cher ami, M. de Bauffremont. Le prince, qui, maintenant, partage son
temps entre Paris et ses terres de Lorraine, est plus que jamais sous le
charme de la vieille marquise; plus que jamais il la trouve aimable,
spirituelle, délicieuse en dépit de l'âge. Il vient même de vendre son
régiment[97] pour pouvoir se consacrer plus complètement à sa Dulcinée.
[97] Il l'avait vendu 160,000 francs au prince de Lambesc.
Quand elle est à Paris, M. de Bauffremont est si parfaitement heureux,
qu'il néglige tous ses meilleurs amis, même ceux qui, comme les
Choiseul, sont dans le malheur, et sont par conséquent plus susceptibles
que d'autres.
Cet attachement excessif soulève l'indignation de Mme de Choiseul.
Elle écrit à Mme du Deffant, le 19 avril 1772:
«Que dites-vous de votre Incomparable, que j'attendais il y a eu hier
huit jours, puis mercredi dernier, qui avait juré ses grands dieux qu'il
passerait sa semaine sainte avec nous, et qui prétend être retenu par
des affaires, et que je ne verrai plus que quand il plaira à Dieu ou aux
beaux yeux de sa belle? Ah! votre Incomparable est incomparablement
faible et insupportable pour ceux qui, comme moi, ont du faible pour
lui; mais il faut le prendre comme il est, avec ses défauts, et l'aimer
en dépit d'eux.»
Peu de temps après l'aimable duchesse, d'ordinaire si douce, si
bienveillante, si maîtresse d'elle-même, perd toute mesure dans ses
reproches; il est vrai qu'il s'agit d'un ennemi déclaré de son mari:
«Nous n'avons pas vu l'Incomparable; la petite crapule de ce dernier l'a
porté, chemin faisant, chez cette petite crasse de la Vrillière.» (oct.
72.)
«Petite crapule!» le mot est vif et la pauvre Mme de Boufflers ne
méritait pas semblable anathème.
Mme du Deffant n'est guère moins amère dans ses récriminations,
cependant elle raille plus finement:
«Je ne vois presque plus votre Incomparable. Il est devenu un vrai
automate, mais son Vaucanson ne lui donne pas autant de différents
ressorts qu'en a le flûteur.»
Ces aménités épistolaires n'empêchent pas Mme du Deffant d'aller
fréquemment souper chez le prince bien qu'il y fasse «un froid horrible»
et que «la société n'y soit pas attirante»; mais tout ne vaut-il pas
mieux que la solitude?
Ces voyages à Paris, qui aident Mme de Boufflers à prendre la province
en patience, se renouvellent assez fréquemment et toujours dans les
mêmes conditions. Au printemps de 1773, la marquise est encore dans la
capitale avec sa fille; elle écrit naturellement à son cher Panpan pour
le mettre au courant des nouvelles du jour; mais elle est très occupée,
c'est Mme de Boisgelin qui de temps en temps prend la plume et même
parle pour son compte:
_Mme de Boufflers à M. de Vaux, brailleur du feu roi
de Pologne, à Lunéville._
(L'adresse est de la main de Mme de Boisgelin).
Lundi.
«Hé Ventretin, je ne vous demande pas de vos nouvelles, parce que je
crains de diminuer l'espérance que je veux conserver de vous voir
arriver d'un moment à l'autre. Vous trouvez peut-être que cela est trop
délicat pour être entendu, je vais donc vous le faire entendre. Le
président Montesquieu, qui avait beaucoup vécu avec Mme de Caylus,
(De la main de Mme de Boisgelin.) lui avait entendu dire que les femmes
de la société de Mme de Maintenon, qui restaient chez elle le soir avec
le roi jusqu'à minuit, s'y ennuyaient tellement qu'elles retournaient
leurs montres, crainte de voir le temps qu'elles avaient encore à
s'ennuyer.
«Maman est désolée de votre état, elle en est bien plus fâchée que vous,
parce qu'elle en souffre plus que vous.
«Mme de Bellegarde a la bêtise de t'aimer à la folie.
«Adieu, vieux fou.
«M. le prince de Beauvau est à la campagne où il raccommode fort bien
son estomac. Il fera ce que vous désirez pour M. de Nouville. Mme la
marquise n'a pas un moment pour vous écrire.»
«Samedi.
«J'ai fait vos compliments à M. de Lucé et je lui ai payé votre tabac;
il m'a dit qu'il vous en enverrait encore à ce prix-là, de sorte que mes
joues sont fort au service de votre nez.
«M. le duc de Chartres a demandé au roi la permission d'aller à
Chanteloup.
«Le chevalier de Boufflers est arrivé ici avant-hier soir.
«M. le duc d'Aiguillon a donné une fête à Mme la comtesse du Barry, qui
était très jolie. Je vous envoie un couplet de l'abbé de Voisenon au
maréchal de Richelieu, qui a été chanté à cette fête; il y en avait pour
tout le monde, mais je n'ai eu que celui-là, parce que c'est, dit-on, le
meilleur.
SUR L'AIR: _Lison dormait dans un bocage_.
En amour toujours infidèle,
Toujours fidèle à l'amitié,
Vous abandonnez une belle,
Sans jamais en être oublié.
Prenant peu de garde à l'espèce,
Des beautés l'essaim vous charma,
Même à présent par-ci par-là
Vous leur faites la politesse,
Et vous serez encore vingt ans
Plus poli que nos jeunes gens.
«Adieu jusqu'à demain, mon bon et bien-aimé Panpan.
«Jeudi matin.
«On m'a donné hier une épigramme sur M. de Beaumarchais qui m'a paru
trop bien faite pour ne pas vous l'envoyer. Il faut que vous sachiez
qu'il a été horloger et qu'alors il s'appelait Caron.
Sur tes montres je lis Caron,
Beaumarchais sur ton _Eugénie_[98].
Caron et Beaumarchais! Pourquoi ce double nom?
Rougis-tu de ton drame ou de l'horlogerie.
[98] _Eugénie_ parut en 1767.
«Adieu le bon et le très aimable ami de moi, je vous embrasse et vous
aime mille fois plus que je ne peux vous le dire[99].»
[99] Ces trois lettres nous ont été communiquées par M. le
capitaine Noël.
Au mois d'août, Mme de Boufflers est de retour en Lorraine; elle est
installée à Nancy et se prépare à aller à Fléville où on la demande à
grands cris; elle exhorte Panpan à y venir également.
«Nancy, 21 août 1773.
«Vous savez bien, sans que je vous le dise, que je n'ai pas répondu à
votre lettre du 4, d'abord parce que j'avais commencé mon griffonnage
avant de l'avoir reçue, et qu'il ne me restait plus de place.
«Pour Fléville, il y aura du monde jusqu'au commencement de septembre,
après quoi nous verrons; pourquoi ne viendriez-vous pas ici d'abord
attendre le moment où nous pourrons être bien reçus, parce qu'il n'y
aura plus personne.
«Le prince dit qu'il t'aime malgré tes défauts, tes vices et tes
médecines; mais qu'il ne faut pas acheter de chevaux à cette réforme
parce qu'elle n'est que des ruinés. Voyez s'il y aurait quelqu'un qui
s'y connût et qui voulût se charger d'en acheter deux. Les miens font
encore tout ce qu'on leur demande. Je crains que le Saint-Martin ne
soit plus malade qu'eux; il me disait hier qu'il serait bien étonné s'il
passait l'hiver.
«Si je le passe avec mon Veau, je lui promets qu'il n'aura pas la
goutte, ni moi la crampe, et que je l'aimerai comme aujourd'hui.»
Panpan répond qu'il est tout prêt à aller à Fléville, mais il préfère
s'y rendre directement et ne pas faire d'abord de séjour à Nancy. La
duchesse pourrait se froisser de n'être pas seule l'objet de son voyage.
Puis il raconte qu'il a eu une consultation du célèbre Majault, qui l'a
trouvé en beaucoup meilleur état que lui-même ne se l'imaginait.
Mme de Boufflers lui répond:
«Nancy, ce 28 août.
«J'ai, je t'assure, une belle joie de cette visite de Majault, non que
j'eusse besoin d'être rassurée, car je l'étais par tout le monde, et
surtout par le sens commun.
«Dis moi un peu ce qui empêcherait Marianne de faire des confitures, et
même des coetches ici? Elle a cent fois plus de raison que toi, et je
conclus qu'il faut l'amener.
«Avez-vous reçu l'eau de Bourbonne hier par le carrosse?
«Voilà une maudite plume qui est pourtant la septième, mais rien ne va
bien sans mon Veau.
«Convenez que je fais un beau sacrifice à la duchesse, ou plutôt à vous.
Cependant je trouve qu'il ne faudrait pas lui passer ses petites
délicatesses qui tiennent du despotisme. Le baron de Cutendre était plus
raisonnable. Ne faudrait-il pas aussi nous priver de notre amie[100]?
J'irai toujours la voir lundi et je regretterai mon Veau».
[100] Mme Durival.
Au mois de novembre Mme de Boufflers est encore une fois à Paris; c'est
de là qu'elle écrit au Veau pour lui donner des nouvelles:
«Paris, 19 novembre.
«Tenez, mon cher Veau, pendant que j'y pense, je vais vous dire
l'épitaphe de Piron. Il se donna dernièrement un coup à la tête qui en
fut l'occasion:
J'achève ici-bas ma route;
C'était un vrai casse-cou:
J'y vis clair, je n'y vis goutte.
J'y fus sage, j'y fus fou,
A la fin j'arrive au trou
Que n'échappe fou ni sage,
Pour aller je ne sais où.
Adieu, Piron, bon voyage.
«Quand vous me direz que vous avez reçu l'_Épître à Horace_, je tâcherai
de vous envoyer la réponse d'Horace par La Harpe, qui nous la lut
hier[101].
[101] L'_Epître à Horace_ est de Voltaire. La réponse de La Harpe
est intitulée: _Horace à Voltaire_.
«Depuis que M. de Beauvau est à l'Académie, je vois souvent les gens de
lettres, surtout La Harpe et Saurin, qui sont bien aimables dans des
genres très différents.
«On dit hier qu'on avait enlevé la nourrice de M. le Dauphin et qu'elle
avait été menée dans un couvent à Argenteuil, comme Héloïse; mais c'est
pour avoir parlé à Mme la Dauphine du gouvernement.
«Vous savez que la duchesse d'Orléans est à Chanteloup.
«Lekain était chargé par Voltaire de nous lire _Les lois de Minos_
telles qu'il les a faites, car on a exigé des changements pour les
jouer. Je dis qu'il a permis qu'on nous les lût, parce qu'il a nommé à
Mme du Deffant les personnes qui devaient l'entendre. Mais j'en ai peu
profité, parce que Lekain vint tard et que j'étais priée à souper. Je
fus obligée de sortir après les deux premiers actes qui ne me firent
aucun plaisir. M. de Beauvau et Mme de Boisgelin, qui restèrent, disent
que les trois derniers actes sont meilleurs, sans être bons.
«Adieu, mon cœur, je n'ose plus vous écrire qu'à moins d'une nouvelle.
J'en demande partout et personne n'en sait.»
Chaque fois qu'elle faisait un séjour dans la capitale, Mme de Boufflers
ne manquait jamais de rendre visite à sa vieille amie, la princesse de
Talmont, qu'elle avait vue si longtemps à la cour de Lunéville.
Nous avons brièvement narré dans le premier volume de cet ouvrage les
aventures de la princesse et sa passion pour le Prétendant. Après la
mort de Stanislas, elle avait quitté la Lorraine et était venue habiter
Paris[102].
[102] Voir _la Cour de Lunéville au dix-huitième siècle_, p. 63
et suiv.
Elle avait été fort galante dans sa jeunesse «pour se satisfaire
elle-même», la vieillesse arrivant, elle était tombée dans la plus
extrême dévotion, sans cependant renoncer aux souvenirs du passé: ainsi
elle portait un bracelet avec l'image de Jésus-Christ; mais du côté
opposé, se trouvait le portrait du Prétendant. Quelqu'un lui ayant
demandé quel rapport il y avait entre ces deux portraits, la comtesse de
Rochefort, qui était présente, riposta: «Celui qui résulte de ce passage
de l'évangile: Mon royaume n'est pas de ce monde.»
Elle logeait au Luxembourg où elle occupait les grands appartements.
Quand on pénétrait chez elle, on la trouvait dans une vaste salle tendue
de damas rouge, ornée des portraits des rois de France et éclairée
seulement par deux bougies; elle se tenait assise dans un coin reculé de
la salle, sur une petite couchette, entourée de saints polonais.
L'obscurité était si grande que les visiteurs avaient peine à se
conduire jusqu'à elle, et qu'ils trébuchaient successivement contre un
chien, un chat, un tabouret, un crachoir, etc.
A peine arrivée à Paris, Mme de Boufflers vint rendre visite à la
princesse; elle ne devait plus la revoir; elle succomba en effet au mois
de décembre 1773.
Elle avait, la veille de sa mort, ses médecins, son confesseur, et son
intendant auprès de son lit.
Elle dit à ses médecins: «Messieurs, vous m'avez tuée, mais c'est en
suivant vos principes et vos règles»; à son confesseur: «Vous avez fait
votre devoir en me causant une grande terreur»; à son intendant: «Vous
vous trouvez ici à la sollicitation de mes gens qui désirent que je
fasse mon testament. Vous vous acquittez tous fort bien de votre rôle;
mais convenez aussi que je ne joue pas mal le mien.» Après cela elle se
confessa, communia et ajouta un codicille à son testament.
Elle mourut le lendemain. On prétend qu'elle avait fait faire une robe
bleue et argent pour être enterrée, et qu'elle s'était fait coiffer avec
une très belle cornette de point. Mais l'archevêque n'approuva pas ce
luxe, et il fit vendre habit et cornette pour en faire des aumônes[103].
[103] _Correspondance de Mme du Deffant avec Walpole_, par M. DE
LESCURE.
Le 1er janvier 1774, la maréchale de Luxembourg, suivant un usage
immémorial, dînait chez Mme du Deffant. Au nombre des convives se
trouvaient la marquise de Boufflers; son fils, le chevalier; Pont de
Veyle, etc.
La maréchale avait pour habitude, chaque fois qu'elle arrivait chez sa
vieille amie, de demander une chaise de paille pour poser son sac à
ouvrage; puis elle appuyait ses pieds sur les barreaux. Après avoir
offert à Mme du Deffant pour ses étrennes une tasse et six petites
terrines d'argent «les plus jolies du monde», la maréchale, comme à
l'ordinaire, réclame sa chaise. Aussitôt un laquais lui apporte une
chaise de paille «garnie en housse de taffetas cramoisi, couverte
devant, derrière, du haut en bas d'un très magnifique réseau d'or
arrangé, ajusté, du meilleur goût du monde, et par-dessus une housse de
papier blanc.»
C'étaient les étrennes de Mme du Deffant.
Au dossier étaient attachés ces vers de Pont de Veyle:
AIR _de Joconde_.
Je m'offre à vous sans ornement;
Je ne suis pas bien mise;
Mais de ce mince ajustement
Ne soyez pas surprise;
Souvent sous de simples dehors,
La beauté se déguise;
Vous verrez peut-être un beau corps
En ôtant ma chemise.
Sur le carreau de la chaise étaient déposés ces couplets du chevalier:
AIR: _Réveillez-vous, belle endormie_.
Si je vous sers, je suis heureuse;
J'existe pour votre repos;
Je ne serai point dangereuse,
Quand même vous m'auriez à dos.
J'ai des secrets, mais je suis franche;
Ils seront aisés à trouver;
J'ai mis une chemise blanche
Pour engager à la lever.
AIR: _De Raoult de Créquy_.
De moi je suis assez contente
J'ai l'air de la simplicité;
Quoique simple je suis brillante,
Et j'y joins la solidité;
Mais sur un point qu'on me décide;
Est-ce vous ou moi que je peins?
Car simple, brillante et solide,
Ce sont vos traits plus que les miens[104].
[104] _Correspondance de Mme du Deffant_, Calmann Lévy, 1877.
Mme de Luxembourg, très agréablement surprise, s'extasie sur la richesse
du cadeau, sur l'à-propos de Pont de Veyle et du chevalier, et la soirée
se passe le plus agréablement du monde.
L'année 1774 allait être fertile en graves événements.
Au mois de mai, le Roi tombe malade et son état est bientôt de la plus
extrême gravité. Mme de Boufflers, qui est encore une fois revenu à
Paris, mande à Panpan les nouvelles qui troublent tous les esprits.
«Paris, lundi 5 mai à midi.
«La journée d'hier a été moitié mauvaise et moitié bonne. Avant-hier au
soir, le Roi avait fait venir Mme du Barry et lui avait dit: «Vous voyez
mon état, c'est la petite vérole; vous connaissez mes devoirs, ils vous
avertissent du vôtre. Je ne veux pas renouveler l'histoire de Metz.
Partez, ne soyez en peine de rien, et comptez toujours sur moi.» Elle
est sortie dans l'état que vous pouvez croire, et hier, à quatre heures
de l'après-midi, elle est partie dans le carrosse de Mme d'Aiguillon,
avec elle la vicomtesse du Barry et Mlle du Balou. Elle est à Ruel. L'on
ne croit pas qu'elle revienne jamais à Versailles. Le Roi, vers les six
heures, a dit très haut à la Borde, c'est le valet de chambre: «Allez
chercher Mme du Barry.» Il a dit: «Sire, elle est partie.» Le Roi n'a
plus rien dit. Comme il avait toute sa tête, on croit qu'il a voulu
faire savoir à tout le monde qu'elle était partie avant qu'il fût
question du sacrement. Il faut vous dire que le cardinal en avait parlé
bas le matin et qu'on avait entendu le Roi dire deux ou trois fois:
«Oui», et il a dit pour la première fois avant-hier, qu'il avait la
petite vérole, et il a chargé hier Madame Victoire d'écrire à Mme Louise
«son malheur, car, a-t-il dit, j'ai la petite vérole.»
«Les bulletins n'arrivent qu'à midi, ainsi vous ne pouvez les avoir que
l'ordinaire d'après.
«On jugeait hier que la nuit ne serait pas mauvaise et lui-même a dit
qu'il espérait dormir. Tout le monde est attendri de son courage et de
sa patience; il ne lui échappe pas une plainte. Il est bien traité et
bien servi.
«Adieu, cher Veau, j'ai reçu les macarons.
«Tu penses bien que le départ d'hier fait un peu d'effet[105].»
[105] Cette lettre est adressée chez Mme de Lenoncourt à Nancy,
où Panpan faisait un séjour.
En dépit de tous les soins, le Roi mourut le 10 mai 1774. Aussitôt la
fatale nouvelle connue, le prince de Beauvau n'hésita pas à se rendre
chez sa sœur, Mme de Mirepoix, avec laquelle il avait cessé toutes
relations depuis cinq ans: «Le mur qui nous séparait n'étant plus, lui
dit-il, nous serons, suivant mes désirs, unis pour jamais.» La pauvre
maréchale, en larmes, se jeta dans les bras de son frère et tout fut
oublié.
Mme de Boufflers, ravie de voir cesser une brouille de famille qui la
désolait, s'empresse d'informer Panpan de cet heureux événement; en même
temps, elle le met au courant des nouvelles:
«Au Port-à-l'Anglais (près Paris), 20 mai.
«Vous êtes bien malheureux, mon cher Veau, que je sois ici depuis hier,
car je sais moins de nouvelles, mais Mme la maréchale y est établie, et
il faut, dans ce moment-ci, lui marquer de l'intérêt.
«Je ne sais plus si je vous ai mandé comment, un instant après la mort
du Roi, M. de Beauvau, après avoir mené une partie des gardes du corps
dans la salle du jeune Roi, était monté chez la maréchale, qui était
dans le désespoir, et lui avait dit que si son amitié pouvait lui servir
de consolation, il venait la lui offrir. Vous jugez que cela fut accepté
avec transport.
«Le raccommodement avec Mme de Beauvau était plus difficile; aussi ne
s'est-il fait qu'avant-hier. La maréchale me proposa d'aller avec elle,
et cela se passa très bien de part et d'autre.
«Nous ne savons encore rien du conseil qui se tient aujourd'hui.
J'attendrai jusqu'au soir pour savoir quelque chose de plus par les gens
qui viendront souper.
«Il faut vous dire que la maréchale est traitée à merveille, même par
les gens qui ne la voyaient plus à cause de la vie qu'elle menait. Le
retour de M. de Beauvau la sert bien et est généralement approuvé.
«On espérait le retour prochain de M. de Choiseul, mais cela n'est pas
encore décidé. Le Roi a répondu au prince de Conti, qui lui demandait la
liberté de le voir, qu'il croyait devoir à la mémoire du feu Roi de ne
pas changer aussi précipitamment ses dispositions.
«Vous savez par tout le monde le malheur de toute la famille du
Barry[106]. Les deux femmes, qui sont filles de condition et très
honnêtes, font pitié à tout le monde. Celle qui est Fumel[107] et qui
était à la comtesse d'Artois, lui a écrit pour demander si, en reprenant
son nom de fille, elle ne pourrait pas espérer de rester à son service.
Cela lui a été refusé. L'autre est Tournon[108], qui a dix-sept ans,
belle et sage comme un ange. Elle est au couvent avec sa tante qui ne
l'aime pas. Elle est, pardessus la honte, pauvre comme Job.
[106] Mme du Barry s'était retirée au couvent du Pont-aux-Dames.
[107] Mlle de Fumel, mariée le 3 août 1773 à Nicolas-Élie du
Barry, troisième fils de du Barry le Roué.
[108] Mlle de Tournon, mariée le 18 juillet 1773 à J.-B. du
Barry, fils du Roué.
«Madame Adélaïde a reçu les sacrements ce matin. Madame Sophie les
recevra demain avec Madame Victoire qui se croit sûre d'avoir la petite
vérole, parce que depuis deux jours elle a la fièvre, mal à la tête et
aux reins, au cœur. Tout cela est resté à Choisy.
«Le Roi, ses frères et ses belles-sœurs et sœurs sont à la Muette
jusqu'au 25 que le Roi va à Versailles pour le scellé et d'autres
affaires. Il a parlé hier avec les ministres depuis 4 heures jusqu'à 9.
«Je crains de vous avoir adressé ma dernière lettre à Lunéville par
habitude. Mais aussi pourquoi ne m'avoir pas averti que vous alliez à
Nancy. J'ai bien de la peine à digérer cette négligence.»
Le 23 mai nouvelle lettre avec d'intéressants détails sur la Cour.
«Paris, ce 23 mai 1774.
«Je ne suis plus fâchée, mon cher Veau, si ce n'est contre l'abbé, et de
ce que vous l'êtes de ce que je le suis. Entendez-vous bien tout cela?
«J'ai été hier à la Muette. Vous croyez peut-être que j'ai vu le Roi.
Point du tout; je n'ai vu que son capitaine des gardes qui en est fort
content, ainsi que de la Reine qui est plus charmante que vous ne pouvez
l'imaginer.
«Le Roi a dit qu'il remettait le joyeux avènement. Les uns disent que
c'est une affaire de 15 millions, les autres de 54. Il paiera les dettes
de l'État et une troisième chose que j'ai oublié, mais que vous savez
parce que cela fera trois édits. Il a dit en même temps qu'il était
obligé de laisser subsister les impôts à cause des dettes; qu'il en
était bien fâché, et qu'il espérait que ce ne serait pas pour longtemps.
«On dit que dans un travail de plus de deux heures avec le contrôleur
général il avait souvent répété: «Le point essentiel est le soulagement
du peuple.»
«Voici une petite réponse de M. de Maurepas qui ne vous déplaira pas. Le
Roi lui ayant demandé ce qu'il fallait faire pour maintenir la religion
et les mœurs, M. de Maurepas lui dit: «L'exemple peut tout et la
rigueur gâte tout.» Cela me rappelle que dans le temps de la paix, Mme
de Pompadour, qui la traitait avec M. Stanley, disait cent bêtises, et
M. Stanley dit un sortant: «Celle-ci ne sera pas fameuse par ses
apophtegmes.» Il n'en faudrait pas beaucoup pour rendre M. de Maurepas
fameux.
«On a fait sortir de la Muette trois pages qu'on croit qui vont avoir la
petite vérole. Ils n'entraient pourtant pas chez le feu Roi, mais elle
est dans l'air.
«Mme de Boisgelin avait décidé de rester à Choisy avec Madame Victoire,
qui ne l'avait pas encore. Trois jours après elle a paru. Elles vont
toutes assez bien, mais la plus avancée entre aujourd'hui dans le
cinquième jour.
«On a donné à M. de Maurepas le logement de Mlle du Barry et à M.
Thiery, valet de chambre du Roi, celui de Mme du Barry.
«Tu aimes tant les nouvelles que je n'ai jamais de place pour t'aimer,
moi qui ne fais autre chose toute ma vie, _fâchée ou non fâchée_.»
Ce n'est pas seulement Mme de Boufflers qui tient le «Veau» au courant
de ce qui se passe à Paris; Mme de Lenoncourt, de son côté, reçoit bien
des nouvelles, et elle s'empresse de les communiquer à son ami.
«Nancy, mardi.
«... Les nouvelles sont que M. de Maurepas a dit au Roi: «Jusque dans le
bien que vous faites, Sire, ne vous pressez pas.»--Dans une autre
occasion: «Ayez de la justice, de l'amour pour la vérité, de
l'application pour vous instruire, de l'économie, un accès facile et
vous ressemblerez à Henri IV, auquel on vous compare déjà.»
«L'on ne parle pas de la Reine avec moins de louanges. Jamais règne ne
s'est annoncé sous de plus heureux auspices:
«La Reine étant dauphine eut une querelle assez vive, je ne sais à quel
propos, avec le major des gardes. Celui-ci voulut donner sa démission le
lendemain de la mort du Roi. La Reine lui fit dire de n'en rien faire,
et l'ayant rencontré, elle lui dit: «Nous avons eu l'un et l'autre des
vivacités; les vôtres sont oubliées, je vous prie d'oublier les miennes.
«Il y a quelques jours, les chevaux de Mme de Beauvau blessèrent
quelqu'un en entrant dans une cour de la Muette. La Reine envoya savoir
ce qui était arrivé et sur le rapport qu'on lui fit, elle mit la tête à
la fenêtre et dit au cocher: «Monsieur, quand j'entre dans une cour où
il y a du monde, je vais au pas.»
«Ils se font adorer de plus en plus. C'est le Roi qui, de son propre
mouvement, a donné la survivance de M. de Beauvau à M. de Poix. Le
prince lui en avait parlé quand il était encore dauphin, et il s'est cru
obligé de faire étant roi ce qu'il avait approuvé étant dauphin.
«L'ancienneté n'est pas fort recommandable dans cette jeune Cour.
L'intendant me disait qu'on n'osait s'y montrer quand on avait une
perruque. C'est le règne de la jeunesse. Ils croient qu'on radote quand
on a passé trente ans.
«Voilà, cher Veau, le fond du sac...»
Quelques mois après Mme de Boufflers allait éprouver un grand chagrin.