lorsqu'il tomba très gravement malade d'une fièvre maligne. En quelques
heures son état fut jugé des plus graves et Mme de Choiseul,
horriblement inquiète, envoya sans perte de temps un exprès à Mme de
Boufflers pour la prévenir de ce douloureux événement.
Mme de Boufflers partit aussitôt pour Chanteloup; Mmes de Beauvau et de
Boisgelin, et le prince de Bauffremont l'accompagnaient. La marquise eut
encore la consolation de revoir son fils et de pouvoir lui dire un
dernier adieu. Le malade succomba le 5 août, en dépit de tous les soins.
La douleur des Choiseul en perdant un ami si dévoué fut profonde et
durable. Quant à Mme de Boufflers, elle partit pour Port-à-l'Anglais
rejoindre sa sœur de Mirepoix et chercher auprès d'elle des
consolations à la perte cruelle qu'elle venait d'éprouver.
Pendant que le malheureux marquis succombait inopinément à Chanteloup,
son frère, le chevalier, tombait gravement malade à Vassy, en Lorraine;
il fut pris lui aussi d'une fièvre violente et l'on eut pendant quelques
jours les plus vives inquiétudes. Heureusement pour lui il était aimé
d'une comtesse de Salles, qui abandonna tout pour courir à son secours;
elle le soigna avec le plus complet dévouement. On put au bout de peu de
temps le transporter au Vouthon, mais à peine y était-il arrivé qu'il
retomba très gravement malade avec des accès de fièvre très longs et
très rapprochés. Heureusement, Sanguil[109] était dans le voisinage, il
accourut et il lui donna des poudres anglaises qui le sauvèrent, mais il
fallut naturellement lui cacher le plus longtemps possible la mort de
son frère.
[109] Célèbre médecin de l'époque.
Panpan avait pris part comme il le devait à la douleur de ses amis, et
il leur avait écrit les lettres les plus tendres et les plus
affectueuses.
Mme de Boisgelin était accourue au Vouthon dès qu'elle avait appris
l'état du chevalier. C'est de là, qu'elle répond à Panpan:
«Ce 19 septembre 1774.
«Je ne doutais pas, mon cher Panpan, de vos regrets particuliers et de
la part que vous prenez à notre douleur. C'est mourir au milieu de la
vie et de tout ce qui semble la défendre. Il était sage et fort, mais
rien n'y fait. Il avait peut-être des défauts qui l'empêchèrent de
plaire, mais des qualités qui le faisaient aimer. Le fond de son cœur
était excellent. Jamais il n'y a eu de meilleur ami, ni même de meilleur
frère, et je sens à cette heure, mieux que jamais, qu'en cela je
l'égalais.
«Je me porte bien, je cours à ma mère. Je pars demain en voiture et
j'arriverai dans trois jours.
«Adieu, cher Panpan, vous savez combien je vous aime, et je sais combien
nous devons tous vous aimer.»
CHAPITRE XIII
1775-1777
Mme de Boufflers et Mme de Lenoncourt à Nancy.--Leur désir d'avoir
Panpan auprès d'elles.--Résistance de Panpan.--Mauvaise santé de
Mme de Lenoncourt.
Mme de Lenoncourt avait été ravie de voir Mme de Boufflers venir
s'installer définitivement à Nancy. Les petites tracasseries qui
s'étaient élevées entre ces deux dames pendant leur séjour à Paris
s'étaient bien vite effacées; Mme de Lenoncourt aimait son amie de plus
en plus: «Je n'ai envie d'être aimable pour personne comme pour elle,
écrivait-elle.»
Toutes deux avaient arrangé leur existence de façon à se voir le plus
souvent possible. Elles soupaient presque tous les soirs ensemble, soit
chez elles, soit chez des amis communs. Mais autant les soupers en tête
à tête, ou en petit comité, étaient charmants, autant ceux qu'il fallait
faire dans la société de Nancy étaient ennuyeux pour la plupart.
Mme de Lenoncourt a su cependant grouper autour d'elle quelques amies
très intimes avec lesquelles elle est en grande sympathie d'idées et de
sentiments. En 1774, elle s'est enrhumée un peu avant Pâques et elle
écrit à Panpan comment elle a su tirer parti pour son plus grand
agrément de ce rhume providentiel:
«Je ne me suis point ennuyée pendant la semaine sainte, mon Veau. Mon
rhume m'a dispensée des dévotions. Je me suis renfermée avec trois ou
quatre personnes aussi pieuses que moi qui ne m'ont pas quittée et nous
avons joué et mangé comme le mardi-gras![110]»
[110] Toutes les lettres de Mme de Lenoncourt contenues dans ce
chapitre nous ont été communiquées par Mlles de Ravinel.
A part quelques amis de son choix et qu'elle voit sans cesse, Mme de
Lenoncourt n'a que des relations superficielles et qui ne lui sont
d'aucune ressource. Cette société de Nancy est odieuse, tout le monde se
hait, se déchire, c'est une guerre perpétuelle; on n'a qu'une idée,
c'est de fuir cette ville insupportable.
Comme tout changerait d'aspect si Panpan venait y habiter!
Toutes ces dames raffolent plus que jamais du vieux lecteur, c'est à qui
l'attirera, à qui le possédera, et quand, à force d'instances, il
consent à venir passer quelques jours chez l'une ou l'autre de ses
amies, il est choyé, entouré, remercié comme s'il avait accordé la plus
précieuse faveur.
Mme de Lenoncourt aime Panpan profondément et son rêve serait de
l'arracher à Lunéville pour le faire venir à Nancy. Ainsi ils pourraient
vivre ensemble et elle serait parfaitement heureuse. Il n'y a presque
pas de lettre où la pauvre femme ne fasse allusion à ce rêve qui lui
devient plus cher tous les jours: «Si vous m'aimiez comme je vous aime,
écrit-elle, nous ne nous quitterions jamais.»
Un autre jour elle lui dit encore:
«Je vous aime tendrement et je vous aimerais encore mieux, si je vivais
avec vous... Venez, ma vache, nous ferons de bonnes causeries le soir au
coin du feu, nous rirons, nous nous amuserons...»
Mais le Veau ne se montre guère plus sensible aux invites de Mme de
Lenoncourt qu'aux reproches de Mme de Boufflers.
Il aime son chez lui, ses petites habitudes, le coin de son feu l'hiver,
ses fleurs l'été, ses «commères» et ses «compères», comme il nomme ses
amis de Lunéville, ceux qui se réunissent chez lui presque chaque jour
pour «potiner» sur les uns et sur les autres. Ce «commérage», qui ferait
horreur à Mme de Lenoncourt, rend le Veau parfaitement heureux et il ne
s'en cache pas. C'est en vain qu'on le prie, qu'on le supplie, il
résiste aux plus pressantes instances.
Exaspérée de son entêtement, Mme de Lenoncourt lui écrit en colère:
«Je voudrais que la peste tuât tous vos compères et vos commères... Je
voudrais que Lunéville vous fût odieux, je voudrais que rien ne vous y
amuse, je voudrais que vous y eussiez autant d'ennemis que de compères,
vous viendriez demeurer avec moi et alors nous serions heureux tous les
deux. Mais mon Veau n'est qu'une bête qui tombe dans l'apathie et qui
n'a pas l'esprit de s'en tirer.»
Quand il reçoit de Nancy des supplications trop pressantes, le Veau
prend tous les prétextes possibles pour les éluder: il est trop vieux,
il se sent fatigué, il a la goutte, il fait trop froid, il fait trop
chaud, il n'a plus d'esprit; sa garde-robe est en piteux état; pourquoi
ses amies ne viennent-elles pas le voir?
Mme de Lenoncourt riposte gaiement:
«Il faut donc qu'il gèle pour que je puisse me flatter de vous voir;
vous êtes fol avec votre habit d'automne. Qu'est-ce qui en a? Est-ce que
votre houppelande rouge ne vous va pas à merveille? Croyez-vous que vous
viendrez ici faire le petit-maître?»
Un autre jour, elle répond encore à ses vains prétextes:
«Nancy, mardi.
«Vous avez beau me dire des fleurettes, vous avez beau en dire à Mme de
Boufflers, votre peu de goût pour Nancy ne peut venir que de votre peu
d'empressement pour nous; il ne tiendrait qu'à vous de n'y voir qu'elle
et moi et d'y jouer du matin au soir, mais vous vous faites des devoirs
et des fatigues ridicules et ennuyeuses; vous vous imaginez qu'il faut
avoir un bel habit et de l'esprit; pourquoi apportez-vous des
prétentions ici? Soyez-y aussi à votre aise et aussi bête qu'ailleurs.
Dînez chez Mme de Boufflers avec cinq ou six personnes et soupez chez
moi avec cinq ou six autres. Vous pouvez par ce moyen satisfaire vos
goûts et votre amitié. Moi je hais votre Lunéville et votre garnison de
gendarmerie; mais vous êtes un drôle personnel et vous voulez que tout
cède à vos habitudes et à vos fantaisies. Je vous déclare que je
garderai Mme de Boufflers tant que je pourrai et que je plaiderai contre
Lunéville de toute ma force.»
Non seulement Panpan ne veut pas se déranger, quitter ses habitudes et
ses manies, mais par un sentiment très humain, c'est lui qui se plaint
de ses amies et leur reproche leur indifférence. Cette fois Mme de
Lenoncourt s'indigne et elle répond presque en colère:
«Nancy, samedi.
«Pardi, monsieur de Vau, je suis une grande dupe;... je me prive par une
extrême délicatesse du seul plaisir, de la seule dissipation, du seul
ami que j'ai en Lorraine et c'est pour vous faire douter de mon amitié
et du plaisir que j'ai à vous voir. N'êtes-vous pas honteux de cette
vilaine méfiance, ne l'êtes-vous pas surtout de vouloir être désiré,
pour vous donner le barbare plaisir de refuser?
«Je veux, pour me venger, que vous compariez la manière dont nous nous
aimons; je ne vous ai dit que la plus légère partie de mes maux dans la
crainte de vous inquiéter. Depuis cinq semaines je garde la chambre ou
mon lit, je suis accablé de souffrance et de mélancolie; mille fois j'ai
été au moment de vous appeler à mon secours et j'ai toujours résisté par
la crainte de vous contrarier, de vous incommoder et de vous mal loger.
«Sachez-moi bon gré de ne pas vous tirailler sans cesse pour vous faire
venir. C'est pure discrétion. Je sens que vous y êtes trop mal. Si ma
vieille bonne voulait mourir je vous arrangerais son logement de manière
que vous y seriez comme chez vous et alors, mon Veau, ou nous nous
brouillerions ou vous ne me laisseriez pas dans l'abandon où je suis,
car c'est une chose criante que cinq lieues vous séparent comme mille.
Il semble que mon mauvais génie ait éparpillé toutes les personnes que
j'aime et puis m'ait fixée dans le lieu où je n'aime rien.»
Peu de temps après Mme de Lenoncourt est obligée de changer de domicile,
et elle a l'heureuse fortune de trouver une maison beaucoup plus
confortable. Cette fois Panpan ne pourra résister! Il faut à tout prix
qu'il vienne pour donner son avis sur l'installation. Et puis Lekain est
à Nancy en représentation. Quelle meilleure occasion pour le Veau de
venir faire visite à son amie. La marquise insiste avec une grâce
charmante.
«2 avril.
«Le Kain joue aujourd'hui _Mahomet_ et vous n'y êtes pas! Je n'y suis
pas non plus, j'ai eu peur de la foule. Je me réserve pour _Gaston et
Bayard_ que je ne connais pas. Il ne donne pour les cent louis que
quatre représentations, mais les pièces sont toutes bien choisies, venez
donc les voir.
«Mon baromètre est presque au beau fixe, le temps est doux et je serais
si aise de vous voir!... Mlle Laumont vous cédera sa chambre où vous ne
serez pas trop mal; moi je vous donnerai du saumon à toutes les sauces,
du bon vin, etc. Venez encore une fois, ma bonne vache, si vous voulez
me faire le plus grand plaisir du monde. J'ai si envie de vous voir, si
envie de vous montrer ma maison que je n'aimerai que quand vous m'aurez
dit de l'aimer. Je n'ai point encore fait connaissance avec elle, elle
m'est tout à fait étrangère. Je ne sais où me mettre, je n'y ai point
encore trouvé une bonne place; je crois bien qu'elle est commode, mais
je ne le sens pas: c'est que la vraie commodité, c'est l'habitude.
L'escalier est très beau, l'antichambre est belle, la salle à manger est
charmante, le salon me paraît vilain. La chambre à coucher est trop
petite. Les cabinets et garde-robe sont charmants. Tout cela est bien
blanc, bien propre et paraît bien neuf.»
Mme de Lenoncourt, dans son ardent désir de voir Panpan se rapprocher
d'elle, cherche à lui trouver à Nancy une situation qui l'attire et le
séduise par des avantages pécuniaires. Grâce à ses relations, elle lui
fait offrir la place de secrétaire de l'Académie. C'est une occupation
qui conviendrait parfaitement à l'ancien lecteur du Roi et qui
rapporterait de 12 à 1,500 livres.
Mais l'ingrat ne veut pas entendre parler de quitter Lunéville. A son
âge, ce serait folie; il est vieux, fatigué, il a la goutte, il n'est
plus bon à rien qu'à végéter dans son coin jusqu'à son heure dernière,
qui ne peut tarder.
Mme de Lenoncourt découragée lui répond tristement:
«Vous vous vieillissez par paresse; je n'insiste pas, parce que je veux
principalement votre bonheur... Je suis bien persuadée que, si vous me
laissiez faire et que si vous n'étiez pas une vraie vache, il y aurait
moyen de vous faire ici un établissement plus honnête et plus agréable
que celui que vous avez à Lunéville... mais il faut vous laisser
radoter.»
On s'explique d'autant mieux les désirs et l'insistance de Mme de
Lenoncourt, que la pauvre femme est devenue forcément très casanière et
que le voisinage de son cher Veau serait pour elle une très précieuse
ressource.
Elle souffre en effet de si cruels rhumatismes que, dans ses moments de
crises, elle en arrive à appeler la mort de tous ses vœux. Quand elle
va mieux, peut-elle au moins jouir de la vie? Pas beaucoup. Elle est
souvent affligée de ces terribles et insaisissables maux que nos
ancêtres appelaient _des vapeurs_ et que nous avons baptisés
neurasthénie[111].
[111] Le chevalier de Boufflers écrivait à une dame qui se
plaignait de vapeurs:
Enfin ils ne sont pas venus
Ces maux dont vous craigniez les rigueurs inhumaines;
Mais qu'ils vous ont coûté de peines,
Ces maux que vous n'avez pas eus.
Ses lettres sont quelquefois d'une tristesse navrante; quelquefois, au
contraire, elle reprend le dessus car elle est énergique et parle
gaiement de ses maux. Un jour, après une crise violente, elle écrit à
Panpan:
«C'est de mon enterrement que je vais vous parler, mon Veau, car j'ai
été morte huit jours; oui, mon Veau, morte; vous m'auriez pleurée. Un
accès de fièvre de vingt-quatre heures m'a rendu la vie et me voilà
comme si de rien n'était. On dit que ceci n'est que des vapeurs. A la
bonne heure, mais je vous jure que j'aimerais autant une fièvre maligne.
J'avais une palpitation, une agitation et un tremblement intérieur
continuel et extérieurement j'étais de plomb, et toujours au moment de
m'évanouir. Si cela revient, je vous enverrai chercher, car je veux
mourir dans les bras de mon Veau.»
Du reste ses rhumatismes, ses vapeurs, etc., ne mettent pas Mme de
Lenoncourt à l'abri d'autres misères. Un jour où le Veau se plaint de
son long silence, elle lui répond qu'elle n'a pas écrit parce qu'elle a
eu «d'autres chiens à étriller».
«Une rage de dents, une rage d'oreilles, une rage de tête m'ont
tellement obsédée, que j'ai été jusqu'à ce moment hors d'état de tenir
une plume. A force d'opérations et de vésicatoires on m'a soulagée. Je
suis déchiquetée comme un morceau de taffetas.
«Adieu, vache de veau.»
Toutes ces misères usent peu à peu la santé de Mme de Lenoncourt et son
physique s'en ressent terriblement: «je me dépenaille tous les jours un
peu davantage écrit-elle, mais je suis moins pusillanime que vous. Cela
durera tant que cela pourra et je m'en moque.»
On l'envoie aux eaux de Contrexéville, mais elle est loin d'en
ressentir les effets salutaires qu'on lui a fait espérer:
«Je suis toute détraquée de ces vilaines eaux de Contrexéville. En
quinze jours de temps j'ai maigri de moitié. J'étais jaune, faible,
dégoûtée, agitée, je dormais mal, je ne digérais pas mieux; depuis que
je les ai quittées, je me rétablis, mais Dieu sait si je rengraisserai.
Cela est bien difficile quand on est vieille.»
Panpan lui conseille de prendre d'elle plus de soins, de consulter les
Esculapes les plus renommés, de suivre religieusement leurs
prescriptions. Mais son amie se refuse absolument à écouter ses avis,
elle laissera agir la nature:
«Savez-vous pourquoi? C'est que j'ai une vieille montre qui a été bonne
qui tout d'un coup s'est détraquée et puis qui s'est raccommodée toute
seule. Cet exemple m'a frappé. Je suis une vieille montre et je me
raccommoderai peut-être aussi.»
Panpan, qui nous paraît avoir été un parfait égoïste, a beaucoup plus de
soucis de ses maux, de ses peines morales ou physiques que de celles de
ses amies. Il ne cesse de se lamenter sur ses infortunes, sur ses
misères, à chaque instant il se pleure lui-même. Dans les derniers mois
de 1774 il souffre quelque temps des yeux; aussitôt il se croit aveugle
et il écrit à ses amis des lettres lamentables. Mme de Lenoncourt qui
est en séjour à Fléville, lui répond avec esprit:
«Fléville, le 15.
«Je conçois l'inquiétude que vos yeux vous ont donnée, mon Veau, mais
puisqu'ils sont mieux et même presque guéris, pourquoi craindre des maux
imaginaires? Qui est-ce qui n'est pas exposé à tous les accidents
possibles? Quel est l'âge qui en préserve? On est malade, on meurt, on
est infirme à toutes les époques de la vie; c'est même dans la jeunesse
que les humeurs âcres ont le plus d'activité. La vieillesse, qui
affaiblit tout, affaiblit aussi la cause de nos infirmités. Gardons-nous
d'en prévoir, mon cher Veau, et profitons des moments qui nous restent;
pour moi, je souffre impatiemment, mais quand je me porte bien un quart
d'heure, je me crois invulnérable pour le reste de ma vie et je dois à
cette sécurité le peu de bons moments dont je jouis encore.
«Il y a huit jours que je suis ici; je suis venu pour me sauver du
carnaval de Nancy. Je reprendrai avec joie le chemin de ma maison; les
encouragements que vous donnez à mon petit talent l'ont égaré; je viens
de faire une chanson sur les habitants de ce château, mais je me la suis
reprochée en la relisant, vous ne l'aurez pas; elle viole l'hospitalité.
Peut-être vous la chanterai-je un jour à l'oreille.»
Mais Panpan ne veut rien savoir; son imagination aidant, il continue ses
doléances et chacune de ses lettres est un nouveau chapitre des
lamentations; tant et si bien que la marquise agacée lui adresse ce
court mais joli sermon:
«Tâchez donc de vous corriger de grossir les objets et de vous faire des
peines imaginaires. Hé! mon Dieu! le hasard ne nous en procure que trop
de réelles. Ne les devançons pas et n'employons au contraire notre
imagination qu'à nous distraire et nous consoler quand elles nous
accablent.»
Pendant l'hiver de 1775, Mme de Boufflers est allée passer quelques
semaines chez le Veau. Pendant son absence, Mme de Lenoncourt, qui
s'ennuie à Nancy, s'est installée à Fléville, près de Mme de Brancas.
C'est de là qu'elle écrit à Panpan:
«Fléville, mercredi.
«Mme de Brancas est telle que je l'ai laissée l'année dernière, bonne,
douce, égale et aimable. Mais M. Cerutti est d'un changement qui me fait
croire que sa santé est fort mauvaise, ou son goût pour Fléville très
diminué. Je ne le trouve pas aimable comme l'année dernière. Sa gaieté,
dont je faisais au moins autant de cas que de son esprit, n'y est
plus... Le petit abbé est gras comme un petit moine, gai, sémillant et
courant ou plutôt volant comme un oiseau, ce qui fait qu'on n'en jouit
pas assez.
«Il faut donc que la conversation se soutienne dix heures de suite entre
Mme de Brancas et moi, qui suis dolente et peu parlante. Tout cela ne va
pas bien sans vous, mon Veau, vous êtes l'âme de la compagnie. C'est moi
surtout que vous égayez et que vous animez.
«La duchesse s'occupe de rendre la maison chaude et commode. Votre
chambre surtout l'intéresse plus particulièrement.
«Le terrible Cerutti a le plus mauvais visage du monde; je le crois
inquiet, car il est exact à son régime et à son lait de chèvre.»
Le séjour de Mme de Boufflers à Lunéville ne se passe pas sans encombre.
Une terrible épidémie d'influenza éclate dans la ville et les hôtes de
Panpan, Panpan lui-même, n'échappent pas à la maladie régnante.
Comme Mme de Boufflers n'aime pas écrire et qu'elle est très fatiguée,
c'est Panpan qui se charge de donner des nouvelles à Mme de Lenoncourt:
«Lunéville, le 4 décembre.
«Nous sommes si enrhumés, madame la marquise, que je pourrais ne pas
vous écrire; c'est pourtant parce que nous sommes fort enrhumés que je
vous écris. Il faut bien vous donner de nos nouvelles.
«Je ne sais si je suis le plus malade, mais c'est moi qui gémis le plus.
J'ai pris des rhumes à reculons: j'ai commencé par celui de poitrine,
celui de cerveau s'y est joint; la fièvre s'en est mêlée avec une toux
exécrable.
«Mais j'oublie que ce n'est pas de moi que vous voulez savoir quelque
chose. Mme de Boufflers est prise de tous côtés; elle ne laisse pas de
se promener dès qu'il y a un rayon de soleil. Elle fait pitié à tout le
monde, hors à elle-même. Elle me dit tout à l'heure qu'elle se portait
bien mieux depuis qu'elle était enrhumée. Il n'en est pas ainsi de moi.
Je me trouve malade comme un chien.
«Mais vous, mesdames et messieurs de Fléville, êtes-vous échappés à
cette épidémie qui est générale ici. C'est à qui toussera le plus haut
et le plus souvent. Elle règne dans la maison que j'occupe depuis le
haut jusqu'en bas. Je souhaite qu'elle n'aille pas jusqu'à vous.
J'espère que la fièvre qu'a eue madame la duchesse la mettra à l'abri.
Me mettrez-vous à ses pieds? dites-lui, je vous prie, que j'ai envoyé
pour elle à Mlle Nicolas 314 aunes de lisière à 4 sols.
«Mme de Boufflers trouve fort convenable la maison de Mme Thibaut; il
n'y a qu'à moi qu'elle ne convient pas. Je déteste votre Nancy. Voilà
mon bonheur en vraie déroute. Je le regrette d'autant plus que je ne
puis vous dire combien la marquise est adorable ici. Je ne lui ai pas
encore vu un instant d'humeur, quoique indisposée et mal à son aise de
toutes façons dans mes nids à rat; elle est en vérité incomparable.
«Elle trouve vos couplets charmants pour moi. Ils me paraissent si bien
faits que je crains que ces belles rimes n'aient été un peu reteintes
par le teinturier de madame la duchesse.
«Adieu, madame la marquise, voilà bien de l'écriture pour un pauvre
malade qui vous aime autant que s'il était sain. Adieu, adieu, je suis à
vos pieds comme toujours, en les baisant de tout mon cœur.
«Marianne est charmée que vous soyez contente de vos serviettes. Elle
sera toujours à vos ordres. Elle vous prie de ne pas vous presser pour
l'argent, vous paierez quand vous voudrez.»
Quelques jours après Mme de Lenoncourt est de retour à Nancy, mais elle
s'inquiète de la santé de ses amis, le froid augmente, et elle redoute
pour eux les rigueurs de la saison. Elle écrit à Panpan pour lui
recommander les précautions:
«Lundi.
«Quel diable de froid! il me semble que je n'en ai jamais senti de
pareil; mettez la marquise dans du coton et vous dans vos trente-six
bonnets. Je m'ennuie comme un chien, personne ne peut communiquer par ce
maudit temps-là, parce qu'on ne peut aller ni à pied, ni à cheval; je
voudrais bien que nous fussions enfermés tous trois dans une bonne
chambre bien chaude...»
Panpan, absorbé par Mme de Boufflers, ne répond pas aux aimables
objurgations de son amie. Il ne se décide à écrire que pour envoyer en
quelques lignes ses souhaits de bonne année; en même temps il raconte
qu'il a un accès de goutte et il ne dissimule pas l'effroi que lui cause
cette vilaine maladie. Mme de Lenoncourt, assez piquée de son silence,
lui répond cependant avec indulgence et bonté:
«Nancy, le jour de l'an.
«Il est vrai, le Veau, que vous m'avez assez maltraitée, mais comme je
mets toutes vos rigueurs sur le compte de vos égards pour Mme de
Boufflers, vous pouvez vivre en paix avec votre conscience sur
l'assurance que je vous donne de ne me choquer ni contre elle ni contre
vous. Vous me dites que vous m'aimez, cela me suffit, et pour vous en
marquer ma reconnaissance, je vous garderai le secret et je vous aimerai
aussi. Ne doutez pas que je ne vous souhaite plus de santé, plus de
tranquillité, plus de plaisir et de bonheur qu'à moi, et que je ne
reçoive vos vœux en prose avec plus de plaisir que les vers de qui que
ce soit au monde. Je sais que vous en avez fait de charmants, mais je
n'en ai pas vu la queue d'un.
«Je ne suis pas aussi ennemie de la goutte que vous. Quand elle commence
jeune, c'est une horrible maladie pour la vieillesse et dont on périt
infailliblement, mais quand elle vient tard, c'est une petite infirmité
qui n'est jamais ni fort douloureuse, ni dangereuse et qui garantit de
toutes les autres. Si vous étiez bien persuadé de cela, vous ne vous
inquiéteriez pas comme vous faites, à moins que ce ne soit pour vous
donner un air de jeunesse.»