ciel un homme plus courageux, plus noble et plus simple.»
Sa femme qui, en réalité, était la cause de tous ses malheurs, n'était
pas moins vaillante:
«Mme de Beauvau a un courage indomptable; la gloire est sa passion. Rien
ne lui fait peur. L'exil, la perte du commandement sont des
bagatelles...»
Cependant le premier moment d'enthousiasme passé, le prince comprit
qu'il restait dans une situation terrible et il ne parvenait pas
toujours à dissimuler le chagrin qu'il en éprouvait. Mme du Deffant
écrivait:
«Octobre, 1771.
«Il est profondément triste: je le tiens aussi malheureux que notre
premier père. Il est peut-être encore plus triste, mais ce qui est
ineffable, il n'a aucun repentir; il mangera, je vous jure, toutes les
pommes que son Ève voudra; j'ai des instants où j'en suis affligée, mais
soudain je me console par l'extrême contentement qu'ils ont de leur
gloire prétendue. Ils sont dépouillés, ils sont presque nus, ils n'ont
nulle ressource, mais ils sont des héros. Leurs créanciers ne partagent
pas leur gloire. Tout le monde est fou.»
Comment Mme de Mirepoix, si bien en Cour, n'avait-elle pas cherché à
détourner de son frère la colère royale? C'est que depuis sa triste
intimité avec Mme Dubarry, M. de Beauvau avait cessé toutes relations
avec sa sœur. Il y avait encore une autre raison. Mmes de Mirepoix et
de Beauvau se détestaient cordialement; il existait entre elles une
haine violente, acharnée, qui se donnait carrière à tout propos.
Cependant la vieille maréchale aimait toujours son frère, et elle fit ce
qu'elle put pour le servir, mais le Roi était offensé et elle ne put lui
arracher qu'une maigre gratification annuelle de 25,000 livres.
L'exil de Choiseul et les changements politiques qui en avaient été la
conséquence n'empêchaient nullement la vie mondaine de suivre son cours.
Mme de Boufflers en particulier fréquentait plus que jamais Mmes de
Luxembourg, du Deffant, de Caraman, de Cambis; et son intimité avec
toutes «les idoles», et toute «la clique» du Temple n'avait fait
qu'augmenter.
Il y avait un homme qui, depuis quelques années, suivait Mme de
Boufflers comme son ombre, c'était le prince de Bauffremont. Depuis
qu'il s'était plus intimement lié avec elle, il en était arrivé à
négliger toutes ses autres relations.
Le prince était un des grands amis de Mme de Choiseul et de Mme du
Deffant; ces dames avaient même voulu en 1769 le marier. Bien qu'il ne
fût plus de la première, ni même de la seconde jeunesse, puisqu'il avait
cinquante-neuf ans, comme il possédait un beau nom et une grande
fortune, bien des mères de famille «le postulaient pour leur fille».
Mais le prince avait déjà le cœur pris, et les tentatives de Mmes de
Choiseul et du Deffant échouèrent tout naturellement.
Cependant les relations du prince et de Mme de Boufflers étaient
devenues si fréquentes qu'elles frappaient les moins clairvoyants, et le
bruit commençait à se répandre dans la société que cette affection si
persistante finirait par un bel et bon mariage.
Mme de Lenoncourt souhaitait fort pour son amie la réalisation de ce
projet, et elle écrivait avec sa verve habituelle:
«Je ne m'attends pas à voir faire un mariage de conscience à Mme de
Boufflers et au prince de Bauffremont. Je n'ai pas songé au salut de
leurs âmes en souhaitant qu'ils se mariassent, mais songez donc, Veau,
qu'il a 400,000 livres de rente, qu'elle dépend du Roi, et que si on
cesse de la payer, elle sera à l'aumône. Pourquoi, puisqu'ils s'aiment
plus que jamais, ne rendraient-ils pas tout commun? On rirait de leur
mariage, mais on rit de leur amour. L'un ne serait pas plus
extraordinaire que l'autre.»
Le duc de Choiseul était également convaincu que Mme de Boufflers et
Bauffremont s'uniraient un jour ou l'autre par des liens légitimes, et
comme Mme du Deffant soutenait énergiquement le contraire, il avait fait
avec elle un pari. La vieille marquise écrivait à ce propos:
«15 juillet 1771.
«L'Incomparable me fait pitié. Il est aussi aveugle que moi à sa
manière... Mais que le grand-papa ne se flatte point de gagner son
pari; il le perdra, c'est certain. L'Incomparable est en effet
incomparable dans sa faiblesse; mais il l'a pour ainsi dire en détail et
non pas en gros. Ce sont des péchés véniels qu'elle lui fait faire, mais
dont cent mille ne valent pas un péché mortel; et ce péché mortel, il ne
le fera jamais. Le grand papa me paiera son pari, il peut s'y attendre.»
Mme de Boufflers, du reste, apprécie fort le culte que lui rend le beau
prince, elle le traîne sans scrupule à son char et plus elle le voit
épris, plus elle se montre exigeante. Elle ne lui accorde bientôt plus
un seul instant de liberté; elle l'emmène avec elle faire de longs
séjours au Val, à Montmorency, à l'Isle-Adam. Partout où on l'invite, il
faut, si on ne veut lui déplaire, inviter également le prince
Incomparable.
Dans l'état de gêne où elle se trouve, l'amitié de M. de Bauffremont est
des plus précieuses à la marquise. Elle est besoigneuse plus que jamais
et si elle a, en grande partie, renoncé au jeu, elle n'en est pas moins
restée gaspilleuse; elle sait dépenser, mais non compter, l'argent fond
entre ses mains et bien souvent sa bourse est vide. Alors, dans les
moments de trop grande détresse, elle fait appel à l'amitié du prince
qui consent à ces emprunts de la meilleure grâce du monde. Ce n'est pas
tout encore. Bauffremont est l'amabilité même et il lui offre toutes les
facilités possibles; elle use sans vergogne de ses chevaux, de sa table,
enfin de toutes les commodités que donne une grande fortune et dont elle
est privée.
Tous les amis des Choiseul se rendant successivement à Chanteloup pour
rendre hommage au ministre disgracié, Bauffremont s'adresse à M. de La
Vrillière pour obtenir la permission. Mais, ainsi qu'il était à prévoir,
il éprouve un refus. Il s'en afflige médiocrement, il a tant de peine à
quitter Mme de Boufflers! Cette servitude volontaire, dans laquelle il
trouvait le bonheur, inspirait cette boutade à Mme du Défiant:
«L'Incomparable est comparable à tous les esclaves d'Asie, d'Afrique et
d'Amérique..... C'est une poule mouillée, il est doux, il est poli; par
delà cela, rien du tout.»
Mme de Choiseul cependant s'impatiente de ne pas voir arriver son prince
Incomparable qu'elle aime malgré tout et qu'elle regrette. Et comme elle
le suppose retenu par les charmes de sa Dulcinée, elle écrit
aimablement:
«Je veux faire ma cour à Mme de Boufflers pour qu'elle me cède un peu
notre prince, car il est juste que j'en aie aussi ma part.»
M. de Bauffremont finit par faire comme beaucoup de courtisans, il se
décide à se rendre à Chanteloup sans permission. Mais il n'est pas
cependant au terme de ses hésitations. Au lieu de partir sans délai, il
écrit d'abord pour annoncer sa venue, puis pour demander s'il ne
dérangera pas, etc. Mme de Choiseul, impatientée, mande à Mme du
Deffant:
«9 juillet.
«J'ai cru le voir arriver sur-le-champ et j'avais déjà fait préparer son
appartement. J'en ai reçu une lettre ce soir, par laquelle il me demande
s'il peut venir, parce qu'il entend dire que nous avons beaucoup de
monde et qu'il craint de nous gêner. Le grand-papa dit qu'il tire de
long; c'est sa Dulcinée qui en est cause. Ah! sans doute, il l'épousera!
Vous avez grande raison de craindre pour votre pari. Je serais fâchée de
vous le voir perdre parce que ce serait de sa part un excès de faiblesse
impardonnable; mais il faudra bien que je prenne mon parti sur ce
malheur, comme je l'ai pris depuis longtemps sur le fond qu'on peut
faire de lui.»
Enfin M. de Bauffremont s'arrache aux charmes de Mme de Boufflers et il
arrive à Chanteloup.
«Ne trouvez-vous pas que sa présence est délicieuse, écrit finement Mme
du Deffant, quoique son absence, ne soit pas insupportable.»
«J'ai été aussi étonnée que charmée de le voir, cet Incomparable»,
répond Mme de Choiseul, et elle trace de lui ce crayon plein d'esprit:
«Il est arrivé le lendemain, propre, reposé, comme s'il sortait de son
lit; il croit n'être pas sorti d'ici depuis que nous y sommes. Il y
était établi en arrivant, et, malgré son grand amour, je crois qu'il ne
faudrait qu'un prétexte pour l'y retenir ou seulement le laisser oublier
d'en partir. Il ne s'amuse ni ne s'ennuie, il n'est point content, il
est heureux, excepté quand on lui persuade qu'il a des affaires, parce
qu'il craint d'avoir à s'en inquiéter un jour.
«Il est déjà dégoûté de sa maison de campagne, parce qu'il y faut aller,
et qu'il faut en revenir, parce qu'il n'a pas pu avoir un prêtre pour
dire dans sa chapelle une messe qu'il n'aurait pas entendue, parce qu'il
faut savoir qui il aura à souper et le dire à son cuisinier, peut-être
voir les comptes tous les mois et s'apercevoir qu'il est volé sans oser
le dire; mais comme il a pris cette maison sans goût, il la gardera de
même par l'embarras de s'en défaire, et il ira quand on l'y mènera. Il
prétend que c'est pour moi qu'il l'a prise et il ne l'a cependant que
depuis mon exil. J'en ris et il trouve très bon qu'on ne fasse pas plus
de fond sur ce qu'il dit qu'il n'en fait lui-même: tout le monde lui
convient et il convient à tout le monde, il sera philosophe ou
caillette, ignorant ou lettré, spirituel ou stupide, tout cela se trouve
dans la même boutique, s'y laisse voir sans se montrer, et se produit
également sans effort. Tel est votre Incomparable, ma chère petite
fille, et véritablement incomparable en ayant cependant l'air de
ressembler à tout le monde.
«Le calme de son âme repose la mienne, c'est de l'eau qui dort et qui ne
croupit pas, mais je voudrais qu'elle s'éveillât quelquefois, ne fût-ce
que pour connaître son cours. Vous me direz que sa pente est vers Mme de
Boufflers; si vous voulez, parce qu'il la trouve là, mais une autre la
remplacerait, ce serait la même chose...»
Mme du Deffant, enthousiasmée de ce portrait si vivant et si vrai,
répond à son amie:
«Le portrait de l'Incomparable est un chef-d'œuvre; vous y avez omis un
seul trait, c'est l'indifférence qu'il a pour la vérité, sans pour cela
être menteur...
«Je suis bien éloignée de ressembler à l'Incomparable qui porte son
bonheur partout et qui voit les objets avec des lunettes qui les lui
rendent tous semblables.»
Après un séjour trop court au gré de ses hôtes, le prince parle de
repartir; c'est en vain qu'on cherche à le retenir; rappelé par Mme de
Boufflers, il ne veut rien entendre. Choiseul, qui prend toujours le
côté plaisant des choses, écrit à Mme du Deffant:
«Je suis très fâché du départ du prince, ma chère petite fille;
qu'est-il nécessaire qu'il aille soigner si promptement sa future femme;
si elle a mal au talon, la chanson dit qu'elle n'a qu'à se le gratter
par le trou de la pochette. Mais le prince part et nos instances ne le
peuvent retarder.»
On peut se demander pourquoi Mme de Boufflers n'accompagnait pas M. de
Bauffremont à Chanteloup. N'eût-ce pas été le moyen le plus simple de
tout concilier? C'est que la marquise, par une discrétion peut-être
excessive, ne se jugeait pas suffisamment liée avec les châtelains pour
aller s'installer chez eux, même pour quelques jours. Et cependant ses
enfants, le marquis et le chevalier, vivaient depuis plusieurs années
dans l'intimité des Choiseul; depuis la disgrâce du duc, le marquis ne
cessait de lui donner les preuves du plus tendre attachement.
Touchés d'une si fidèle amitié, les châtelains l'accueillaient à bras
ouverts, et lui témoignaient une très vive affection. Mme de Choiseul,
en particulier, parle de lui en termes charmants. Faisant allusion à
leur commune affection pour le prince de Bauffremont, elle écrit de Mme
de Boufflers:
«Mon sort est d'aimer tout ce qu'elle aime. Cela fait honneur à mon goût
et si je voulais être impertinente, je dirais aussi à ses œuvres, car
vous connaissez mon faible pour le chevalier de Boufflers, mais vous ne
connaissez pas mon fort pour le marquis; c'est mon sentiment solide. Je
ne crois pas qu'il y ait une plus honnête et plus sensible créature dans
le monde. Il a donné et il donne chaque jour à M. de Choiseul des
marques d'amitié les plus touchantes.»
Le chevalier ne montrait pas moins de zèle que son frère pour ses amis.
A peine revenu en France, après sa malencontreuse équipée de Pologne, il
s'était empressé d'annoncer sa visite à Chanteloup:
Le 13 février 1772, il écrivait de Nancy à Mme de Choiseul:
«Je n'ai pas eu d'autre désir en arrivant en France, Madame la duchesse,
que d'aller tout de suite à Chanteloup...
«Je compte partir dans huit ou dix jours pour Paris, après avoir réglé
(comme je règle) quelques petites affaires que j'ai trouvées à mon
arrivée et qui ont exigé quelques petits voyages dans mes possessions
ecclésiastiques. De Paris, je me mettrai bien vite en marche pour ce
pays nouvellement découvert, où on dit que tout le monde est aimable et
même que tout le monde est heureux. Ce sont deux choses dont je ne serai
pas fâché de prendre ma part...»
Le mois suivant, en effet, on voit Boufflers arriver à Chanteloup «sur
un mauvais petit cheval, à travers champ, comme un chevalier errant».
Il charme tout le monde par sa gaieté, son entrain; à partir de ce
moment on ne voit plus que lui au château, il y revient sans cesse.
Cette fidélité dans le malheur, surprenante chez un homme qui passe pour
égoïste et léger, touche au plus haut point Mme de Choiseul. Elle écrit,
charmée, à son amie Mme du Deffant:
«26 mai 1773.
«Je suis bien aise que vous aimiez M. de Boufflers, ma chère petite
fille, parce que je l'aime et je suis bien aise que vous l'aimiez à
cause qu'il m'aime. Quand on le connaît, il est impossible de n'avoir
pas bonne opinion de lui, et sa conduite seule avec M. de Choiseul
serait bien faite pour établir une réputation et pour détruire la
mauvaise qu'on avait de lui. Jamais prévention ne fut à tous égards plus
mal fondée, et cette prévention lui a cependant, jusqu'à présent, nui en
tout, et lui nuira peut-être encore jusqu'à la fin de sa vie. Cela me
ferait craindre que les hommes aiment à penser le mal et n'aiment pas à
faire le bien.»
Mme de Boufflers va passer une partie du printemps à Montmorency, chez
son amie la maréchale de Luxembourg. Mais cette villégiature est de
nature à désoler M. de Bauffremont, puisqu'elle le sépare de sa
«Dulcinée». Qu'imagine le prince Incomparable? Oh! une combinaison bien
simple! Il parcourt le pays, se renseigne, apprend qu'une petite
propriété est en vente à Eaubonne; il la visite d'un coup d'œil et
l'achète séance tenante. Et voilà le prince au nombre des habitants de
la vallée, et le voisin de la maréchale. Il peut ainsi chaque jour voir
sa chère marquise.
Ce n'est pas seulement M. de Bauffremont que Mme de Boufflers retrouve à
Montmorency. Elle va y revoir encore un ancien familier de la cour de
Stanislas, son fougueux adorateur le comte de Tressan. Ainsi voilà Mme
de Boufflers, Saint-Lambert, M. de Bauffremont, Tressan encore une fois
réunis. Il semble qu'un charme étrange attire irrésistiblement dans
l'adorable vallée les débris épars de la cour de Lunéville.
Par suite de quelles circonstances Tressan a-t-il quitté sa champêtre
demeure de Nogent-l'Artaud et est-il venu, lui aussi, chercher un asile
à Montmorency?
Nogent était certainement un séjour fort agréable; le Comte pouvait s'y
adonner en paix aux soins du jardinage, mais en dépit de son voisinage
avec le maréchal de Bercheny, il n'avait pas tardé à être gagné par
l'ennui. Il abandonna donc Nogent et loua une modeste maison dans la
capitale, rue Neuve d'Orléans. Il y recevait la meilleure société,
particulièrement des hommes de lettres; après le souper on faisait la
lecture d'ouvrages inédits.
Mais la vie si fatigante de Paris n'était pas ce qui convenait à
Tressan, que de fréquents accès de goutte contraignaient souvent au
repos. Il ne tarda pas à partager l'opinion de Voltaire qui lui écrivait
en raillant: «Vous trouverez dans Paris des soupers et des
plaisanteries, des amis intimes d'un quart d'heure, des espérances
trompeuses et du temps perdu...»
Tressan fut pris de la nostalgie de la campagne; il regrettait ses
jardins, ses fleurs, ses fruits, qu'il cultivait avec passion. Il
chercha donc dans les environs de Paris un asile où il put tout à la
fois jouir des plaisirs de la campagne sans cependant abandonner les
cercles littéraires dans lesquels il trouvait tant d'agrément. Quel
endroit pouvait mieux convenir à ses dessins que la vallée de
Montmorency, où il était sûr de retrouver beaucoup d'amis. Bientôt il
découvrait dans le joli village de Franconville une agréable demeure
avec un grand jardin. Il l'acheta et s'y installa avec sa femme et sa
fille, l'aimable Marichka.
Il avait réuni autour de lui tous les souvenirs de sa vie heureuse de
Lorraine; on voyait sur les murs de son salon les portraits de Stanislas
et de Louis XV; sur une table de marbre se trouvaient placé le buste de
Voltaire et une statuette de l'Amour en porcelaine de Sèvres. Au-dessus
de son propre portrait il avait placé celui de sa fille et il avait
écrit ces vers:
Au Dieu dont j'ai reçu la loi,
Je rapporte ces vains hommages,
Et je place au-dessus de moi
Le plus charmant de mes ouvrages.
Sa femme, d'origine anglaise et de caractère froid et compassé, n'aimait
pas le monde et elle vivait fort à l'écart, mais Tressan se consolait de
son peu de sociabilité en entretenant d'agréables relations de voisinage
avec tous les hôtes de la vallée, surtout avec Saint-Lambert et Mme
d'Houdetot.
Saint-Lambert, il le connaissait de longue date; il l'avait souvent
rencontré à la cour de Stanislas et il était resté intimement lié avec
lui. Tout naturellement il se trouva en rapports avec Mme d'Houdetot, et
la châtelaine de Sannois se prit bientôt d'une grande amitié pour cet
aimable vieillard qui, en dépit de ses soixante-douze ans, avait gardé
tout le feu de la jeunesse.
De Franconville à Sannois, il n'y avait qu'un pas, et Tressan et Mme
d'Houdetot se faisaient de fréquentes visites.
Ravi de l'asile champêtre qu'il a trouvé et où il goûte un bonheur sans
mélange, Tressan chante les agréments de sa nouvelle demeure:
Vallon délicieux, ô mon cher Franconville!
Ta culture, tes fruits, ton air pur, ta fraîcheur,
Raniment ma vieillesse et consolent mon cœur;
Que rien ne trouble plus la paix de cet asile
Où je trouve enfin le bonheur!
Tranquille en cette solitude,
Je passe de paisibles nuits;
Je reprends le matin une facile étude,
Le parfum de mes fleurs chasse au loin mes ennuis.
Je vois le soir de vrais amis,
Et m'endors sans inquiétude.
Les agréments de la nature et du voisinage ne sont pas seuls à charmer
le vieux comte. L'ancien amoureux de Mme de Boufflers est toujours resté
sensible à la jeunesse et à la beauté, et l'âge n'a pas complètement
glacé ses sens. Il est comme ces vieux charretiers dont parle Maurice de
Saxe et qui aiment toujours à entendre claquer le fouet. «Les fleurs
nouvellement écloses ont encore pour moi des appas! s'écrie Tressan.
Éloignez ces cyprès, apportez-moi des roses», et il joint l'exemple au
précepte. Il y a à Franconville une jeune paysanne de quatorze ans,
nommée Fanchon, qui aide Tressan dans ses travaux de jardinage. Venue la
première fois par hasard, elle lui devient bientôt indispensable; il la
réclame sans cesse, il ne peut plus se passer d'elle. Ses grâces
naissantes bouleversent le vieillard et bientôt il compose des vers en
l'honneur de Fanchon. C'est Fanchon qui a remplacé Mme de Boufflers!
Entre mes bras, j'ai tenu l'innocence,
Le lys des prés, la rose du printemps,
C'est ma Fanchon... Elle sort de l'enfance,
Elle a deux mois plus que ses quatorze ans.
Ses yeux charmants, souvent pleins de tendresse,
N'avaient point l'air de voir mes cheveux blancs,
Mais son air doux, sa bouche enchanteresse,
Ses jeunes mains dont la moindre caresse,
Sans le vouloir, font pétiller mes sens,
Ne m'ont point fait oublier mes serments;
J'ai respecté sa modeste jeunesse,
Ah! ma Fanchon, que je crains tes quinze ans![79]
[79] _Souvenirs du comte de Tressan_, par le marquis DE TRESSAN.
Chaque fois que Mme de Boufflers villégiature à Montmorency, elle ne
manque jamais d'aller rendre visite à ses anciens amis; et elle évoque
avec eux tous les souvenirs d'un passé bien lointain déjà, mais qui leur
a laissé à tous d'impérissables souvenirs.
CHAPITRE X
1771
Retour de Mme de Boufflers en Lorraine.--Joie de tous ses
amis.--La demeure de Panpan à Lunéville.--Mme Durival à
Sommerviller.--La duchesse de Brancas et le château de
Fléville.--L'abbé Quénard.--Cerutti.--Son intimité avec Panpan et
Mme Durival.
Nous avons vu qu'en 1770 le départ de Mme de Lenoncourt pour la Lorraine
avait inspiré à Mme de Boufflers de salutaires réflexions, et qu'elle
avait même à ce moment cherché à trouver un logement à Lunéville près de
son ami Panpan. Au commencement de 1771, la marquise, à bout de
ressources, reprit ses anciens projets; il n'était que temps en effet de
renoncer à la vie dangereuse et entraînante de Paris si elle ne voulait
être réduite à la dernière misère. Elle décida donc qu'elle irait passer
un an en Lorraine pour tâcher de refaire sa bourse et sa santé.
A cette nouvelle, Mme de Lenoncourt s'étonne, et comme elle connaît
l'esprit changeant de son amie, elle écrit au Veau: «Ce parti serait si
raisonnable que je ne puis y croire, votre marquise me désole, c'est
bien elle qu'il faudrait envoyer au diable; je crois qu'elle irait plus
volontiers qu'ici.»
Mme de Lenoncourt n'avait que trop raison de douter. Les résolutions de
la marquise paraissaient irrévocables, lorsqu'on apprit tout à coup que
ses projets encore une fois étaient complètement modifiés. Elle n'était
pas la vraie coupable. A ce que raconte l'abbé Porquet, ses amies les
plus intimes, émues d'une séparation qui les affligeait, tinrent un
grand conseil chez Mme du Deffant, et là il fut décidé qu'elles
viendraient en aide à Mme de Boufflers et qu'elles s'opposeraient par
tous les moyens à un départ qui les désolait. La marquise, qui ne
demandait qu'à se laisser convaincre, s'empressa de défaire tous ses
paquets.
En apprenant ce brusque changement, Mme de Lenoncourt mande à son Veau:
«Par ma foi, votre marquise est bien folle. Elle ne viendra jamais à
moins que les spectacles de Paris ne brûlent, que les princes ne meurent
et que tous les jeux ne soient défendus. A tout moment j'ai envie de ne
plus l'aimer...
«Je vous prédis que nous ne la reverrons que quand elle sera si bien
ruinée qu'elle ne saura plus où donner de la tête; alors elle nous
arrivera par le coche.
«Adieu, Panpichon.»
Peu de temps après ce départ manqué, tout était encore une fois remis en
question. Soit que la marquise n'ait pas trouvé chez ses amies l'appui
pécuniaire qu'elle espérait, soit pour toute autre cause, elle reprend
ses projets de retraite et elle annonce à Panpan son arrivée prochaine.
Mais cette fois Mme de Lenoncourt n'a plus confiance: «Elle ne viendra
pas, mon Veau, je vous en préviens. Lorsqu'elle vous en flatte et moi
aussi, c'est une politesse qu'elle vous fait et qui ne tire point à
conséquence.»
La marquise se trompait. Au mois de juin Mme de Boufflers fait ses
paquets à la hâte pour ne pas se donner le temps de la réflexion, et
elle part pour Nancy avec Mme de Boisgelin.
Aussitôt arrivée, elle s'installe avec sa fille dans la petite maison
qu'elle y possède et toutes deux y mènent une existence fort paisible.
Le chevalier de Boufflers, faisant allusion à la vie si simple et si
modeste de sa mère dans cette Lorraine où elle avait presque régné,
écrivait: