«Son maintien est admirable, écrit Mme du Deffant; il n'y a pas sous le

ciel un homme plus courageux, plus noble et plus simple.»

Sa femme qui, en réalité, était la cause de tous ses malheurs, n'était

pas moins vaillante:

«Mme de Beauvau a un courage indomptable; la gloire est sa passion. Rien

ne lui fait peur. L'exil, la perte du commandement sont des

bagatelles...»

Cependant le premier moment d'enthousiasme passé, le prince comprit

qu'il restait dans une situation terrible et il ne parvenait pas

toujours à dissimuler le chagrin qu'il en éprouvait. Mme du Deffant

écrivait:

«Octobre, 1771.

«Il est profondément triste: je le tiens aussi malheureux que notre

premier père. Il est peut-être encore plus triste, mais ce qui est

ineffable, il n'a aucun repentir; il mangera, je vous jure, toutes les

pommes que son Ève voudra; j'ai des instants où j'en suis affligée, mais

soudain je me console par l'extrême contentement qu'ils ont de leur

gloire prétendue. Ils sont dépouillés, ils sont presque nus, ils n'ont

nulle ressource, mais ils sont des héros. Leurs créanciers ne partagent

pas leur gloire. Tout le monde est fou.»

Comment Mme de Mirepoix, si bien en Cour, n'avait-elle pas cherché à

détourner de son frère la colère royale? C'est que depuis sa triste

intimité avec Mme Dubarry, M. de Beauvau avait cessé toutes relations

avec sa sœur. Il y avait encore une autre raison. Mmes de Mirepoix et

de Beauvau se détestaient cordialement; il existait entre elles une

haine violente, acharnée, qui se donnait carrière à tout propos.

Cependant la vieille maréchale aimait toujours son frère, et elle fit ce

qu'elle put pour le servir, mais le Roi était offensé et elle ne put lui

arracher qu'une maigre gratification annuelle de 25,000 livres.

L'exil de Choiseul et les changements politiques qui en avaient été la

conséquence n'empêchaient nullement la vie mondaine de suivre son cours.

Mme de Boufflers en particulier fréquentait plus que jamais Mmes de

Luxembourg, du Deffant, de Caraman, de Cambis; et son intimité avec

toutes «les idoles», et toute «la clique» du Temple n'avait fait

qu'augmenter.

Il y avait un homme qui, depuis quelques années, suivait Mme de

Boufflers comme son ombre, c'était le prince de Bauffremont. Depuis

qu'il s'était plus intimement lié avec elle, il en était arrivé à

négliger toutes ses autres relations.

Le prince était un des grands amis de Mme de Choiseul et de Mme du

Deffant; ces dames avaient même voulu en 1769 le marier. Bien qu'il ne

fût plus de la première, ni même de la seconde jeunesse, puisqu'il avait

cinquante-neuf ans, comme il possédait un beau nom et une grande

fortune, bien des mères de famille «le postulaient pour leur fille».

Mais le prince avait déjà le cœur pris, et les tentatives de Mmes de

Choiseul et du Deffant échouèrent tout naturellement.

Cependant les relations du prince et de Mme de Boufflers étaient

devenues si fréquentes qu'elles frappaient les moins clairvoyants, et le

bruit commençait à se répandre dans la société que cette affection si

persistante finirait par un bel et bon mariage.

Mme de Lenoncourt souhaitait fort pour son amie la réalisation de ce

projet, et elle écrivait avec sa verve habituelle:

«Je ne m'attends pas à voir faire un mariage de conscience à Mme de

Boufflers et au prince de Bauffremont. Je n'ai pas songé au salut de

leurs âmes en souhaitant qu'ils se mariassent, mais songez donc, Veau,

qu'il a 400,000 livres de rente, qu'elle dépend du Roi, et que si on

cesse de la payer, elle sera à l'aumône. Pourquoi, puisqu'ils s'aiment

plus que jamais, ne rendraient-ils pas tout commun? On rirait de leur

mariage, mais on rit de leur amour. L'un ne serait pas plus

extraordinaire que l'autre.»

Le duc de Choiseul était également convaincu que Mme de Boufflers et

Bauffremont s'uniraient un jour ou l'autre par des liens légitimes, et

comme Mme du Deffant soutenait énergiquement le contraire, il avait fait

avec elle un pari. La vieille marquise écrivait à ce propos:

«15 juillet 1771.

«L'Incomparable me fait pitié. Il est aussi aveugle que moi à sa

manière... Mais que le grand-papa ne se flatte point de gagner son

pari; il le perdra, c'est certain. L'Incomparable est en effet

incomparable dans sa faiblesse; mais il l'a pour ainsi dire en détail et

non pas en gros. Ce sont des péchés véniels qu'elle lui fait faire, mais

dont cent mille ne valent pas un péché mortel; et ce péché mortel, il ne

le fera jamais. Le grand papa me paiera son pari, il peut s'y attendre.»

Mme de Boufflers, du reste, apprécie fort le culte que lui rend le beau

prince, elle le traîne sans scrupule à son char et plus elle le voit

épris, plus elle se montre exigeante. Elle ne lui accorde bientôt plus

un seul instant de liberté; elle l'emmène avec elle faire de longs

séjours au Val, à Montmorency, à l'Isle-Adam. Partout où on l'invite, il

faut, si on ne veut lui déplaire, inviter également le prince

Incomparable.

Dans l'état de gêne où elle se trouve, l'amitié de M. de Bauffremont est

des plus précieuses à la marquise. Elle est besoigneuse plus que jamais

et si elle a, en grande partie, renoncé au jeu, elle n'en est pas moins

restée gaspilleuse; elle sait dépenser, mais non compter, l'argent fond

entre ses mains et bien souvent sa bourse est vide. Alors, dans les

moments de trop grande détresse, elle fait appel à l'amitié du prince

qui consent à ces emprunts de la meilleure grâce du monde. Ce n'est pas

tout encore. Bauffremont est l'amabilité même et il lui offre toutes les

facilités possibles; elle use sans vergogne de ses chevaux, de sa table,

enfin de toutes les commodités que donne une grande fortune et dont elle

est privée.

Tous les amis des Choiseul se rendant successivement à Chanteloup pour

rendre hommage au ministre disgracié, Bauffremont s'adresse à M. de La

Vrillière pour obtenir la permission. Mais, ainsi qu'il était à prévoir,

il éprouve un refus. Il s'en afflige médiocrement, il a tant de peine à

quitter Mme de Boufflers! Cette servitude volontaire, dans laquelle il

trouvait le bonheur, inspirait cette boutade à Mme du Défiant:

«L'Incomparable est comparable à tous les esclaves d'Asie, d'Afrique et

d'Amérique..... C'est une poule mouillée, il est doux, il est poli; par

delà cela, rien du tout.»

Mme de Choiseul cependant s'impatiente de ne pas voir arriver son prince

Incomparable qu'elle aime malgré tout et qu'elle regrette. Et comme elle

le suppose retenu par les charmes de sa Dulcinée, elle écrit

aimablement:

«Je veux faire ma cour à Mme de Boufflers pour qu'elle me cède un peu

notre prince, car il est juste que j'en aie aussi ma part.»

M. de Bauffremont finit par faire comme beaucoup de courtisans, il se

décide à se rendre à Chanteloup sans permission. Mais il n'est pas

cependant au terme de ses hésitations. Au lieu de partir sans délai, il

écrit d'abord pour annoncer sa venue, puis pour demander s'il ne

dérangera pas, etc. Mme de Choiseul, impatientée, mande à Mme du

Deffant:

«9 juillet.

«J'ai cru le voir arriver sur-le-champ et j'avais déjà fait préparer son

appartement. J'en ai reçu une lettre ce soir, par laquelle il me demande

s'il peut venir, parce qu'il entend dire que nous avons beaucoup de

monde et qu'il craint de nous gêner. Le grand-papa dit qu'il tire de

long; c'est sa Dulcinée qui en est cause. Ah! sans doute, il l'épousera!

Vous avez grande raison de craindre pour votre pari. Je serais fâchée de

vous le voir perdre parce que ce serait de sa part un excès de faiblesse

impardonnable; mais il faudra bien que je prenne mon parti sur ce

malheur, comme je l'ai pris depuis longtemps sur le fond qu'on peut

faire de lui.»

Enfin M. de Bauffremont s'arrache aux charmes de Mme de Boufflers et il

arrive à Chanteloup.

«Ne trouvez-vous pas que sa présence est délicieuse, écrit finement Mme

du Deffant, quoique son absence, ne soit pas insupportable.»

«J'ai été aussi étonnée que charmée de le voir, cet Incomparable»,

répond Mme de Choiseul, et elle trace de lui ce crayon plein d'esprit:

«Il est arrivé le lendemain, propre, reposé, comme s'il sortait de son

lit; il croit n'être pas sorti d'ici depuis que nous y sommes. Il y

était établi en arrivant, et, malgré son grand amour, je crois qu'il ne

faudrait qu'un prétexte pour l'y retenir ou seulement le laisser oublier

d'en partir. Il ne s'amuse ni ne s'ennuie, il n'est point content, il

est heureux, excepté quand on lui persuade qu'il a des affaires, parce

qu'il craint d'avoir à s'en inquiéter un jour.

«Il est déjà dégoûté de sa maison de campagne, parce qu'il y faut aller,

et qu'il faut en revenir, parce qu'il n'a pas pu avoir un prêtre pour

dire dans sa chapelle une messe qu'il n'aurait pas entendue, parce qu'il

faut savoir qui il aura à souper et le dire à son cuisinier, peut-être

voir les comptes tous les mois et s'apercevoir qu'il est volé sans oser

le dire; mais comme il a pris cette maison sans goût, il la gardera de

même par l'embarras de s'en défaire, et il ira quand on l'y mènera. Il

prétend que c'est pour moi qu'il l'a prise et il ne l'a cependant que

depuis mon exil. J'en ris et il trouve très bon qu'on ne fasse pas plus

de fond sur ce qu'il dit qu'il n'en fait lui-même: tout le monde lui

convient et il convient à tout le monde, il sera philosophe ou

caillette, ignorant ou lettré, spirituel ou stupide, tout cela se trouve

dans la même boutique, s'y laisse voir sans se montrer, et se produit

également sans effort. Tel est votre Incomparable, ma chère petite

fille, et véritablement incomparable en ayant cependant l'air de

ressembler à tout le monde.

«Le calme de son âme repose la mienne, c'est de l'eau qui dort et qui ne

croupit pas, mais je voudrais qu'elle s'éveillât quelquefois, ne fût-ce

que pour connaître son cours. Vous me direz que sa pente est vers Mme de

Boufflers; si vous voulez, parce qu'il la trouve là, mais une autre la

remplacerait, ce serait la même chose...»

Mme du Deffant, enthousiasmée de ce portrait si vivant et si vrai,

répond à son amie:

«Le portrait de l'Incomparable est un chef-d'œuvre; vous y avez omis un

seul trait, c'est l'indifférence qu'il a pour la vérité, sans pour cela

être menteur...

«Je suis bien éloignée de ressembler à l'Incomparable qui porte son

bonheur partout et qui voit les objets avec des lunettes qui les lui

rendent tous semblables.»

Après un séjour trop court au gré de ses hôtes, le prince parle de

repartir; c'est en vain qu'on cherche à le retenir; rappelé par Mme de

Boufflers, il ne veut rien entendre. Choiseul, qui prend toujours le

côté plaisant des choses, écrit à Mme du Deffant:

«Je suis très fâché du départ du prince, ma chère petite fille;

qu'est-il nécessaire qu'il aille soigner si promptement sa future femme;

si elle a mal au talon, la chanson dit qu'elle n'a qu'à se le gratter

par le trou de la pochette. Mais le prince part et nos instances ne le

peuvent retarder.»

On peut se demander pourquoi Mme de Boufflers n'accompagnait pas M. de

Bauffremont à Chanteloup. N'eût-ce pas été le moyen le plus simple de

tout concilier? C'est que la marquise, par une discrétion peut-être

excessive, ne se jugeait pas suffisamment liée avec les châtelains pour

aller s'installer chez eux, même pour quelques jours. Et cependant ses

enfants, le marquis et le chevalier, vivaient depuis plusieurs années

dans l'intimité des Choiseul; depuis la disgrâce du duc, le marquis ne

cessait de lui donner les preuves du plus tendre attachement.

Touchés d'une si fidèle amitié, les châtelains l'accueillaient à bras

ouverts, et lui témoignaient une très vive affection. Mme de Choiseul,

en particulier, parle de lui en termes charmants. Faisant allusion à

leur commune affection pour le prince de Bauffremont, elle écrit de Mme

de Boufflers:

«Mon sort est d'aimer tout ce qu'elle aime. Cela fait honneur à mon goût

et si je voulais être impertinente, je dirais aussi à ses œuvres, car

vous connaissez mon faible pour le chevalier de Boufflers, mais vous ne

connaissez pas mon fort pour le marquis; c'est mon sentiment solide. Je

ne crois pas qu'il y ait une plus honnête et plus sensible créature dans

le monde. Il a donné et il donne chaque jour à M. de Choiseul des

marques d'amitié les plus touchantes.»

Le chevalier ne montrait pas moins de zèle que son frère pour ses amis.

A peine revenu en France, après sa malencontreuse équipée de Pologne, il

s'était empressé d'annoncer sa visite à Chanteloup:

Le 13 février 1772, il écrivait de Nancy à Mme de Choiseul:

«Je n'ai pas eu d'autre désir en arrivant en France, Madame la duchesse,

que d'aller tout de suite à Chanteloup...

«Je compte partir dans huit ou dix jours pour Paris, après avoir réglé

(comme je règle) quelques petites affaires que j'ai trouvées à mon

arrivée et qui ont exigé quelques petits voyages dans mes possessions

ecclésiastiques. De Paris, je me mettrai bien vite en marche pour ce

pays nouvellement découvert, où on dit que tout le monde est aimable et

même que tout le monde est heureux. Ce sont deux choses dont je ne serai

pas fâché de prendre ma part...»

Le mois suivant, en effet, on voit Boufflers arriver à Chanteloup «sur

un mauvais petit cheval, à travers champ, comme un chevalier errant».

Il charme tout le monde par sa gaieté, son entrain; à partir de ce

moment on ne voit plus que lui au château, il y revient sans cesse.

Cette fidélité dans le malheur, surprenante chez un homme qui passe pour

égoïste et léger, touche au plus haut point Mme de Choiseul. Elle écrit,

charmée, à son amie Mme du Deffant:

«26 mai 1773.

«Je suis bien aise que vous aimiez M. de Boufflers, ma chère petite

fille, parce que je l'aime et je suis bien aise que vous l'aimiez à

cause qu'il m'aime. Quand on le connaît, il est impossible de n'avoir

pas bonne opinion de lui, et sa conduite seule avec M. de Choiseul

serait bien faite pour établir une réputation et pour détruire la

mauvaise qu'on avait de lui. Jamais prévention ne fut à tous égards plus

mal fondée, et cette prévention lui a cependant, jusqu'à présent, nui en

tout, et lui nuira peut-être encore jusqu'à la fin de sa vie. Cela me

ferait craindre que les hommes aiment à penser le mal et n'aiment pas à

faire le bien.»

Mme de Boufflers va passer une partie du printemps à Montmorency, chez

son amie la maréchale de Luxembourg. Mais cette villégiature est de

nature à désoler M. de Bauffremont, puisqu'elle le sépare de sa

«Dulcinée». Qu'imagine le prince Incomparable? Oh! une combinaison bien

simple! Il parcourt le pays, se renseigne, apprend qu'une petite

propriété est en vente à Eaubonne; il la visite d'un coup d'œil et

l'achète séance tenante. Et voilà le prince au nombre des habitants de

la vallée, et le voisin de la maréchale. Il peut ainsi chaque jour voir

sa chère marquise.

Ce n'est pas seulement M. de Bauffremont que Mme de Boufflers retrouve à

Montmorency. Elle va y revoir encore un ancien familier de la cour de

Stanislas, son fougueux adorateur le comte de Tressan. Ainsi voilà Mme

de Boufflers, Saint-Lambert, M. de Bauffremont, Tressan encore une fois

réunis. Il semble qu'un charme étrange attire irrésistiblement dans

l'adorable vallée les débris épars de la cour de Lunéville.

Par suite de quelles circonstances Tressan a-t-il quitté sa champêtre

demeure de Nogent-l'Artaud et est-il venu, lui aussi, chercher un asile

à Montmorency?

Nogent était certainement un séjour fort agréable; le Comte pouvait s'y

adonner en paix aux soins du jardinage, mais en dépit de son voisinage

avec le maréchal de Bercheny, il n'avait pas tardé à être gagné par

l'ennui. Il abandonna donc Nogent et loua une modeste maison dans la

capitale, rue Neuve d'Orléans. Il y recevait la meilleure société,

particulièrement des hommes de lettres; après le souper on faisait la

lecture d'ouvrages inédits.

Mais la vie si fatigante de Paris n'était pas ce qui convenait à

Tressan, que de fréquents accès de goutte contraignaient souvent au

repos. Il ne tarda pas à partager l'opinion de Voltaire qui lui écrivait

en raillant: «Vous trouverez dans Paris des soupers et des

plaisanteries, des amis intimes d'un quart d'heure, des espérances

trompeuses et du temps perdu...»

Tressan fut pris de la nostalgie de la campagne; il regrettait ses

jardins, ses fleurs, ses fruits, qu'il cultivait avec passion. Il

chercha donc dans les environs de Paris un asile où il put tout à la

fois jouir des plaisirs de la campagne sans cependant abandonner les

cercles littéraires dans lesquels il trouvait tant d'agrément. Quel

endroit pouvait mieux convenir à ses dessins que la vallée de

Montmorency, où il était sûr de retrouver beaucoup d'amis. Bientôt il

découvrait dans le joli village de Franconville une agréable demeure

avec un grand jardin. Il l'acheta et s'y installa avec sa femme et sa

fille, l'aimable Marichka.

Il avait réuni autour de lui tous les souvenirs de sa vie heureuse de

Lorraine; on voyait sur les murs de son salon les portraits de Stanislas

et de Louis XV; sur une table de marbre se trouvaient placé le buste de

Voltaire et une statuette de l'Amour en porcelaine de Sèvres. Au-dessus

de son propre portrait il avait placé celui de sa fille et il avait

écrit ces vers:

Au Dieu dont j'ai reçu la loi,

Je rapporte ces vains hommages,

Et je place au-dessus de moi

Le plus charmant de mes ouvrages.

Sa femme, d'origine anglaise et de caractère froid et compassé, n'aimait

pas le monde et elle vivait fort à l'écart, mais Tressan se consolait de

son peu de sociabilité en entretenant d'agréables relations de voisinage

avec tous les hôtes de la vallée, surtout avec Saint-Lambert et Mme

d'Houdetot.

Saint-Lambert, il le connaissait de longue date; il l'avait souvent

rencontré à la cour de Stanislas et il était resté intimement lié avec

lui. Tout naturellement il se trouva en rapports avec Mme d'Houdetot, et

la châtelaine de Sannois se prit bientôt d'une grande amitié pour cet

aimable vieillard qui, en dépit de ses soixante-douze ans, avait gardé

tout le feu de la jeunesse.

De Franconville à Sannois, il n'y avait qu'un pas, et Tressan et Mme

d'Houdetot se faisaient de fréquentes visites.

Ravi de l'asile champêtre qu'il a trouvé et où il goûte un bonheur sans

mélange, Tressan chante les agréments de sa nouvelle demeure:

Vallon délicieux, ô mon cher Franconville!

Ta culture, tes fruits, ton air pur, ta fraîcheur,

Raniment ma vieillesse et consolent mon cœur;

Que rien ne trouble plus la paix de cet asile

Où je trouve enfin le bonheur!

Tranquille en cette solitude,

Je passe de paisibles nuits;

Je reprends le matin une facile étude,

Le parfum de mes fleurs chasse au loin mes ennuis.

Je vois le soir de vrais amis,

Et m'endors sans inquiétude.

Les agréments de la nature et du voisinage ne sont pas seuls à charmer

le vieux comte. L'ancien amoureux de Mme de Boufflers est toujours resté

sensible à la jeunesse et à la beauté, et l'âge n'a pas complètement

glacé ses sens. Il est comme ces vieux charretiers dont parle Maurice de

Saxe et qui aiment toujours à entendre claquer le fouet. «Les fleurs

nouvellement écloses ont encore pour moi des appas! s'écrie Tressan.

Éloignez ces cyprès, apportez-moi des roses», et il joint l'exemple au

précepte. Il y a à Franconville une jeune paysanne de quatorze ans,

nommée Fanchon, qui aide Tressan dans ses travaux de jardinage. Venue la

première fois par hasard, elle lui devient bientôt indispensable; il la

réclame sans cesse, il ne peut plus se passer d'elle. Ses grâces

naissantes bouleversent le vieillard et bientôt il compose des vers en

l'honneur de Fanchon. C'est Fanchon qui a remplacé Mme de Boufflers!

Entre mes bras, j'ai tenu l'innocence,

Le lys des prés, la rose du printemps,

C'est ma Fanchon... Elle sort de l'enfance,

Elle a deux mois plus que ses quatorze ans.

Ses yeux charmants, souvent pleins de tendresse,

N'avaient point l'air de voir mes cheveux blancs,

Mais son air doux, sa bouche enchanteresse,

Ses jeunes mains dont la moindre caresse,

Sans le vouloir, font pétiller mes sens,

Ne m'ont point fait oublier mes serments;

J'ai respecté sa modeste jeunesse,

Ah! ma Fanchon, que je crains tes quinze ans![79]

[79] _Souvenirs du comte de Tressan_, par le marquis DE TRESSAN.

Chaque fois que Mme de Boufflers villégiature à Montmorency, elle ne

manque jamais d'aller rendre visite à ses anciens amis; et elle évoque

avec eux tous les souvenirs d'un passé bien lointain déjà, mais qui leur

a laissé à tous d'impérissables souvenirs.

CHAPITRE X

1771

Retour de Mme de Boufflers en Lorraine.--Joie de tous ses

amis.--La demeure de Panpan à Lunéville.--Mme Durival à

Sommerviller.--La duchesse de Brancas et le château de

Fléville.--L'abbé Quénard.--Cerutti.--Son intimité avec Panpan et

Mme Durival.

Nous avons vu qu'en 1770 le départ de Mme de Lenoncourt pour la Lorraine

avait inspiré à Mme de Boufflers de salutaires réflexions, et qu'elle

avait même à ce moment cherché à trouver un logement à Lunéville près de

son ami Panpan. Au commencement de 1771, la marquise, à bout de

ressources, reprit ses anciens projets; il n'était que temps en effet de

renoncer à la vie dangereuse et entraînante de Paris si elle ne voulait

être réduite à la dernière misère. Elle décida donc qu'elle irait passer

un an en Lorraine pour tâcher de refaire sa bourse et sa santé.

A cette nouvelle, Mme de Lenoncourt s'étonne, et comme elle connaît

l'esprit changeant de son amie, elle écrit au Veau: «Ce parti serait si

raisonnable que je ne puis y croire, votre marquise me désole, c'est

bien elle qu'il faudrait envoyer au diable; je crois qu'elle irait plus

volontiers qu'ici.»

Mme de Lenoncourt n'avait que trop raison de douter. Les résolutions de

la marquise paraissaient irrévocables, lorsqu'on apprit tout à coup que

ses projets encore une fois étaient complètement modifiés. Elle n'était

pas la vraie coupable. A ce que raconte l'abbé Porquet, ses amies les

plus intimes, émues d'une séparation qui les affligeait, tinrent un

grand conseil chez Mme du Deffant, et là il fut décidé qu'elles

viendraient en aide à Mme de Boufflers et qu'elles s'opposeraient par

tous les moyens à un départ qui les désolait. La marquise, qui ne

demandait qu'à se laisser convaincre, s'empressa de défaire tous ses

paquets.

En apprenant ce brusque changement, Mme de Lenoncourt mande à son Veau:

«Par ma foi, votre marquise est bien folle. Elle ne viendra jamais à

moins que les spectacles de Paris ne brûlent, que les princes ne meurent

et que tous les jeux ne soient défendus. A tout moment j'ai envie de ne

plus l'aimer...

«Je vous prédis que nous ne la reverrons que quand elle sera si bien

ruinée qu'elle ne saura plus où donner de la tête; alors elle nous

arrivera par le coche.

«Adieu, Panpichon.»

Peu de temps après ce départ manqué, tout était encore une fois remis en

question. Soit que la marquise n'ait pas trouvé chez ses amies l'appui

pécuniaire qu'elle espérait, soit pour toute autre cause, elle reprend

ses projets de retraite et elle annonce à Panpan son arrivée prochaine.

Mais cette fois Mme de Lenoncourt n'a plus confiance: «Elle ne viendra

pas, mon Veau, je vous en préviens. Lorsqu'elle vous en flatte et moi

aussi, c'est une politesse qu'elle vous fait et qui ne tire point à

conséquence.»

La marquise se trompait. Au mois de juin Mme de Boufflers fait ses

paquets à la hâte pour ne pas se donner le temps de la réflexion, et

elle part pour Nancy avec Mme de Boisgelin.

Aussitôt arrivée, elle s'installe avec sa fille dans la petite maison

qu'elle y possède et toutes deux y mènent une existence fort paisible.

Le chevalier de Boufflers, faisant allusion à la vie si simple et si

modeste de sa mère dans cette Lorraine où elle avait presque régné,

écrivait:

La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers · 第 9 / 30 段