«Mes lettres sont-elles enfin arrivées, ma chère enfant, et surtout n'y

en a-t-il point trop, car je suis si porté à l'excès avec toi que j'ai

peur même de te trop écrire.

«Pour mettre une fin à mes lettres, je prendrai bientôt le parti de

t'aller trouver. J'avais cru d'abord que j'attendrais jusqu'à ta fête,

mais il me semble qu'elle se recule tous les jours et j'espère que la

vraie fête sera celle où nous nous reverrons. Si par hasard cette

lettre-ci t'arrive à temps, réponds-moi à Scey-sur-Saône où je vais,

pour me mander ta marche du mois prochain, parce que, indépendamment de

l'intérêt que j'ai à ne pas perdre un des moments que je puis te

donner, c'est pour moi un plaisir de penser à toute heure où tu es, et

ce que tu fais; mon imagination a besoin de s'arrêter à quelque chose et

de savoir où te prendre.

«Adieu, ma chère enfant, tu ne seras jamais et tu n'as jamais été aussi

bien aimée que par moi. Je me réjouis de te le dire dans quelque temps

mille fois mieux que je ne puis te l'écrire.»

CHAPITRE XV

1775-1778

Difficulté de retrouver l'acte de naissance du chevalier de

Boufflers.--Épidémie d'influenza à Paris.--Le remède de

Tressan.--Mme de Mirepoix se casse la jambe.--Mme de Boufflers

loue la Malgrange à son fils.--Le chevalier sous-loue un pavillon

à M. de Bauffremont.--Le prince de Beauvau à Plombières.--Son

séjour à Ferney.--Voltaire à Paris.--Sa mort.

Pendant l'année 1775 notre correspondance est vide d'événements

marquants.

Nous n'y relevons qu'un incident assez plaisant qui concerne le

chevalier de Boufflers. Son frère, le marquis, avait obtenu autrefois le

diplôme de noble génois, en raison des services éminents rendus à la

République par le duc de Boufflers. Après la mort du marquis, le

chevalier sollicita l'honneur d'être également inscrit au livre d'or de

la noblesse génoise. La République ne se refusa pas à lui accorder cette

faveur, elle lui demanda simplement de produire son extrait baptistaire.

Cette formalité, si simple en apparence, souleva la plus étrange

difficulté; tous les extraits obtenus portaient des prénoms différents,

mais pas un seul ceux de Stanislas-Catherine, qui étaient les véritables

noms du chevalier.

L'abbé Porquet, chargé de débrouiller cette affaire compliquée, ne crut

pouvoir mieux faire que de s'adresser à Panpan pour obtenir enfin un

extrait conforme à la réalité. Il lui écrivait:

«Paris, 24 février 1775.

«Vous savez que le chevalier croyait s'appeler _Stanislas-Catherine_.

Dans l'extrait que vous avez reçu, il s'appelle _saint Jean_; et il

croit (à ce qu'il m'a mandé) se souvenir distinctement que dans un

extrait précédent, il s'appelait _saint Louis_.

«Tous les saints du Paradis ont voulu, apparemment, être les siens. Il

devient cependant indispensable de remédier à cette erreur par une

sentence ou un arrêt qui valide tous les actes passés par lui jusqu'à

présent. Or, je pense qu'avant toutes choses, et pour procéder avec une

parfaite sûreté, il convient qu'une personne intelligente, et qui sache

lire au moins, consulte et voie de ses propres yeux le registre des

actes de baptême de Lunéville. Nous n'osons vous prier de vous donner

vous-même cette peine; mais vous pourrez charger de cette commission

quelqu'un qui vaudra mieux que vous de toute façon, notre docteur

Grapin, par exemple. Mme de Boufflers ne peut pas me dire l'année de la

naissance de son fils. Le curé, qui est tout frais émoulu sur la

connaissance de l'Extrait, saura tout de suite où le chercher, où le

trouver. Répondez-moi tout de suite de votre côté.

«Adieu, mon cher ami, nous ne nous écrivons guères, et vous en

connaissez les raisons de ma part, mais qu'est-ce qui pourrait vous

faire plus douter de mon amitié que je ne doute de la vôtre?»

On voit que, par une perte de mémoire au moins étrange, Mme de Boufflers

ne savait même plus l'année de la naissance de son fils!

Les démarches de l'abbé Porquet ne furent pas inutiles, le chevalier put

enfin produire un extrait baptistaire régulier et il eut la satisfaction

d'obtenir ce qu'il demandait, c'est-à-dire d'être inscrit sur les

registres de la noblesse génoise.

L'hiver de 1776 fut déplorable au point de vue de la santé publique; une

violente épidémie de grippe éclata à Paris dès le mois de novembre et

elle dura plusieurs mois, causant de terribles ravages.

La maladie commençait par un rhume et un grand mal de tête, puis

survenait la fièvre et en peu de jours le patient était à la mort. On se

perdait en conjectures sur les causes de cette bizarre épidémie, on

accusait le brouillard, le mauvais air, le vent d'est, etc.; les

médecins avaient baptisé la maladie _Influenza_, mais à cela s'était

bornée leur science, et ils essayaient de tous les remèdes sans le

moindre succès. Du reste, ils étaient surmenés et ne savaient auquel

entendre; il n'y avait pas une maison de la capitale qui n'eût une ou

plusieurs personnes frappées; la mortalité était effrayante.

Mme de Boufflers, qui, suivant son habitude, passait quelques mois

d'hiver chez sa sœur de Mirepoix, n'échappa pas à la maladie régnante;

mais fort heureusement, elle ne fut que légèrement atteinte.

Tressan, qui se piquait de posséder des connaissances médicales,

prétendait avoir trouvé un remède souverain contre cette terrible

influenza, et il s'empressa de le recommander à la marquise:

«Faites de l'exercice, lui disait-il, sciez votre bois, s'il le faut;

oubliez, s'il est possible, que vous avez de l'esprit; exercez-vous

comme un montagnard du mont Jura; faites circuler votre sang; broyez les

fluides, rendez-les subtils en les délayant par une boisson douce;

défendez-vous des acides qui coagulent la lymphe; excitez la

transpiration, et vous vous trouverez en peu de temps beaucoup mieux.

Songez que l'état où vous êtes est un cercle vicieux d'où vous devez

vous tirer; votre mélancolie augmente la stagnation des liquides;

celle-ci augmente votre mélancolie. Il faut dissiper les engorgements,

relever le diamètre des couloirs affaissés par la langueur, et tout se

ranimera comme on ranime une horloge en excitant l'oscillation de son

pendule[117].»

[117] _Souvenirs du comte de Tressan_, par le marquis DE

TRESSAN.

Nous ignorons si la marquise dut sa guérison au singulier remède de

Tressan, toujours est-il qu'elle se rétablit assez rapidement. Mme de

Boisgelin, M. et Mme de Beauvau furent beaucoup plus sérieusement

atteints, et leur convalescence fut longue.

L'année, du reste, ne fut pas heureuse pour la famille de Mme de

Boufflers. A peine la marquise était-elle remise de cette fâcheuse

attaque d'influenza, que sa sœur, Mme de Mirepoix, glissa dans son

appartement et se cassa la jambe. C'était un accident très grave pour

une personne de soixante-douze ans et l'on fut un moment fort inquiet,

mais la vieille maréchale en avait vu bien d'autres et ne se troublait

pas pour si peu. Après quelques jours de lit, elle se fit transporter

sur une chaise longue et se mit à recevoir ses amis comme si de rien

n'était. Elle était si gaie, si causante, elle avait la figure si

reposée, qu'on disait qu'elle avait plutôt l'air d'une femme en couches

que d'une vieille de soixante-douze ans. Au bout de deux mois, elle

avait bon pied bon œil comme auparavant, et elle était plus allante que

jamais. Sa famille, charmée de son rétablissement inattendu, lui offrit

une fête pour célébrer cet heureux événement, et le chevalier de

Boufflers, que sa tante comblait de bienfaits, composa en son honneur

ces jolis couplets:

SUR L'AIR _de Gabrielle de Vergy_.

Venez à nous, venez vous-même

Combler tous nos vœux aujourd'hui;

Montrez que tout ce qui vous aime

Conserve son plus cher appui:

Nos ennuis, nos peines cruelles,

Prompts à fuir quand vous paraîtrez,

S'envoleront à tire d'ailes

Au premier pas que vous ferez.

Avez-vous bien senti l'atteinte

Du coup qui nous a tous frappés;

A votre calme, à notre crainte,

Tous les yeux se seraient trompés;

Notre douleur, votre constance,

Nos larmes et votre amitié

Nous donnaient l'air de la souffrance,

A vous celui de la pitié.

La bonté du Ciel vous réserve

Pour le bonheur de vos neveux.

La nature avec soin conserve

Ce qu'elle fit jamais de mieux;

Le temps, pressé de tout détruire,

Vous traite avec ménagement;

Le hasard seul pourrait vous nuire,

On sait qu'il ne voit ni n'entend.

La vieille maréchale était si bien guérie que l'année suivante elle

figurait dans un bal costumé à la Cour déguisée en Huronne, et qu'elle

dansa un menuet avec le maréchal de Richelieu, habillé en Céphale. Ils

déployèrent tant de grâce et de légèretés qu'ils soulevèrent des

applaudissements unanimes: «Que les jeunes gens fassent mieux que nous

s'ils le peuvent,» s'écria le duc en baisant la main de la maréchale et

en la reconduisant.

Dès qu'elle fut complètement rassurée sur le sort de sa sœur, Mme de

Boufflers partit pour la Lorraine, où tous ses amis la réclamaient à

grands cris et où de graves questions d'intérêt exigeaient

impérieusement sa présence.

A peine de retour, en effet, la marquise dut prendre des mesures au

sujet de la Malgrange, dont l'administration, assez délicate et

difficile, la fatiguait et l'ennuyait. D'un autre côté, le chevalier de

Boufflers s'était beaucoup attaché à cette terre, il ne voulut pas la

voir passer en des mains étrangères, et il proposa à sa mère de la lui

louer moyennant une redevance annuelle de 1,500 livres de Lorraine.

C'était plus qu'elle n'avait jamais produit. Mme de Boufflers qui, de

cette façon, se trouvait débarrassée de tout souci, accepta avec joie la

proposition.

Boufflers aurait fait une fort mauvaise opération s'il n'avait eu

l'occasion de louer un pavillon et un jardin qui faisaient partie de la

propriété, au grand ami de sa mère, le prince de Bauffremont.

Ce dernier cherchait depuis longtemps à posséder un petit pied-à-terre

près de Nancy pour se rapprocher de Mme de Boufflers pendant les longs

mois d'été. Il proposa donc au chevalier de lui louer le pavillon de la

Malgrange et le traité fut conclu moyennant une somme de 100 écus.

C'était le plus clair des revenus de la propriété.

A partir de ce moment le prince vient faire de fréquents séjours en

Lorraine, si fréquents même qu'il se trouve bientôt trop à l'étroit, et

qu'il commence la construction d'un nouveau pavillon, destiné à lui

donner plus de place. Comme il voit grand, il fait élever, à la

stupéfaction générale, un salon et une salle à manger pour quatre-vingts

personnes, avec des cuisines et des offices en proportion. C'était à

croire qu'il voulait recevoir toute la province, ce à quoi il ne

songeait guère.

Aussitôt en Lorraine, Mme de Boufflers a repris sa vie nomade, tantôt à

Nancy, tantôt à Lunéville, tantôt à Sommerviller, tantôt à Fléville,

s'attachant de plus en plus à Mme de Brancas, à sa chère Durival, à

Panpan quand il consent à se laisser voir; car, à mesure que les années

arrivent, le vieux philosophe se montre de moins en moins sociable, il

résiste aux plus séduisantes invitations, aux plus pressantes prières.

Peu de lettres qui ne contiennent des reproches sur son absence et sur

la difficulté qu'on éprouve à le voir; tout le monde se plaint de lui,

mais on l'aime quand même et Mme de Boufflers plus que tout autre: elle

le lui dit en termes charmants, en lui racontant les nouvelles et les

menus incidents de sa vie.

«Nancy, juin 1775.

«Je n'ai jamais songé à être modeste et vous m'avez certainement bien

entendu. Il y a longtemps que je vous aime; mais ces trois dernières

années, par-dessus une amitié de trente ans, l'ont bien fortifiée, je

t'assure. J'ai beau dire à la duchesse[118], elle est si piquée qu'elle

ne répond pas; elle ne t'aime pas encore assez pour te pardonner

l'absence; mais moi, je t'aime trop et j'aime assez le prince[119] pour

avoir une volonté très décidée. Je ne crains que le chevalier, qui aura

de la peine à renoncer à sa seule propriété. Mais jeudi, en allant

souper chez la comtesse de Stainville avec M. de Stainville, je compte

le mener chez Cagnon[120].

[118] Mme de Brancas.

[119] Le prince de Bauffremont.

[120] Concierge de la Malgrange.

«Vous ai-je dit que ma belle G. venait avec Mme de Grammont? Mme la

duchesse de Bourbon va à Plombières; il y aura une multitude de belles

dames de Paris. Mme de Grammont sera ici le 12. M. de Beauvau me mande

qu'il se porte fort bien.

«Mme de Praslin me mande que les femmes de ministre sont parvenues à

manger avec le Roi et la Reine à Marly. Elles y mangeaient sous le feu

Roi; mais celui-ci ne voulait pas, et même Mme de Maurepas n'y a mangé

que de ce voyage-ci. Les ministres ne mangent pas non plus.

«Il faut qu'il y ait des officiers généraux nommés,

(De la main de Mme de Boisgelin.)

car M. de Choiseul la Baume revient commander en second. Maman dit

qu'elle attend encore que Mme de Clermont lui dise des nouvelles pour

vous en mander. Elle est bien fâchée de vous écrire sur de si vilain

papier. Adieu, le Veau, je t'embrasse bien tendrement. Le mari te fait

mille compliments et ses respects.

(De la main de Mme de Boufflers.)

«Envoyez bien vite chez le pauvre Viller pour lui dire combien je suis

aise de sa croix. C'est par avarice pour vous que je me suis servie de

cette feuille[121].

[121] Cette lettre est écrite sur un papier très commun.

«Adieu, mon cher et bien-aimé Veau. Dites comment se porte Marianne.»

En 1777, M. de Beauvau réside quelque temps dans ses terres de Lorraine,

puis il se rend avec la princesse à Plombières pour y prendre les eaux.

Bientôt, Mme de Boufflers, sa sœur de Bassompierre, M. de Bauffremont

viennent les retrouver, et cette aimable visite les aide à passer plus

facilement le temps de la saison.

Comme d'habitude, de nombreux baigneurs se pressent dans l'agréable

ville d'eaux.

Pendant son séjour, Mme de Boufflers assiste à la procession

commémorative de l'inondation de 1770, de celle que l'on a surnommée _le

déluge_, et qui a emporté la moitié de la ville. Cette cérémonie se

célèbre en grande pompe. Après les vêpres, le clergé suivi de tous les

habitants parcourt la ville processionnellement, puis a lieu à l'église

une bénédiction solennelle[122].

[122] 26 juillet.

Mme de Boufflers assiste aussi à l'inauguration du «nouveau bain». La

ville de Plombières, désireuse de justifier la vogue dont elle jouit et

de procurer à ses visiteurs tout le «confort moderne», vient de faire

construire un nouvel établissement qui passe pour un prodige de luxe. On

peut en juger par cette description de Durival:

«Le nouveau bain, ou bain tempéré, a quatre croisées au levant et au

couchant, cinq des deux autres faces, un billard, un café et de petits

logements au-dessus. Il est voûté et soutenu par onze pilastres.

L'évaporation est à la place du 12e. Il y a douze cabinets où on baigne

dans des cuves, avec des robinets à chaque, pour se donner soi-même de

l'eau à différents degrés. Un bassin carré au milieu et un bain commun;

il a environ 2 pieds 8 p. d'eau et 4 degrés. Tout autour, des cabinets

pour l'étuve et la douche. Dans un, on peut être douché de bas en haut,

par un jet d'eau![123]»

[123] _Journal de Durival_, Mss. de la bibl. de Nancy.

Pendant leur séjour à Plombières et les longues promenades sous les

ombrages des environs, M. et Mme de Beauvau ont longuement parlé de

Voltaire avec la marquise. L'idée leur vient, avant de rentrer à Paris,

de reprendre le projet si fâcheusement avorté quelques années auparavant

et d'aller faire une visite au vieux philosophe; ils s'efforcent

d'entraîner Mme de Boufflers avec eux. Mais la marquise qui, plus jeune,

n'a pas osé affronter les précipices de la Suisse, ne se sent nullement

disposée à un si lointain voyage; cependant elle accepte d'abord, donne

même rendez-vous aux voyageurs à l'_Hôtel des Trois Rois_ à Bâle, puis

au dernier moment, le courage lui manque ou une autre idée lui traverse

la tête, et elle part pour Scey-sur-Saône, sans même prévenir son frère

du changement de ses projets.

Après avoir vainement attendu leur sœur pendant deux jours, et l'avoir

cherchée sur la route «de cabaret en cabaret», M. et Mme de Beauvau se

rendent à Genève. A peine arrivé le prince envoie un message à Voltaire

pour lui annoncer sa visite. Le patriarche ravi lui répond:

«1777.

«C'est donc le héros d'Homère qui descend chez les ombres. Il ne passe

pas debout comme l'_Empereur_[124]. Je ne suis pas sur les bords du lac,

mais du Styx. Sans cela je volerais à vos pieds; mais l'état où je suis

ne me permet que d'attendre vos ordres, et de remercier ma destinée.»

[124] L'empereur d'Autriche venait de passer à Genève et il

n'avait pas jugé à propos de se rendre à Ferney.

Si l'on veut avoir un portrait saisissant de Voltaire à cette époque, on

n'a qu'à lire ce joli crayon du prince de Ligne. Après un séjour chez le

philosophe, il écrivait:

«Voltaire était toujours en souliers gris, bas gris de fer, roulés,

grande veste de basin, longue jusqu'aux genoux, grande et longue

perruque, et petit bonnet de velours noir. Le dimanche, il mettait

quelquefois un bel habit mordoré, uni, veste et culotte de même, mais la

veste à grandes basques, et galonnée en or, à la Bourgogne, galons

festonnés et à lames, avec de grandes manchettes en dentelles jusqu'au

bout des doigts, car _avec cela_, disait-il, _on a l'air noble_...

«Il fallait le voir animé par sa belle et brillante imagination,

distribuant, jetant l'esprit, la saillie à pleines mains, en prêtant à

tout le monde, porté à voir et à croire le beau et le bien, abondant

dans son sens, y faisant abonder les autres;... faisant parler et penser

ceux qui en étaient capables, donnant des secours à tous les

malheureux, bâtissant pour de pauvres familles, et bon homme dans la

sienne; bon homme dans son village, bon homme et grand homme tout à la

fois...»

M. et Mme de Beauvau furent reçus à Ferney avec les démonstrations de la

joie la plus extrême.

Voltaire, ravi de posséder cet illustre couple, se mit en frais de grâce

et d'esprit. Il fut étourdissant, incomparable. Que de souvenirs furent

évoqués! Et la Cour de Lunéville, et la Cour de Louis XV! On ne se borna

pas au passé; le prince raconta avec esprit des anecdotes du nouveau

règne, Voltaire jeta des vues profondes sur l'avenir; les heures

s'enfuirent. De part et d'autre on fit assaut de séduction et l'on se

plut extrêmement.

M. et Mme de Beauvau partirent dans le ravissement de cet homme

extraordinaire et sous le charme de son accueil; ils voulurent même lui

faire promettre de leur rendre leur visite à Paris et le plus tôt

possible, mais il objecta qu'il redoutait quelques tracasseries du côté

de la Cour; M. de Beauvau se porta garant qu'il n'éprouverait aucun

ennui.

A peine rentré dans la capitale, le prince recevait de son hôte cette

lettre enthousiaste où des regrets sincères se mêlaient agréablement aux

plus douces flatteries.

«Auprès de ce prince les autres étaient peuples. C'est ce qu'on disait

autrefois de je ne sais plus qui, et c'est ce que je dis des deux

voyageurs qui ont daigné passer de la fontaine de Plombières au lac de

Genève.

«Le vieux pénitent retiré dans sa montagne noire a presque repris un

moment de vie à cette belle apparition. Il en a plus appris dans un

quart d'heure auprès des deux illustres voyageurs qu'il n'en avait mal

deviné en plusieurs années de temps. Il est comme Épiménide qui, en se

réveillant dans sa caverne, trouve le monde tout changé, mais quand les

deux êtres supérieurs qui avaient illuminé le pauvre homme furent

partis, il retomba à l'instant dans sa misère et dans ses regrets. Il

sent bien qu'il n'en sera que plus malheureux le reste de sa vie, pour

avoir été si heureux un moment.

«Le solitaire, le mourant, le détrompé, le pénitent, ne parlera pas aux

deux voyageurs de leurs amis et de leur situation; il ne leur dira pas

un mot de cette singulière enfant et de cette brillante imagination de

Mme du Deffant; il ne leur dira rien des _Saisons_, qu'il relit, malgré

M. Clément; il ne peut parler aux deux voyageurs que d'eux-mêmes, et

leur présente du fond de son antre ou de son tombeau son respect, ses

regrets, son enchantement et sa reconnaissance.»

L'année suivante, en 1778, Voltaire tint la promesse qu'il avait faite à

M. de Beauvau; il vint à Paris pour assister à la première

représentation d'_Irène_. A la barrière, quand les commis lui

demandèrent s'il n'avait rien contre les ordres du Roi: «Ma foi,

messieurs, leur répondit le patriarche gaiement, je crois qu'il n'y a

ici de contrebande que moi.»

Il descendit rue de Beaune, chez M. de Villette.

Le lendemain de son arrivée, il reçut en robe de chambre la moitié de

Paris. L'Académie lui envoya une députation de trois membres, le prince

de Beauvau, Saint-Lambert et Marmontel, pour le féliciter sur son

retour. La députation était accompagnée de tous les académiciens qui

avaient assisté à la séance.

Une foule immense accourut pour rendre hommage à l'illustre voyageur;

l'hôtel de M. de Villette ne désemplissait pas: «Il vit hier plus de

trois cents personnes, écrit Mme du Deffant. Je me garderai bien de me

jeter dans cette foule. Tout le Parnasse s'y trouve depuis le bourbier

jusqu'au sommet; il ne résistera pas à cette fatigue; il se pourrait

bien qu'il mourût avant que je l'aie vu.»

Le lendemain, cependant, M. de Beauvau se présentait au couvent de

Saint-Joseph et il emmenait Mme du Deffant rendre visite au patriarche;

il y avait trente ans qu'ils ne s'étaient vus. La réunion fut des plus

touchantes. «Il m'a marqué la plus grande amitié, écrit la marquise, et

la joie la plus vive de me revoir. Elle a été réciproque.»

Mise en goût par cet accueil charmant, Mme du Deffant retourne encore

deux jours après rue de Beaune:

«Je lui fis hier ma seconde visite, encore avec M. de Beauvau... Nous

fûmes reçus par la nièce Denis qui est la meilleure femme du monde, mais

certainement la plus gaupe... Après avoir attendu un bon quart d'heure,

Voltaire arriva disant qu'il était mort, qu'il ne pouvait pas ouvrir la

bouche, etc., etc.»

A part une courte visite de Voltaire deux mois après, les relations des

deux amis en restèrent là.

Cependant la présence du philosophe avait causé un indescriptible émoi

dans certains cercles de la Cour et Voltaire fut prévenu qu'il serait

peut-être obligé de fuir la capitale. Il rappela alors à M. de Beauvau

la promesse qu'il lui avait faite à Ferney, et le prince, par

l'influence de la comtesse Jules de Polignac, obtint qu'on laisserait le

patriarche jouir en paix de son triomphe.

A la fameuse représentation d'_Irène_ au Théâtre-Français, c'est encore

M. de Beauvau qui, aux acclamations d'une foule en délire, déposa sur la

tête du poète une couronne de lauriers.

En apprenant l'arrivée du philosophe à Paris, Boufflers, qui se

morfondait avec son régiment sur les côtes de Bretagne, écrivait à Mme

de Sabran:

«Brest.

«J'espère que vous avez vu Voltaire. Je crains que son séjour ne soit

trop long; Paris est trop jeune pour lui. La première curiosité une fois

passée, on le laissera là. D'ailleurs, il doit avoir de la peine à

sanctifier la maison qu'il habite. On dit que ses pièces ne seront pas

reçues ou qu'elles tomberont; de manière ou d'autre, je prévois avec

peine que son triomphe sera suivi de chagrins.»

Peu de temps après il écrivait encore:

«Landerneau, 11 mars.

«Je crains bien pour ce pauvre Voltaire. Vous ne me mandez pas qu'il

s'est confessé; je le sais par M. de Beauvau. Je souhaite que son âme

aille en Paradis, mais je voudrais que son esprit restât sur terre; ce

sont deux choses bien difficiles. S'il se porte bien, tâchez de le voir

encore; il finira par vous aimer à la folie. Si ma vanité n'y était pas

trop intéressée, je serais tenté de croire qu'on vous aime en proportion

de l'esprit qu'on a...»

Boufflers, apprenant par Mme de Sabran que l'enthousiasme du public pour

le philosophe, loin de se calmer, ne faisait que croître et qu'il en

devenait la victime, répondait spirituellement:

«1er juin.

La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers · 第 15 / 30 段