«Tenez, mon bon cœur de Veau, je vais répondre à tout jusqu'à ce que

Mme de Lenoncourt vienne ici pour que je la mène chez notre Durival, qui

a fait hier une apparition ici, et à qui je n'ai pas dit un mot des 20

louis, mais je vais les lui porter. Vous ne sauriez croire la joie que

j'ai de n'avoir plus de dettes. Je me promets bien et à mon meilleur ami

que cela n'arrivera plus. Ne croyez pas que j'irai présenter à ma

Durival notre argent tout sec; je compte bien l'accompagner de tous nos

sentiments de tendresse, d'estime, promesse, serment, parole d'honneur,

etc., enfin de tout ce que vous diriez vous-même pour lui plaire. Voilà

donc une affaire finie.

«Mme d'Hénin[139] est aussi à la Reine, et puisqu'elle veut bien s'en

mêler, ainsi que Mme de Poix, je crois qu'il faut les laisser faire.

[139] Fille de la princesse de Chimay.

«Je ne sais ce que c'est que l'histoire du bulletin. Ce que je sais

bien, c'est que M. de Beauvau ne pue pas, qu'il n'est guères dans la

chambre du Roi, et que s'il avait pué dans cette chambre, le Roi en

serait plutôt sorti lui-même que d'en faire sortir tout le monde. Au

reste le prince a peut-être fait chez le Roi comme Mme du Deffant chez

Mme de la Vallière.

«Ne m'envoyez plus de dattes, parce qu'il en arrive de Marseille...

«Les sixains et quatrains sont charmants. Je vais relire tout cela à Mme

Durival, car je lis mieux qu'elle.

«Envoyez-moi toujours les vers à la duchesse, ils seront assez bons pour

moi.

«Notre Thérèse prend enfin une bouteille d'eau de Bussang le matin, mais

je ne sais si, par le froid, cela est bon. Aujourd'hui elle a la foire.

«Je voulais vous dire de lire l'article Sévigné qui m'a charmée et celui

de Sénèque. Je vais chercher l'anecdote.

«Quand j'ai vu mon bonheur remis à quinze jours j'ai couru à la date, et

j'ai vu que j'avais trois jours, sur la quinzaine.»

«Nancy, 11 janvier 1779.

«Je doute, mon cher Veau, qu'on obtienne jamais rien de M. de la

Porte[140], qui ne soit dans toutes les règles de la justice. Comme je

me doutais bien du chagrin que le déplacement de ce Colé vous ferait,

j'ai encore dit hier à l'intendant tout ce que j'ai pensé qui pourrait

le toucher; il répond à tout que si cet homme était un bon sujet, il le

déplacerait encore comme inutile. Cela me fait voir que vous avez raison

d'aimer les fripons, car la rectitude a ses inconvénients. Mme de la

Porte m'a promis d'engager son mari à faire tout ce qu'il pourra, mais

comme elle serait bien fâchée de l'engager à manquer à ses principes, je

n'ose espérer rien.

[140] M. de la Porte, intendant de Perpignan; nommé à

l'intendance de Nancy, en juin 1778.

(De la main de Mme de Boisgelin.)

«Maman dit qu'elle ne comprend pas comment vous pouvez l'engager à

écrire par le froid qu'il fait, qu'elle a les mains gelées. Elle dit

aussi qu'elle compte s'amuser plus souvent dans sa chambre qu'ailleurs,

parce qu'elle a un gros rhume et que je ne veux pas qu'elle sorte. Elle

n'ira de longtemps à Fléville à cause de l'absence du tapis, qui ne

ferait qu'augmenter son rhume et son mal aux yeux. Mme Durival est

déterminée à y aller dans le mois de février.

«Son argent est arrivé; ainsi vous pouvez en disposer et être sûr que

vous lui ferez grand plaisir.

«Ne m'oubliez pas et ne me laissez pas oublier par Marianne, parce que

je l'aime de tout mon cœur.»

«16 mars 1779.

«Je vous vois toujours environné de tristesse et cela m'attriste aussi.

Mais que faire, attendre que l'éponge du temps emporte tout cela...

«Nous avons dîné dimanche chez le petit abbé, toujours plus aimable. Le

salon ne sera pas beau, et le reste n'avance pas.

«Vous a-t-on mandé: Que M. Necker a mis sa démission avec ses motifs sur

la table du Roi, et que le Roi et M. de Maurepas n'ont pas voulu la

recevoir; que la mort du cardinal de Rohan n'a point affligé le cardinal

neveu[141]; que Mlle d'Éon est exilée à Tonnerre[142].

«Le neveu de l'abbé Porquet est enfin placé comme chirurgien-major du

régiment de M. de Pouilly.

«Adieu, mon bon ami.»

[141] Louis de Rohan, célèbre par l'affaire du collier.

[142] Le chevalier d'Éon (1728-1810). A cette époque d'Éon ne

passait plus pour une femme. Il sortait du château de Dijon où il

avait subi un emprisonnement de deux mois.

«On dit que le Roi a donné une pension considérable à Linguet, qui est

actuellement à Paris[143], et qui était à Paris le jour de la réception

de Ducis[144].

[143] Dans sa jeunesse, Linguet avait été secrétaire du prince de

Beauvau. C'est à propos de Linguet que Panpan avait composé cette

épigramme:

Linguet, tapi dans un coin du parterre,

De Du Belloy siffloit le cruel Pierre.

Or, vous savez qu'aux drames les plus sots

Il n'est permis de siffler à son aise;

Une sentinelle, ennemie des bons mots,

Met un Baillon à la gaieté françoise.

Linguet, pourtant, siffloit de tout son cœur,

Et ses voisins lui répondoient en chœur.

Un des soldats, qui composoit la garde,

Voulut saisir l'indiscret orateur:

Quoi m'arrêter! dit Linguet, prenez garde,

Vous vous trompez, je ne suis pas l'auteur.

(Mss. de Devau.)

[144] Le discours de réception de Ducis à l'Académie, comme

successeur de Voltaire, a été prononcé le 4 mars 1779.

Au mois de juin, la marquise, qui vient d'être assez souffrante, se

décide à aller passer quelques jours à Fléville, mais elle est à peine

convalescente. Va-t-on appeler un médecin? Point du tout. La duchesse,

bien inspirée, s'empresse de convoquer Panpan, persuadée que la présence

du Veau sera pour son amie le meilleur remède.

«Mardi.

«M. de Vaux aura su sans doute que Mme de Boufflers a été incommodée

plusieurs jours. Elle est mieux et pour achever de se rétablir elle

vient passer quelques jours à Fléville. Comme je ne doute pas que M. de

Vaux ne soit empressé de contribuer au rétablissement de ses amis, je

lui envoie ce soir mon carrosse. Il aura le temps de faire ses paquets

et ses adieux cette nuit. Il n'oubliera pas sa tête à perruque parce

qu'il n'y en a point ici. Il y a douze feuilles nouvelles qui

l'attendent, sans compter les journaux et demain pour son dîner il aura

une carpe superbe avec du vin de Bourgogne, de Barsac, de Catilion, de

Viviselpe, de Lunel, de Cerise, etc., etc., etc.[145].»

[145] L'adresse est ainsi libellée: M. de Vaux, ancien lecteur du

roi de Pologne et digne de l'être du monde entier, à Lunéville.

Mais Panpan se fait prier; il trouve qu'on ne manifeste pas un assez

grand désir de le posséder.

Mme de Boufflers le morigène gentiment:

«Nancy, 4 juin.

«Et moi je vous dis que je n'ai pas été une seule fois à Fléville que la

duchesse ne m'ait marqué beaucoup d'envie de vous voir, quelquefois, à

la vérité, avec un peu d'humeur, comme soupçonnant que vous y viendriez

le plus tard et le moins possible. J'ai toujours coulé du miel sur les

paroles, et je puis vous assurer qu'elle a l'air de vous aimer beaucoup.

Est-ce que, sans cela, le Cerutti vous aimerait tant? C'est peut-être,

au contraire, l'amour de celui-ci qui est la cause et la preuve de

l'amour de celle-là.»

Bien qu'il ne soit pas toujours aisé d'obtenir la visite du Veau à

Fléville, Mme de Brancas a pour lui mille amabilités. Un jour, elle fait

confectionner à son intention de délicieux macarons, et elle charge Mme

de Lenoncourt de les lui faire parvenir. Mais hélas, elle avait compté

sans les amies de la marquise. Quelques jours après, celle-ci, toute

honteuse, doit avouer au Veau la «flibusterie exécrable» dont il est la

victime; elle lui demande le secret, car la duchesse serait indignée et

ne pardonnerait pas aisément.

«Je devais vous envoyer par le carrosse une boîte de biscuits et de

macarons que la bonne dame vous avait fait faire avec le plus grand

soin. Cette boîte attendait sur mon bureau. On m'a demandé ce que

c'était: imprudemment je l'ai dit: «Ah! voyons! goûtons...»--«Ah! non!

c'est à mon Veau.»--«Cinq ou six gueules fraîches se sont jetées dessus,

on me l'a arrachée. Quand j'ai vu le pillage, j'en ai pris ma part.

Bref il n'en est pas resté un seul!»

Cependant Panpan éprouve bien des préoccupations; M. Necker accomplit

dans les finances de grandes réformes et le pauvre Veau se demande avec

anxiété ce qui restera de son maigre revenu. Aussi quand Mme de

Boufflers s'aventure à vanter les mérites du ministre, le Veau répond-il

fort aigrement:

Que m'importe tout son mérite,

S'il ne me laisse pas de pain?

Parce que Colbert ressuscite,

Me faut-il donc mourir de faim?

Pour obvier au coup qui le menace, Panpan sollicite une nouvelle pension

du Roi; en même temps, il cherche à obtenir quelques faveurs pour un

neveu malheureux. C'est naturellement Mme de Boufflers qui est chargée

de plaider la cause de son ami et elle doit mettre en jeu toutes les

influences dont elle dispose pour obtenir une issue favorable.

La marquise se conforme docilement aux désirs du Veau; sa famille, ses

relations, tout le monde est mis en réquisition: le prince de Beauvau,

Mme de Grammont, le comte d'Estaing, Mmes de Poix et d'Hénin, qui sont à

la Reine, etc., etc.

«Nancy, 27 juin 1779.

«Mais, mon petit Veau, je te défie de dire que je ne vous ai pas encore

écrit par le dernier ordinaire, c'est-à-dire mercredi 24. Notre aimable

Marcel ne m'a dit ni fait dire qu'il s'en allait, car je vous aurais

envoyé par lui un éloge de M. Haller, manuscrit, et la lettre de M.

d'Éon à M. de Maurepas. Voyez comme je mets bien les accents sur les à

depuis que notre Petitdemange m'apprend l'orthographe.

«Je pense, comme je vous l'ai dit d'abord, que la duchesse de Grammont

ne vous répondra pas; mais que ce que vous lui demandez est inutile. On

demande vos titres, ce n'est pas pour les trouver bons ou mauvais, je

vous en réponds, et il n'y a que vous qui ayez pris l'alarme, à ce que

j'entends dire.

«L'énigme est charmante. Est-ce portrait? Si je l'avais eue hier entre

ma Durival et l'évêque de Saint-Dié, j'aurais deviné tout de suite.

«Mais si le printemps vous attriste, avec quoi vous réjouira-t-on?

Heureusement que vous n'en êtes pas moins gai.

«Ma pauvre Manon vient encore de cracher le sang, mais peu, et sans

avoir mal à la poitrine. J'espère que Thérèse ne prendra pas ce temps-là

(car cela n'est pas fini) pour lui donner les cent coups de pied dans le

ventre qu'elle lui a annoncés souvent. Je crois l'avoir adoucie en

engageant la battue à payer l'amende, c'est-à-dire qu'elle lui a proposé

de monter son bonnet, ce que l'autre a refusé, mais honnêtement. Voilà

la seule manière de venir à bout de la férocité.

«Je voudrais quelquefois que tu fusses un tigre frotté de manne, comme

ton amitié, pour que je puisse me passer de toi.»

«Je ne verrai pas la princesse, par un autre arrangement fait hier avec

le comte d'Estaing; Mmes Dessolles et de Lenoncourt en usent de même.

Mais je vais tâcher d'engager le comte à remettre une petite note à la

princesse pour la Reine. Ne faut-il pas encore que je compose cette

note? et puis qui l'écrira? Le pauvre Saunier est bien malade. Enfin

nous chercherons. Je pense que ce sera M. de L. si le malheur le conduit

ici aujourd'hui. C'est qu'il a une belle écriture et que mon Dumast

écrit comme un chat, car il aurait la préférence. Heureusement que j'ai

le placet pour le garde des sceaux qui me mettra au fait du nom et de la

chose. Je vous réponds que la Reine aura la note, en dépit même du

comte, s'il ne voulait pas la donner.

«Je ne connais de sacré que le bonheur de mon Veau, c'est la loi la plus

sainte, le devoir le plus chéri, etc., etc.

«Après cela je pense que vous ne refuserez pas de trouver jolis les vers

à Mme de Poix en lui envoyant les synonymes: finir, cesser,

discontinuer.

«Les voici:

Vous continuerez de charmer

Et l'on ne cessera jamais de vous aimer.

Je ne finis pas de le dire,

Mais je n'aime point à l'écrire.

«Toutes tes paroles sont enveloppées de faussetés, tes promesses

frelatées, tes sentiments falsifiés, tes actions mixtionnées, et

cependant je t'aime.

«Pourquoi ne pas dire simplement: j'irai vous voir dans un tel temps.

Qu'est-ce que ces lys, cette muraille? tout cela sent la mauvaise foi.

«Je vais le 26 à Fléville; les Villes y sont.»

Panpan ne se contente pas de faire solliciter par Mme de Boufflers et

ses amis, il suppose qu'une démarche directe pourra avoir quelque

heureuse influence, et lui-même écrit au prince de Beauvau. Mais une

supplique passe souvent inaperçue, peut-être la remarquera-t-on

davantage, s'il emploie la langue des dieux:

_Panpan au prince de Beauvau._

C'est encore un de ses placets

Que le vieux Veau vous recommande.

Si le succès d'une demande

Fait tenter un autre succès,

C'est à vous qu'il faut vous en prendre,

Quand par ses importunités,

Prince, abusant de vos bontés,

Il ose de vous tout attendre.

Un jeune et malheureux neveu

Ne me revient du bout du monde

Que pour y retourner dans peu,

Malgré l'inclémence de l'onde,

Qui ne lui paraît plus qu'un jeu.

On lui fit revoir sa patrie

Pour y renouveler sa vie,

Qui s'épuisait sous l'Équateur.

Depuis sa santé rétablie

Ces Anglais lui tiennent au cœur,

Et plus encor sainte Lucie.

Il n'aspire plus qu'à l'honneur

D'y chercher la mort qui l'a fui.

Mais pour aller même à la mort

Quelquefois trop cher il en coûte;

Il n'a pas dans son triste sort

Pour faire les frais de la route.

Dans cette dure extrémité

Il me revient à la mémoire

Ce placet, avec son mémoire,

Qui fut l'an dernier présenté;

Mais je ne dois pas vous le taire,

De Madame il fut rebuté;

Cependant encor j'en espère;

S'il ne put plaire un certain jour,

Un certain jour il pourra plaire;

Tout le succès dépend du tour

Qu'on fait prendre dans une affaire.

La pièce qui tombe le soir

Le lendemain remonte aux nues,

Nos raisons seront bienvenues

Lorsque vous les ferez valoir.

Madame a craint la concurrence,

Mais j'appartins à son aïeul,

Mon neveu plus qu'un autre a seul

Quelques droits à sa bienfaisance.

Est-il des concurrents nombreux,

Rien n'autorise leur attente

Car ils ne sont point mes neveux;

Ils n'ont point de muse pour tante

Qui vienne intercéder pour eux.

Elle a cru qu'il voulait d'avance

Jouir de ce qu'elle a promis;

Du quart au tout la différence

Fondait l'espoir qu'il s'est permis.

Prenez Barême, ouvrez ses livres,

Faites voir que de cinq cents francs

Le quart n'est que cent vingt-cinq livres,

Que ces cinq louis tous les ans,

Jusqu'à ce qu'il faudra les rendre,

Lui pourraient faire en paix attendre

La fin de tant de survivants.

C'est là qu'il borne sa demande,

Et cette princesse moins grande

Par son rang que par ses bienfaits,

Sans que pas un autre y prétende

Peut l'en combler à peu de frais.

Il faut pourtant qu'on l'en avise,

Quoique souvent, sans qu'on lui dise,

A son cœur il n'échappe rien.

Mon prince, c'est là votre affaire,

Vous aimez qu'on fasse le bien,

Vous qui savez si bien le faire.

Mme de Boufflers et Panpan n'ont pas sollicité en vain. L'heureux

lecteur du Roi obtient ce qu'il désirait, et pour lui et pour son neveu.

Dans sa reconnaissance il envoie au prince de Beauvau un vase en

porcelaine de Vincennes, et il le prie de l'offrir en son nom à la chère

marquise.

Au vase étaient joints ces vers:

_A Madame la marquise de Boufflers._

Dès longtemps mon cœur vous destine

Ce chef-d'œuvre de l'art, ce vase précieux

Où notre France efface et la Grèce et la Chine.

Je cherchais le moment de l'offrir à vos yeux.

De l'or et de l'azur brille l'éclat suprême

Sur cet émail de lait à Vincennes empâté,

Mais c'est la main du héros qui vous aime

Qui fera toute sa beauté.

Ce héros, qu'autrefois couronna la victoire

Sur les rives de l'Éridan,

Semble aujourd'hui ne connaître de gloire

Que celle de vous plaire et de gâter Panpan.

Je vois vos bontés dans les siennes

Et je n'en suis que plus charmé.

Mon cœur de ses bienfaits ne peut être alarmé,

Les bienfaits ne sont pas des chaînes.

Quand il protège, on croit en être aimé.

De tous ses dons, cette coupe brillante

Devient pour moi le plus cher en ce jour,

Quand l'amitié vous la présente

Comme un hommage embelli par l'amour[146].

[146] Bibl. de Nancy. Mss. de Devau.

CHAPITRE XVIII

1779-1781

Maladie du prince de Beauvau.--Il demande à Mme de Boufflers

de venir le voir.--Panpan accompagne la marquise à Paris.--Agréable

séjour dans la capitale.--Guérison de M. de Beauvau.--Réconciliation

de Panpan et de Saint-Lambert.

En 1779 et 1781, les relations continuent à être incessantes entre

Nancy, Lunéville, Fléville, Sommerviller. A la petite mais charmante

société que nous connaissons se sont joints quelques nouveaux venus, M.

de la Porte, intendant de Nancy, sa femme, Mme d'Hautefort, M. de

Maulevrier, etc., etc.

L'intimité est extrême, on se voit presque journellement; les dîners,

les soupers, les parties de comète, de trictrac, autant d'occasions de

se réunir et de passer ensemble de douces heures. La distance n'est pas

un obstacle; n'a-t-on pas des chevaux? Quant à l'ennui du déplacement, à

la fatigue inévitable par le mauvais temps et les routes détestables,

personne n'y songe. Tous sont vieux, surmenés, plus ou moins cacochymes,

mais qu'importe quand il s'agit de se distraire et de se retrouver avec

des amis chers!

Panpan est le seul qui continue à se montrer récalcitrant; certes, il

accueille avec grand plaisir les amis qui le viennent voir, mais dès

qu'il est question de quitter sa modeste retraite, il ne veut rien

entendre, il reste insensible à toutes les séductions; Mme de Boufflers

elle-même n'arrive pas à l'arracher à sa vie monotone et réglée.

La marquise, au contraire, a conservé vivaces et profonds tous les

souvenirs du passé; elle est restée attachée à son vieil ami par toutes

les fibres de son cœur. On sent dans sa correspondance combien elle

l'aime, combien il est indispensable à sa vie; elle n'est jamais plus

heureuse que quand il est auprès d'elle, et elle le lui avoue naïvement.

Elle lui écrit sans cesse et lui confie ses joies, ses peines, tous les

événements de sa vie.

«2 juin 1780.

«Il faut encore vous dire que cette journée que j'ai passée avec ma

Durival aurait été une des plus agréables de ma vie, si, comme nous le

répétions sans cesse, le Veau, que nous aimons tous, y avait été.

J'allais vous dire tout cela, quand j'ai reçu votre lettre.

«Je ne veux plus parler de Fléville que pour approuver le parti que vous

prenez.

«Vous auriez bien mal fait de ne pas me faire le récit des folies

touchantes de cette bonne Marianne. N'allez pas la dégoûter de m'aimer,

moi ou mon portrait. Il faut qu'il ne me ressemble guère pour qu'on soit

tenté de le baiser.

«Mais en vous prenant par les paroles de votre lettre, et point par les

plaintes que vous nous faites quelquefois, vous êtes l'homme le plus

heureux qui existe; tous vos jours sont comme ceux de Lucile, pleins de

douceur, s'il est vrai qu'être aimé en soit une.»

Quelques jours après nouvelle lettre:

«Nancy, 9 juin 1780, à midi.

«Est-ce que je ne vous aurais pas écrit aussi, mon Veau bien-aimé, si le

chevalier ne me proposait pas depuis mercredi d'aller dîner chez vous.

Je ne vous dirai qu'en vous voyant les différents obstacles qui nous ont

retenus. Je pense que s'il ne partait pas le 12, rien ne nous

retiendrait. Mais si d'abord nous avons craint le mauvais temps, à

présent nous craignons qu'il ne nous manque.

«Je ne saurais prendre aucune part à la joie que vous avez ou que vous

aurez, d'être dans votre cloaque; moi qui n'aspire, ne désire, ne

respire que vous voir habiter un lieu propre et sain où je puisse jouir

du bonheur ineffable de vous voir dans les moments où il vous conviendra

de vous communiquer à moi.

«Je n'ai aperçu Mme Durival que par la fenêtre, depuis son retour. Elle

était pourtant convenue de dîner mardi chez nous avec sa compagne. J'ai

envoyé hier savoir de ses nouvelles. Elle m'a fait dire qu'elle

viendrait et je ne l'ai pas vue.

«Pour moi qui ai bien senti à quoi je m'engageais en retournant tous les

jours à Fléville, pour vous voir, j'ai été en chemin il y a deux jours

pour y dîner, mais le cabriolet s'est si mal conduit qu'il a fallu

revenir de Jarville au hasard de ne point dîner. Les Philips étant à

Nancy, j'y vais dans le moment avec le chevalier et le cabriolet

raccommodé.

«Je vais faire ma démission de la chapelle entre les mains de M. de

Beauvau, en insinuant le plus délicatement possible le désir que

j'aurais de la voir donner à mon Porquet.

(De la main de Mme de Boisgelin).

«Mon cher Panpan, le chien devient un peu incommode, parce qu'il est

sevré. M. de Chateaubodot n'est pas venu. Maman vous fait dire qu'elle

va faire votre commission.»

Le Veau se montre bien souvent grognon et susceptible; l'âge, les

infirmités ont peu à peu aigri son caractère, mais Mme de Boufflers n'en

a cure, le Veau a tous les droits, même celui d'être désagréable; elle

répond à ses rebuffades, en redoublant d'amabilités, de grâces, de bonne

humeur:

«Nancy, samedi 24 juin 1780.

«Mais, mon cher Veau, vous me grondez comme si j'avais tort. Dans quel

moment vous aurais-je écrit? Je n'ai vu Mme d'Hautefort que mercredi à

une heure, que nous sommes parties pour Fléville, où il a seulement été

question de vous, mais point du tout de dîner chez vous. Tout au

contraire, elle a dit qu'elle vous avait donné à déjeuner, et qu'elle

vous en prierait encore. Sur cela, j'ai fait vos honneurs; j'ai dit que

vous seriez enchanté qu'elle vous demandât à dîner. Elle a toujours dit

qu'elle voulait vous voir chez M. Vincent, et point dîner. Que

pouvais-je faire? Et par où vous écrire, et que vous écrire sur ce

dîner? Je ne sais pas sur quoi M. de Maulevrier a pu vous dire que Mme

d'Hautefort dînerait chez vous, car je lui ai toujours entendu dire le

contraire. En tout cas, de quoi vous plaignez-vous, puisque vous avez

été averti?

«A présent, il est question d'avertir M. de Maulevrier, que M. et Mme de

la Porte, Mme Durival et moi, nous irons mardi 27 juin 1780, sur les

midi, dîner chez lui avec notre bien-aimé Veau, que Mme de la Porte

jouera au trictrac avec lui, et que je ferai la chouette à M. de

Saisseval et à M. de Nédonchel, et que les trictracs soient propres.

«Je suis à la quatrième plume, les doigts tout barbouillés et d'une

humeur horrible de votre injustice; mais pour M. Martel, je le remercie,

et je le demanderais si nous dînions chez vous.

«A présent que j'ai une plume passable, il me semble que je t'aime bien,

mon cher Veau, et que j'ai déjà du plaisir en pensant à mardi.

«Moi, j'espère quelque chose de l'activité du duc.»

Au mois de septembre 1780, M. de Beauvau étant tombé assez sérieusement

malade, il fit dire à sa sœur tout le plaisir qu'il éprouverait à la

voir auprès de lui. Bien que l'état du prince ne fut nullement

inquiétant et que la demande fût plutôt un caprice de malade, Mme de

Boufflers n'hésita pas à partir sans délai; M. de Bauffremont s'offrit

à l'accompagner, ce qu'elle accepta avec joie. La marquise fit ses

préparatifs avec une telle précipitation qu'elle n'eut pas le temps

d'aller dire adieu à Mme Durival. C'est Mme Petitdemange qui se charge

d'aviser la «céleste», mais au dernier moment la marquise prend la plume

et c'est elle-même qui achève la lettre:

(De la main de Mme Petitdemange.)

«Mme de Boufflers, qui part dimanche pour Paris, aurait désiré bien

vivement de voir sa «céleste» avant, mais elle n'a pas de voiture, parce

qu'on arrange la sienne pour le voyage.

«M. de Bauffremont est obligé de partir sans avoir vu Mme Durival et il

charge le gros secrétaire de le lui dire.

«M. le prince de Beauvau n'est pas plus malade, mais il a tant pressé

Mme de Boufflers de venir au Val qu'il ne lui a pas été possible de le

refuser. Dans un mois elle revient.

«Si Mme Durival a des commissions, Thérèse demande d'en être chargée,

car cette fois-ci son corps ne quittera pas son âme.

(De la main de Mme de Boufflers.)

«Il ne m'est guère possible d'écrire, mais il m'est absolument

impossible de partir sans avoir un petit moment de conversation avec la

plus chaude de mes amies.

«D'abord, il faut que je lui dise mon regret de partir sans avoir au

moins la satisfaction de l'embrasser. Je m'étais flattée de passer

cette journée-ci avec vous; M. Devau vous dira ce qui m'en empêche. Il

vous dira quel plaisir je me faisais de passer l'hiver entre vous deux,

car je me flattais que vous me rendriez une partie du temps que j'ai

passé et perdu sans vous cet automne. Les instants qu'on passe avec

vous, ma céleste amie, allongent cruellement ceux où l'on ne vous voit

pas. Voilà ma profession de foi et le fond de mon âme.

La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers · 第 18 / 30 段