
gracieusetés.
«Je commence à croire que l'esprit ne vieillit plus, écrit un jour la
charmante marquise à son voisin; vous êtes et vous serez une des preuves
de cette vérité, si jamais elle peut s'établir.»