«Dites de ma part à Voltaire de vivre de sa gloire; il en a une

provision pour plusieurs siècles. Qu'il laisse là le travail et le café;

jamais les veilles des autres ne vaudront son repos. En vérité, si vous

en avez l'occasion, parlez-lui de moi; dites-lui que votre frère le

chérit comme un fils, que je lui écrirais si je ne trouvais pas cela de

trop bon air; qu'il me semble d'ailleurs que ce serait faire comme les

gueux qui font de petits présents aux riches pour en avoir de gros, ou

comme les filles qui donnent des cordons de cheveux pour avoir des

colliers de diamants. Dans mon silence, je l'aime mieux que les gens

qui l'ennuient le plus[125].»

[125] _Correspondance de Mme de Sabran et du chevalier de

Boufflers_, par MM. DE MAGNIEU et PRAT. Plon, 1875.

Quand Boufflers écrivait cette lettre, Voltaire depuis deux jours déjà

n'était plus de ce monde:

Surmené par les émotions, la fatigue, les visites, le philosophe n'avait

pas tardé à tomber malade; en peu de jours, son état fut des plus

inquiétants. Après quelques alternatives de mieux et de pire, il

succomba le 30 mai 1778.

Mme du Deffant, froissée de l'oubli relatif de son ancien ami, se borne

à mentionner cet événement à la fin d'une lettre à Walpole, en

post-scriptum, comme le plus vulgaire fait divers: «Vraiment j'oubliais

un fait important, c'est que Voltaire est mort; on ne sait ni l'heure ni

le jour.» Et c'est tout. Et voilà l'épilogue de trente ans d'amitié.

L'on connaît les scènes qui précédèrent et suivirent la mort du

philosophe et le refus de l'Église de lui accorder la sépulture.

Le chevalier de Boufflers aimait tendrement Voltaire, il éprouvait pour

lui, il le dit lui-même, une affection presque filiale, sa perte lui fut

profondément douloureuse.

Son indignation n'eut pas de bornes quand il apprit qu'on avait refusé

la sépulture aux cendres de ce grand homme. Il écrivait tristement:

«Ce n'est pas la peine de recourir à la philosophie pour juger les

persécuteurs de son cadavre, écrit-il, la théologie seule les condamne.

Il avait été baptisé dans notre religion, il en avait fait plusieurs

actes, il l'avait un peu ridiculisée, mais jamais désavouée

publiquement, et on lui refuse la sépulture que les lois n'interdisent

qu'aux criminels; quelle règle a-t-on pour le juger damné? Un instant

trop court pour s'exprimer suffit pour se repentir, et un instant de

repentir efface un siècle de crimes; au milieu du dérangement des

organes et de l'abattement de tous les sens, Dieu peut lire le mouvement

de contrition dans le cœur du mourant, il peut voir ce que les hommes

ne peuvent pas entendre; on ne doit donc jamais présumer de la damnation

de personne. Ce n'est pas la religion qui a fermé les portes des églises

aux restes de ce grand homme. Je ne veux pas en dire davantage, car je

finirais, moi chétif, par me faire aussi refuser la sépulture.»

Mme de Boufflers fut indignée de la conduite du clergé; en souvenir

d'une ancienne intimité, elle composa sur la mort du patriarche une ode

qui eut le plus grand succès:

Dieu fait bien ce qu'il fait, La Fontaine l'a dit.

Si j'étais cependant l'auteur d'un si grand œuvre,

Voltaire eût conservé ses sens et son esprit;

Je me serais gardé de briser mon chef-d'œuvre.

Celui que dans Athènes eût adoré la Grèce,

Que dans Rome à sa table Auguste eût fait asseoir,

Nos Césars d'aujourd'hui n'ont pas daigné le voir,

Et Monsieur de Beaumont lui refuse une messe.

Oui, vous avez raison, Monsieur de Saint-Sulpice,

Eh! pourquoi l'enterrer? N'est-il pas immortel!

A ce divin génie, on peut sans injustice,

Refuser un tombeau,... mais non pas un autel[126].

[126] Elle écrivit encore ce quatrain moqueur:

Pourquoi donc avez-vous enterré cet impie?

Disait à dom Benoît l'archevêque en fureur.

--C'est, répondit-il, Monseigneur,

Parce qu'il n'était plus en vie.

CHAPITRE XVI

1778

Le chevalier de Boufflers et Mme de Sabran.

Depuis qu'il était revenu de Pologne après avoir si piteusement échoué

dans ses rêves de conquête et de gloire, le chevalier de Boufflers,

découragé, avait repris sa vie errante, sans profit et sans but. Quand

il était à Paris, il fréquentait la société de sa mère, jouait sans rime

ni raison, composait des vers galants, faisait la cour aux femmes, enfin

«courait les filles», comme l'on disait alors. Cette vie, funeste à la

fois pour son cœur, sa santé et sa bourse, ne durait pas toujours, fort

heureusement. Une grande partie de l'année, le chevalier vivait en

province, tantôt en Lorraine, à la Malgrange ou à Nancy, tantôt chez des

amis qu'il visitait à tour de rôle, et où son esprit charmant le faisait

toujours accueillir avec joie. Quelquefois, mais rarement, il se

rappelait qu'il était colonel du régiment de Chartres (infanterie) et il

allait passer quelques semaines à son régiment.

En 1777, le chevalier avait alors trente-neuf ans, une rencontre

fortuite vient bouleverser sa vie. Lui qui n'a jamais connu que les

liaisons éphémères, qui n'en a jamais compris d'autres, en un mot qui

n'a jamais aimé, s'éprend d'une passion profonde qui durera jusqu'à sa

dernière heure. Cette affection, comme toutes les affections humaines,

hélas! ne sera exempte ni de déceptions, ni d'orages, mais les débuts en

furent si exquis que trente ans après Boufflers se les rappelait encore

avec délices.

Quand le chevalier était à Paris, il fréquentait assidûment chez la

maréchale de Luxembourg. En 1777, un soir, il rencontra par hasard chez

la noble dame une jeune veuve très intelligente, très spirituelle, Mme

de Sabran; elle venait d'avoir vingt-sept ans. Née en 1749,

Françoise-Éléonore de Jean de Manville avait perdu sa mère de bonne

heure et elle avait été élevée par son aïeule, Mme de Montigny. On lui

fit épouser un officier de marine, M. de Sabran, qui avait cinquante ans

de plus qu'elle, et dont elle eut deux enfants[127]. En 1775, M. de

Sabran eut l'à-propos de mourir.

[127] Le fils, Elzéar de Sabran, était né en 1774; la fille,

Delphine, épousa le vicomte de Custine.

Bien qu'elle ne possédât plus les attraits de la prime jeunesse et

qu'elle ne fût pas précisément jolie, Mme de Sabran avait une

physionomie si originale, tant de mobilité dans le regard, une grâce si

piquante qu'elle séduisait au plus haut point. Et puis son esprit était

comme son regard, pétillant, plein de verve, jamais en repos. Elle

aimait les arts, et elle cultivait avec succès la musique, la peinture,

la poésie.

Dès leur première rencontre, Boufflers attaqua galamment et déploya

toutes ses séductions. Mme de Sabran lui répondit avec tant d'esprit et

d'agrément, elle montra une raison si droite et des connaissances si

variées, que le chevalier ébloui s'éprit pour la jeune veuve d'un amour

passionné.

Bien entendu, dès le lendemain, Boufflers, comme c'était son devoir, se

rendit chez elle pour lui présenter ses hommages; l'impression fut plus

vive encore que la veille, et cette première visite fut suivie de

beaucoup d'autres.

Le chevalier n'avait point pour habitude de s'attarder aux préliminaires

et de prolonger outre mesure la période du sentiment; il aimait, il

n'avait pas lieu de se croire détesté, il demanda bien vite qu'«on

couronnât sa flamme». Mais il eut la surprise de trouver chez Mme de

Sabran un empressement moins grand. Certes elle ne cachait pas le

penchant qu'elle éprouvait pour son adorateur, mais elle se trouvait des

devoirs vis-à-vis d'elle-même, vis-à-vis de ses enfants et elle opposa

une résistance absolue.

Comme on ne pouvait sans crime rompre une idylle si touchante,

Boufflers, qui était l'ingéniosité même et qui savait en plus que tout

chemin mène à... Rome, proposa un moyen terme. Puisque le mot _amour_

choquait et effrayait Mme de Sabran, rien n'était plus simple que de le

remplacer par _amitié fraternelle_; on serait frère et sœur: quoi de

plus pur, de plus touchant, et de quoi pouvait s'effrayer dans ces

conditions l'âme la plus timorée. «Soit, répondit Mme de Sabran

convaincue, ne m'aimez jamais que d'une amitié fraternelle et j'aurai

toujours pour vous l'amitié d'une sœur.»

Le pacte ainsi conclu, signé, et la paix faite, les relations se

poursuivirent dans la plus confiante intimité. Pas un jour ne s'écoulait

sans que le chevalier ne rendît visite à son amie dans sa maison du

faubourg Saint-Honoré, et là, assis tous deux sous les grands arbres ou

dans les bosquets du jardin, ils devisaient à perte de vue.

Souvent Boufflers rime en l'honneur de la bien-aimée, mais, toujours

original, il ne se croit pas obligé de lui décerner des louanges

hyperboliques. Un jour il lui adresse cette chanson où il plaisante

cette chevelure ébouriffée qui est un des traits caractéristiques de sa

physionomie:

AIR: _Nous sommes précepteurs d'amour_.

Aux attraits les plus séduisants,

A la beauté la plus soignée,

Je préférerai constamment

Qui donc?... Sabran la mal peignée.

Sur sa raison, les envieux

N'ont jamais pu trouver à mordre,

Et ce n'est que dans ses cheveux

Qu'on aperçoit quelque désordre.

De l'amour, c'est un trait nouveau;

Sabran, il venge son injure.

N'ayant pu troubler ton cerveau,

Il s'en prend à ta chevelure.

Fort heureusement pour le frère et la sœur, cette touchante idylle fut

brusquement interrompue, ce qui permit au pacte de durer au moins

quelques mois. La France venait de promettre des secours aux insurgés

américains et la guerre menaçait d'éclater entre le cabinet de

Versailles et celui de Windsor.

Il était question d'un débarquement sur les côtes d'Angleterre, et dans

ce but l'on décida de réunir en Bretagne toute une armée. Le régiment de

Chartres, que commandait en second Boufflers, fut désigné pour se rendre

à Brest et le chevalier reçut l'ordre de l'y rejoindre.

Donc Boufflers dut quitter sa sœur chérie; ce ne fut pas sans larmes,

sans désespoir, le frère et la sœur s'aimaient si bien! mais il fallait

obéir. L'on se promit naturellement de se garder une foi éternelle et de

s'écrire souvent pour tromper les rigueurs de l'absence.

Mme de Sabran est une des plus charmantes figures du dix-huitième

siècle, c'est une créature délicieuse toute de passion, de charme, de

tendresse, et si sensible, si femme, si aimante! Ses lettres sont

exquises. A chaque ligne tombe de sa plume sans effort, à l'improviste,

les pensées délicates, originales et d'un tour si heureux!

Il semble même qu'elle ait le don d'inspirer son correspondant, car

jamais le chevalier n'a l'esprit plus fin que quand il lui écrit[128].

[128] La correspondance de Mme de Sabran et du chevalier de

Boufflers a été publiée en entier par M. H. de Magnieu et M.

Prat. (Plon, Nourrit et Cie, 1875.) C'est à ce très intéressant

volume que nous empruntons tous les extraits cités dans ce

chapitre.

Ses lettres respirent la passion la plus vive. On sent qu'il aime Mme de

Sabran à la folie, qu'elle est tout pour lui. Son cœur déborde d'amour,

et il le lui laisse voir en termes exquis: chaque mot est une caresse,

chaque phrase un acte de foi et d'amour.

Ces lettres sont si jolies, d'un sentiment si profond et si vrai, que

nous ne pouvons résister au désir d'en citer quelques extraits; ils ne

peuvent que contribuer à mieux faire connaître le caractère du

chevalier:

«...Mon Dieu, chère sœur, quand vous reverrai-je? Je suis comme un

avare éloigné de son trésor: à la vérité il n'en jouissait pas, mais il

le contemplait toute la journée... J'ai laissé chez vous mes

connaissances et mes goûts. Tout ce qui me plaît est resté avec tout ce

que j'aime...»

* * * * *

«Écrivez-moi un peu, chère et charmante sœur; je ne vivrai que de votre

souvenir. Les prédicateurs et même les métaphysiciens ne vous ont-ils

pas dit que si Dieu oubliait un moment le monde, il tomberait dans le

néant? Vous êtes ce Dieu-là, et moi, je suis ce monde; ne m'oubliez

pas...»

* * * * *

«...Adieu, ma sœur; jamais ce que je sens au dedans, en traçant ce nom

de sœur, ne pourra être rendu. Adieu; souvenez-vous du besoin que j'ai

de votre amitié. Elle me charme sans me suffire; elle a pour moi le

prix que la sécheresse et la soif donnent à une goutte d'eau.»

* * * * *

«...Avant de vous connaître, j'avais souvent senti de l'ennui, mais

jamais de regret. Pourquoi vous ai-je vue si tard? Pourquoi faut-il vous

voir si peu? Pourquoi l'absence est-elle si longue et la vie si

courte?...»

* * * * *

«Laissez-moi vous dire, si je puis, tout le plaisir que m'a fait votre

dernière lettre... Vous êtes comme cette pauvre Médée qui veut le bien

et qui fait le mal; vous charmez, vous rajeunissez tout ce qui vous

entoure, il ne vous manque qu'un Jason. Pour moi, je suis tantôt le

bonhomme à qui vous rendez ses premiers ans, tantôt le vieux bélier dont

vous faites un agneau, tantôt ce pauvre frère que vous mettez en pièces,

mais je ne suis jamais celui que je voudrais être.»

* * * * *

«...Mon secrétaire arrive en ce moment avec une troisième lettre de vous

qui me transporte de reconnaissance. Ne vous lassez pas, ne vous

dégoûtez pas de moi, mon amie; jurez-moi que jamais vous ne vous dédirez

de ce que vous me dites de charmant. Ce mot _nécessaire_, dont vous vous

servez pour votre vieil ami, ne sortira jamais de sa pensée. Tous les

rois de la terre se réuniraient pour me combler d'honneurs et de biens,

qu'ils ne me feraient jamais goûter une joie comparable à celle que ce

mot-là m'a causée. Je crois même qu'un triomphe m'en ferait moins, car

la gloire ne nous vaut pas.

«Adieu, ma sœur; j'ai besoin de vous comme on a besoin d'air en été et

de soleil en hiver. Adieu encore; je vous baise en bon père, en bon

frère et en ami suspect.»

* * * * *

Si Boufflers a consenti à s'éloigner quand l'exil lui était si cruel, ce

n'est pas qu'il soit poussé par l'ambition ou par un ardent désir de

gloire; en vérité ce ne sont là que des prétextes, mais qui lui

permettront de se montrer digne du bien suprême, de celui qu'il souhaite

par-dessus tout, et que Mme de Sabran connaît mieux que personne.

Malheureusement, jusqu'à présent, il n'a guère eu l'occasion de montrer

sa valeur. Toute son activité se borne à quelques déplacements; on

l'envoie de Brest à Saint-Malo, de Saint-Malo à Landerneau, mais sans

but, sans utilité, et il s'ennuie très fort.

«Je suis arrivé en grande hâte pour ne rien faire. Il n'est pas plus

question de se battre en Bretagne qu'au couvent de la Visitation, et il

paraît que nous en serons quittes, non pas pour la peur, mais pour

l'ennui.»

Et il lance cette jolie boutade:

«Mourir n'est rien, se battre est assez joli, mais s'ennuyer est

affreux.»

Mme de Sabran s'étant permis quelques plaisanteries sur ces guerriers

qui passent leur temps dans les loisirs de la vie de garnison et se

croisent les bras, son «frère» lui écrit:

«Landerneau, 2 mars.

«Vous vous égayez un peu sur notre guerre de Bretagne; on voit bien que

vous n'y êtes pas. Savez-vous qu'il n'y manque que des ennemis? car

d'ailleurs, nous avons un général, un maréchal des logis, un état-major,

un équipage d'artillerie et de vivres, et nous nous appelons l'_armée de

Bretagne_. Je vous prie dorénavant d'en parler avec le respect qui

convient à une armée, ou bien je proposerai pour vous punir de mettre

quelqu'un de mon régiment à discrétion chez vous...»

Si l'armée de Bretagne ne joue en réalité aucun rôle utile, les généraux

cependant ne la laissent pas dans l'inaction; les ordres, les

contre-ordres sont incessants, les régiments sont morcelés, réunis,

divisés de nouveau, ils vont, reviennent, sans plan, sans but; bref la

confusion est extrême et le désordre à son comble.

Boufflers n'a d'autre consolation dans sa détresse que de penser à sa

«sœur», et de se rappeler les heures si douces passées près d'elle dans

cette délicieuse demeure du faubourg Saint-Honoré qui a vu naître et

grandir leur mutuelle tendresse:

«Les tristes colonels de Bretagne se flattent de revenir au mois de

juin, lui écrit-il, mais je n'en crois rien. Il y avait bien plus de

raisons de ne pas partir de Paris que pour y retourner. Mon imagination

est toute tendue de noir... Quelquefois pour me distraire, je me

transporte à la maison fraternelle. Je vois d'ici des livres, des

tableaux, des plumes, des couleurs, des arbres verts, un pavillon, de

grandes promenades; j'aperçois entre les arbres une espèce de petite

nymphe qui se promène un livre à la main, et je cours à sa rencontre.

Quel bonheur que ce soit ma sœur! Quel dommage que ce ne soit que ma

sœur!»

Cet éloignement de la femme qu'il aime, cette vie oisive et sans but des

camps, cette activité factice qui ne mène à rien, finissent par avoir

raison de la santé du chevalier; le physique et le moral sont à

l'unisson, c'est-à-dire que tous deux vont fort mal.

Il avoue à son amie son triste état et elle lui répond pour le

réconforter:

«8 mai 1778.

«Ne me parlez point de votre tristesse ni de vos souffrances, mon frère,

tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes; même votre fluxion

et votre mal de dents. Si vous n'étiez jamais malade, vous ne sentiriez

point le prix de votre santé; et si vous ne quittiez jamais vos amis,

vous n'éprouveriez pas le plaisir qu'on a de les revoir après une longue

absence. Telle est la condition humaine.

«Il n'est pas de plaisir sans peine, et souvent la somme des peines

passe celle des plaisirs; mais, n'importe, il faut nous croire heureux,

malgré le sort, malgré nous-mêmes, et prendre notre parti sur ce bonheur

parfait qui ne peut exister. Vous me direz que j'en parle bien à mon

aise, moi qui n'ai rien à désirer; il est vrai que je suis heureuse,

mais je suis bien persuadée que notre bonheur est en nous-même et

qu'avec de la raison et de la philosophie, on n'est point malheureux

dans ce monde, ou très difficilement...»

Quelquefois la correspondance des deux amis roule sur des sujets plus

intimes. Un jour Mme de Sabran avoue à son «frère» qu'elle a été

s'agenouiller au tribunal de la pénitence et elle lui raconte cet

événement en termes exquis:

«25 avril 1778.

«J'ai véritablement besoin aujourd'hui de causer avec vous, mon frère,

pour m'égayer et me distraire d'une certaine visite que je viens de

faire, et quelle visite! une visite que l'on ne fait que dans un certain

temps, aux genoux d'un certain homme, pour avouer de certaines choses

que je ne vous dirai pas. J'en suis encore toute lasse et toute

honteuse. Je n'aime pas du tout cette cérémonie-là. On nous la dit très

salutaire et je m'y soumets en femme de bien.»

Le chevalier lui répond avec non moins d'esprit et de finesse:

«Mardi.

«Comment, charmante petite Magdeleine, vous sortiez du confessionnal et

vous y aviez dit beaucoup de choses que vous ne me diriez pas, à moi qui

vous dirais tant de choses que mon confesseur ne saura jamais! Mon

Dieu! que je suis piqué de n'avoir été pour rien dans vos propos! et que

disait cet homme qui vous voyait à ses genoux? Que n'étais-je votre

confesseur! Que n'ai-je été votre péché! Que ne suis-je votre pénitence!

«Adieu, ma sœur, je suis enrhumé du cerveau et de la poitrine; je

tousse comme un loup et je pleure comme un veau. Si vous en aviez eu

autant, cela vous aurait fait bien de l'honneur au tribunal de la

pénitence.»

L'activité de sa correspondance avec Mme de Sabran n'empêchait nullement

le chevalier de donner de ses nouvelles aux autres personnes de sa

famille et particulièrement à Mme de Boisgelin. C'est elle également

qu'il prenait pour confidente de l'ennui mortel qu'il éprouvait dans

cette Bretagne où, pas plus dans le présent que dans l'avenir, il ne

voyait rien à espérer. Il lui écrit en 1778[129]:

«3 mars.

«J'envie bien le vicomte de la Tour du Pin qui tourne le derrière à la

Bretagne et le devant à Paris, mais il paraît par sa permission d'aller

se marier, qui n'est que pour dix-sept jours, que nous pensons à

l'Angleterre. On arme les gros vaisseaux sans oublier les autres et les

nouvelles d'aujourd'hui sont toutes martiales.

«Malgré tout cela je n'en crois rien, nous ferons bien des semblants

avant de faire rien de ressemblant à une véritable guerre.

«Mille choses de ma part à tout ce qui a la bonté de m'aimer, et ne

cessez pas de vous informer si jamais les colonels de Bretagne auront la

permission de revenir.

«Adieu, mon pauvre enfant, votre dernière lettre était le plus joli rêve

enfanté par le plus doux sommeil, mais soyez plus éveillée une autre

fois pour me mander des nouvelles.»

[129] Toutes les lettres de Boufflers à sa sœur citées dans ce

chapitre nous ont été communiquées par M. le comte de

Croze-Lemercier.

L'événement cependant ne tarde pas à donner tort aux pressentiments du

chevalier. Il apprend tout à coup que le duc de Chartres a quitté Paris

incognito et qu'il vient visiter son régiment. Il mande à sa sœur

l'arrivée du prince:

«Landerneau, 15 juin 1778.

«Je suis dans les ennuis et dans les affaires jusqu'au cou, il faut que

je loge et que je nourrisse M. le duc de Chartres qui arrive tout à

l'heure, et je n'ai ni maison ni cuisine; tout ira à la volonté de celui

qui lit dans les cœurs et dans les casseroles, car j'ai fait de mon

mieux et s'il ne m'aide pas, je n'aurai fait que de l'eau claire.

«Tout le monde est effaré de notre arrivée ici; il n'y est pas plus

question de guerre que de vendanges, et jamais il n'y aura eu d'armée

aussi tranquille que la nôtre.

«Je vous donnerai des nouvelles au premier moment libre que j'aurai, en

attendant comptez pour moi sur beaucoup d'ennuis et fort peu de dangers.

«Adieu, ma haute sœur, je vous aime de la tête aux pieds, cela

s'appelle un grand amour.»

L'arrivée du duc de Chartres à Landerneau était cependant le prélude de

graves événements. Une flotte de trente-deux vaisseaux et de huit

frégates était réunie à Brest sous les ordres du comte d'Orvilliers et

elle se prépara à prendre la mer. Le duc reçut le commandement d'une

division. Boufflers sollicita vainement du prince l'autorisation de

l'accompagner, il n'éprouva qu'un refus formel.

«Je suis bien fol d'aimer la gloire, écrit-il tristement, elle ne veut

pas de moi. Le plaisir va bientôt être du même avis. Il faudra me mettre

à la raison pour toute nourriture.»

Quand la flotte fut sortie du port, elle ne tarda pas à se rencontrer

avec l'amiral Keppel, qui était venu au-devant d'elle. La bataille fut

vive et sanglante, mais aucun vaisseau ne fut pris, et chacun se retira

sans qu'il y eût un résultat définitif.

La flotte française rentra à Brest pour réparer ses avaries, et le duc

de Chartres partit pour Versailles porter la nouvelle de ce que nous

regardions comme une victoire.

Le duc fut reçu à Paris aux acclamations du public, mais cet

enthousiasme fut de courte durée. On reprocha au prince de n'avoir pas

compris un signal qui devait lui faire couper la ligne ennemie, et aux

éloges succédèrent les épigrammes. Toute la campagne se borna à cet

épisode assez insignifiant.

Quant à l'armée de Bretagne, elle continua son existence triste et

monotone.

Enfin, au mois de septembre, Boufflers apprend avec une joie indicible

que son long exil va se terminer et que son régiment est désigné pour

tenir garnison à Douai. Ce n'est pas encore ce qu'il souhaiterait, mais

il se rapproche de Paris, de Mme de Sabran, et sa joie est extrême.

Il obtient même un congé pour aller voir sa mère en Lorraine, et comme

il doit forcément traverser la capitale, on le charge de dépêches pour

la Cour.

Il écrit à sa sœur pour lui annoncer son arrivée et l'informer en même

temps qu'il s'est arrêté à Rennes, chez son mari, où il a été fort

apprécié.

«Samedi.

«Je suis tout près, ma fille, et j'arrive de loin avec une faim et une

soif mortelles de te voir et de t'embrasser; si tu es à Versailles,

fais-le-moi dire par Oblin, qui me précède pour s'en informer; ne me

fais rien dire si tu n'y es pas.

«J'ai très bien réussi à Rennes, même dans la maison où tu réussis le

moins; j'avais pris tant de crédit que si tu étais venue, je crois que

je t'aurais fait faire un petit Boisgelin, qui aurait fait pièce à bien

des petits Boisgelin. Dis à ta voisine, la dame d'honneur, que sauf

l'honneur, je l'aime de tout mon cœur; je me souviens que la première

vue doit m'en coûter un louis et je trouve que c'est bon marché.

«Si tu avais eu de l'esprit, tu aurais pris et même mis un de mes habits

pour m'attendre à Versailles, car il est possible que les dépêches

d'Oblin à Lafleur ne soient pas arrivées, et que je me trouve à la Cour

en habit de postillon, pour marquer mon empressement.

«Adieu, ma fille, je t'aime de bout en bout, et il y a loin, même sans

la coiffure. Mon papier et mon encre ainsi que ma plume ne valent pas

grand'chose, mais je me sers de ce que j'ai, encore bien heureux, car

cela ne m'arrive pas souvent.»

Le séjour du chevalier à Paris fut ce qu'il devait être; il revit Mme de

Sabran, et leur mutuel attachement, surexcité encore par l'absence, ne

fit que croître. L'heure approchait de la chute inévitable.

La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers · 第 16 / 30 段