Après un très long séjour à Lunéville, Mme de Boufflers revient à Nancy,

et sa première visite est pour Mme de Lenoncourt. Ne faut-il pas revoir

cette amie si chère sans perdre de temps et lui donner des nouvelles de

Panpan.

A peine s'est-elle éloignée que Mme de Lenoncourt mande au Veau:

«Nancy, le 3 mai.

«Mme de Boufflers m'a trouvée entourée de toute ma famille, mon cher

Panpan; ma maison en était si pleine que je ne conçois pas comment tout

cela y a tenu. Vous croyez bien que j'étais fort affairée pour leur en

faire les honneurs; les petits enfants surtout m'occupaient sans cesse;

ils sont si bruyants, si remuants, si pétulants que je n'osais les

perdre de vue. Votre lettre est arrivée au milieu de ces embarras et la

marquise a voulu se charger d'y répondre. Maintenant que je suis

tranquille, je ne me crois point quitte envers vous, car je les connais,

les réponses en deux mots qui ne répondent point; j'en ai gémi pendant

son séjour à Lunéville; moi je suis moins laconique, j'ai beaucoup de

choses à dire à mes amis, et si la paresse ne m'interrompait pas,

j'écrirais des volumes et puis je n'aurais pas tout dit.

«La marquise dit qu'elle vous a laissé plus aimable que jamais, que vous

êtes gai et que vous vous portez bien. Pourquoi vous déprisez-vous

toujours? Je la crois de préférence à vous et je m'attends à vous voir

beau, charmant et traînant tous les cœurs après vous.

«Adieu, ma vache, nous allons dîner à Fléville, Dieu sait comme j'y

serai reçue. J'ai étrangement négligé la duchesse et vous savez qu'elle

est fière. Je m'en tirerai comme je pourrai. Adieu encore une fois, mon

vieux Veau, je t'embrasse de tout mon cœur.»

CHAPITRE XIV

1775-1776

Correspondance du chevalier de Boufflers avec Mme de Boisgelin.

A partir de l'année 1775 le chevalier de Boufflers entretient avec sa

sœur, Mme de Boisgelin, une correspondance des plus suivies. Nous

possédons un assez grand nombre de lettres du chevalier, malheureusement

nous n'avons pas pu retrouver les réponses de Mme de Boisgelin. Nous le

regrettons d'autant plus que, s'il faut en croire son correspondant,

c'étaient des chefs-d'œuvre d'esprit et de finesse.

Si les lettres du chevalier ne se rapportent pas directement à notre

récit, elles s'y rattachent cependant par bien des points, et puis elles

sont si légères, si spirituelles, d'un tour si vif et si particulier,

elles donnent si bien l'idée du personnage, qu'il serait dommage de ne

pas les faire connaître[112]. On a dit: «Le style c'est l'homme.» Rien

n'est plus vrai en ce qui concerne Boufflers. Quand on lit ses lettres,

on le connaît. Le mot plaisant se trouve sous sa plume,

irrésistiblement.

[112] Nous devons la communication de cette précieuse

correspondance à M. le comte de Croze-Lemercier, auquel nous

renouvelons nos plus vifs remerciements.

Son style est le fidèle reflet de son inaltérable gaîté et de

toute l'originalité de son esprit.

Le mariage de Mme de Boisgelin n'avait pas mieux tourné que la grande

majorité des unions de l'époque; soit par incompatibilité d'humeur, soit

pour toute autre cause, le ménage s'était vite désuni; d'assez graves

soucis d'argent étaient venus contribuer encore à troubler la paix

intérieure, et les époux vivaient dans des termes au moins indifférents.

Pendant que M. de Boisgelin résidait la plus grande partie de l'année à

Rennes ou dans sa terre de la Bretesche, la comtesse demeurait, soit en

Lorraine auprès de sa mère, soit à Paris chez sa tante Mirepoix, qui lui

était tendrement attachée et lui offrait une fastueuse hospitalité dans

son magnifique hôtel de la rue d'Artois. Elle y voyait la meilleure

société de Paris et tout ce que l'ancienne et la nouvelle Cour

comptaient de plus illustre et de plus brillant.

Boufflers aimait beaucoup sa sœur, et elle a été certainement un des

grands attachements de sa vie. Il lui écrivait sans cesse et souvent lui

adressait des vers assez gaillards; mais on sait que le chevalier

n'était pas très réservé, et que, même avec sa mère et sa sœur, il

avait souvent un langage des plus risqués.

En 1774, il lui envoyait en riant cette pièce:

Vivons en famille,

C'est le plaisir le plus doux

De tous.

Nous serons, ma fille,

Heureux sans sortir de chez nous.

Les honnêtes gens

Des premiers temps

Avaient de plus douces mœurs,

Et sans chercher ailleurs,

Ils offraient à leurs sœurs

Leurs cœurs.

Sur ce point-là nos aïeux

N'étaient pas scrupuleux.

Nous pourrions faire,

Ma chère,

Aussi bien qu'eux

Nos neveux[113].

[113] GRIMM, _Correspondance littéraire_, août 1774.

Jamais le chevalier ne traversait Paris sans venir voir Mme de

Boisgelin; il lui arrivait même souvent de descendre chez sa tante de

Mirepoix, où des appartements lui étaient également réservés.

Naturellement, quand il était loin de la capitale, c'est sa sœur qu'il

chargeait de ses commissions, et nous le verrons sans cesse, dans leur

correspondance, recourir aux bons offices de l'aimable femme.

Les lettres que nous citons dans ce chapitre n'ont pas de lien entre

elles, elles sont écrites au gré des circonstances, sous le coup des

événements, importants ou futiles, mais l'auteur s'y montre au naturel,

sans apprêt aucun, et c'est ce qui en fait le charme.

La première est de 1775, un peu avant le sacre de Louis XVI. Boufflers

est à Montmirail avec son régiment et il s'y ennuie fort.

«Lundi.

«J'irai sûrement à Roissy, ma chère enfant; et je me réjouis de t'y voir

comme si tu étais la plus grande femme de ton siècle. Je demande au

comte Esterhazy une petite commission pour le maréchal de Biron qui me

fasse rester un jour ou deux à Paris, car je ne suis point du tout gâté

par les délices de Montmirail.

«Dis à Mme la maréchale[114] que je connais ici un petit chien charmant,

peut-être encore plus délicat que la sienne, qui a eu la patte cassée il

y a deux mois, et qui est complètement remis, et dis-lui que moi qui

n'ai pas les grâces de son petit chien, je me casserai la patte la

première fois que je la verrai, afin de rester auprès d'elle.

[114] La maréchale de Mirepoix.

«J'ai ici plus à faire que je ne comptais, car il faut que je fasse huit

ou dix lieues par jour, ce qui m'amuse assez, mais il faut que j'écrive

par jour huit ou dix lettres, ce qui m'ennuie fort.

«Adieu, ma Boisgelin, on dit que nous allons au sacre. Je sacrerai plus

que personne si je ne t'y vois pas[115].»

[115] Toutes les lettres adressées à Paris portent l'adresse

suivante: à Mme de Boisgelin, dame de Mesdames, hôtel de

Mirepoix, rue d'Artois, à Paris.

Mme de Boisgelin, à la suite d'une légère querelle avec son frère, étant

restée quelque temps sans lui écrire, le chevalier, qui a bon caractère

et déteste les bouderies, reprend la plume le premier; il est vrai

qu'il a besoin d'un habit de noce, et qu'il charge sa sœur de le lui

procurer.

«Mercredi.

«Tu dis sûrement du mal de moi, mais tu n'en penses pas, et moi j'en

penserais de toi que je n'en dirais pas. Je renferme mes griefs dans mon

cœur vraiment royal.

«Je partirai d'ici sans avoir reçu une lettre de toi, mais point sans

t'avoir écrit, quoique je dusse peut-être t'attendre. Pourquoi te

traiterais-je comme une femme, tandis que tu n'es qu'une sœur; il n'y a

entre nous que la différence d'âge, et de ce côté-là je paie assez cher

le respect que tu devrais me porter.

«Je reviendrai à Paris le 29, attends-moi avec terreur, et en attendant

ingénie-toi pour me trouver un bel habit, afin qu'à la noce de Pauline

je ne brille point à mes dépens. J'ai trop bien lu mon Évangile pour me

présenter au festin sans la robe nuptiale; j'ai tout ce qu'il faut pour

une noce, excepté un habit. Parle à ce sujet-là à ton mari Boisgelin ou

Flammarens: le premier en avait autrefois qui m'allaient fort bien, mais

comme depuis quelques années, son petit machinal n'a point autant gagné

que le mien, il faudra peut-être recourir ailleurs. N'y a-t-il pas de

marchands qui pour un ou deux louis se chargent de métamorphoser un

gueux en grand seigneur? Informe-toi de cela au loup qui sait tout,

excepté son rudiment. Enfin arrange-toi comme tu voudras, je veux être

beau à bon marché.

«Adieu, je t'aimerais s'il n'y avait point de lâcheté à te pardonner ton

silence.

«Mille hommages à ta mère de Mirepoix et à celle de Rochefort.»

Mme de Boisgelin n'est pas toujours d'humeur accommodante, et chez elle

le ressentiment dure longtemps. Elle répond au chevalier mais sur un ton

si agressif qu'un instant il est sur le point de s'en irriter.

Heureusement il a trop d'esprit pour se fâcher, il se borne à écrire

pacifiquement:

«Samedi.

«En vérité, mon enfant, j'ai commencé par être fâché contre toi et j'ai

fini par te plaindre, car il n'y a que la fièvre qui a pu te dicter la

lettre que tu m'as écrite. A force de la relire, j'ai trouvé qu'il

fallait que tu m'aimasses bien pour me dire autant d'injures et je me

suis laissé aller à t'aimer comme auparavant...

«Adieu, méchant garnement, écris-moi d'ici à quelques jours, parce que

tu as à réparer.»

La paix se conclut naturellement, et une correspondance plus paisible

reprend entre le frère et la sœur. Le chevalier est ravi des lettres

qu'il reçoit, ravi également du portrait que Mme de Boisgelin lui

envoie.

«Fontainebleau.

«J'avais bien raison d'être aussi impatient d'avoir de tes lettres,

chère enfant; je défie Mme de Sévigné et Biblis d'en écrire de plus

charmantes, et je défie toute autre chose que toi de me faire plus de

plaisir. Je les lis, je les relis, et ce qu'il y a de plus charmant, je

les crois. Tout m'en plaît jusqu'à une petite obscurité que tu

m'éclairciras à mon arrivée, mais qui, en attendant, me fera faire de

bien bons rêves.

«Et tu dis qu'en te voyant on m'a encore désiré; je n'en crois rien, et

j'en juge par moi, qui m'oublie toujours auprès de toi. En vérité on

aurait grand tort: je ne suis que ta partie animale, et tu es ma partie

spirituelle. Je sens bien souvent mon infériorité et j'en jouis

toujours.

«Je suis fâché que ton portrait soit si joli, ma chère enfant; qu'il te

ressemble en laid s'il veut, pourvu qu'il te ressemble parfaitement;

mais je veux le grand et le petit; l'un sera dans ma chambre et l'autre

dans ma poche. Tous deux seront regardés à chaque instant et tous deux

me diront que tu m'aimes.

«Je m'ennuie à mourir, mon cœur. On croit que l'ennui est une maladie

lente, je commence à trouver que c'est presque une douleur vive. Tes

lettres sont un calmant et ta présence sera le remède.

«Mon Dieu, mon cher amour, il me semble que si j'avais eu un tête-à-tête

de trois heures avec toi, il en serait résulté plus de 50 louis par

mois. Je trouve que c'est bien peu, à moins qu'on n'habille tes gens,

qu'on ne nourrisse tes chevaux, et qu'on ne paie tes voyages. Au reste,

je ne dois pas me plaindre d'un arrangement qui te fera peut-être

recourir à moi.

«Adieu, mon cher amour, je serai au plus tard pour le grand souper de la

sainte Catherine, à côté de tout ce que j'aime.

«Mille adulations à Mme de Mirepoix et mille exagérations à Mme de

Cambis.»

Ce tête-à-tête de trois heures qui, à la plaisante indignation de

Boufflers, n'avait valu que 50 louis par mois à Mme de Boisgelin, était

un tête-à-tête avec son mari! Comme les époux vivaient de plus en plus

séparés, la comtesse exigeait une pension qui lui permît de faire figure

dans le monde, mais les ressources pécuniaires de M. de Boisgelin

étaient précaires, et par nécessité il devait se montrer fort

parcimonieux.

Le chevalier, se trouvant de passage à Paris, profite de son séjour pour

aller rendre visite aux parents et aux amis qui résident dans les

environs de la capitale. Il va au Val, chez son oncle de Beauvau, à

Sainte-Assise chez Mme de Montesson, à Montmorency chez la maréchale de

Luxembourg, à Saint-Ouen chez M. de Nivernais; c'est de là qu'il écrit à

sa sœur:

«Saint-Ouen, dimanche.

«J'espérais te voir demain, chère enfant, et puis je l'espérais pour

après-demain; je n'espère plus que pour mercredi, car il est de toute

nécessité que je passe par Sainte-Assise, d'où Mme la maréchale de

Luxembourg revient jeudi, et sans cela je ne la verrai pas de longtemps.

«On me dit tant et tant que tu es aimable, et que tu m'aimes, que je

finis par croire l'un et l'autre, et par t'aimer de deux manières, l'une

par goût et l'autre par reconnaissance. Je me réjouis de t'embrasser

comme si je revenais d'un voyage d'outre-mer. Il me semble que j'ai à te

dire tout ce que je ne t'ai pas écrit, et je sens d'avance tout le

plaisir que j'aurai à réparer mes torts. Le maître de la maison, son

aumônier, l'abbé de Bonneval, et en général tout ce qui l'entoure,

parlent de toi avec enthousiasme et veulent que je te parle d'eux. Il

m'est impossible de me trouver étranger dans une maison aussi pleine de

toi; aussi y suis-je comme chez moi pour la liberté et un peu mieux pour

la commodité.

«Adieu, ton chat te fait bien des compliments; il est, comme moi, bien

traité à cause de toi.»

Un jour, Mme de Boisgelin pendant son service à Versailles, est prise

d'une rage de dents folle et, par suite, d'une fluxion qui la défigure

absolument. Le chevalier lui écrit gaiement:

«Jeudi, 24 octobre.

«Je voudrais voir cette grosse joue-là, mon cher cœur, et je suis tenté

de demander à M. de Monaco un cabriolet pour aller en poste à

Versailles, mais je pense qu'il y a tout à parier que je n'y

retrouverais ni toi ni ta joue. Ce qui me console de ta laideur, c'est

qu'elle ne te fait pas souffrir.

«Tu dis que tu es bête comme un cochon; il est vrai que c'est dans une

lettre charmante; ainsi vois comme on peut se fier à toi.

«Le prince italien a toujours un peu de goutte, mais cela ne l'empêche

pas d'être très gai et très aimable. J'ai un vrai regret à le quitter

demain, mais encore faut-il voir ma princesse italienne, tout

enfluxionnée qu'elle est. Adieu, ma fille, je te baise comme un enragé.»

Les prévisions de Boufflers ne se réalisèrent pas; sa sœur, loin d'être

guérie, eut un abcès qu'il fallut ouvrir, enfin elle éprouva de grandes

souffrances. Dès qu'il apprend ses maux, il s'empresse de lui envoyer de

fraternelles consolations. En même temps il lui raconte la visite qu'il

vient de faire à une de ses tantes, Mme de Torcy:

«Verneuil, ce 4 ou 5.

«Je ne suis pas encore remis de tout ce que tu as souffert, chère

enfant, et je crains bien que ton courage ne soit encore exercé, parce

qu'il est presque impossible que tu n'aies pas des douleurs aiguës et

une grosse fluxion. Mais je veux me distraire de ces inquiétudes-là pour

ne voir que le beau côté de la chose et admirer tes belles dents et ta

grande âme.

«Souviens-toi des excuses que je t'ai prié de faire à tous les gens chez

qui j'aurais pu ou dû souper d'ici à mon retour. Il m'était impossible

de refuser cette marque d'attention-là à Mme de Torcy; elle était malade

et désirait me voir! Pour éviter l'air intéressé d'un héritier, je ne

suis arrivé que quand elle a été hors de danger et elle me paraît

infiniment sensible à mes procédés. Au milieu de toute ma noblesse, je

n'ai pas pu m'empêcher d'examiner curieusement la maison, les jardins et

les meubles; tout cela a l'air un peu bourgeois, mais cela s'accorde

assez avec mes inclinations et ma fortune, et je sens que si jamais je

possédais tout ce qui est ici, j'en jouirais à merveille.

«Quoique ma tante vous connaisse peu, elle vous aime beaucoup et me

charge de vous embrasser de sa part, mais il m'est bien difficile de

vous embrasser pour une autre, parce que charité bien ordonnée commence

par soi-même, et que celle-là, si je m'en croyais, serait toujours à

recommencer.

«Adieu, moitié de moi-même, dis de ma part tout ce que tu sais dire de

plus tendre à Madame la maréchale et ajoute que ce sont des brutalités

en comparaison de ce que je pense.

«Baisez les yeux de ma mère s'ils vont bien, et s'ils vont mal

baisez-les encore plus.»

Les indispositions de Mme de Boisgelin n'étaient pas toujours d'aussi

peu d'importance. Une fois elle fut prise d'une crise cardiaque assez

grave, et son état causa assez d'inquiétudes pour que Boufflers crût

devoir rassurer sa mère:

«Ce 11.

«Votre grande fille se rétablit de jour en jour, mais je crains que la

cause du mal ne reste après la guérison, car elle a toujours des

palpitations de cœur à chaque mouvement qu'elle fait. Il me semble que

vous aviez autrefois quelque remède ou secret pour cela, que vous feriez

bien de lui envoyer.

«Pour moi, je suis honteux de ma graisse; cela a trop l'air de vouloir

se distinguer de sa mère et de sa sœur; j'espère, malgré cela, vous

voir le mois prochain et je souhaite que cela vous fasse le même plaisir

qu'à moi, mais cela ne serait pas dans l'ordre; il faut vous rendre et

me faire justice.

«Vos petites chansons sont aussi jolies que leurs sœurs, elles ont

l'air un peu grêle sur le papier; elles ressemblent à leur auteur qui a

toujours eu tant d'esprit et si peu de corps; on en peut dire autant de

M. de Nivernais, dont on ne vous aura point laissé ignorer les réponses.

«Adieu, chère mère, je me réjouis de ce que je vous verrai dans un mois

et je m'afflige de ce que dans deux mois je ne vous verrai plus.»

Quelquefois le chevalier n'a pas le temps de tenir la plume et il a

recours à une main étrangère, mais sa prose n'en est pas moins originale

et vive.

«Bonjour, ma fille, je te chéris de toute mon âme.

(De la main d'un secrétaire.)

«Je n'ai que le temps, pendant que je mets mes bottes, de prier ma chère

sœur de chercher l'adresse de M. Perrein, avocat aux Conseils, et d'y

envoyer sur-le-champ pour le prier de lever à l'instant l'arrêt qui

m'accorde la haute justice sur la Malgrange, et de me le faire parvenir

sans aucun délai, parce que la chose est de la plus grande importance.

(De la main du chevalier.)

«Je t'écris par mon secrétaire,

Je t'embrasse par procureur.

Ce que par moi je fais, ma chère,

C'est de t'aimer de tout mon cœur.»

A l'automne de 1776, le chevalier se rendit en Lorraine pour voir sa

mère et en même temps s'occuper de ses intérêts. A peine arrivé, il

écrit à Mme de Boisgelin:

«Lunéville, ce jeudi.

«Enfin, après beaucoup de traverses essuyées sur les grands chemins, me

voici dans la maison maternelle, où j'ai été reçu comme un bon fils par

une bonne mère. Elle se porte bien, mais elle est inquiète de sa fille

et de sa sœur; moi, je n'ai pas d'inquiétude, mais je suis bien

empressé d'avoir des nouvelles; nous les voudrions exactes et

détaillées; ce sont deux conditions embarrassantes pour vous qui êtes

bornée aux parties sublimes; il n'est question à Nancy et à Lunéville

que d'une lettre aussi grande, aussi légère et aussi charmante que vous.

J'ai dit que vous étiez à ce sujet-là de l'avis de vos lecteurs et que

je vous en avais entendu parler avec beaucoup d'éloges; au reste que

vous vous êtes fait en province une réputation qui étonnerait tout

Paris. Moi, je ne suis étonné que de ce qu'elle n'est pas plus grande

et plus générale.

«Adieu, vous savez si je vous aime. Mettez-moi aux pieds de Mme la

maréchale et dites-lui que le moyen le plus sûr qu'elle ait de me faire

sa cour est de se bien porter.»

Mais le chevalier n'est pas homme à rester longtemps en place; et puis

ne doit-il pas profiter de son séjour pour surveiller ses intérêts,

visiter ses abbayes, voir sa famille et ses amis. Il se met donc à

courir le pays dans une jolie petite vinaigrette où il se trouve fort à

son aise, même pour y passer la nuit. Partout il est accueilli à

merveille, car partout il apporte la gaieté, la joie et le contentement.

En route, il trouve encore le temps de tracer à sa sœur quelques lignes

de souvenir et d'affection:

«Ce jeudi 3.

«Je me porte bien, ma bonne grande fille, et les deux nuits que j'ai

passées sur les chemins dans la jolie petite vinaigrette que tu as

honorée de ta présence ne m'ont pas fait plus de mal que si c'eût été

dans mon lit.

«J'ai été reçu ici comme un petit Dieu. Veuille le grand Dieu que cela

se soutienne. J'ai vu mon frère Philips avant tout; sa femme est

accouchée hier au soir, je la verrai demain[116].

[116] Mme Philips était cette dame anglaise avec laquelle Mme de

Boufflers s'était beaucoup liée depuis son arrivée en Lorraine.

Elle accoucha en effet d'un garçon à Jarville. L'enfant fut

baptisé à Heillecourt avec les cérémonies de l'Église romaine; le

parrain fut le prince de Bauffremont et la marraine Mme de

Boufflers, représentée par Mlle de Juvincourt. (Journal de

Durival.)

«Adieu, embrasse bien tendrement notre pauvre tante et ne manque pas,

non seulement de m'écrire, mais même de m'avoir écrit de ses nouvelles.

«Adieu, je te baise un peu fort.»

Enfin, après bien des pérégrinations, bien des déplacements, Boufflers

va s'installer dans son domaine de la Malgrange, et c'est de là qu'il

écrit encore à Mme de Boisgelin:

«Ce 6 octobre.

«... Je suis triste, j'ai appris hier au soir en arrivant que le pauvre

la Jeunesse s'était cassé la jambe d'une chute de cheval; elle est

remise, mais il en a pour six semaines, encore ne sera-t-il sûr que dans

ce temps-là s'il sera estropié ou non. J'ai été le voir ce matin; il est

à Parville, chez sa femme, dans une petite maison fort propre; sa

chambre était bien balayée, et bien arrangée, son lit bien fait, ses

draps bien blancs; cela m'a un peu raccommodé avec la pauvreté, que je

croyais toujours dégoûtante. Il me semble que rien n'empêche d'être

heureux dans une maison de paysan, il suffit d'y avoir ce qu'on aime.

«Je ne me porte plus si bien depuis ton départ; si tu avais emporté ma

santé, je ne me plaindrais pas. J'ai des maux de tête, des vapeurs et

surtout j'ai besoin de revenir à Paris, car je m'ennuie comme un mort.

«Mille hommages à madame la maréchale. Si j'aimais Dieu autant que je

l'aime, je serais une petite sainte Thérèse.

«Dis bien des choses au souverain de la Corniche. Tu sais que c'est le

chemin d'Antibes à Gênes.»

De la Malgrange, le chevalier se rendait sans cesse à Nancy; il

fréquentait la société, et entre temps, pour exercer ses talents, il

s'amusait à peindre au pastel les plus jolies personnes de ses amies. Un

jour il reproduit les traits de la comtesse d'Haussonville, et c'est la

vieille marquise de Boufflers elle-même qui se charge de mettre une

légende au portrait. Elle compose ce quatrain:

Le madrigal et la satire

Trouveraient à la peindre un embarras égal;

Il n'est pas plus aisé d'en dire

Assez de bien, qu'un peu de mal.

Ce n'était pas uniquement pour son plaisir que le chevalier prolongeait

ainsi son séjour en Lorraine, mais aussi et surtout par raison

d'économie. Ses ressources étaient fort limitées, ses dépenses

considérables, et il se trouvait le plus souvent réduit aux expédients.

Quand ses créanciers devenaient par trop menaçants, il prenait le grand

parti, il allait faire une retraite à la Malgrange; il la prolongeait

plus ou moins suivant ses nécessités pécuniaires. Lui-même plaisantait

sur sa misère; il écrivait à sa sœur en lui remboursant quelques louis

qu'elle lui avait avancés:

«A Choisy.

«Fouillez dans la poche du vicomte, mon cher enfant, vous y trouverez

vingt-huit louis dont vingt-cinq vous appartiennent, et prenez même les

trois autres pour me les garder.

«Soyez sûre que si vous êtes jamais aussi riche qu'aimable, je vous

emprunterai beaucoup et je ne vous rendrai rien.

«Ma mère vous mande de ne point oublier le contrôleur général. Elle va

faire vos commissions et vous fait dire que Mlle Moutier est mieux et

qu'elle fera votre domino.»

Boufflers ne faisait du reste nul mystère des motifs qui le retenaient

si longtemps hors de la capitale:

«Ce 31 octobre.

«Il serait bien mal à ma grande sœur d'avoir oublié qu'elle commençait

à m'aimer un peu à mon départ de Paris. Moi qui y retourne dans peu, je

vais recommencer à l'aimer beaucoup.

«Je comptais revenir beaucoup plus tôt et, si je m'en étais cru, je ne

serais pas même parti, mais l'année a été orageuse pour mes finances et

je suis venu y mettre tout l'ordre qui peut entrer dans des coffres

vides.

«Je crains bien, mon cher amour, que votre fortune ne vous ait

abandonnée et qu'il ne vous en reste que l'habitude du gros jeu. Je

voudrais, ou que vous restassiez aussi heureuse que vous, ou que vous

devinssiez aussi sage que moi. Mais nous raisonnerons mieux de cela

quand je vous verrai, et surtout nous nous embrasserons mieux que je ne

vous embrasse d'ici.

«Adieu, ma grande serpente. Si vous me répondez, mandez-moi pourquoi ma

mère ne me répond pas et baisez-lui les pieds de ma part.»

Avant de revenir à Paris, Boufflers se rendit encore chez le vieil ami

de sa mère, le prince de Bauffremont, à Scey-sur-Saône, où il fit un

assez long séjour. Il annonce à sa sœur son prochain retour et la joie

très grande qu'il éprouvera à la revoir:

«De Nancy.

La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers · 第 14 / 30 段