y rejoindre quand vous trouverez que notre comédie aura assez duré.
«Je pense que c'est demain la fête du château et qu'il serait décent d'y
faire une visite. Cependant j'ai des Dumast et des Chalabre qui s'y
opposent, sans compter que tant qu'elle aura Mme Zulm à demeure et Mmes
de Lenoncourt et d'Haussonville presque tous les jours, elle ne se
souciera pas plus de nous que de _Piétre Mazarin_. Je suis même d'avis
qu'après le départ de Mme Zulm, il faudra lui faire tâter de la solitude
pendant quelques jours pour donner plus de prix à votre jouissance.»
Panpan persistant dans ses idées, la marquise lui répond:
«Nancy, lundi.
(De la main de Mme de Boisgelin.)
«Mme de Boufflers cède à la délicatesse de son Veau et, pour que son
voyage à Fléville ne perde rien de son mérite, elle le dispense du
dîner de Sommerviller et lui conseille d'aller, le jour qui lui
conviendra le mieux, directement de Lunéville à Fléville. Bien entendu
que ce sera toujours le plus tôt possible, et qu'il me sera permis
d'aller vous y voir au bout de quelques jours sous prétexte d'une visite
à la duchesse. Ensuite vous déciderez de la durée de mon exil.
«Ne pourrions-nous pas aussi nous donner rendez-vous à Sommerviller sans
offenser la duchesse qui ne saurait pas seulement si j'y étais.
«Vous me manderez la réponse de M. Cerutti qui sera plus sienne que
celle de la duchesse.»
Donc Panpan se rend directement à Fléville et quelques jours après Mme
de Boufflers vient l'y rejoindre.
La réunion fut ce qu'elle devait être, charmante pour tous ces vieux
amis ravis de se retrouver. Mais les meilleures choses ont une fin, il
fallut encore une fois se quitter.
Mme de Boufflers, qui ne veut pas abuser de la province, va passer les
mois d'automne auprès de ses amis de Paris, mais elle se montre
raisonnable et ne s'attarde pas dans ce séjour dangereux.
A peine est-elle de retour à Nancy que survient un événement qui
bouleverse toute cette petite société. Mme de Neuvron succombe presque
subitement. Mme Durival, qui perd en elle une de ses plus chères amies,
est dans un véritable désespoir, mais elle a du moins la consolation de
recevoir de tout son entourage les marques du plus tendre attachement.
Ils sont tous amis si bons, si dévoués, si pleins de compassion pour le
malheur d'autrui.
Dès qu'elle apprend le coup qui vient de frapper Mme Durival, Mme de
Boufflers lui écrit:
«Jeudi.
«J'ai été déjà bien pénétrée de votre douleur, mais il n'appartient qu'à
vous, ma meilleure amie, de sentir ce que j'ai dû éprouver en apprenant
que vous aviez pensé à moi, que vous aviez voulu me le dire, ce
mouvement si tendre, si touchant, m'a d'abord arraché des larmes et je
sens que j'en conserverai toute ma vie l'impression; elle me rendra
l'amitié de ma céleste amie encore plus précieuse, elle rendra la mienne
encore plus tendre[90].»
[90] Communiquée par le capitaine Noël.
La marquise écrit également à Panpan, qui, lui aussi, a besoin de
consolations, car Mme de Neuvron était pour lui une amie très sûre et
très fidèle:
«Fléville.
«Mon Dieu, que je suis fâchée de la manière dont vous avez appris cette
mauvaise nouvelle. Quoiqu'il n'y en ait pas de bonnes, il me semble que
celle-là est la pire.
«J'ai été hier chez les Durival avec la duchesse. Mme Durival avait eu
un peu de fièvre la nuit, mais elle était fort bien. Elle a même fait
tout ce qu'elle a pu pour être gaie et Mlle de Juvincourt était très
bien aussi. Je pense que la crainte qu'elles ont de s'affliger l'une
l'autre les sert toutes deux, et qu'on se distrait en voulant distraire
les autres. Enfin, il faut en revenir à se dire que, quand on a des
amis, il faut ou les pleurer ou en être pleuré.»
«J'ai dit et lu à cette touchante Durival tout ce que vous me dites pour
elle. Il me semble qu'on ne saurait trop montrer aux personnes qui
perdent un ami qu'il leur en reste encore; c'est la vraie consolation.
Quelque affligée qu'elle soit, je crains encore plus votre affliction
que la sienne, parce que vous êtes plus faible qu'elle. Cependant sa
perte est plus grande que la vôtre, car elle jouissait bien plus
souvent. Je me disais hier en la voyant, qu'on ne sait ce qu'on admire
le plus, de son courage ou de sa sensibilité; mais je vous assure que
tout cela est bien touchant. Elle ira vous voir bientôt, peut-être
irons-nous ensemble.»
Mme de Lenoncourt n'a pas pris moins de part à la perte qui les frappe
tous, et elle exprime son chagrin à Panpan en termes charmants:
«Lundi.
«Je suis bien persuadée, mon Veau, que le plus grand malheur de la vie,
le plus sensible et le plus irréparable, est la mort de nos amis et
l'isolement dans lequel ils nous laissent. Et vous joignez à cela un
retour sur nous-même qui ajoute à votre chagrin. Et moi, en pareil cas,
c'est la vue de ma fin qui me console. Dans mes moments de bonheur, je
ne crains pas la mort; dans mes moments de peine, je la désire. Je suis
bien aise qu'à cet égard nous ne pensions pas de même, parce que cela me
prouve que vous êtes plus heureux que moi.»
Au mois de décembre, nous retrouvons Mme de Boufflers à Fléville; elle
n'est pas encore consolée d'une séparation qui lui pèse d'autant plus
lourdement qu'elle a été plus heureuse. Elle écrit tristement à Panpan:
«Fléville, mardi, 10 décembre 1771.
«Bonjour, cher Veau, mes jours s'écoulent sans vous voir. La maudite
bienséance me coûte cher.
«Le prince est parti avant-hier après avoir bien dîné et se portant
bien, du moins en apparence.
«Je profite tant que je puis du séjour de Chalabre pour lui gagner de
l'argent. C'est une sorte de plaisir que je mets à la place de celui que
je regrette, mais qui ne le remplace pas, car mon Veau ne peut être ni
remplacé, ni évalué, ni compensé.
«Je gagne toujours un peu.
«Ce n'est pas que je n'aie toujours pensé tristement à vous, mon cher
Veau, depuis que je vous ai perdu, mais comme j'ai moins pensé à la
poste, j'ai perdu de vue celle de dimanche.
«Je n'envisage pas cette porte fermée, ces persiennes qui ne s'ouvriront
plus pour moi jusqu'au mois de septembre, sans un serrement de cœur
bien triste. N'est-ce pas le plus long séjour que nous ayons fait
ensemble, et n'est-ce pas parce que j'ai été plus longtemps heureuse que
je sens plus tristement la séparation...»
En décembre, Mme de Boufflers est toujours à Nancy; mais elle regrette
Panpan et elle a la faiblesse de le lui dire. Elle s'efforce de le
persuader de venir la rejoindre, et pour l'allécher elle lui promet la
société de Mme de Brancas, de Mme Durival, de tous les amis qui lui sont
le plus agréables. Mais Panpan a des accès de misanthropie, et toute
idée de déplacement lui est insupportable. C'est donc d'assez méchante
humeur qu'il reçoit les aimables propositions de son amie. Elle lui
répond avec douceur:
«Nancy, 1er janvier 1772.
«Vous ne me laissez pas même douter un instant, mon cher Veau, que mes
sollicitations pour venir nous voir ne vous sont point agréables; et il
me semble que vous tâchiez de nous ôter jusqu'au désir de vivre avec
vous. Je suis quelquefois tentée de répondre comme cet Athénien: «Je me
réjouis en pensant que Lunéville vous fournit des amis que vous aimez et
qui vous aiment plus que Mme de Brancas, Mme Durival et moi.»
«C'est un M. Belpré qui a eu l'audace de dire qu'il croyait avoir
entendu dire dans votre charmante société que vous viendriez après les
Rois. Comment voulez-vous que je vous sauve les cruelles persécutions de
Fléville, moi qui depuis plus d'un mois n'y ai pas mis le pied. Vous ne
vous contentez pas de nous affliger au présent, vous menacez encore de
plus grands malheurs à l'avenir. Je crois que j'aimerais mieux être
traitée comme Mme de Lenoncourt, qui dit que vous lui avez fait une
scène, parce qu'elle ne vous avait pas pressé de revenir. Au moins cela
marque-t-il qu'on ne prend pas les sollicitations de l'amitié pour des
importunités.
«Ne soyez pas inquiet de moi, mon bon Veau, j'ai pris la robe d'hiver le
matin, et je ne sors pas.
«Je ne gagne point, mais j'ai de l'argent à votre service, parce que
j'en ai touché, et que cela ne vous engage pas.»
Ces offres d'argent sont incessantes dans les lettres de Mme de
Boufflers; elles étaient d'autant plus méritoires qu'elle était
elle-même moins fortunée. Comme tous les gens de cette époque, elle
avait le mépris de l'argent; dès qu'elle en avait, elle le dépensait
sans compter et en faisait des libéralités aux amis dans le besoin.
Ce n'est pas seulement la marquise que néglige l'ingrat Panpan, il
paraît oublier également Mme Durival, et son tort est d'autant plus
grand qu'elle vient d'éprouver un grand chagrin. Mme de Boufflers lui
reproche sa négligence en termes d'une rare délicatesse:
«Nancy, 15 janvier.
«Bonjour, cher Veau. J'ai reçu avant-hier l'almanach et M. Benoit.
J'attends une occasion pour vous renvoyer le dernier qui m'a fort
amusée.
«Il n'est plus question de maladie ici et la gelée a sûrement purifié
l'air.
«Permettez-moi, mon cher Veau, de vous faire observer que vous négligez
trop notre Durival. Quoiqu'elle soit bien sûre de vous et qu'elle ne se
plaigne pas, je suis sûre que l'apparence seule de votre oubli lui fait
de la peine, au moins si j'en juge d'après mon cœur. Ne me mettez pas à
cette épreuve, mon bon Veau, j'ai besoin non seulement que vous
m'aimiez, mais que vous me le disiez, parce que vous le dites fort bien,
etc., etc.»
Certes la marquise est une correspondante fidèle, cependant Panpan, qui
est fort exigeant, se plaint d'être abandonné. Elle lui répond doucement
et se défend de l'oublier:
«10 février.
«Je vous assure, mon tendre Veau, que je n'ai pas encore passé trois
jours sans vous écrire, bien à la hâte, à la vérité, ne disant rien de
ce que je voulais dire, en commençant et étranglant le peu de mots
inutiles que je dis. Telles sont ce que vous appelez poliment mes
lettres.
«La dernière a dû vous être remise mercredi par un M. Louis, fils de Mme
Philips, auquel on a donné douze sols et qui a dit que vous l'auriez à
six heures du soir. Je vous parlais du désir que Mme Durival a de vous
voir, parce qu'elle m'avait priée de vous le dire comme de moi, pour ne
pas vous gêner. Elle a déjà envoyé deux fois savoir votre réponse.
«Elle est bien touchante par sa douleur et par son courage. J'aimerais
Mlle de Juvincourt de sa conduite avec elle, quand elle n'aurait pas
d'autre mérite.»
En 1772, Mme de Boufflers passe l'hiver à Nancy avec sa fille. Elle voit
beaucoup de monde, reçoit ses amis et donne à souper fréquemment; mais
si elle réside officiellement dans la capitale de la Lorraine, elle va
fréquemment à Fléville voir la duchesse de Brancas, Mme Durival, Mme de
Lenoncourt, etc. Panpan fait très souvent partie de ces aimables
réunions. Quand il part pour retourner à Lunéville, c'est une désolation
générale.
Le 6 mars, Mme de Boufflers lui écrit:
«Nancy, 6 mars.
«Vous auriez dû rester, mon cher Veau, ne fût-ce que pour être témoin
des cris que la duchesse a faits sur votre départ. Pour moi qui ne
criais pas, j'étais, sans mon Veau, comme ce perruquier de Paris qui
disait à M. de Craon: _Monsieur, avec cette perruque, vous avez l'air de
ces gens qui sont tout seuls au monde_. Voilà ce qui m'arrive toujours
quand vous me quittez.
«J'ai persisté à ne pas augmenter la table de dix couverts, et cela
était d'autant plus à propos que nous n'étions que neuf, le baron de
Lu... et l'abbé, ainsi que Mme de Lenoncourt ayant manqué. Le dîner
était excellent, on a beaucoup mangé et gaiement. La duchesse a dit
qu'elle voulait faire une satire contre vous.
(De la main de Mme de Boisgelin.)
«Maman est on ne peut plus touchée de l'état de Mme Marcel, et elle
voudrait bien que la part qu'elle y prend pût lui donner quelques
moments de consolation. Maman voudrait bien qu'elle se mît au lait pour
toute nourriture.
«Dis-lui aussi un mot de ma part, mon cher Veau.
«Maman a trouvé hier Mme de Lenoncourt fort inquiète de son état et du
genre de sa maladie.
«Adieu, Panpan, je vous embrasse.»
On voit que Panpan, assez peu sociable d'ordinaire, s'est laissé prendre
aux flatteuses avances de la duchesse de Brancas, et qu'il vient assez
fréquemment faire des séjours à Fléville; il est même si intimement lié
avec la châtelaine qu'il la reçoit de temps à autre dans sa petite
maison de Lunéville.
Un jour il lui adresse une invitation pressante, mais la duchesse lui
répond qu'elle ne viendra pas, s'il ne lui donne un écu pour ses
pauvres.
Le galant lecteur riposte aussitôt en envoyant l'écu demandé accompagné
de ce madrigal:
Rien qu'un écu pour vous avoir!
Ce n'est pas trop, madame la duchesse!
Je me hâte de me pourvoir:
Je crains qu'il ne s'y trouve presse.
Je ne veux pas vraiment manquer un tel hasard;
Car, si de Lenoncourt on me tient la promesse,
Par-dessus ce marché d'une nouvelle espèce,
Avec le Cerutti, j'aurai l'ami Guénard.
Pour jouir d'une telle aubaine
Je ne dois point marquer de jour certain
De tous les jours de la semaine
Le meilleur est le plus prochain.
Fidèle à sa promesse, la duchesse vient dîner chez Panpan qui, usant de
ses droits de maître de maison, lui offre la main pour la mener dans la
salle du festin. En même temps il la régale de ce quatrain:
Pour la conduire à table, en vain chacun s'empresse;
Cet honneur m'appartient en cet heureux instant,
Elle est à moi madame la duchesse
Je l'ai payée, un bel écu comptant.
Dans son manuscrit, le galant mais irrévérencieux Panpan ajoute ce vers,
dont il ne pense certes pas un mot:
Pour la conduire ailleurs j'en paierais plus de cent[91].
[91] Mss. de la Bibl. de Nancy. Papiers de Devau.
Bien qu'ils habitent à peu de distance l'un de l'autre et qu'ils se
voient fréquemment, Mme de Boufflers et Panpan continuent à entretenir
une correspondance très active; pas un incident de sa vie, si petit
soit-il, pas une pensée que la marquise n'éprouve le besoin de confier à
son Veau. Elle lui écrit en avril 1772:
«Nancy.
«Je suis touchée de l'état de Marianne pour vous et pour elle. Vous ne
me dites pas combien il y a qu'elle est dans cet état.
«Je suis assez en argent pour vous en prêter quand vous voudrez.
«Vous ne me dites pas ce qui a empêché de jouer la pièce de
Palissot[92].
[92] _L'homme dangereux._ Cette pièce, d'abord anonyme, fut
acceptée et reçue par les comédiens comme une satire contre
Palissot. Quand on sut qu'elle était de lui, le parti
philosophique fit émeute le jour même de la première et empêcha
la représentation. On dut rendre l'argent au public.
«M. de Cerutti a perdu nos bouts rimés et je ne sais pas un mot des
miens.
«Mme Durival vint l'autre jour en femme et le lendemain elle vint en
homme; sur quoi je lui envoyai ce couplet
SUR L'AIR: _Du haut en bas_.
Pour Durival,
Je ne ferai plus de poème
Pour Durival,
Car hier elle eut un rival.
D'ailleurs par un malheur extrême,
Quand je veux chanter ce que j'aime,
Je chante mal.
«M. Cerutti dit qu'il a changé un des vers qui disait en parlant de vous
Et du bien que l'on fait, il jouit le premier.
et qu'il a mis:
De tout le mal qu'on dit, il jouit le premier.
«Je vivrai et mourrai en Lorraine, mon cher Veau. J'aime mieux mes amis
que mes robes, et quand je n'aurai point d'habit pour voir les premiers,
ils me souffriront en veste.»
Mme de Boisgelin ajoute en marge de la lettre:
«Bonjour, le Veau, tu ne me dis jamais un mot; mais, quoique je ne
t'aime plus, je prends part à ton chagrin.»
Quand Panpan a regagné son ermitage de Lunéville, on ne peut plus l'en
arracher; quand il parle de revenir, c'est d'une façon si vague, si peu
précise que Mme de Boufflers s'en chagrine et le lui reproche
tendrement:
«Nancy, avril.
«En vous relisant, mon bon Veau, je trouve que je me suis réjouie et que
je vous ai remercié à trop bon marché, même pour rien du tout. Je savais
déjà que vous viendriez un jour, et comme en faisant semblant de me dire
quelque chose, vous ne me dites pas _quand_, c'est tout _comme si vous
ne disiez rien_. Seulement vous me donnez le droit de vous demander ce
_quand_, qui est le mot important.
«On dit que nous n'aurons Henri que pour la semaine de la Passion; cela
ne me plaît guère,
(De la main de Mme de Boisgelin.)
mais si cela me procure le plaisir de voir mon Veau une heure plus tôt,
je le préfererai à Clairval.
(Mme de Boisgelin écrit de son chef:)
«Bonjour, Veau; je t'avertis que tu m'ennuies encore plus de loin que de
près. La Biche dit qu'elle te grondera si tu ne viens pas bientôt.
(De la main de Mme de Boufflers.)
«Tu crois donc qu'on fait du cochon secrétaire ce qu'on veut? c'est là
chose impossible[93].»
[93] La suscription de cette lettre est ainsi conçue:
à Monsieur
_Madame_ de Vaux
lecteur
_lectrice_ du feu roi
à Lunéville.
(Le timbre de la poste de Nancy.)
Puis survient une discussion très grave, la première peut-être entre Mme
de Boufflers et son vieil ami; elle se termine par un raccommodement,
mais la marquise en garde un sentiment de tristesse et elle ne le peut
cacher.
«Nancy, lundi 24 mai.
«Ce mot éteint toute ma colère, mais mon chagrin ne diminuera jamais, et
toutes vos raisons me paraissent si mauvaises qu'il faut bien de la
patience pour les écouter; au moins permettez-moi de croire que celles
qui me regardent sont de la dernière fausseté. Les autres ont été cent
fois réfutées.
«Les Ang. disent qu'elles iront vendredi 28 dîner chez vous. Elles
seront en tout six, hommes et femmes. Je ne sais si Mme Durival voudra
en être. Je vais le lui proposer. Je porterai du saumon et un plat de
gibier.
«Croyez donc que j'ai dit à M. de Beauvau tout ce qui convenait. Je
voudrais bien me dire aussi d'être comme vous voudriez que je fusse;
mais j'ai un poids sur le cœur qui s'y oppose.
«Adieu, mon Veau; je dirais comme M. de Chimay si j'étais dévote: _Je
vais demander à Dieu qu'il me fasse la grâce de ne plus t'aimer_.»
En juillet 1772, Mme de Boufflers eut la douleur de perdre sa mère, la
princesse douairière de Craon.
Déjà depuis quelque temps la santé de la princesse, qui jusqu'alors
s'était maintenue excellente, donnait quelques inquiétudes. Son
petit-fils le chevalier de Boufflers vint la voir au mois de juin, il la
trouva assez souffrante et il écrivit à son oncle de Beauvau, qui était
à ce moment à Chanteloup, pour le prévenir de l'état de sa mère. Bien
que le chevalier ne renonce pas au style plaisant qui lui est familier,
on sent qu'il n'est pas sans éprouver d'assez vives inquiétudes:
«Juin.
«J'ai été il y a deux jours à Craon, j'ai trouvé ma grand-mère
absolument comme je l'avais laissée pour le visage et pour la tête, mais
elle souffrait horriblement d'une colique d'estomac; elle m'a fait
appeler en particulier pour m'ordonner de vous faire part de son état,
de vous dire que, quoi qu'elle crût son tempérament assez fort,
cependant un accès de colique pouvait l'emporter d'un moment à l'autre,
qu'elle voudrait avoir la consolation de vous voir encore avant votre
quartier, qu'elle vous priait de venir faire dans Craon tous les
arrangements que vous jugeriez convenable, que c'était vos affaires plus
que les siennes, etc. Je lui ai récité le plus beau chapitre de mon
traité des consolations et cela s'est terminé par une petite
contestation au sujet de beaucoup de treillage que j'avais fait faire à
Craon pour mes jardins de la Malgrange; je voulais le payer, elle n'a
pas voulu le souffrir, et je me suis soumis comme un héros chrétien et
comme un enfant respectueux.
«Agréez tous mes hommages, mon cher oncle, et daignez les présenter à
mesdames vos épouse, fille et sœur; ayez aussi la bonté de ne pas
m'oublier auprès de tout Chanteloup.»
La princesse de Craon n'avait que trop raison de désirer revoir son
fils; ses jours étaient comptés. Le prince, sensible aux instances dont
son neveu s'était fait l'interprète, se préparait à quitter Chanteloup
pour aller voir sa mère, lorsqu'il apprit qu'elle était dangereusement
malade. Il partit sur-le-champ, mais la maladie fit des progrès si
rapides qu'il eut la douleur de ne pouvoir assister aux derniers moments
de la princesse.
Elle s'éteignit le 12 juillet 1772, âgée de quatre-vingt-six ans, après
avoir scrupuleusement rempli tous les devoirs de la religion; elle
n'avait auprès d'elle que son fils le chevalier de Beauvau et sa fille
Mme de Bassompierre.
Son extrait mortuaire édifiera le lecteur, mieux que nous ne pourrions
le faire, sur sa fin et les sentiments dans lesquels elle mourut, au
dire de ses contemporains[94].
[94] _Extrait du registre des actes de l'état civil de Haroué._
«L'an mil sept cent soixante et douze, le douze du mois de juillet
vers les dix heures et demie du matin, est décédé de maladie, en
cette paroisse, très haute et très puissante princesse
Anne-Marguerite, née comtesse de Ligniville et princesse de Craon,
grande d'Espagne de la 1re classe, marquise de Craon, baronne
d'Autrey, dame de Morlay, etc., etc., douairière de feu très haut
et très puissant seigneur Marc de Beauvau, prince de Craon et du
Saint-Empire Romain, marquis, seigneur de Craon et autres lieux,
chevalier de la Toison d'or, grand écuyer de Lorraine, grand
d'Espagne de la première classe, âgée d'environ quatre-vingt-six
ans, après avoir été confessée, reçu le saint viatique et
l'extrême-onction avec les sentiments les plus religieux, et une
dévotion des plus exemplaires; elle a donné toute sa vie les
marques les plus éclatantes de sa piété; ses charités immenses lui
ont mérité le titre glorieux de Mère des Pauvres; elle leur a fait
tout le bien qui dépendait d'elle; ses bienfaits pour l'Eglise ne
l'ont pas rendue moins recommandable: enfin elle emporte tous nos
regrets et elle est inhumée dans son caveau le treize des mois et
an susdits en présence de messire le chevalier de Beauvau, et de
madame la marquise de Bassompierre, ses enfants; maître Petit,
chapelain; qui ont signé avec moi curé du lieu.
«_Signé_: Chevalier DE BEAUVAU;
BEAUVAU DE BASSOMPIERRE;
J. GRANDEURY, maître d'école;
J.-C. BOURLIER, prêtre, curé
de Craon.»
La princesse fut ensevelie auprès de son mari, qui depuis dix-huit ans
déjà reposait dans la modeste petite église d'Haroué[95].
[95] Voici l'épitaphe gravée sur le tombeau de la princesse dans
l'église d'Haroué:
D. O. M.
EN CETTE ÉGLISE FUT INHUMÉE LE 13 JUILLET 1772
TRÈS HAUTE ET TRÈS PUISSANTE PRINCESSE
ANNE MARGUERITE
NÉE COMTESSE DE LIGNIVILLE
BARONNE D'AUTREY, DAME DE MORLAY,
FEMME DE FEU TRÈS HAUT ET TRÈS PUISSANT SEIGNEUR
MARC DE BEAUVAU
PRINCE DE CRAON ET DU SAINT EMPIRE ROMAIN
ELLE EST DÉCÉDÉE A L'AGE DE 86 ANS
APRÈS AVOIR REÇU LA SAINTE COMMUNION
AVEC UNE PIÉTÉ DONT ELLE AVAIT DONNÉ
TOUTE SA VIE L'EXEMPLE.
SA CHARITÉ LUI MÉRITA LE TITRE DE MÈRE DES PAUVRES;
ELLE DONNA LE JOUR A 13 FILLES ET A 7 FILS;
LES UNS SE CONSACRÈRENT A DIEU,
LES AUTRES VERSÈRENT LEUR SANG
SUR LES CHAMPS DE BATAILLE POUR LA DÉFENSE DE
LEUR PATRIE
On raconte qu'à son lit de mort, la vieille princesse fit venir un jeune
paysan du village nommé Voinot[96], auquel elle avait toujours témoigné
beaucoup d'intérêt et qui, aux yeux de tous, passait pour un fils
naturel du chevalier de Beauvau. Après lui avoir donné les meilleurs
conseils, elle termina son allocution par ces mots: «Voinot, tu seras
curé d'Haroué.» C'est ce qui arriva en effet; le jeune paysan embrassa
la profession ecclésiastique et il passa sa vie curé d'Haroué, où il ne
mourut qu'en 1854.
[96] 1766-1854.
Un mois après la mort de Mme de Craon, son fils le chevalier, celui que
nous venons de voir assister aux derniers moments de sa mère et qui
avait si fâcheusement mis à mal Mlle Alliot et tant d'autres
vraisemblablement, se décidait à faire une fin; il épousait discrètement
à Paris une veuve appelée Mme Bonnet; à partir de ce jour il prit le
titre de prince de Craon.
CHAPITRE XII
1773-1774
Voyage de Mme de Boufflers à Paris.--Les assiduités du prince de
Bauffremont.--Correspondance avec Panpan.--Mort de la princesse de
Talmont.--Dîner du jour de l'an chez Mme du Deffant.--Surprise à
Mme de Luxembourg.--Mort de Louis XV.--Réconciliation de M. de
Beauvau et de Mme de Mirepoix.--Mort du marquis de
Boufflers.--Maladie grave du chevalier.
Mme de Boufflers s'accommode de la vie de Nancy, puisqu'il le faut bien,
mais la province lui paraît bien terne, bien monotone, et souvent sa
pensée se reporte avec douleur vers la capitale et le souvenir des
plaisirs que l'on y goûte lui torture le cœur. Alors, quand ses regrets
sont trop vifs, elle essaie de les apaiser en leur donnant satisfaction
et elle va passer quelques semaines chez sa sœur de Mirepoix.