passe une journée chez le comte de Bercheny, à Luzancy, un vieil ami de
sa famille, et c'est de là qu'il écrit à Mme de Sabran:
«Je me suis arrêté hier à Luzancy, chez le comte de Bercheny, et pour la
première fois je me suis surpris un mouvement de jalousie. Je l'ai vu
occupé de sa femme et de sa terre, heureux du bonheur que j'ai toujours
désiré et que je n'aurai jamais. Il fait des choses charmantes; il passe
sa vie à en jouir, à s'en applaudir, à en projeter de nouvelles. Sa
femme a l'air de prendre part à tout et d'aimer la campagne autant que
lui. Je me demandais: quel bien cet homme-là a-t-il fait pour être aussi
bien traité par le sort, et quel crime ai-je commis pour l'être aussi
mal? Voilà le poison qui s'est glissé dans mes veines et qui agit
encore.»
Enfin il arrive à la Malgrange, il revoit sa mère qui l'y attend et il
est si heureux de la retrouver, qu'ils ne se quittent pas: «Elle est
dans ma chambre quand je ne suis pas dans la sienne», écrit-il. Sa
présence même fait naître dans son esprit mille rêves d'avenir qu'il ne
peut se défendre de confier à la femme qu'il adore.
«De Lorraine.
«Je ne suis pas si découragé que le jour où je vous ai écrit de ma
route, ma chère sœur. Mon voyage s'est mieux passé que je ne m'y
attendais, et j'ai revu ma mère avec autant de plaisir que si je ne vous
avais pas quittée. La Lorraine est si charmante que j'ai eu regret en la
revoyant que votre neveu eût obtenu l'évêché de Laon. Vous seriez venue
dans mon pays, vous auriez connu ma mère, vous l'auriez aimée comme
votre mère, et elle vous aurait aimée comme sa fille. Tout cela fait
naître en moi des idées bien riantes, qui font place ordinairement à des
réflexions bien tristes... Si vous n'êtes pas toujours la meilleure des
sœurs, je serai le plus malheureux des hommes.
«J'ai revu ma pauvre Malgrange: je n'en ai plus que la moitié, j'ai cédé
la plus jolie à M. de Bauffremont, mais ce qui m'en reste me plaît
encore. Ma maison est simple et pauvre, mais propre et gaie. Il y a dans
ma cour un marronnier d'Inde planté par la sœur de Henri IV, sous
lequel on mettrait cent cinquante hommes à couvert. J'ai un petit jardin
qui est terminé par un bois d'environ cent pas de tour, où l'on peut
faire une demi-lieue sans revenir sur ses pas; j'ai une figuerie, une
serre, une quantité de cerisiers couverts de fleurs. Je vais avoir trois
ou quatre moutons sous mes fenêtres, qui seront enfermés dans un
treillage de fil d'archal si clair, qu'ils ne s'en douteront pas, et
feront comme les hommes qui se croient libres, parce qu'ils ne voient
pas leurs chaînes, et qui pensent faire leur volonté en suivant le cours
des choses.
«Si je suis au monde quand vous ne serez plus jeune, je vous proposerai
d'acheter à nous deux une maison de campagne, pour que vous connaissiez
une fois tous les plaisirs qui vous auront manqué jusqu'alors. Vous ne
savez pas qu'on peut avoir des sentiments maternels pour des arbres,
pour des plantes, pour des fleurs; vous ne savez pas qu'un jardin est un
royaume, où le prince n'est jamais haï et où il jouit de tout le bien
qu'il fait.
«Votre jardin de Paris ne vous donne pas l'idée de tout ce bonheur-là.
Ce n'est qu'un chemin planté qui mène à votre pavillon; vous ne
connaissez aucun de vos arbres et vous leur faites couper la tête, bras
et jambes sans y penser. Vous changerez bien d'avis quand vous saurez,
comme moi, que les arbres ont du sentiment et qu'ils s'aperçoivent du
bien et du mal.
«Aussi je me promets bien de travailler ce soir comme un cheval, pourvu
que je ne dorme pas comme une marmotte[130].»
[130] _Correspondance de Mme de Sabran et du chevalier de
Boufflers._ Plon-Nourrit, 1875.
Mme de Sabran avait un neveu, Mgr de Sabran, évêque de Laon, qui fut
toujours excellent pour elle et pour ses enfants. C'était un véritable
prélat de l'ancien régime, moins occupé de la messe et de son bréviaire
que de ses plaisirs[131]. Il possédait près de Laon, à Anisy, un château
où Mme de Sabran et ses enfants faisaient chaque année de longs séjours.
[131] La Révolution le chassa de France et il mourut en 1811, en
Pologne, chez la princesse Lubomirska.
Mme de Sabran, en femme aimante, ne cherchait que les occasions de se
rapprocher de son ami; elle le savait en Lorraine, elle vint donc
aussitôt s'installer à Anisy et elle eut l'adresse d'obtenir de son
neveu une invitation pour le chevalier.
L'isolement de la campagne, la fréquentation journalière et incessante,
finirent par amener ce que n'avaient pu obtenir les plus ardentes
prières. Bien que le palais épiscopal ne parût pas particulièrement
désigné pour le dénouement de l'idylle, au bout de peu de jours l'amitié
fraternelle avait cédé la place à l'amour, et le frère et la sœur
s'adoraient le moins platoniquement du monde. Ce fut pour tous les deux
un rêve sans nom, une période d'amour délicieuse; les heures
s'envolaient sans qu'ils y songeâssent; un jour vint cependant où il
fallut penser au retour; la famille, le régiment, les affaires, les
mille nécessités de l'existence vinrent troubler les tendres amants dans
leur rêve étoilé et les rappeler à la réalité.
Mme de Boisgelin était au courant de la passion si violente du
chevalier, mais ne l'avait pas trop bien prise.
Mue par un sentiment de jalousie qu'elle ne pouvait surmonter, elle la
blâmait même absolument. Elle aimait beaucoup son frère et elle
éprouvait pour lui des sentiments très exclusifs. Quand elle vit que sa
nouvelle inclination n'était pas une de ces fantaisies éphémères dont il
était coutumier, mais bien un attachement des plus sérieux, elle prit en
haine Mme de Sabran, et tout en ménageant les apparences, fit tout ce
qui dépendait d'elle pour rompre cette liaison qui lui portait
ombrage[132].
[132] Mme de Sabran n'ignorait pas l'hostilité de Mme de
Boisgelin. Elle écrivait un jour au chevalier: «Je redoute ta
sœur et le désir qu'elle a toujours de t'éloigner de moi.»
C'est en raison de ces sentiments qu'elle se garde d'écrire à son frère
pendant son séjour à Anisy. Le chevalier, qui ne devine pas, s'étonne de
ce long silence et il s'en plaint, en même temps qu'il lui annonce son
retour prochain:
«Anisy, par Pinon, samedi 9.
«J'espère, ma bonne enfant, qu'on se tromperait beaucoup sur notre
amitié si on en jugeait par notre correspondance et que, pendant que
d'autres ne sentent pas un mot de ce qu'ils disent, nous ne disons pas
un mot de ce que nous sentons. Je pourrais dire en ma faveur que les
torts sont au moins partagés, mais je les aimerais mieux tous de mon
côté, parce que je suis bien plus sûr de l'excès de ma paresse que de
l'excès de la tienne.
«Quoi qu'il en soit, pardonnons-nous et aimons-nous, puisque nous ne
pouvons faire autrement. J'espère te voir dans peu de jours et j'en sens
d'avance le plaisir; mande-moi ici si tu seras à Paris du 16 au 17, et
fais-moi préparer un excellent souper pour dimanche au plus tard, car
peut-être viendrai-je le manger samedi.
«Je voudrais, en attendant, que tu m'écrivisses une lettre de mille ou
douze cents pages qui m'instruisît de tout ce qui s'est passé et de tout
ce qui se passe à Paris, car j'y serai aussi étranger à mon arrivée
qu'un colonel chinois. Voilà près d'un mois que je suis toujours en
course et que je ne reçois de nouvelles de personne; c'est à toi à
suppléer à tout et même à réparer toutes mes négligences, mais ce serait
une tâche au-dessus de tes forces.
«Il ne s'en est fallu de rien qu'en partant d'ici je ne tournasse du
côté de la Lorraine, dont je ne sais rien depuis six semaines, mais
j'ai peur que ma mère ne soit encore à Scey-sur-Saône ou ailleurs, et je
remets mon voyage à l'hiver prochain, d'autant plus que les affaires de
mon régiment d'une part, et de l'autre la promotion qu'on dit prête à
paraître, exigent ma présence à Paris.
«Parle de moi à tes amis, parle de moi à tes parents, parle de moi à ton
chat, je ne veux être oublié de personne.
«Adieu, grande Boisgelin; souviens-toi de m'aimer comme si je le
méritais, et recommande à Mmes les maréchales d'en faire autant.»
Donc, forcé par les circonstances, le chevalier quitte Anisy, la mort
dans l'âme; il se rend à Paris, puis à son régiment. Les deux amants
n'ont plus d'autre consolation que la correspondance, et ils y ont
recours presque chaque jour. Le ton naturellement est changé, il est
plus intime qu'autrefois; ils s'aiment, ils s'adorent, et ils trouvent
pour témoigner leur passion réciproque les expressions les plus
heureuses, les plus charmantes. Les lettres de Mme de Sabran sont
exquises de simplicité et de tendresse profonde.
«Non, mon enfant, je n'ai que faire de ton illusion; notre amour n'en a
pas besoin; il est né sans elle et il subsistera sans elle; car ce n'est
sûrement pas l'effet de mes charmes, qui n'existaient plus lorsque tu
m'as connue, qui t'a fixé auprès de moi; ce n'est pas non plus tes
manières de Huron, ton air distrait et bourru, tes saillies piquantes
et vraies, ton grand appétit et ton profond sommeil quand on veut causer
avec toi, qui m'ont fait t'aimer à la folie: c'est un certain je ne sais
quoi qui met nos âmes à l'unisson, une certaine sympathie qui me fait
penser et sentir comme toi. Car, sous cette enveloppe sauvage, tu caches
l'esprit d'un ange et le cœur d'une femme. Tu réunis tous les
contrastes, et il n'y a point d'être au ciel et sur la terre qui soit
plus aimable et plus aimé que toi.»
Quelques jours plus tard, elle écrit encore:
«Je vois avec plaisir que tout ce qui m'appartient de près ou de loin
t'aime, non pas autant que moi, car je t'aime pour mille. J'ai pour toi
tous les sentiments; je t'aime comme ta mère, comme ta sœur, comme ta
fille, comme ton amie, comme ta femme, et mieux encore, comme ta
maîtresse. Je t'aime tant, que je ne pense qu'à cela, et que sur tout le
reste, je suis d'une insouciance qui ressemble comme deux gouttes d'eau
à la mort. Tu es l'âme qui anime mon corps; je ne peux être affectée que
par toi; tu dispenses à ton gré le bien et le mal qui m'arrivent, et je
ne peux plus connaître le bonheur à moins que tu ne t'en charges. Songe
bien à cela, mon enfant; tu as trop de raison à présent et trop
d'expérience pour ne pas sentir, comme moi, qu'il n'en existe pas dans
ce monde, sans une amie, dont l'esprit, le cœur et l'âme soient en
commun avec nous. Eh! dis-moi, qui est-ce qui partage mieux que moi tous
tes sentiments, tous tes goûts et toutes tes opinions? D'après cela,
aime-moi donc, ne fût-ce que pour ton bonheur; je te promets de le faire
et d'y employer le reste de ma vie[133].»
[133] _Correspondance de Mme de Sabran avec le chevalier de
Boufflers._ Plon-Nourrit, 1875.
CHAPITRE XVII
1778-1779
Maladie grave de Mme de Boufflers.--Correspondance avec
Panpan.--Supplique de Panpan pour obtenir une pension.
Pendant le séjour de Voltaire dans la capitale, Mme de Boufflers avait
fait à deux reprises différentes, et à quelques jours seulement
d'intervalle, le voyage de Nancy à Paris; en apparence elle avait
supporté assez aisément cette grande fatigue, mais à peine était-elle de
retour à Nancy, qu'elle fut prise d'une crise d'estomac violente, si
violente même que son entourage fut pendant quelques jours extrêmement
inquiet. Fort heureusement le chevalier se trouvait par hasard à la
Malgrange, il accourut auprès de sa mère qu'il adorait, et il l'entoura
des soins les plus intelligents et les plus tendres.
Mme de Boisgelin était retenu à Versailles par les soins de sa charge,
et on lui cacha combien l'état de sa mère était grave.
Dès qu'il y eut un peu de mieux, le chevalier voulut la mettre lui-même
au courant de la situation. Il lui écrivait:
«Ce samedi 19.
«Tant que je n'avais que mes inquiétudes à te communiquer, chère enfant,
je ne t'ai rien mandé; je n'aurais fait que t'affliger, te troubler,
peut-être te faire venir ici inutilement.
«Dès que les grandes alarmes ont cessé, je t'ai écrit un petit mot au
bas de la lettre de M. Marcel, et ce petit mot a dû te prouver qu'on ne
t'avait pas tout dit jusque-là.
«Il paraît que M. Dubreuil s'est trompé, qu'il n'y a absolument rien à
la matrice, que tout tenait et tient encore à un engorgement à
l'intestin qu'on appelle cœcum, et que cet embarras se prolongeait
au-dessous de l'estomac et pouvait d'un moment à l'autre gêner les
fonctions vitales. On croit l'obstruction ancienne, mais elle était
irritée et augmentée par les suites nécessaires d'une constipation
absolue, de plus de vingt-cinq jours, pendant lesquels notre pauvre mère
a fait deux fois le chemin d'ici à Paris, sans compter les fatigues du
séjour, pires que celles du voyage.
«Je croyais tout rétabli il y a trois jours, mais les accidents ont
recommencé avant-hier, à la vérité moins forts. Hier elle a pris de la
magnésie bien malgré elle, mais elle s'en trouve mieux sans trop en
convenir. Sa force diminue et son courage se lasse; elle déteste la
médecine, le médecin, le régime, elle ne trouve de goût qu'aux choses
qu'on lui défend de manger; il faut avec elle beaucoup de patience et un
peu de ruse; il est vrai que par sensibilité pour les soins que je lui
rends, elle devient un peu plus traitable, mais ceci n'est pas encore au
point où il le faudrait, et je vois aisément tout ce qu'il lui en coûte.
«Si cela se soutient encore huit ou dix jours, je pourrai retourner à
Paris, où je sais trop combien j'ai à faire, mais je sens encore plus
combien j'ai à faire ici.
«...Adieu, chère enfant, mets des points, des virgules, et de
l'orthographe dans ma lettre, car je n'en ai pas le temps, je n'ai que
celui de t'embrasser encore.»
Quelques jours après le chevalier écrit de nouveau:
«Ma mère n'est ni mieux ni plus mal; elle a presque régulièrement un bon
et un mauvais jour. Cependant, malgré les inquiétudes qu'elle donne à
tout le monde, je commence à me flatter d'une vraie guérison, car il
paraît démontré que le siège du mal est à l'estomac, et que tout tient à
des vaisseaux engorgés et engourdis qui n'absorbent point assez les sucs
que l'on nomme _gastriques_, et le médecin se propose de lui donner le
quinquina, malgré le préjugé où l'on est que ce remède est la cause des
obstructions.
«Ma mère a toujours un peu d'humeur, beaucoup d'ennui et des idées
noires qu'elle s'efforce de cacher; la journée d'hier a été fâcheuse,
elle a eu des crachements dès le matin, elle a senti des angoisses et
des maux de cœur; elle en a été accablée après pendant deux heures;
ensuite elle s'est remise au jeu et à la conversation.
«Adieu, chère Catherine, c'est aujourd'hui ta fête; je te la souhaite,
comme je te la donnerais si j'étais Dieu, le Roi, ou seulement mon
beau-frère.
«Embrasse tout le faubourg Saint-Germain de ma part.»
Dès qu'elle se sentait un peu mieux, Mme de Boufflers reprenait le
dessus avec une rapidité étonnante. Un moment on la croyait au plus mal,
une heure après on la trouvait installée au trictrac, causant le plus
aimablement du monde.
Cependant l'amélioration persistait et tout faisait espérer la fin de
ces pénibles accidents.
Le chevalier écrit à Mme de Boisgelin:
«Ce lundi 29.
«Tout va bien, ma fille, et je commence à espérer une guérison prochaine
et parfaite. Les accidents sont moindres de jour en jour; les mauvais
jours sont déroutés. Hier devait en être un et c'est le meilleur que
nous ayons eu depuis le retour et même depuis longtemps avant le voyage.
Nous devions prendre aujourd'hui un grain d'ipécacuanha, mais nous avons
jugé à propos de retarder jusqu'au moment où le besoin serait plus
indiqué, car, quand la nature suffit à la guérison, il ne faut point y
joindre la pharmacie...»
(De la main de Mme de Boufflers.)
«J'ai été désolée, ma bonne fille, en lisant votre lettre du 25; je me
suis presque reproché de me porter si bien. Chargez-vous de donner de
mes nouvelles à votre oncle et à votre tante, parce que j'écris
alternativement à l'un de vous trois.»
Enfin l'on est complètement maître de la maladie:
«Rassure-toi pleinement, ma chère fille, mande le chevalier à sa sœur,
la journée s'est encore très bien passée; il ne reste presque plus de
crachements, aucune angoisse, aucune douleur, très peu de goût de levain
dans la gorge et à peine un faible ressentiment de l'embarras dans les
intestins. Je compte que demain ou après la maladie sera non seulement
guérie mais même oubliée, car un jour peut plus dans la convalescence de
ma mère qu'un mois ne ferait dans celle de tout autre. Encore une fois,
plus d'inquiétudes ni de scrupules, on n'a plus besoin de toi, quoiqu'on
t'aime à la folie.»
Dès qu'il a appris la maladie si grave de Mme de Boufflers, Panpan,
moins égoïste que d'habitude, est accouru pour tenir compagnie à son
amie. Aussi est-ce à lui que s'adressent les intimes de la maison pour
avoir des nouvelles; presque chaque jour il envoie un bulletin à la
«céleste» Durival.
Mme de Brancas n'est guère moins anxieuse, elle charge Cerutti de
demander en hâte des nouvelles. Mais Mme de Boufflers est déjà hors
d'affaires et dans son ravissement, c'est en vers que Panpan répond à la
demande de Cerutti:
Eh! mon dieu! mon charmant ami,
Que de choses il faut vous dire!
Pour vous satisfaire à demi,
Tout un jour il faudrait écrire.
Le moyen de vous dire, non?
De notre adorable duchesse
Vous empruntez l'ordre et le nom
Pour tyranniser ma paresse.
De mon autre Divinité
Elle veut savoir des nouvelles.
Une fièvre des plus cruelles
Avait attaqué sa santé.
De cet accident éphémère,
Grâce au ciel, il n'est rien resté;
Elle a recouvré sa gaîté,
Et repris tous ses droits de plaire.
Je la quitte, elle va jouir
D'un renouvellement de vie.
Un nouveau genre de plaisir,
C'est une santé mieux sentie.
De retour au coin de mon feu,
Dépensant sottement la mienne,
Platement épris d'un plat jeu,
J'attends que la goutte revienne,
Je l'attends, et je la crains peu
Jusqu'à présent; mais courte et bénigne,
Patiemment j'en sens l'effet,
Elle sait que je suis peu digne
Du triste honneur qu'elle me fait[134].
[134] Mss. de la Bibliothèque de Nancy. Papiers de Devau.
A peine remise de la grave indisposition qui a tant alarmé ses enfants
et ses amis, Mme de Boufflers reprend avec Panpan sa correspondance à
bâtons rompus. Il est question de tout dans ces lettres, mais surtout du
petit cercle intime dans lequel ils vivent, de Mme de Brancas, de Mme de
Lenoncourt, de Mme Durival, de Thérèse, de Marianne, de Manon, etc.,
etc.; leurs moindres occupations prennent à leurs yeux une importance
considérable et deviennent le sujet de longues discussions.
«Nancy, 15 juin 1778.
«Mon cher Veau, dès que tu parles de venir, tout est oublié et je me
réjouis. Mais je voudrais bien savoir qui vous donne les airs de vous
tourmenter comme si cela appartenait à tout le monde.
«Voilà la lettre de Mme L. M. de la Fare me mande qu'il compte venir
lundi 19, dîner à Fléville. Si je lui envoyais le carrosse, en
profiteriez-vous? Sur cela ne vous gênez pas, parce que je ne veux pas,
pour quelques jours de différence, que vous m'arriviez de mauvaise
humeur. Je veux mon Veau avec tous ses charmes, parce qu'il faut que je
l'aime par-dessus tout.
«Savez-vous ce que fait votre Durival depuis ce matin? Elle collationne
les mémoires de M. de Bellegarde avec M. Boutillier.
«Je suis en commerce de lettres avec M. Delisle, et il m'a envoyé des
lettres pour vous[135].»
[135] Delille avait composé pour la marquise les vers suivants:
Jadis j'ai chanté le jardin
Du bon Adam; je préfère le vôtre.
Tout fut perdu dans le premier Éden,
Tout semble réparé dans l'autre.
«Nancy, 24 juin.
«Voilà M. d'Autichamp[136] qui implore ma protection pour obtenir la
grâce de louer votre maison jusqu'au 1er novembre. Je lui ai presque
promis que vous y consentiriez.
[136] M. le vicomte d'Autichamp de Beaumont avait épousé Mlle de
la Galaizière.
«Ma Durival dit que vous êtes trop heureux de gagner 15 louis comme en
dormant, tandis qu'elle ne fait que perdre son argent en veillant. Il
faut vous dire qu'elle a pris un tel goût pour le jeu en général, et en
particulier pour le reversi, qu'elle joue depuis dîner jusqu'à souper,
et depuis souper jusqu'à minuit, de manière qu'on ne jouit d'elle que le
matin.
«Adieu, mon aimable Veau.»
«Nancy, 12 juillet 1778.
«J'ai reçu hier votre lettre du 10. Je n'ai pas vu Mme Durival depuis,
mais je sais déjà sa réponse: _elle ne voudrait pas vous déranger_.
«Elle a été hier matin voir la duchesse avec l'évêque de Saint-Dié[137],
sans rester à dîner. Je la trouve fort changée et je crois que son
bâtiment y contribue. Je pense que vous ne la verrez qu'à Sommerviller,
car elle y serait déjà sans l'évêque, et elle part après-demain. Vous
voyez que je vous ai pressé sans intérêt. Mais pourquoi m'aviez-vous dit
qu'elle n'avait pas répondu à vos lettres?
[137] Barthélemy-Louis-Martin de Chaumont de la Galaizière,
premier évêque de Saint-Dié.
«Il me semble aujourd'hui que je devais aimer mieux la folie de Marianne
que toute votre raison qui n'est guère raisonnable. Pourquoi ne pas
vivre à Nancy quand tout est cher à Lunéville?
«Comment n'êtes-vous pas inquiet de Chalabre qui ne me gagne rien du
tout, quoique le Dumast soit toujours grande bredouille.
«Le prince a pris pendant trois jours des pilules, et ne croit pas
qu'une médecine achève aucune guérison. Il est un peu moins souffrant.»
En 1778 la marquise fait part à son ami Panpan d'un événement qui pour
elle a une importance considérable, le mariage de sa chère Thérèse, de
cette femme de chambre qui ne la quitte jamais et à laquelle elle est
tendrement attachée. Thérèse épouse un certain M. Petitdemange, d'une
bonne famille du pays. La cérémonie est célébrée le 2 mars, à
Saint-Nicolas de Nancy et le soir, touchant exemple de l'affection que
les maîtres portaient à leurs serviteurs, la marquise offre chez elle un
grand dîner en l'honneur des mariés. Pour ne pas se séparer de Thérèse,
Mme de Boufflers prend M. Petitdemange à son service, elle en fait son
intendant, son homme de confiance et... son professeur d'orthographe!
Panpan n'est pas toujours impitoyable et quelquefois il cède aux
instances de son amie. Ainsi il vient passer auprès d'elle les mois
d'octobre et de novembre: ce fut un temps délicieux pour la marquise,
trop court, hélas! En décembre le lecteur regagne Lunéville. Mme de
Boufflers est désolée. Autant elle éprouve de joie quand le Veau annonce
son arrivée, autant elle ressent de chagrin quand il s'éloigne. Elle a
la franchise de le lui dire:
«Nancy, 20 décembre 1778.
«J'étais sûrement bien fâchée de vous voir partir pour des siècles, mon
bon Veau, et je le suis encore, mais puisque votre absence est un
chagrin inévitable pour moi, il sera plus raisonnable désormais de le
souffrir sans m'en plaindre.
«J'ai laissé avant-hier Mme de Beauvau entre MM. Cerutti et
Saint-Martin, et je suis venue ici avec la pauvre veuve, qui ne
retournera à Fléville que vers la fin de la semaine.
«J'y vais tout à l'heure avec Mme Philips qui me mène. Son mari est
presque bien. Je reviendrai ici lundi; je tâcherai de finir votre
logement.
«Toutes mes caisses, il y en a six, sont arrivées à bon port.
«Mon Dumast est arrivé une heure après moi, avec tant d'empressement et
d'amitié pour moi que j'ai bien regretté de lui avoir enlevé la
lanterne.
«J'ai fait connaissance avec l'intendante, qui me paraît aimable et bien
gaie, quoique bien malade, car elle tousse continuellement; j'y soupe
lundi[138].
«Adieu, charmant Veau.»
[138] Mme de la Porte, dont le mari vint à Nancy comme intendant,
en juin 1778.
(De la main de Mme de Boisgelin.)
«Ma pauvre Thérèse a la colique tous les matins, cela m'afflige
beaucoup.
(Mme de Boisgelin termine en son nom personnel.)
«Maman a trouvé la confiture excellente, beau Veau, et moi je trouve que
Mlle Marianne ne devrait payer que de sa personne le plaisir que j'ai eu
de la voir.
«Malgré les invitations de Mme de Brancas, Mme Durival n'a pas voulu
aller à Fléville.»
Pendant l'hiver de 1779, Mme de Boufflers est encore à Nancy. Elle a
fait des économies et elle peut, à sa grande satisfaction, rembourser à
Mme Durival une dette qu'elle a contractée vis-à-vis d'elle, de compte à
demi avec Panpan. Elle raconte à son ami la joie qu'elle éprouve à
pouvoir enfin se libérer et elle lui promet bien qu'elle ne recommencera
jamais pareille aventure:
«2 janvier 1779.