que le résident de France, très honnête et très aimable homme, m'a
beaucoup parlé de vous, il faut que vous ne soyiez pas indifférente par
vous-même, car tout ce qui vous connaît vous aime ou vous hait. Pour
moi, je suis le seul qui ait trouvé l'équilibre. Non, ma chère maman,
vous savez que je l'ai perdu pour jamais et vous savez aussi de quel
côté. Adieu, vieux sage de la Grèce.
le Chevalier DE BOUFFLERS.»[72]
[72] Communiquée par le capitaine Noël.
Après un voyage rempli de péripéties, Boufflers arrive à Vienne, mais il
n'y reste que quelques jours, juste le temps de se mettre en rapports
avec M. Durand, agent secret de Louis XV. Enfin, après force dangers et
fatigues de tous genres, le voilà sur les confins de la Pologne! Il a
aussitôt une entrevue avec les chefs des Confédérés et il peut les
entretenir de ses projets.
C'est à son oncle de Beauvau qu'il confie ses premières impressions:
«Carchau, ce 10 janvier 1771.
«Me voici à mon périhélie, mon prince, s'il est aussi permis de comparer
un hussard à une planète qu'un capucin. Je ne compte pas pousser dans ce
moment-ci ma pointe plus loin, parce qu'on parle de peste à six lieues
d'ici et que d'un moment à l'autre je pourrais me trouver arrêté par un
cordon de santé derrière lequel je mourrais d'ennui.
«Je viens de passer deux ou trois jours à Kapères, sur la frontière de
Pologne, avec la généralité de la République, qui s'est retirée à
l'ombre des ailes de l'aigle autrichienne, et qui forme une
confédération générale dans laquelle toutes les autres viennent se
perdre. Depuis quelque temps je m'étais mis au fait des affaires tant
civiles que militaires de la Pologne et j'en ai raisonné avec ces
messieurs, d'une manière générale qui leur a plu. Ils ont fini par me
proposer le commandement des troupes qui vont être levées avec les
subsides de la France. Je leur ai répondu que je ne pourrais pas
disposer de moi sans la permission et même l'ordre de M. de Choiseul, et
sur-le-champ ils ont écrit en France pour lui en faire la demande. Si
par hasard il vous en parle, je vous supplie, mon prince, de vouloir
bien favoriser mes projets et mon désir extrême d'apprendre et de faire
la guerre. C'est une occasion unique pour moi d'acquérir et de
développer des talents; si j'ai des succès je deviendrai utile à la
France, sans qu'il lui en ait rien coûté; si je suis battu, tout le mal
sera pour la Pologne. Je sais d'avance toutes les traverses et tous les
obstacles que j'essuierai, mais je ne désespère de rien.»
Après avoir développé longuement à son oncle tout son plan de campagne
et les ingénieuses combinaisons qu'il a imaginées pour battre les
Russes, Boufflers termine ainsi:
«Je vous demande bien pardon, mon cher oncle, de la longueur et de la
cochonnerie de ma lettre, mais je suis au fond de la Hongrie que je
parcours à cheval, je n'ai que du papier, des plumes et de l'encre de
cabaret, et quel cabaret! D'ailleurs, je me porte comme le Pont-Neuf,
quoique j'en sois à 500 lieues et je retourne à Vienne où j'attendrai
votre réponse[73].»
[73] Toutes les lettres de Boufflers au prince de Beauvau
contenus dans ce chapitre nous ont été communiquées par Mme ***
qui nous a demandé de ne pas la nommer.
En attendant l'autorisation de la cour de France, Boufflers revient à
Vienne en effet pour organiser les derniers préparatifs de son
expédition. A peine y est-il arrivé qu'il apprend une nouvelle
stupéfiante: la chute du duc de Choiseul. Saisi de douleur du malheur de
ses amis, il leur écrit sa profonde sympathie et leur adresse en même
temps les louanges les plus délicates, celles qui pouvaient le mieux
leur toucher le cœur.
«Vienne, 29 janvier 1771.
«C'est à mon retour de Hongrie, madame la duchesse, que j'apprends la
nouvelle la plus étonnante, que j'aurai jamais entendue de ma vie. Je
n'ai pu me défendre d'un saisissement que je me suis reproché après,
mais j'ai fini par penser que ce serait peut-être là l'époque de votre
bonheur. Vous allez y gagner tout ce que l'État perd: le plus aimable
des hommes est rendu à vous et à lui. Il a suffi à tout, il se suffira à
lui-même; il a surpassé tant de grands hommes quand il était en place,
il les surpassera dans sa retraite. Son destin est d'effacer toutes les
gloires.
«Si vous daignez me nommer à lui, madame la duchesse, peignez-lui avec
toute votre éloquence, mon respect, mon attachement, mon admiration et
l'espèce d'attendrissement involontaire avec lequel je pense toujours à
lui.
«J'espère être compris dans le nombre de ceux à qui il sera permis de
vous rendre hommage. Le plus heureux moment de ma vie sera celui où je
le reverrai, où je lui dirai tout ce que je sens pour lui, où je le
remercierai de tout le bien qu'il m'a fait et où je pourrai jouir plus à
mon aise que jamais du bonheur qu'il répand autour de lui.
«Pardonnez-moi ma liberté, madame la duchesse, et croyez que rien ne
peut égaler au fond de mon cœur le respect et l'attachement que je vous
ai voués.»
Ce ne fut que deux mois plus tard que Boufflers reçut l'autorisation si
ardemment sollicitée, mais depuis le mois de janvier la situation
politique s'était bien modifiée et le pauvre chevalier écrit tristement
à son oncle, le 6 mars 1771.
«6 mars.
«Je viens de recevoir, mon prince, l'agrément du Roi pour aller servir
en Pologne à la tête d'une partie des troupes de la Confédération. Je
pars dans trois jours au plus tard.
«Je vous avouerai qu'il y a une fâcheuse différence pour moi entre le
temps où j'ai fait la demande et celui où j'ai obtenu le consentement...
Je sens tout le danger de ma situation, mais comme je vois quelque honte
à reculer, je me sacrifie sans délibérer... Quelque chose qui arrive,
j'acquerrai au moins de l'expérience.»
Il termine sa lettre par des félicitations au sujet de l'heureuse
délivrance de sa cousine Mme de Poix, qu'il aimait beaucoup:
«Recevez, mon prince, tous mes compliments sur le glorieux grade de
grand-père que vous venez d'acquérir. J'aime bien tendrement Mme de
Poix, mais elle me vieillit trop, je ne m'accoutume pas à voir enfanter
ce que j'ai vu naître et je ne lui pardonnerai qu'à condition que ses
enfants lui ressembleront[74].»
[74] Mlle de Beauvau avait épousé en 1767 le prince de Poix, fils
du comte de Noailles. La jeune fille n'avait alors que quatorze
ans et on lui en aurait donné douze.
Boufflers part de Vienne le 10 mars, mais quand il arrive à la frontière
de Pologne, il s'aperçoit avec douleur que rien n'est prêt, qu'on n'a
réuni aucun des hommes qu'on s'est engagé à lui fournir, qu'aucune des
promesses qu'on lui a faites n'a été tenue et que le «gâchis» est à son
comble. «Les maréchaux polonais se moquent de la Confédération,
écrit-il, ils prennent l'argent de tout le monde et les ordres de
personne.»
Naturellement l'argent manque complètement; aussi la guerre «qu'ils
feront ne sera pas la guerre des esclaves, mais celle des gueux. Il leur
faut apprendre à se passer de tout et prendre Épictète pour président de
leur conseil de guerre».
Boufflers attend quelque temps sur la frontière dans l'espoir que les
choses s'arrangeront dans un sens favorable, mais il ne trouve de la
part des Confédérés que froideur, chicane et mauvaise volonté:
«Cela m'a appris, dit-il, que les Polonais étaient des fripons, ce que
je savais déjà très bien, et que j'étais un sot, ce que je ne savais pas
encore assez.»
Le pauvre chevalier trouve tout simple d'avoir été «trompé et
architrompé» par les Polonais et leurs adjudants, mais il est furieux
contre M. Durand qui connaissait le fond des choses et qui aurait pu lui
épargner un voyage de 400 lieues, «coûteux, pénible, ennuyeux et
ridicule.»
Il s'ennuie à périr, il est plein d'inquiétude et de chagrin:
«La peine n'est rien, écrit-il, mais l'ennui des contradictions, le
sentiment perpétuel de sa propre faiblesse, l'ingratitude des gens qu'on
sert, la mauvaise volonté de ceux dont on dépend, sont des tortures pour
l'âme.
«Je reviendrai en France me consoler avec toutes les filles de la rue
Saint-Honoré, car ce sont les seules avec qui les négociations et les
entreprises soient sûres du succès; il est vrai qu'on s'en repent
quelquefois, mais j'aime mieux le repentir que les contradictions, parce
que le mal vaut mieux après qu'avant.»
Dumouriez, qu'il a retrouvé au camp des Confédérés, n'a pas été plus
heureux que lui ni mieux traité: «C'est un homme de beaucoup d'esprit,
dit-il, et une très forte tête, quoique très chaude.»
Voltaire, mis au courant de l'escapade du chevalier, ne l'approuvait
guère, mais dans sa correspondance avec Catherine il en parlait sur un
ton badin qui dissimulait mal les inquiétudes très vives qu'il éprouvait
pour son jeune ami:
«Si je questionnais le chevalier de Boufflers, je lui demanderais
comment il avait été assez follet pour aller chez ces malheureux
confédérés qui manquent de tout, et surtout de raison, plutôt que
d'aller faire sa cour à celle qui va les mettre à la raison; je supplie
Sa Majesté de le prendre prisonnier de guerre; il vous amusera beaucoup;
rien n'est si singulier que lui, et quelquefois si aimable. Il vous fera
des chansons, il vous dessinera, il vous peindra, etc.[75].»
[75] 6 juillet 1771.
Mais Catherine n'entendait pas raillerie sur la politique et elle écrit
d'un ton bien peu rassurant pour le chevalier, si les hasards de la
guerre le font tomber entre ses mains:
«J'ai un remède, pour les petits-maîtres sans aveu qui abandonneraient
Paris pour servir de précepteurs à des brigands. Ce remède vient en
Sibérie, ils le prendront sur les lieux.»
Désolé de la vie inactive qu'il mène, furieux d'avoir été joué,
Boufflers, qui ne voit pas d'issue favorable et prochaine, se décide à
retourner à Vienne.
En route il s'arrête à Presbourg et c'est de là qu'il écrit à Mme de
Choiseul en lui expédiant un souvenir du pays:
«Presbourg, 21 avril 1771.
«J'ai l'honneur de vous envoyer, madame la duchesse, une caisse de vins
de Tokay bien proportionnée à votre ivrognerie. Il y en a de quatre
espèces différentes, parce que je ne sais pas si vous aimez à boire tous
les jours le même vin. Je voudrais bien arriver à Chanteloup en même
temps que mon magnifique présent, mais il faut que je reste encore
quelque temps dans ce pays-ci... (Il lui raconte ses déconvenues.)
«Je suis à présent en chemin pour Vienne, où je vais attendre plus
commodément qu'en Hongrie l'issue de mon entreprise. Vous voyez par là,
madame la duchesse, que si je ne me bats pas comme un César, au moins
j'attends comme un Fabius. Mais ce que j'attends le plus impatiemment,
c'est le moment de vous aller faire ma cour et de prendre ma part du
bonheur dont vous jouissez et dont vous faites jouir chez vous. Je me
fais une fête d'y voir Curius à sa charrue. Il doit être bien content de
n'avoir plus que celle-là à mener. Celle qu'il quitte est bien mal
attelée. Ce ne sont pourtant pas les bêtes qui manquent.
«Je voudrais bien vous mander des nouvelles, mais je n'en sais pas.
C'est ici comme chez vous, tout le monde ment à qui mieux mieux. Les uns
ne savent ce qu'ils disent, et les autres ne savent ce qu'ils feront. Le
grand défaut de l'univers, c'est de n'avoir pas le sens commun; mais
dans le fond, il n'est pas aussi nécessaire qu'on le croit. On parle ici
de guerre le matin et de paix le soir. Je voudrais que cela prît ce
train-là, parce qu'on ferait de l'exercice le jour et qu'on se
reposerait la nuit.
«On m'avait assuré dans la haute Hongrie qu'il y avait 400 pièces de
gros canons à Bude. J'ai passé à Bude et je n'ai trouvé dans l'arsenal
qu'une centaine de vieux mousquets. On dit depuis plus de deux mois
qu'il est parti grand nombre de troupes d'Italie et de Flandre pour se
rassembler à Bude. J'ai passé à Bude et je n'ai trouvé que 5 à 600
invalides. J'avais entendu qu'on avait exigé des différents comitats de
Hongrie plusieurs milliers de bœufs et qu'on les avait envoyés à Bude.
J'ai passé à Bude et à peine ai-je trouvé du bœuf pour mon dîner. Vous
jugerez par là, madame la duchesse, que la vérité, bannie de la terre,
ne s'est point retirée à Bude.
«Ce qui est très vrai, c'est l'estime et l'amitié avec lesquelles
l'Impératrice parle de M. de Choiseul et de vous; elle m'en a parlé à
plusieurs reprises et a fini par me dire qu'elle supposait du mérite à
tout ce qui vous était attaché. Vous jugez bien tous les deux quel
amour-propre cela m'a donné...
«Recevez tous mes respects, madame la duchesse, et partagez-les avec
celui avec qui vous partagez tout.
«Je m'aperçois que ma lettre est fort longue et qu'elle n'est pas très
propre; mais j'aurais beau la laver, elle ne le serait pas davantage.»
Une fois réinstallé à Vienne, Boufflers juge convenable de mettre son
oncle au courant de ses mésaventures et de ses déceptions; il lui écrit
donc le 14 mai:
«Le 14 mai 1771.
«Je suis déjà depuis longtemps à Vienne, mon prince, et vous imaginez
bien combien je suis fâché d'y être. J'ai manqué une affaire dont
j'attendais mon instruction, ma réputation et mon avancement. Je ne puis
m'en prendre qu'au peu de probité des Confédérés et au peu de bonne
volonté de notre agent auprès d'eux, et je me replonge dans l'obscurité
dont j'essayais de sortir.»
Dumouriez s'est très mal conduit avec lui, mais il a été sévèrement puni
des tours qu'il lui a joués, et il est déjà revenu de Pologne «après une
défaite complète, avec l'oreille bien basse et bien heureuse de n'être
pas coupée.»
Malgré ses ennuis et des tracas sans nom, malgré des fatigues et une
chaleur extrême, le chevalier se porte bien:
«Le printemps ici est de toute beauté et de toute chaleur; nous avons
passé subitement des frimas à la canicule, aussi y a-t-il bien des gens
malades dans la traversée. Pour moi, j'ai le corps aussi cosmopolite que
l'esprit et tout me convient comme à père Cyprien... il y a une
sécheresse terrible à laquelle des milliers de processions ne font
rien.»
Il termine gaiement sa lettre: «Je me prosterne aux pieds de ma très
chère tante et de ma très bonne cousine; elle est bénie entre toutes les
femmes et le fruit de son ventre est bénit... Voilà ce qui s'appelle
parler comme un ange.
«Baccio le mani del mio carissimo nono.»
Le chevalier se plaît du reste beaucoup à Vienne où tout le monde le
traite singulièrement bien. L'empereur lui-même, qui avait commencé très
froidement avec lui, lui parle maintenant «avec la plus grande bonté».
Cependant, M. Durand, qui a des remords d'avoir si mal agi avec le
chevalier, lui offre de remplacer Dumouriez auprès des Confédérés;
Boufflers, écœuré des déboires qu'il vient récemment d'éprouver, refuse
d'abord, puis à la réflexion il se ravise, mais il est trop tard, la
place n'est plus libre. Il écrit, découragé, à son oncle, en lui
racontant cette nouvelle déception:
«13 août 1771.
«Vous voyez, mon prince, que je suis fait pour être toujours dupe,
tantôt des autres, tantôt de moi-même. Je ne vaux rien pour les
affaires, surtout pour les miennes. Ce n'est, à ce que j'espère, ni le
courage de corps, ni le courage d'esprit qui me manque absolument, mais
le courage de conscience, et celui-là je ne l'acquerrai jamais.»
Il ajoute tristement cette prédiction qui devait se réaliser beaucoup
plus exactement qu'il ne le supposait lui-même:
«J'ai beau faire, la fortune ne me rira jamais; je suis né pour
l'inaction et peut-être est-ce pour moi un bonheur de n'avoir jamais
rien à faire, parce que j'aurai toujours la ressource de penser que
j'aurais peut-être bien fait.....»
«J'avais lu dans une gazette que mon frère était exilé, mais la nouvelle
ne s'est pas confirmée et une lettre que je viens de recevoir de la
duchesse de Choiseul ne me donne aucun lieu de le croire.
«Jamais la roue de la fortune n'a tourné aussi vite chez nous qu'à cette
heure, je souhaite que tous les roués s'en trouvent bien, mais il me
semble qu'on paie un peu cher la petite fantaisie de jouer un rôle dans
le monde.
«Je salue profondément la princesse jolie mère et la princesse jolie
fille.»
Avec la permission de l'empereur, Boufflers, qui commence à trouver le
temps long à Vienne, part pour visiter le camp de Hongrie. De là, il ira
en Transylvanie, puis il reviendra par la Silésie et la Bohême, où il
est invité dans tous les châteaux.
Son séjour en Hongrie ne paraît pas lui avoir donné une haute idée des
habitants. Il écrit en effet à son oncle:
«Le 11 septembre 1771.
«Quelque gentillesse qu'on attribue à MM. les Hongrois, croyez que ce
sont les plus tristes drilles de l'Europe, paresseux, lâches,
intéressés, vains et sots. Joignez à cela qu'ils sont grossiers, sales
et fripons,--et puis aimez-les.
«Ma ressource ici, c'est un cardinal qui a son château à quatre milles
et chez qui je vais souvent. Il a été autrefois dans la plus brillante
faveur, il en a gardé l'archevêché de Vienne, l'évêché de Veitzen et
environ 200,000 florins faisant 500,000 livres de revenu, mais ce
pauvre homme s'ennuie parce que les richesses ne consolent pas les
ambitieux disgraciés.
«J'ai souvent réfléchi comme beaucoup d'autres à tout ce que l'homme
désire et au peu qu'il lui faut, et j'ai pensé que tout calculé, tout
rabattu, il n'y a pas un gueux qui, sans le savoir, n'aspire à la
monarchie universelle. Cette idée-là ne me sortira de la tête que quand
je verrai un homme content. Je dis content, non point parce que ses
désirs seront modérés par la philosophie, car j'espère être un jour avec
vous de ce nombre-là, mais parce que ses désirs auront été rassasiés par
la fortune.
«J'ai ensuite réfléchi à cette monarchie universelle, et j'ai cru
trouver qu'on ne la désirait pas tant pour maîtriser tout l'univers que
pour le faire contribuer à nos besoins physiques. Le superflu ne nous
plaît que parce qu'il est un supplément au nécessaire et nous avons tant
de besoin de ce nécessaire que notre esprit est toujours vaguement
occupé des moyens de n'en pas manquer. Les richesses, l'autorité, la
considération, sont en effet des moyens pour cela, et nous avons beau
les avoir en notre possession, un degré de plus paraît encore un moyen
de plus, et il devient, à cause de cela, l'objet d'un nouveau désir.
C'est pour cela que jamais les désirs ne finiront et jamais le bonheur
n'arrivera dans la demeure des hommes.
«Je me suis embarqué dans un océan de morale, mais je crois que je ferai
bien de carguer les voiles, parce que j'entends sonner la cloche du
dîner et que ce qu'il y a de mieux à faire avec ces gens-ci, c'est de
boire et de manger.
«Je salue profondément mon prince et ma princesse, je compte toujours
sur leurs bontés et j'espère d'ici à quelque temps les aller cultiver,
ainsi que mon petit jardin.
«Voudrez-vous bien vous charger de dire à ma mère que je suis toujours
au monde depuis qu'elle m'y a mis et que je n'en sortirai pas, s'il
plaît à Dieu, sans avoir eu auparavant l'honneur de lui faire ma cour.»
Enfin, après une année perdue, Boufflers se décide à regagner la France,
très triste, très déçu, ayant perdu toute confiance en lui-même, et tout
espoir pour l'avenir.
CHAPITRE IX
1771
Exil du duc de Choiseul.--Réception du prince de Beauvau à
l'Académie.--Disgrâce du prince.--Mme de Boufflers et le prince de
Bauffremont.--Voyage de M. de Bauffremont à Chanteloup.--Mme de
Boufflers à Montmorency.--M. de Bauffremont achète une propriété
dans la vallée.--Tressan vient également s'y installer.
Pendant que le chevalier de Boufflers courait vainement après la gloire
sur les confins de la Pologne, de graves événements se passaient à
Paris.
L'année 1770, en effet, se termina par un coup de théâtre inattendu. Le
24 décembre, Choiseul, dont la fortune paraissait inébranlable, recevait
du Roi un ordre d'exil. C'était une véritable catastrophe pour les
partisans du puissant ministre[76].
[76] Voir _la Disgrâce du duc et de la duchesse de Choiseul_, par
Gaston MAUGRAS. Plon-Nourrit et Cie.
Nulle part la chute de Choiseul ne fut ressentie plus vivement qu'en
Lorraine. L'affolement était général. A la nouvelle de ce qui se passait
à Paris, Mme de Lenoncourt écrivait à Panpan:
«La Neuveville, le 1er de l'an.
«Je suis consternée, mon cher Veau, je perds toutes mes espérances et
même ma sûreté, car je n'étais en Lorraine que par la certitude que
j'avais d'être protégée contre M. de Lenoncourt. Me voilà isolée, sans
défense, et cependant obligée par mon peu de fortune à demeurer à côté
d'un homme que je redoute.
«Je vois tous mes parents et amis dans la désolation, toute la province
même, car le duc l'a protégée et soutenue. Et vous, mon pauvre Veau, que
j'aime si tendrement et si particulièrement, menacé de perdre la plus
grande partie de votre petite fortune, car qui sait qui doit remplacer,
et ce qui peut suivre un événement aussi malheureux.
«Je suis si accablée par toutes mes réflexions et par tous mes
sentiments qu'il me semble qu'un tremblement de terre vient de faire
ébranler tout ce qui m'environnait.
«J'ai vingt lettres, et je n'ai aucun détail ou, du moins, je ne sais
rien de positif. Figurez-vous que par une des dernières on me mande
qu'il a été question de le faire arrêter par les mousquetaires. Il a
reçu sa disgrâce avec sa sérénité ordinaire...»
La chute de Choiseul allait être le signal d'un changement politique
complet. En janvier 1771, le Roi exila le Parlement:
«C'est la tour de Babel, c'est le chaos, c'est la fin du monde, écrit
Mme du Deffant, personne ne s'entend, tout le monde se hait, se craint,
cherche à se détruire... On dit que tout le monde va être exilé, tous
les princes du sang pour avoir demandé le rappel du Parlement, quatorze
ducs pour s'être joints aux princes, plusieurs grands seigneurs, dont
le prince de Beauvau...[77].»
[77] Mme du Deffant à Walpole.
Malgré la disgrâce dont il était lui-même menacé, M. de Beauvau n'hésita
pas à donner une preuve de fidélité et d'attachement à son ami
malheureux, et il partit pour Chanteloup, quoi qu'il pût lui en coûter.
Il y reçut naturellement toutes les marques d'affection et de
reconnaissance que méritait sa conduite noble et généreuse.
Le mois suivant, le prince, qui avait été élu à l'Académie en 1770,
prononçait son discours de réception. Dans cette occasion encore, il
montra la noblesse de ses sentiments et la fidélité de son cœur. Sans
que le Roi en pût prendre de l'ombrage, il sut faire un éloge si pompeux
de Choiseul et de son ministère, que les châtelains de Chanteloup en
furent attendris jusqu'aux larmes.
L'abbé de Voisenon, qui recevait le prince, ne se montra pas à la
hauteur du récipiendaire, son discours fut des plus médiocres, «une
véritable ripopée», écrit Mme du Deffant[78].
[78] Grimm écrit à cette époque dans la _Correspondance
littéraire_:
«7 janvier 1771.
«Un jeune éléphant de cinq ans qu'on montre ici depuis quelques
jours, pour de l'argent, a donné lieu au quatrain suivant:
Cet éléphant, sorti d'Asie,
Vient-il amuser nos badauds?
Non: il vient avec ses rivaux
Concourir à l'Académie.
«Ma foi, la plupart de ceux qui se présentent en ce moment-ci
seraient fort heureux d'avoir autant d'intelligence que cet animal
en a dans sa trompe.»--Duclos disait ces jours passés: «Messieurs,
parlons de l'éléphant; c'est la seule bête un peu considérable
dont on puisse parler en ce temps-ci sans danger.»
Dès qu'il a connaissance du discours de M. de Beauvau, Voltaire
enthousiasmé lui écrit pour le féliciter:
«Ferney, 5 avril 1771.
«Je me mets aux pieds de mon très respectable confrère, qui veut bien
m'appeler de ce nom, comme un chêne est le confrère d'un roseau. Le
roseau, en levant sa petite tête, dit très humblement au chêne: Ceux de
Dodone n'ont jamais mieux parlé. Il est vrai, illustre chêne, que vous
n'avez point prédit l'avenir, mais vous avez raconté le passé avec une
noblesse, une décence, une finesse, un art admirable.
«En parlant de ce que le Roi a fait de grand et d'utile, vous avez
trouvé le secret de faire l'éloge d'un ministre, votre ami... Vous avez
sacrifié à l'amitié et à la vérité...
«C'est ainsi que le pauvre roseau cassé en use avec le beau chêne
verdoyant auquel il présente son profond respect.»
La fidélité de M. de Beauvau à ses amis lui coûta cher. Le Roi,
mécontent, lui enleva le gouvernement du Languedoc et le prince resta
dans la situation financière la plus précaire, avec 450,000 livres de
dettes criardes et 700,000 livres de dettes portant intérêt.
Le coup était cruel, mais M. de Beauvau le supporta vaillamment: