Mme de Lenoncourt vienne ici pour que je la mène chez notre Durival, qui
a fait hier une apparition ici, et à qui je n'ai pas dit un mot des 20
louis, mais je vais les lui porter. Vous ne sauriez croire la joie que
j'ai de n'avoir plus de dettes. Je me promets bien et à mon meilleur ami
que cela n'arrivera plus. Ne croyez pas que j'irai présenter à ma
Durival notre argent tout sec; je compte bien l'accompagner de tous nos
sentiments de tendresse, d'estime, promesse, serment, parole d'honneur,
etc., enfin de tout ce que vous diriez vous-même pour lui plaire. Voilà
donc une affaire finie.
«Mme d'Hénin[139] est aussi à la Reine, et puisqu'elle veut bien s'en
mêler, ainsi que Mme de Poix, je crois qu'il faut les laisser faire.
[139] Fille de la princesse de Chimay.
«Je ne sais ce que c'est que l'histoire du bulletin. Ce que je sais
bien, c'est que M. de Beauvau ne pue pas, qu'il n'est guères dans la
chambre du Roi, et que s'il avait pué dans cette chambre, le Roi en
serait plutôt sorti lui-même que d'en faire sortir tout le monde. Au
reste le prince a peut-être fait chez le Roi comme Mme du Deffant chez
Mme de la Vallière.
«Ne m'envoyez plus de dattes, parce qu'il en arrive de Marseille...
«Les sixains et quatrains sont charmants. Je vais relire tout cela à Mme
Durival, car je lis mieux qu'elle.
«Envoyez-moi toujours les vers à la duchesse, ils seront assez bons pour
moi.
«Notre Thérèse prend enfin une bouteille d'eau de Bussang le matin, mais
je ne sais si, par le froid, cela est bon. Aujourd'hui elle a la foire.
«Je voulais vous dire de lire l'article Sévigné qui m'a charmée et celui
de Sénèque. Je vais chercher l'anecdote.
«Quand j'ai vu mon bonheur remis à quinze jours j'ai couru à la date, et
j'ai vu que j'avais trois jours, sur la quinzaine.»
«Nancy, 11 janvier 1779.
«Je doute, mon cher Veau, qu'on obtienne jamais rien de M. de la
Porte[140], qui ne soit dans toutes les règles de la justice. Comme je
me doutais bien du chagrin que le déplacement de ce Colé vous ferait,
j'ai encore dit hier à l'intendant tout ce que j'ai pensé qui pourrait
le toucher; il répond à tout que si cet homme était un bon sujet, il le
déplacerait encore comme inutile. Cela me fait voir que vous avez raison
d'aimer les fripons, car la rectitude a ses inconvénients. Mme de la
Porte m'a promis d'engager son mari à faire tout ce qu'il pourra, mais
comme elle serait bien fâchée de l'engager à manquer à ses principes, je
n'ose espérer rien.
[140] M. de la Porte, intendant de Perpignan; nommé à
l'intendance de Nancy, en juin 1778.
(De la main de Mme de Boisgelin.)
«Maman dit qu'elle ne comprend pas comment vous pouvez l'engager à
écrire par le froid qu'il fait, qu'elle a les mains gelées. Elle dit
aussi qu'elle compte s'amuser plus souvent dans sa chambre qu'ailleurs,
parce qu'elle a un gros rhume et que je ne veux pas qu'elle sorte. Elle
n'ira de longtemps à Fléville à cause de l'absence du tapis, qui ne
ferait qu'augmenter son rhume et son mal aux yeux. Mme Durival est
déterminée à y aller dans le mois de février.
«Son argent est arrivé; ainsi vous pouvez en disposer et être sûr que
vous lui ferez grand plaisir.
«Ne m'oubliez pas et ne me laissez pas oublier par Marianne, parce que
je l'aime de tout mon cœur.»
«16 mars 1779.
«Je vous vois toujours environné de tristesse et cela m'attriste aussi.
Mais que faire, attendre que l'éponge du temps emporte tout cela...
«Nous avons dîné dimanche chez le petit abbé, toujours plus aimable. Le
salon ne sera pas beau, et le reste n'avance pas.
«Vous a-t-on mandé: Que M. Necker a mis sa démission avec ses motifs sur
la table du Roi, et que le Roi et M. de Maurepas n'ont pas voulu la
recevoir; que la mort du cardinal de Rohan n'a point affligé le cardinal
neveu[141]; que Mlle d'Éon est exilée à Tonnerre[142].
«Le neveu de l'abbé Porquet est enfin placé comme chirurgien-major du
régiment de M. de Pouilly.
«Adieu, mon bon ami.»
[141] Louis de Rohan, célèbre par l'affaire du collier.
[142] Le chevalier d'Éon (1728-1810). A cette époque d'Éon ne
passait plus pour une femme. Il sortait du château de Dijon où il
avait subi un emprisonnement de deux mois.
«On dit que le Roi a donné une pension considérable à Linguet, qui est
actuellement à Paris[143], et qui était à Paris le jour de la réception
de Ducis[144].
[143] Dans sa jeunesse, Linguet avait été secrétaire du prince de
Beauvau. C'est à propos de Linguet que Panpan avait composé cette
épigramme:
Linguet, tapi dans un coin du parterre,
De Du Belloy siffloit le cruel Pierre.
Or, vous savez qu'aux drames les plus sots
Il n'est permis de siffler à son aise;
Une sentinelle, ennemie des bons mots,
Met un Baillon à la gaieté françoise.
Linguet, pourtant, siffloit de tout son cœur,
Et ses voisins lui répondoient en chœur.
Un des soldats, qui composoit la garde,
Voulut saisir l'indiscret orateur:
Quoi m'arrêter! dit Linguet, prenez garde,
Vous vous trompez, je ne suis pas l'auteur.
(Mss. de Devau.)
[144] Le discours de réception de Ducis à l'Académie, comme
successeur de Voltaire, a été prononcé le 4 mars 1779.
Au mois de juin, la marquise, qui vient d'être assez souffrante, se
décide à aller passer quelques jours à Fléville, mais elle est à peine
convalescente. Va-t-on appeler un médecin? Point du tout. La duchesse,
bien inspirée, s'empresse de convoquer Panpan, persuadée que la présence
du Veau sera pour son amie le meilleur remède.
«Mardi.
«M. de Vaux aura su sans doute que Mme de Boufflers a été incommodée
plusieurs jours. Elle est mieux et pour achever de se rétablir elle
vient passer quelques jours à Fléville. Comme je ne doute pas que M. de
Vaux ne soit empressé de contribuer au rétablissement de ses amis, je
lui envoie ce soir mon carrosse. Il aura le temps de faire ses paquets
et ses adieux cette nuit. Il n'oubliera pas sa tête à perruque parce
qu'il n'y en a point ici. Il y a douze feuilles nouvelles qui
l'attendent, sans compter les journaux et demain pour son dîner il aura
une carpe superbe avec du vin de Bourgogne, de Barsac, de Catilion, de
Viviselpe, de Lunel, de Cerise, etc., etc., etc.[145].»
[145] L'adresse est ainsi libellée: M. de Vaux, ancien lecteur du
roi de Pologne et digne de l'être du monde entier, à Lunéville.
Mais Panpan se fait prier; il trouve qu'on ne manifeste pas un assez
grand désir de le posséder.
Mme de Boufflers le morigène gentiment:
«Nancy, 4 juin.
«Et moi je vous dis que je n'ai pas été une seule fois à Fléville que la
duchesse ne m'ait marqué beaucoup d'envie de vous voir, quelquefois, à
la vérité, avec un peu d'humeur, comme soupçonnant que vous y viendriez
le plus tard et le moins possible. J'ai toujours coulé du miel sur les
paroles, et je puis vous assurer qu'elle a l'air de vous aimer beaucoup.
Est-ce que, sans cela, le Cerutti vous aimerait tant? C'est peut-être,
au contraire, l'amour de celui-ci qui est la cause et la preuve de
l'amour de celle-là.»
Bien qu'il ne soit pas toujours aisé d'obtenir la visite du Veau à
Fléville, Mme de Brancas a pour lui mille amabilités. Un jour, elle fait
confectionner à son intention de délicieux macarons, et elle charge Mme
de Lenoncourt de les lui faire parvenir. Mais hélas, elle avait compté
sans les amies de la marquise. Quelques jours après, celle-ci, toute
honteuse, doit avouer au Veau la «flibusterie exécrable» dont il est la
victime; elle lui demande le secret, car la duchesse serait indignée et
ne pardonnerait pas aisément.
«Je devais vous envoyer par le carrosse une boîte de biscuits et de
macarons que la bonne dame vous avait fait faire avec le plus grand
soin. Cette boîte attendait sur mon bureau. On m'a demandé ce que
c'était: imprudemment je l'ai dit: «Ah! voyons! goûtons...»--«Ah! non!
c'est à mon Veau.»--«Cinq ou six gueules fraîches se sont jetées dessus,
on me l'a arrachée. Quand j'ai vu le pillage, j'en ai pris ma part.
Bref il n'en est pas resté un seul!»
Cependant Panpan éprouve bien des préoccupations; M. Necker accomplit
dans les finances de grandes réformes et le pauvre Veau se demande avec
anxiété ce qui restera de son maigre revenu. Aussi quand Mme de
Boufflers s'aventure à vanter les mérites du ministre, le Veau répond-il
fort aigrement:
Que m'importe tout son mérite,
S'il ne me laisse pas de pain?
Parce que Colbert ressuscite,
Me faut-il donc mourir de faim?
Pour obvier au coup qui le menace, Panpan sollicite une nouvelle pension
du Roi; en même temps, il cherche à obtenir quelques faveurs pour un
neveu malheureux. C'est naturellement Mme de Boufflers qui est chargée
de plaider la cause de son ami et elle doit mettre en jeu toutes les
influences dont elle dispose pour obtenir une issue favorable.
La marquise se conforme docilement aux désirs du Veau; sa famille, ses
relations, tout le monde est mis en réquisition: le prince de Beauvau,
Mme de Grammont, le comte d'Estaing, Mmes de Poix et d'Hénin, qui sont à
la Reine, etc., etc.
«Nancy, 27 juin 1779.
«Mais, mon petit Veau, je te défie de dire que je ne vous ai pas encore
écrit par le dernier ordinaire, c'est-à-dire mercredi 24. Notre aimable
Marcel ne m'a dit ni fait dire qu'il s'en allait, car je vous aurais
envoyé par lui un éloge de M. Haller, manuscrit, et la lettre de M.
d'Éon à M. de Maurepas. Voyez comme je mets bien les accents sur les à
depuis que notre Petitdemange m'apprend l'orthographe.
«Je pense, comme je vous l'ai dit d'abord, que la duchesse de Grammont
ne vous répondra pas; mais que ce que vous lui demandez est inutile. On
demande vos titres, ce n'est pas pour les trouver bons ou mauvais, je
vous en réponds, et il n'y a que vous qui ayez pris l'alarme, à ce que
j'entends dire.
«L'énigme est charmante. Est-ce portrait? Si je l'avais eue hier entre
ma Durival et l'évêque de Saint-Dié, j'aurais deviné tout de suite.
«Mais si le printemps vous attriste, avec quoi vous réjouira-t-on?
Heureusement que vous n'en êtes pas moins gai.
«Ma pauvre Manon vient encore de cracher le sang, mais peu, et sans
avoir mal à la poitrine. J'espère que Thérèse ne prendra pas ce temps-là
(car cela n'est pas fini) pour lui donner les cent coups de pied dans le
ventre qu'elle lui a annoncés souvent. Je crois l'avoir adoucie en
engageant la battue à payer l'amende, c'est-à-dire qu'elle lui a proposé
de monter son bonnet, ce que l'autre a refusé, mais honnêtement. Voilà
la seule manière de venir à bout de la férocité.
«Je voudrais quelquefois que tu fusses un tigre frotté de manne, comme
ton amitié, pour que je puisse me passer de toi.»
«Je ne verrai pas la princesse, par un autre arrangement fait hier avec
le comte d'Estaing; Mmes Dessolles et de Lenoncourt en usent de même.
Mais je vais tâcher d'engager le comte à remettre une petite note à la
princesse pour la Reine. Ne faut-il pas encore que je compose cette
note? et puis qui l'écrira? Le pauvre Saunier est bien malade. Enfin
nous chercherons. Je pense que ce sera M. de L. si le malheur le conduit
ici aujourd'hui. C'est qu'il a une belle écriture et que mon Dumast
écrit comme un chat, car il aurait la préférence. Heureusement que j'ai
le placet pour le garde des sceaux qui me mettra au fait du nom et de la
chose. Je vous réponds que la Reine aura la note, en dépit même du
comte, s'il ne voulait pas la donner.
«Je ne connais de sacré que le bonheur de mon Veau, c'est la loi la plus
sainte, le devoir le plus chéri, etc., etc.
«Après cela je pense que vous ne refuserez pas de trouver jolis les vers
à Mme de Poix en lui envoyant les synonymes: finir, cesser,
discontinuer.
«Les voici:
Vous continuerez de charmer
Et l'on ne cessera jamais de vous aimer.
Je ne finis pas de le dire,
Mais je n'aime point à l'écrire.
«Toutes tes paroles sont enveloppées de faussetés, tes promesses
frelatées, tes sentiments falsifiés, tes actions mixtionnées, et
cependant je t'aime.
«Pourquoi ne pas dire simplement: j'irai vous voir dans un tel temps.
Qu'est-ce que ces lys, cette muraille? tout cela sent la mauvaise foi.
«Je vais le 26 à Fléville; les Villes y sont.»
Panpan ne se contente pas de faire solliciter par Mme de Boufflers et
ses amis, il suppose qu'une démarche directe pourra avoir quelque
heureuse influence, et lui-même écrit au prince de Beauvau. Mais une
supplique passe souvent inaperçue, peut-être la remarquera-t-on
davantage, s'il emploie la langue des dieux:
_Panpan au prince de Beauvau._
C'est encore un de ses placets
Que le vieux Veau vous recommande.
Si le succès d'une demande
Fait tenter un autre succès,
C'est à vous qu'il faut vous en prendre,
Quand par ses importunités,
Prince, abusant de vos bontés,
Il ose de vous tout attendre.
Un jeune et malheureux neveu
Ne me revient du bout du monde
Que pour y retourner dans peu,
Malgré l'inclémence de l'onde,
Qui ne lui paraît plus qu'un jeu.
On lui fit revoir sa patrie
Pour y renouveler sa vie,
Qui s'épuisait sous l'Équateur.
Depuis sa santé rétablie
Ces Anglais lui tiennent au cœur,
Et plus encor sainte Lucie.
Il n'aspire plus qu'à l'honneur
D'y chercher la mort qui l'a fui.
Mais pour aller même à la mort
Quelquefois trop cher il en coûte;
Il n'a pas dans son triste sort
Pour faire les frais de la route.
Dans cette dure extrémité
Il me revient à la mémoire
Ce placet, avec son mémoire,
Qui fut l'an dernier présenté;
Mais je ne dois pas vous le taire,
De Madame il fut rebuté;
Cependant encor j'en espère;
S'il ne put plaire un certain jour,
Un certain jour il pourra plaire;
Tout le succès dépend du tour
Qu'on fait prendre dans une affaire.
La pièce qui tombe le soir
Le lendemain remonte aux nues,
Nos raisons seront bienvenues
Lorsque vous les ferez valoir.
Madame a craint la concurrence,
Mais j'appartins à son aïeul,
Mon neveu plus qu'un autre a seul
Quelques droits à sa bienfaisance.
Est-il des concurrents nombreux,
Rien n'autorise leur attente
Car ils ne sont point mes neveux;
Ils n'ont point de muse pour tante
Qui vienne intercéder pour eux.
Elle a cru qu'il voulait d'avance
Jouir de ce qu'elle a promis;
Du quart au tout la différence
Fondait l'espoir qu'il s'est permis.
Prenez Barême, ouvrez ses livres,
Faites voir que de cinq cents francs
Le quart n'est que cent vingt-cinq livres,
Que ces cinq louis tous les ans,
Jusqu'à ce qu'il faudra les rendre,
Lui pourraient faire en paix attendre
La fin de tant de survivants.
C'est là qu'il borne sa demande,
Et cette princesse moins grande
Par son rang que par ses bienfaits,
Sans que pas un autre y prétende
Peut l'en combler à peu de frais.
Il faut pourtant qu'on l'en avise,
Quoique souvent, sans qu'on lui dise,
A son cœur il n'échappe rien.
Mon prince, c'est là votre affaire,
Vous aimez qu'on fasse le bien,
Vous qui savez si bien le faire.
Mme de Boufflers et Panpan n'ont pas sollicité en vain. L'heureux
lecteur du Roi obtient ce qu'il désirait, et pour lui et pour son neveu.
Dans sa reconnaissance il envoie au prince de Beauvau un vase en
porcelaine de Vincennes, et il le prie de l'offrir en son nom à la chère
marquise.
Au vase étaient joints ces vers:
_A Madame la marquise de Boufflers._
Dès longtemps mon cœur vous destine
Ce chef-d'œuvre de l'art, ce vase précieux
Où notre France efface et la Grèce et la Chine.
Je cherchais le moment de l'offrir à vos yeux.
De l'or et de l'azur brille l'éclat suprême
Sur cet émail de lait à Vincennes empâté,
Mais c'est la main du héros qui vous aime
Qui fera toute sa beauté.
Ce héros, qu'autrefois couronna la victoire
Sur les rives de l'Éridan,
Semble aujourd'hui ne connaître de gloire
Que celle de vous plaire et de gâter Panpan.
Je vois vos bontés dans les siennes
Et je n'en suis que plus charmé.
Mon cœur de ses bienfaits ne peut être alarmé,
Les bienfaits ne sont pas des chaînes.
Quand il protège, on croit en être aimé.
De tous ses dons, cette coupe brillante
Devient pour moi le plus cher en ce jour,
Quand l'amitié vous la présente
Comme un hommage embelli par l'amour[146].
[146] Bibl. de Nancy. Mss. de Devau.
CHAPITRE XVIII
1779-1781
Maladie du prince de Beauvau.--Il demande à Mme de Boufflers
de venir le voir.--Panpan accompagne la marquise à Paris.--Agréable
séjour dans la capitale.--Guérison de M. de Beauvau.--Réconciliation
de Panpan et de Saint-Lambert.
En 1779 et 1781, les relations continuent à être incessantes entre
Nancy, Lunéville, Fléville, Sommerviller. A la petite mais charmante
société que nous connaissons se sont joints quelques nouveaux venus, M.
de la Porte, intendant de Nancy, sa femme, Mme d'Hautefort, M. de
Maulevrier, etc., etc.
L'intimité est extrême, on se voit presque journellement; les dîners,
les soupers, les parties de comète, de trictrac, autant d'occasions de
se réunir et de passer ensemble de douces heures. La distance n'est pas
un obstacle; n'a-t-on pas des chevaux? Quant à l'ennui du déplacement, à
la fatigue inévitable par le mauvais temps et les routes détestables,
personne n'y songe. Tous sont vieux, surmenés, plus ou moins cacochymes,
mais qu'importe quand il s'agit de se distraire et de se retrouver avec
des amis chers!
Panpan est le seul qui continue à se montrer récalcitrant; certes, il
accueille avec grand plaisir les amis qui le viennent voir, mais dès
qu'il est question de quitter sa modeste retraite, il ne veut rien
entendre, il reste insensible à toutes les séductions; Mme de Boufflers
elle-même n'arrive pas à l'arracher à sa vie monotone et réglée.
La marquise, au contraire, a conservé vivaces et profonds tous les
souvenirs du passé; elle est restée attachée à son vieil ami par toutes
les fibres de son cœur. On sent dans sa correspondance combien elle
l'aime, combien il est indispensable à sa vie; elle n'est jamais plus
heureuse que quand il est auprès d'elle, et elle le lui avoue naïvement.
Elle lui écrit sans cesse et lui confie ses joies, ses peines, tous les
événements de sa vie.
«2 juin 1780.
«Il faut encore vous dire que cette journée que j'ai passée avec ma
Durival aurait été une des plus agréables de ma vie, si, comme nous le
répétions sans cesse, le Veau, que nous aimons tous, y avait été.
J'allais vous dire tout cela, quand j'ai reçu votre lettre.
«Je ne veux plus parler de Fléville que pour approuver le parti que vous
prenez.
«Vous auriez bien mal fait de ne pas me faire le récit des folies
touchantes de cette bonne Marianne. N'allez pas la dégoûter de m'aimer,
moi ou mon portrait. Il faut qu'il ne me ressemble guère pour qu'on soit
tenté de le baiser.
«Mais en vous prenant par les paroles de votre lettre, et point par les
plaintes que vous nous faites quelquefois, vous êtes l'homme le plus
heureux qui existe; tous vos jours sont comme ceux de Lucile, pleins de
douceur, s'il est vrai qu'être aimé en soit une.»
Quelques jours après nouvelle lettre:
«Nancy, 9 juin 1780, à midi.
«Est-ce que je ne vous aurais pas écrit aussi, mon Veau bien-aimé, si le
chevalier ne me proposait pas depuis mercredi d'aller dîner chez vous.
Je ne vous dirai qu'en vous voyant les différents obstacles qui nous ont
retenus. Je pense que s'il ne partait pas le 12, rien ne nous
retiendrait. Mais si d'abord nous avons craint le mauvais temps, à
présent nous craignons qu'il ne nous manque.
«Je ne saurais prendre aucune part à la joie que vous avez ou que vous
aurez, d'être dans votre cloaque; moi qui n'aspire, ne désire, ne
respire que vous voir habiter un lieu propre et sain où je puisse jouir
du bonheur ineffable de vous voir dans les moments où il vous conviendra
de vous communiquer à moi.
«Je n'ai aperçu Mme Durival que par la fenêtre, depuis son retour. Elle
était pourtant convenue de dîner mardi chez nous avec sa compagne. J'ai
envoyé hier savoir de ses nouvelles. Elle m'a fait dire qu'elle
viendrait et je ne l'ai pas vue.
«Pour moi qui ai bien senti à quoi je m'engageais en retournant tous les
jours à Fléville, pour vous voir, j'ai été en chemin il y a deux jours
pour y dîner, mais le cabriolet s'est si mal conduit qu'il a fallu
revenir de Jarville au hasard de ne point dîner. Les Philips étant à
Nancy, j'y vais dans le moment avec le chevalier et le cabriolet
raccommodé.
«Je vais faire ma démission de la chapelle entre les mains de M. de
Beauvau, en insinuant le plus délicatement possible le désir que
j'aurais de la voir donner à mon Porquet.
(De la main de Mme de Boisgelin).
«Mon cher Panpan, le chien devient un peu incommode, parce qu'il est
sevré. M. de Chateaubodot n'est pas venu. Maman vous fait dire qu'elle
va faire votre commission.»
Le Veau se montre bien souvent grognon et susceptible; l'âge, les
infirmités ont peu à peu aigri son caractère, mais Mme de Boufflers n'en
a cure, le Veau a tous les droits, même celui d'être désagréable; elle
répond à ses rebuffades, en redoublant d'amabilités, de grâces, de bonne
humeur:
«Nancy, samedi 24 juin 1780.
«Mais, mon cher Veau, vous me grondez comme si j'avais tort. Dans quel
moment vous aurais-je écrit? Je n'ai vu Mme d'Hautefort que mercredi à
une heure, que nous sommes parties pour Fléville, où il a seulement été
question de vous, mais point du tout de dîner chez vous. Tout au
contraire, elle a dit qu'elle vous avait donné à déjeuner, et qu'elle
vous en prierait encore. Sur cela, j'ai fait vos honneurs; j'ai dit que
vous seriez enchanté qu'elle vous demandât à dîner. Elle a toujours dit
qu'elle voulait vous voir chez M. Vincent, et point dîner. Que
pouvais-je faire? Et par où vous écrire, et que vous écrire sur ce
dîner? Je ne sais pas sur quoi M. de Maulevrier a pu vous dire que Mme
d'Hautefort dînerait chez vous, car je lui ai toujours entendu dire le
contraire. En tout cas, de quoi vous plaignez-vous, puisque vous avez
été averti?
«A présent, il est question d'avertir M. de Maulevrier, que M. et Mme de
la Porte, Mme Durival et moi, nous irons mardi 27 juin 1780, sur les
midi, dîner chez lui avec notre bien-aimé Veau, que Mme de la Porte
jouera au trictrac avec lui, et que je ferai la chouette à M. de
Saisseval et à M. de Nédonchel, et que les trictracs soient propres.
«Je suis à la quatrième plume, les doigts tout barbouillés et d'une
humeur horrible de votre injustice; mais pour M. Martel, je le remercie,
et je le demanderais si nous dînions chez vous.
«A présent que j'ai une plume passable, il me semble que je t'aime bien,
mon cher Veau, et que j'ai déjà du plaisir en pensant à mardi.
«Moi, j'espère quelque chose de l'activité du duc.»
Au mois de septembre 1780, M. de Beauvau étant tombé assez sérieusement
malade, il fit dire à sa sœur tout le plaisir qu'il éprouverait à la
voir auprès de lui. Bien que l'état du prince ne fut nullement
inquiétant et que la demande fût plutôt un caprice de malade, Mme de
Boufflers n'hésita pas à partir sans délai; M. de Bauffremont s'offrit
à l'accompagner, ce qu'elle accepta avec joie. La marquise fit ses
préparatifs avec une telle précipitation qu'elle n'eut pas le temps
d'aller dire adieu à Mme Durival. C'est Mme Petitdemange qui se charge
d'aviser la «céleste», mais au dernier moment la marquise prend la plume
et c'est elle-même qui achève la lettre:
(De la main de Mme Petitdemange.)
«Mme de Boufflers, qui part dimanche pour Paris, aurait désiré bien
vivement de voir sa «céleste» avant, mais elle n'a pas de voiture, parce
qu'on arrange la sienne pour le voyage.
«M. de Bauffremont est obligé de partir sans avoir vu Mme Durival et il
charge le gros secrétaire de le lui dire.
«M. le prince de Beauvau n'est pas plus malade, mais il a tant pressé
Mme de Boufflers de venir au Val qu'il ne lui a pas été possible de le
refuser. Dans un mois elle revient.
«Si Mme Durival a des commissions, Thérèse demande d'en être chargée,
car cette fois-ci son corps ne quittera pas son âme.
(De la main de Mme de Boufflers.)
«Il ne m'est guère possible d'écrire, mais il m'est absolument
impossible de partir sans avoir un petit moment de conversation avec la
plus chaude de mes amies.
«D'abord, il faut que je lui dise mon regret de partir sans avoir au
moins la satisfaction de l'embrasser. Je m'étais flattée de passer
cette journée-ci avec vous; M. Devau vous dira ce qui m'en empêche. Il
vous dira quel plaisir je me faisais de passer l'hiver entre vous deux,
car je me flattais que vous me rendriez une partie du temps que j'ai
passé et perdu sans vous cet automne. Les instants qu'on passe avec
vous, ma céleste amie, allongent cruellement ceux où l'on ne vous voit
pas. Voilà ma profession de foi et le fond de mon âme.