«Nous l'avons vue s'éloigner silencieusement de ce palais désolé et se

retirer à Nancy[80] dans une maison modeste qui convenait à la

simplicité de ses goûts, ainsi qu'à l'étonnante médiocrité de son

revenu; alors aussi, et nous aimons à le rappeler, à l'honneur de nos

compatriotes, tous les services que dans ses années les plus heureuses

elle avait rendus à tant de familles lorraines, et avec tant de

bienveillance, se présentèrent à tous les esprits à la fois: le peu de

luxe qui l'environnait contrastait d'une manière sublime avec le rôle

qu'elle venait de jouer; il donnait un nouveau prix à tout le bien

qu'elle avait fait; et tous les hommages que jusqu'alors on aurait pu

soupçonner d'intérêt, furent légitimés par l'hommage unanime de la

reconnaissance.

[80] BOUFFLERS, _Œuvres posthumes_.--Le chevalier a l'air de

croire que sa mère s'est retirée à Nancy aussitôt après la mort

de Stanislas. Il s'est écoulé six ans au moins avant que M. de

Boufflers ne vienne s'établir à Nancy.

«Elle ne connut à proprement parler de sentiment profond que celui de

l'amitié, sage et douce passion que dans tout le cours de sa vie, aucune

autre n'avait surmontée, et qui devint à la fois la consolation et

l'ornement de sa vieillesse. Mme de Boufflers n'eut que des amis fidèles

et elle leur en donna l'exemple[81].»

[81] Mss. de la Bibliothèque de Nancy. Papiers de Devau.

A la nouvelle de l'arrivée de sa chère marquise, la joie du vieux Panpan

est sans bornes. Il reprend sa lyre et confie à ses bosquets tout le

bonheur que lui fait éprouver le retour de l'«amie prodigue[82]».

[82] Nous n'avons pu savoir exactement où habitait Mme de

Boufflers. Du temps de Stanislas, elle possédait une maison rue

de la Salpêtrière, mais l'avait-elle encore en 1771? Pendant la

Révolution, le chevalier était propriétaire d'une maison, rue de

la Montagne, 240. Elle fut vendue le 29 nivôse an III, à Claude

Beaupré, comme bien d'émigré. Était-ce la maison de sa mère?

C'est assez probable.

A MES BOSQUETS

En vain vous vous parez de ces feuillages verts,

O mes Bosquets! il vous manque Boufflers:

Que ces lieux embellis pour elle,

Que ces lieux par elle embellis,

Prennent à son retour une beauté nouvelle;

Elle doit les revoir, elle me l'a promis.

O mes lilas! mes jacynthes! mes lis!

O roses que j'ai cultivées!

Dans leurs boutons, que vos fleurs captivées

Attendent pour éclore un rayon de ses yeux;

Pour un moment si précieux

Que vos odeurs soyent réservées.

C'est mon soleil: Suivez les mêmes lois,

Je n'ai d'autre printemps que l'heure où je la vois.

A peine arrivée, Mme de Boufflers revoit tous les chers amis

d'autrefois; tous lui font fête à l'envi; ils s'efforcent de la

distraire et de lui faire oublier les plaisirs de la capitale.

Elle a bientôt formé autour d'elle un petit cénacle charmant dont elle

est l'âme et qu'elle anime de sa gaieté et de son esprit; d'abord, Mme

de Lenoncourt, ravie de retrouver enfin l'amie que depuis si longtemps

elle appelle de tous ses vœux; Mme Durival, la duchesse de Brancas,

châtelaine de Fléville, Mme de Neuvron, le prince de Bauffremont, MM.

Dumast, Marcel, de Chalabre, de Nédonchel, etc., etc.

Toute cette société vit dans une intimité extrême; ils sont sans cesse

en visite les uns chez les autres, ils se voient presque chaque jour. La

plupart ont déjà passé la soixantaine, mais l'âge n'a pu altérer leur

gaieté ni diminuer leur goût pour les plaisirs de la société; les

réunions, les soupers, les concerts, les fêtes intimes se succèdent sans

interruption et, en dépit des ans, leur vie s'écoule le plus

agréablement du monde.

On ne fera jamais assez ressortir la vigueur morale de toute cette

société du dix-huitième siècle et la philosophie souriante avec laquelle

tous acceptent les traverses de la vie. Ils ont été jeunes, ils ont

aimé, ils ont été riches, heureux; tout cela n'est plus qu'un souvenir,

mais qu'importe! A quoi bon gémir, se consumer en regrets stériles,

protester contre l'inévitable, empoisonner sottement les quelques jours

qui leur restent à vivre. Aucun d'eux n'y songe.

Leur grand art est de prendre la vie comme elle vient et de ne pas lui

demander plus qu'elle ne peut donner. Nous allons les voir vieillir le

sourire sur les lèvres, toujours aussi aimables, aussi charmants. Rien

ne peut venir à bout de leur philosophie, ni l'âge, ni la pauvreté, ni

les revers, rien ne peut leur faire perdre ce goût de la sociabilité et

ce tour d'esprit si original et si gai qu'ils conservent jusque dans la

pire détresse.

La principale installation de Mme de Boufflers est à Nancy, l'hiver;

l'été elle réside à la Malgrange qu'elle doit à la libéralité de

Stanislas. Mais la marquise est encore trop alerte pour mener une vie

sédentaire et on la rencontre presque aussi souvent chez ses amis que

chez elle. Tantôt elle est à Lunéville, chez Panpan; tantôt à Fléville,

chez la duchesse de Brancas; tantôt chez Mme Durival, à Sommerviller;

tantôt à Scey-sur-Saône, chez le prince de Bauffremont, etc., etc.

Mais les trois résidences qu'elle aime par-dessus tout et où son cœur

l'attire particulièrement sont Lunéville, Fléville et Sommerviller.

A Lunéville, demeure Panpan, au no 23 de la rue d'Allemagne[83]. La

maison est d'apparence modeste, mais charmante dans sa simplicité. Le

vieux philosophe a installé dans la plus belle pièce du logis une

nombreuse bibliothèque: c'est là qu'il vit, entouré des livres familiers

et des portraits de tous ceux qu'il a aimés, de tous ses amis les plus

chers. Aux murs de la vaste salle, en effet, sont suspendues les images

du duc Léopold, du roi de Pologne, du duc de Choiseul, de Voltaire, du

duc du Châtelet, du prince de Bauffremont, de Mlle Quinault, de M. de

Lucé, de Mme de Graffigny, de Mme de Neuvron, etc.; sous chacun de ces

portraits est gravé un quatrain de la composition du maître de céans.

[83] C'est actuellement le no 3 de la rue de Lorraine. L'hôtel

est à deux étages, flanqué de deux petits pavillons plus bas. Il

donne, au nord, sur les bosquets, au midi, sur un jardin qui

l'isole de la rue de Lorraine.

Malgré le poids des ans, l'ancien lecteur du Roi n'a pas renoncé

complètement aux joies de ce monde, et, s'il faut en croire les quelques

vers qu'il a gravés lui-même sur la bergère de son cabinet, il éprouve

quelquefois des retours de jeunesse qui ont tout lieu de le surprendre:

Vieillard dès mon été, presque dès mon printemps,

Je n'ai point connu la jeunesse;

Mais quelquefois ici malgré mes cheveux blancs,

A la voix du plaisir j'ai vu fuir la vieillesse.

De sa résidence de Nancy, la marquise s'échappe souvent pour venir

passer quelques jours avec son vieil ami; le bonheur de Panpan est sans

bornes quand il possède dans son humble demeure celle qui a été la

grande joie de sa vie. Il écrit avec enthousiasme à ses amies de

Lunéville:

«Arrivez donc, troupe brillante,

Venez voir mes jardins, au souffle du zéphir,

Sous les pas de Boufflers, chaque jour s'embellir;

Venez me voir jouir du bonheur qui m'enchante,

Venez voir à ses pieds votre ami rajeunir!

Quand la marquise et Panpan sont réunis, les heures s'enfuient

délicieuses; ils revivent ensemble, avec ravissement, les années

écoulées, et tous les chers souvenirs de cette intimité si douce qui les

unit depuis près de trente ans.

Mme de Boufflers se montre du reste l'amie la meilleure qui se puisse

rencontrer; toutes les marques de l'affection la plus tendre, de

l'attachement le plus sûr, elle les donne sans cesse à Panpan; ce

dernier est resté dans un état voisin de la gêne; sans hésiter et bien

qu'elle-même vive souvent au jour le jour, elle lui ouvre sa bourse avec

une simplicité touchante; tant qu'elle a un écu, il y en a la moitié

pour Panpan.

L'ancien lecteur du Roi a auprès de lui une brave créature nommée

Marianne, moitié servante, moitié dame de compagnie, qui le soigne avec

le plus complet dévouement; c'est une femme intelligente, une femme de

tête, et qui dirige à merveille ce grand enfant que Panpan est toujours

resté. La marquise et Mme de Boisgelin se sont attachées à Marianne dont

elles apprécient les rares qualités, et celle-ci, reconnaissante,

s'éprend pour les deux amies de son maître d'une véritable passion. Elle

les aime, elle les vénère; et quand elles arrivent à Lunéville, elle les

accueille avec autant de joie que le vieux Panpan lui-même.

Mme de Boufflers ne va pas seulement à Lunéville chez son Veau, on la

rencontre presque aussi souvent à Sommerviller, chez Mme Durival, «la

Céleste», comme elle l'appelle.

Le mariage de Mme Durival, célébré en 1760, n'avait pas été, nous

l'avons vu, des plus heureux; le caractère franc, énergique,

entreprenant de la jeune femme n'était pas fait pour s'accommoder des

chaînes du mariage; elle les secoua très vite et au bout de peu de temps

elle vivait dans une complète indépendance.

Mme Durival est restée une des figures les plus originales de toute la

société dont nous nous occupons. A une âme ardente et romanesque, elle

joignait un esprit vif et brillant; sa conversation spirituelle

éblouissait tous ceux qui l'approchaient. Le chevalier de Boufflers ne

l'appelait jamais que «la charmante et sublime fée de Sommerviller».

Très intelligente, très instruite, aimant avec passion la littérature et

la poésie, «bonne physicienne», Mme Durival était en relations

constantes avec les philosophes, qui appréciaient la vigueur de son

esprit; elle écrivit même à plusieurs reprises des articles pour

l'Encyclopédie.

Bonne, simple, généreuse, elle aimait à faire le bien, aussi était-elle

adorée. On la voyait souvent parcourir les villages des environs un

grand chapeau de paille sur la tête, et sous le bras «une cassette

d'apothicaire». Non seulement elle portait des secours aux pauvres, mais

elle soignait les malades et les guérissait souvent.

Elle adorait la musique, et elle donnait chez elle d'agréables concerts.

Souvent aussi le dimanche, après vêpres, elle prenait sa guitare et elle

entraînait dans la prairie toute la jeunesse du village. Là, assise sur

un tronc d'arbre, on la voyait diriger gaiement des rondes effrénées au

son de son instrument[84].

[84] Nous empruntons une partie de ces détails à l'intéressant

article de M. V. JACQUES: Cerutti et le salon de la duchesse de

Brancas. _Annales de l'Est_, 1888.

Intimement liée avec Mme de Boufflers, Panpan, Cerutti, Mme de Brancas,

elle entretenait encore les plus affectueuses relations avec quelques

familles du pays, les Regnault d'Ubexi, les de Jobard, les Lebègue, les

de Juvincourt, etc. Mlle de Juvincourt demeurait même chez elle; plus

tard elle fut remplacée par Mlle Devisme d'Aubigny.

A Sommerviller, dans la charmante résidence qu'elle occupe, Mme Durival

reçoit volontiers ses amis. Nous les verrons venir souvent lui demander

à dîner et faire chez elle de courts séjours. Ils aiment à se promener

avec elle dans les vergers et dans les bois qui entourent sa demeure et

à discourir _de omni re scibili et quibusdam aliis_.

Panpan apprécie plus que personne l'esprit et l'agrément de la jeune

femme, il l'invite sans cesse à Lunéville et elle vient souvent avec

Mlle de Juvincourt s'installer pendant quelques jours chez le vieux

philosophe.

Un jour où il la presse de le venir voir, il la plaisante agréablement

sur ses métamorphoses; car Mme Durival, grâce à la liberté d'allures que

nous lui connaissons, porte tantôt le costume de son sexe, tantôt

l'habit masculin:

Venez, jeunes Beautés, parer mon hermitage,

Vous surtout qu'on ne sait souvent comment nommer:

Vous qu'on ne sauroit trop aimer,

Soit comme Hébé, soit comme un joli page;

Vous qui faites souvent briller sous un chapeau

Les grâces du beau sexe, et celles du bel âge,

Et savez en orner par un charme nouveau

L'âme, l'esprit, et les vertus du sage.

Il y a une demeure que Mme de Boufflers affectionne tout

particulièrement et où elle se rend sans cesse pendant les mois d'été,

c'est le château de Fléville, à peu de distance de Nancy.

Fléville était la propriété de la maison de Beauvau depuis le milieu du

seizième siècle. C'était une superbe résidence du style de la

Renaissance, avec de fortes tourelles et de larges fossés remplis

d'eau[85]. Au dix-huitième siècle, elle appartenait au prince de

Beauvau-Fléville, frère aîné de ce prince de Craon, dont nous avons

longuement parlé au début de cet ouvrage. Elle passa ensuite à son fils,

tué en 1743, et ensuite à sa fille, la marquise des Armoises, qui

l'habita jusqu'à sa mort en 1766. A ce moment le domaine passa entre les

mains du prince de Beauvau qui, après y avoir séjourné de temps à autre

pendant quelques années, le loua à Mme de Brancas.

[85] Le château de Fléville fut bâti vers 1533 par Nicolas de

Lutzelbourg, gouverneur de Nancy.

Le comte DE LUDRE, dans son _Histoire de la chevalerie de

Lorraine_, écrit: «C'est le spécimen le plus réussi du style de la

Renaissance appliqué aux maisons des gentilshommes dans notre

pays. Nicolas respecta le donjon historique, mais tout le reste de

la noble forteresse fut abattu pour faire place à un château, qui

n'a d'égal comme élégance et pureté de style qu'Azay-le-Rideau, en

Touraine.»

Le château forme un quadrilatère entouré de fossés. Au fond, le

corps de logis principal; de chaque côté, deux ailes, dont l'une

est encore flanquée du donjon féodal. Autrefois un quatrième

bâtiment, plus bas que les trois autres et percé d'un portail

monumental, réunissait les deux ailes et fermait la cour du côté

de l'entrée. Ce dernier bâtiment a disparu et a fait place à une

balustrade ornée de superbes vases rocaille en pierre. Cette

transformation qui, si elle a altéré le plan primitif, a donné de

l'air et de la gaieté au château, a du être faite du temps de Mme

des Armoises.

Nous devons tous ces détails ainsi que ceux sur les demeures de

Panpan et de Mme de Boufflers à M. de Conigliano, qui a bien voulu

se mettre à notre disposition avec une extrême bonne grâce et nous

faire profiter de sa rare érudition.

La duchesse de Brancas était une femme aimable, d'une grande douceur de

caractère et d'une amitié très sûre; son calme, sa sérénité, sa

philosophie rendaient son commerce fort agréable.

«Quand on ne connaît pas Mme de Brancas, on n'a pas l'idée de la bonté,

écrit Mme de Lenoncourt; je n'ai rien vu de comparable à ses sentiments

pour ce qu'elle aime et à la bienfaisance continuelle qui l'anime. Sa

conversation a un peu de pesanteur, mais tout ce qu'elle conte est

intéressant et bien dit. Elle est gaie quand on veut, attentive, douce,

et toujours occupée de mettre à l'aise.»

Elle adorait le monde et quand elle quittait Paris pour jouir des

plaisirs de la campagne, elle s'efforçait de s'entourer, en Lorraine,

des personnes les plus agréables.

Aussi Mmes de Boufflers, de Lenoncourt, Durival, de Boisgelin, le prince

de Bauffremont, Panpan, etc. sont-ils devenus en peu de temps les hôtes

assidus de Mme de Brancas; tant et si bien que Fléville forme bientôt un

centre où se retrouvent sans cesse les débris de cette Cour de Stanislas

dont nous avons raconté les jours heureux. Les réunions y étaient

délicieuses, d'une gaîté sans pareille, pleines de cordialité, de charme

et d'intimité; elles laissaient à tous ceux qui y assistaient des

souvenirs charmants. L'on y jouissait de la plus grande liberté; le

temps se passait en conversations, en promenades, en jeux, en plaisirs

de toutes sortes. L'on n'éprouvait jamais une heure d'ennui dans ce

séjour enchanteur.

Les deux hôtes les plus fidèles du château, ceux qui ne quittent jamais

la duchesse, sont deux jésuites, l'un en exercice, l'abbé Guénard, le

second, défroqué, Cerutti.

L'abbé Guénard est «gras comme un petit moine, gai, sémillant et courant

ou plutôt volant comme un oiseau». Sa conversation est agréable, il a de

l'esprit et il l'emploie le plus souvent à taquiner son ancien

confrère, d'où des querelles épiques qui font la joie des assistants.

Cerutti, qui va jouer un rôle important dans notre récit, est ce jésuite

que Stanislas avait attiré en Lorraine en 1760, puis recommandé à son

petit-fils le dauphin[86].

[86] Voir: _Les dernières années de la Cour de Lunéville_, p. 338.

Après le fatal événement qui l'avait si inopinément privé de son

protecteur, Cerutti avait été recueilli par Marie Leczinska, mais le

séjour de la Cour ne lui avait pas été favorable. N'avait-il pas eu la

malencontreuse idée de s'éprendre d'une grande passion pour une dame de

la Cour, au point d'en perdre le boire et le manger, et un peu la tête

aussi. C'est tout ce que lui rapporta son fol amour.

C'est sous l'influence de cette passion qui absorbait toutes ses

facultés qu'il brûla ce qu'il avait adoré. Il présenta, en avril 1767,

une requête au Parlement pour être admis à abjurer les principes de la

Société de Jésus, qu'il avait défendus avec tant d'énergie et de

conviction quelques années auparavant.

Cet amour, qui n'était pas payé de retour, eut sur la santé de Cerutti

la plus fâcheuse influence. Heureusement il trouva près de lui des

amitiés dévouées; la duchesse de Brancas en particulier, qui l'avait vu

souvent à Fléville chez la marquise des Armoises, chercha à le sauver du

désespoir; elle le prit comme secrétaire et veilla sur lui avec une

tendresse vraiment maternelle.

Cerutti avait la physionomie avenante; il séduisait par son accueil et

le charme de son esprit.

«Le petit Cerutti est pâle et délicat comme l'amour malheureux, écrit

Mme de Lenoncourt; sa conversation est douce et point triste, quoiqu'il

soit mélancolique. Toutes ses manières sont simples; son esprit l'est

aussi.....

«Il a mille fois plus d'esprit qu'il ne m'en faut, mais je ne lui ai

trouvé que celui qu'il me fallait. Son cœur est jeune et son esprit

enfant. Il voit trop en laid des sentiments qu'il avait vus trop en

beau. Cette passion mal éteinte, jointe à une grande chaleur

d'imagination, égare quelquefois ses raisonnements.»

Cerutti eut bientôt renoué des relations avec tous ses amis d'autrefois,

avec tous ceux qu'il avait connus à la Cour de Stanislas et en

particulier avec Mme Durival, Mme de Boufflers, Panpan, etc.; nous

allons le voir entretenir avec eux les relations les plus affectueuses.

Panpan était même à ce point enthousiasmé de son nouvel ami qu'il

vantait à tout venant ses œuvres et ses mérites. Aussi Cerutti,

reconnaissant, pouvait-il écrire:

C'est au paradis de Fléville

Près de Brancas et de Boufflers

Que l'Amphion de Lunéville

Chante sur sa lyre facile

Mon nom, mon livre et mes revers...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Charmant Panpan, homme divin,

J'adopte en tout ton Évangile,

Ton cœur m'émeut, ton goût me plaît.

Quand j'embellirai mon asile,

C'est entre Pylade et Virgile

Que je veux placer ton portrait[87].

[87] Mss. de la Bibl. de Nancy. Papiers de Devau.

La nature franche et énergique de Mme Durival a vite conquis l'ancien

jésuite; il existe bientôt entre eux une ardente sympathie.

«Lorsque je suis avec vous, lui écrit-il, je crois n'avoir que vingt

ans. Le mouvement de vos idées se communique aux miennes et la vivacité

de votre âme me rend vivant comme elle.»

Mme Durival, qui connaît la nature inflammable de son ami, entend dès le

début se mettre à l'abri d'obsessions qui lui seraient odieuses, car

elle repousse énergiquement tout ce qui de près ou de loin peut

ressembler à l'amour. Elle le signifie très nettement à Cerutti qui

s'incline devant une irrévocable décision: «J'accepte de bon cœur la

franche amitié, lui répond-il, c'est un bien très rare et fait pour vous

et pour moi qui sentons également le prix de la vérité et le vide de

tout le reste.»

Cerutti est si heureux de ses nouveaux amis, qu'il écrit à Mme Durival:

«Je donnerais tout Paris pour vous et le monde entier pour Panpan.»

CHAPITRE XI

1771-1772

Correspondance de Mme de Boufflers avec Panpan.

Pendant les premiers temps de son séjour en Lorraine, soit changement de

climat, soit changement d'habitudes, Mme de Boufflers est assez

éprouvée; elle a des crampes d'estomac qui la font cruellement souffrir

et pour lesquelles la médecine est à peu près impuissante. Heureusement

pour la marquise, elle a auprès d'elle sa fille Mme de Boisgelin, et ses

deux servantes Thérèse et Manon; toutes l'entourent des plus tendres

soins. Comme la marquise craint que Panpan ne s'inquiète inutilement,

elle lui écrit presque chaque jour pour le tenir au courant des

différentes phases de la maladie.

«Nancy, jeudi 15 juillet.

«Je ne saurais, mon bon ami, répondre à votre lettre parce qu'elle est

dans la chambre où Thérèse dort. Mais en revanche, je vous dirai une

vérité que j'espère que vous ne croirez pas, parce qu'elle est contre

nature, c'est qu'il y a eu un jour de ma vie où j'aurais été au

désespoir de vous voir, et ce jour était hier.

«D'abord vous devez croire que je me porte bien, puisque je vous dis

assez que j'étais bien malade hier, c'est-à-dire que j'ai eu la grande

crampe depuis quatre heures du matin jusqu'à deux heures après midi.

Elle a été moins longue et moins forte que celle que j'ai eue il y a

trois ans, parce qu'il y avait quelques moments d'intervalle. Je crois

que M. Quessens l'a fort abrégée par toutes sortes de petits remèdes.

«Je ne saurais vous donner une idée du zèle et des soins de Thérèse et

de la pauvre Manon. La foire et le mal de cœur accompagnaient la

crampe, comme à l'ordinaire. Aujourd'hui, il n'y paraît pas. Le prince

de Beauvau convient du mieux.»

Trois jours après la marquise reprend la plume:

«Nancy, 18 juillet.

«Je voulais vous écrire hier, dès le matin, pensant que vous seriez

peut-être encore un peu inquiet des suites de cette crampe qui n'en a

aucune. Il me semble même que je me suis mieux portée depuis.

«Notre amie est à Sommerviller depuis jeudi, ce qui m'ennuie un peu.

J'imagine qu'elle vous y verra. Les Philips qui devaient arriver hier ne

le sont pas, et l'on dit que le mari est fort malade. Je vais tâcher

d'en savoir des nouvelles[88].

[88] Famille anglaise avec laquelle Mme de Boufflers s'était liée.

«Je ne sais si le prince ira à Plombières. Il le dit, mais comme il est

sûrement mieux, je crois qu'il restera.

«Je ne vois plus que la consultation du Majault[89] qui vous retienne,

car j'espère bien que la bonne Marianne ne vous quittera pas.

[89] Médecin de Panpan.

«Pour l'argent, comme nous ruinons le Chalabre, M. Dumast et moi, je

suis bien en état de faire d'autres avances, et la médecine qu'il ne

faudrait prendre nulle part peut se prendre partout.»

Quelques jours plus tard Mme de Boufflers est à Fléville; elle doit se

retrouver avec Panpan dans les premiers jours de septembre et elle prend

d'avance toutes ses dispositions pour que ce rendez-vous tant désiré ne

manque pas.

«Fléville, ce 25 juillet.

«Pourriez-vous, cher Veau, vous prêter à un de ces arrangements-ci?

(De la main de Mme de Boisgelin.)

«Il ne faut pas, comme vous le dites, faire deux voyages, parce que cela

coûte de l'argent, mais puisque vous avez l'extrême bonté de venir pour

tout à fait, les premiers jours de septembre, il faudrait que vous

vinssiez avec armes et bagages, c'est-à-dire avec la bonne Marianne,

dîner à Sommerviller, où nous nous trouverions, et d'où nous vous

ramènerions ici et Marianne viendrait ici avec votre voiture. Vous voyez

que vous auriez tout le temps de donner votre dîner.

(De la main de Mme de Boufflers.)

«Cette Thérèse n'écoute pas.

(De la main de Mme de Boisgelin.)

«Ma seconde proposition était pour avancer de quelques jours mon

bonheur. Je voulais en jouir le samedi 31, ce qui aurait fort convenu à

Mme Durival.

«Je me charge de porter à dîner, car elle n'a personne pour en faire.

«M. de Nédonchel, qui vient d'envoyer chez moi, vous portera ma lettre,

s'il part aujourd'hui.

(De la main de Mme de Boufflers.)

car Thérèse a si bien fait qu'elle ne partira pas ce matin.

«Finis donc avec ce Majault, que nous soyons sans inquiétudes.

«Je me porte à merveille. Ce qui te donnera de l'humeur tournera

peut-être à bien.»

_P.-S._--M. de Nédonchel n'est pas venu.

Enfin, le mois de septembre arrive et la réunion si ardemment souhaitée

va avoir lieu; mais Mme de Brancas est assez pointilleuse sur les

bienséances; avec elle il faut user de grands ménagements. Mme de

Boufflers aurait voulu que Panpan vienne la chercher et l'on serait

parti de compagnie pour se rendre à Fléville. Mais le Veau craint de

choquer la duchesse. Mme de Boufflers n'en est pas moins radieuse de

revoir son ami et elle lui écrit gaîment:

«Nancy, samedi matin.

«Mais vous êtes donc une grosse bête de venir me proposer le 2 septembre

comme une nouveauté, tandis que c'est ma première proposition et que je

n'ai parlé du 31 août qu'en second. Dites-moi aussi comment vous

entendez qu'en partant de Lunéville avec la bonne Marianne, et tout le

bataclan, vous ne descendriez pas à Sommerviller tout seul, et votre

équipage continuerait par la route, sans s'arrêter. Cependant, comme

ceci n'est fondé que sur le désir de vous voir deux heures plus tôt, si

vous continuez à y trouver de la difficulté, je me rends.

La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers · 第 10 / 30 段