«Cette marquise vous a donc aussi mandé, mon Veau, qu'elle partait. Je

me flatte qu'elle mettra ce projet à exécution, excepté, toutefois,

qu'elle ne se soit pas abîmée à cette belle fête de M. de Fuentès,

ambassadeur d'Espagne, où l'on me mande que l'on jouait encore le

lendemain à quatre heures après midi. Dieu veuille qu'il lui reste de

quoi payer la poste. Si elle est tout à fait ruinée, nous ne la verrons

pas; si elle a gagné nous la verrons encore moins. Au reste, je me

lamente et je m'inquiète à plaisir, car je ne sais pas même si elle

était à cette fête. Mais, comme vous dites, elle est sujette à péter

dans la main.

«Moi, mon Veau, je reste ici jusqu'au 27, et je vous jure que c'est tout

ce que je puis faire, car cela est mortel. La levrette arrive à la

Neuveville le 29 et n'y reste que vingt-quatre heures. Après son passage

je serai libre et très pressée de vous aller voir. Si la mère Boufflers

est de ce voyage nous nous arrangerons très bien dans votre petite

maison. Vous lui donnerez la belle chambre parce qu'elle est la plus

vieille et que je suis pour elle une manière de nièce, et moi je me

trouverai mille fois mieux quelque part où vous me mettiez, fût-ce dans

le lit de votre cuisinière, que je ne pourrais être dans le plus bel

appartement, s'il était hors de chez vous.

«Rien n'arrive ici; je n'y reçois point de lettres et je ne sais pas de

nouvelles plus fraîches que celles du sacre du Roi, que la princesse me

raconte toutes les après-dîners avant de s'endormir. Je trouve que la

santé se soutient, mais que la tête baisse; elle est lourde, elle n'a

plus de mémoire; en vérité, mon Veau, il ne faut pas vieillir; il ne

faut pas non plus mourir jeune. Dites-moi donc ce qu'il faut faire, car

pour moi je ne le sais pas et me voilà pourtant dans ma quarantième

année.

«Adieu, ma vache, je suis moult bête ici, je m'y sens une espèce

d'engourdissement fort nuisible à l'esprit. Le chevalier est pourtant

venu me faire une visite, mais si courte, si courte que c'est comme si

j'avais vu son ombre.»

Comme il fallait s'y attendre, tous ces beaux projets de réunion

s'écroulent, Mme de Boufflers, sous des prétextes plus ou moins futiles,

renonce à son voyage, et Mme de Lenoncourt, assez découragée, va

s'installer à Remiremont. A peine a-t-elle fini ses derniers

arrangements qu'elle écrit à Panpan pour le supplier de la venir voir:

«Si vous pouviez venir passer quelques jours avec moi, vous me feriez un

plaisir extrême. Ce sont vos maudites commères qui vous retiennent. Vous

seriez bien ici, et je vous assure que vous ne vous y ennuieriez pas.

Nous y jouerions au (je ne sais pas écrire ce nom-là), vous auriez des

légumes, je sentirais bon la religieuse, nous causerions, nous nous

promènerions. Venez, mon Veau.»

Mais Panpan, en bon et franc égoïste qu'il est, reste insensible aux

plus pressantes sollicitations. Son indifférence est d'autant plus

fâcheuse que Mme de Lenoncourt éprouve de grandes déceptions; sa

nouvelle installation est moins agréable, qu'elle ne l'imaginait, les

chanoinesses moins aimables qu'elle ne l'espérait; bref, au bout de peu

de temps, la marquise sent venir l'ennui, aussi est-elle trop heureuse

d'accepter les invitations qu'elle reçoit de ses amis. Elle retourne

passer quelque temps à Craon, puis elle va s'établir à la Neuveville où

elle compte passer l'hiver. Mais là non plus, elle ne trouve pas le

bonheur.

C'est encore à Panpan qu'elle confie ses doléances:

«La Neuveville.

«Me voilà, mon Veau, je suis comme un porte-balle, courant de château en

château.

«Je suis ici très doucement, très commodément, mais il faut convenir que

ce n'est point amusant.

«Nous sommes à la cloche, comme dans un couvent; mes voisins les

Chartreux ne sont pas plus solitaires que moi. Je supporte cette

solitude assez gaîment. On dit que l'hiver sera bien long; moi je dis

que je me chaufferai, que je lirai, et qu'enfin il se passera comme un

autre.»

Mme de Lenoncourt ne tarde pas à se fatiguer de cette vie errante.

Remiremont, la Neuveville, Haroué étaient des ressources momentanées,

mais qui ne pouvaient être durables. «Il faut être chez soi, écrit-elle,

commander son dîner, son souper, voir qui l'on veut; le contraire, à la

longue, est très insupportable.» Et elle se décide enfin à chercher une

demeure à Nancy, au risque de ce qui pourra arriver.

Justement, à cette époque, Mme Alliot venait de se résoudre à quitter la

Lorraine; elle fut trop heureuse de louer à Mme de Lenoncourt la maison

qu'elle occupait place de l'Alliance.

Panpan ayant demandé s'il y serait bien accueilli, la marquise lui offre

une hospitalité vraiment écossaise. «Oui, sans doute, mon cher Veau,

vous y aurez un appartement, et s'il n'y avait qu'un lit, je le

partagerais avec vous.»

A peine est-elle installée qu'elle réclame son ami à grands cris:

«Venez, mon Veau, venez admirer ma charmante maison; jamais je n'ai été

meublée et logée comme je le suis; je serai ravie de vous montrer tout

cela. J'en suis si occupée et si contente que je ne pense pas au

voisinage.»

Si Mme de Boufflers n'avait pas mis à exécution son projet de voyage à

Lunéville, il n'en est pas moins certain qu'elle y avait songé. Elle

commençait à parler sérieusement de retourner vivre en Lorraine. Il est

vrai que la plupart du temps c'étaient propos en l'air et bien vite

oubliés.

Sa vie devenait de jour en jour plus difficile; le jeu avait vite eu

raison de sa petite fortune et bien qu'elle s'efforçât de vivre avec la

plus stricte économie, elle n'arrivait plus «à joindre les deux bouts».

Il faut dire à sa louange qu'elle s'accommodait des privations avec la

plus surprenante facilité et qu'elle montrait dans sa misère relative

une philosophie tout à fait méritoire.

Depuis longtemps son frère de Beauvau, ses meilleurs amis, Mme de

Lenoncourt et Panpan, la suppliaient de renoncer à l'existence de Paris

qui causait sa perte et de retourner vivre en Lorraine. Hélas! la pauvre

marquise promettait toujours et au dernier moment elle trouvait quelque

prétexte pour ne pas quitter la capitale.

Le départ de Mme de Lenoncourt lui fit cependant une certaine

impression; elle comprit qu'elle serait un jour ou l'autre réduite

elle-même à une semblable nécessité et elle commença à parler plus

sérieusement de son retour en Lorraine. Mais où fixerait-elle ses

pénates? Habiterait-elle Nancy, où depuis longtemps déjà elle possédait

une demeure? Résiderait-elle à la Malgrange, qu'elle devait à la

libéralité de Stanislas? Son goût l'entraînait plutôt vers Lunéville,

mais depuis qu'elle avait dû quitter les appartements du château, elle

n'y avait plus d'abri; elle songea un instant à louer un assez grand

appartement qu'elle connaissait et qui, à ses yeux, avait le très grand

avantage d'être situé tout proche de la demeure de Panpan.

Mais sa famille, au courant de son intention, souleva mille objections.

Elle eut alors l'idée de proposer à Panpan de lui louer une partie de la

maison qu'il occupait; de cette façon ils vivraient ensemble, sous le

même toit, dans une charmante intimité.

Elle lui écrit en mars 1770.

«Paris, 5 mars.

«Il s'en faut bien, mon cher cœur, que je vous croie un tort, mais j'ai

été fâchée de la publicité de mon projet, à cause des importunités que

cela m'attire. Il faut renoncer à cet appartement dont l'idée

m'enchantait. Tout le monde dit que ce serait loger dans des casernes.

Ainsi, il faut se retourner et songer à votre maison. Acheter à vie,

est-ce payer tous les ans le loyer comme mon frère fait de la maison

qu'on lui bâtit actuellement[61]? Autrement je ne pourrais pas payer,

n'ayant pas d'argent. Voyez comment vous pouvez arranger cela. Il ne

faut pas songer à l'hôtel de Craon que mon frère compte vendre à la

première occasion[62].

[61] Le prince de Beauvau faisait bâtir l'hôtel qui est

actuellement le ministère de l'intérieur.

[62] L'hôtel de Craon, à Nancy, où est installé actuellement la

Cour d'appel, avait été vendu par le prince, en 1751; il s'agit

évidemment ici de l'hôtel de Craon, à Lunéville; il était situé

le long du parc du château.

«Adieu et bonjour, mon cher ami, je vous embrasse mille fois.

(D'une main étrangère.)

«Le remède qu'on applique à l'œil de Mme la marquise lui fait quelque

bien et on lui fait espérer qu'avec le temps, il guérira tout à fait.

L'oculiste est de Lyon; il est à Paris pour affaires. Il est connu par

des cures extraordinaires.»

Cette proposition, qui aurait dû combler de joie le vieux Panpan, ne

parut pas le séduire le moins du monde.

Il reçut avec beaucoup de froideur les offres de son amie et il souleva

plusieurs objections: la principale était que sa modeste demeure ne

pouvait convenir à une grande dame, qu'elle n'y trouverait pas

l'élégance et le faste auquel elle était habituée, enfin il s'étendait

sur des considérations de décence, de convenance, qui, sous sa plume,

étaient au moins assez singulières.

Mme de Boufflers réfute ses objections avec autant d'esprit que de

cœur:

«Paris, ce 9 avril 1770.

«J'ai répondu à la lettre du 1er février et à celle du 5. D'abord il est

question de votre maison que je voulais louer ou acheter. Croyez-vous,

mon Veau, qu'en prenant le parti de renoncer à ceci pour jamais, et en

ne songeant qu'à finir doucement ma vie loin d'ici, je me croie obligée

à mettre beaucoup de faste ou de décence, comme vous l'appelez, dans une

retraite, où, _comme je le désire_, je serai bientôt oubliée, et où ne

devant jamais voir les gens qui mettent toute leur vertu et tout leur

esprit à trouver de l'importance à ces choses-là, je doive seulement

songer à ce qu'ils en penseront. Je n'ai en vérité pensé qu'à me

procurer la consolation de vivre avec vous, et dans le seul pays que

j'aime, parce que c'est le seul où j'ai été heureuse.

«Croyez, mon Veau, que les choses qui vous paraissent indécentes, parce

que vous en jugez d'après les idées de certaines personnes, perdront

toute leur importance, dès que nous serons bien sûrs de ne jamais les

revoir.

«Je conclus donc à louer la partie de votre maison que vous n'habitez

pas, ou quelque chose qui en soit tout près.

«Voilà mes conditions, voyez si vous me voulez à ce prix-là.»

Où Panpan a-t-il pris que Mme de Boufflers voulait mener grand train et

faire du faste? Elle le voudrait qu'elle ne le pourrait pas, puisqu'elle

est à peu près ruinée par les impôts nouveaux; du reste, elle n'y songe

pas un instant:

«Quant à ma manière de vivre, elle sera fort bourgeoise, de quelque

manière que les choses tournent, c'est-à-dire soit qu'on paie ou non. Je

compte dans les deux cas ne pas dépenser au delà de ce que j'ai sur M.

de Beauvau, le chevalier et le marquis de Boufflers, et la Malgrange. Du

reste, si l'on paie, nous tâcherons d'en faire du bien à tous ces

pauvres gens qui m'ont, presque tous, marqué de l'attachement. Je perds

à peu près 5,200 livres aux troisièmes[63], mais si l'on est payé,

comme on le croit, j'y gagnerai.»

[63] On parlait de frapper les revenus d'un troisième vingtième.

La marquise termine sa lettre en citant un trait charmant du duc de

Choiseul, à propos de La Harpe et de sa fameuse pièce _Mélanie_ ou _la

Religieuse malgré elle_.

La Harpe s'était plu à retracer les vertus de son bienfaiteur, M.

Legier, curé de Saint-André-des-Arts; il dépeignait l'intérieur d'un

couvent, les vertus d'un pasteur vénérable, les souffrances d'une jeune

novice. La pièce ne pouvant être jouée, parce qu'on ne l'aurait pas

permis, La Harpe en faisait des lectures dans les salons de Paris; ses

tirades, qui correspondaient si bien aux idées de l'époque, soulevaient

l'enthousiasme général et faisaient «couler bien des larmes». La pièce

fut même représentée trois fois sur le théâtre de M. d'Argental: La

Harpe y jouait le rôle du curé, aux applaudissements de tous[64].

[64] M. I. Chénier a écrit dans l'Épître à Voltaire:

La Harpe, aux sombres bords, t'aura conté, peut-être,

Des préjugés bannis le burlesque retour,

Et comment il advint que lui-même, un beau jour,

De convertir le monde eut la sainte manie.

Tu lui pardonneras, il a fait _Mélanie_.

«Vous serez bien aise d'apprendre ceci de M. de Choiseul. Nous avons, ou

plutôt Saint-Lambert a parlé à Mme de Beauvau d'une pièce de La Harpe

que nous avons entendue et qu'il ne connaissait pas. Mme de Beauvau l'a

fait venir et a été contente de la pièce qui s'appelle _Mélanie_ ou _la

Religieuse malgré elle_. La pièce a été lue chez Mme de Grammont où

était M. de Choiseul. On a demandé à l'auteur s'il ne la ferait pas

imprimer en Hollande. Il a dit qu'il croyait qu'il faudrait finir par

là, parce qu'on lui disait qu'il se ferait des affaires en la faisant

imprimer ici; qu'il en était d'autant plus fâché qu'il avait trouvé deux

libraires qui lui en offraient mille écus. Le lendemain M. de Choiseul

lui a mandé qu'il voulait être son troisième libraire et il lui a envoyé

mille écus[65].»

[65] _Mélanie_, drame en trois actes. Il fut imprimé secrètement

à Paris sous la rubrique: Amsterdam, 1770.

Au mois de septembre 1770, Mme de Boufflers a complètement oublié ses

projets de départ, elle est toujours à Paris.

L'abbé Terray a remplacé M. d'Invaut au contrôle général depuis le mois

de décembre 1769, mais ses procédés financiers ont soulevé de grandes

clameurs, et il y a une fermentation générale. Le crédit est absolument

perdu et pour le relever l'abbé ne voit d'autre moyen que de faire une

banqueroute totale. On est accablé de remontrances, de représentations,

de réquisitoires, d'arrêts, de lettres patentes, etc. Mme de Boufflers

envisage avec calme tout ce bouleversement; si ses pensions sont payées,

elle se tient pour satisfaite.

La marquise narre à son Veau les incidents de la capitale:

«Paris, 28 septembre 1770.

«Bonjour, mon Veau. Voilà la première fois de la vie que vous ayez été

un peu content de moi! aussi vous verrez comme la louange me donne de

l'émulation.

«Hier matin, M. le Dauphin se trouva mal, il eut de la fièvre, mal aux

reins et à la tête. On vient de dire qu'il était mieux en ce moment.[66]

[66] L'on sait, sans qu'il soit nécessaire d'insister, les

difficultés qu'éprouvait le Dauphin à donner à son épouse des

marques de sa tendresse. Il dut à plusieurs reprises, et très à

contre-cœur du reste, subir de légères opérations. Mme de

Lenoncourt faisait plaisamment allusion à cette situation quand

elle écrivait à Panpan: «Le Dauphin me fait pitié; ils lui ont

fait encore une opération. On le tourmente comme pour lui faire

prendre une médecine. Je suis persuadé qu'avec ces manières-là on

en aurait dégoûté le chevalier de Beauvau lui-même!»

«Savez-vous que le contrôleur général a envoyé chercher l'abbé Morellet

et lui a défendu de faire paraître son Dictionnaire. L'abbé lui a dit

que comme il l'avait fait par ordre de M. d'Invaut, qui lui avait dit

qu'il se chargeait des frais, il espérait au moins que M. l'abbé Terray

voudrait bien s'en charger aussi. Le contrôleur général lui a répondu:

«Que ceux qui vous ont fait travailler vous payent; ce n'est pas mon

affaire.» Il y a pour 2,000 livres de frais[67].

[67] Cet ouvrage avait paru en 1770, sous le titre: _Prospectus

d'un nouveau dictionnaire de commerce_. Paris, 1770, in-8º.

«Savez-vous que le chancelier a fait venir M. Thomas pour le menacer de

la Bastille, au cas que son discours courût, et qu'en même temps il le

lui a gardé huit jours, si bien qu'il est possible qu'on en ait pris

copie chez lui[68].

[68] Thomas (1732-1785), de l'Académie française. L'archevêque de

Toulouse, Charles de Loménie de Brienne, élu à l'académie en

1770, prononça le 6 septembre son discours de réception. Thomas

répondit en qualité de directeur. Cette réponse donna lieu à des

interprétations auxquelles Thomas n'avait pas songé. Le duc

d'Aiguillon se plaignit au Roi par l'intermédiaire de Mme du

Barry et l'avocat général Séguier adressa une plainte à

Maupeou.--Les discours de l'archevêque et de Thomas ne furent

imprimés qu'en 1808.

«L'archevêque de Toulouse a dit que, puisque le discours de M. Thomas

n'était pas imprimé, le sien ne le serait pas non plus. On dit aussi que

l'Académie a dit à M. Séguier que, sans le respect de son nom, on

l'aurait rayé de l'Académie, à cause de son réquisitoire.

«M. de Choiseul est à Chanteloup jusqu'à Fontainebleau, avec beaucoup de

monde. Il y aura beaucoup de fêtes et de plaisirs. On ne parle de rien.

Je vis hier une maison énorme qu'il fait bâtir à l'arsenal pour lui;

elle n'a que vingt-six croisées de face.

«Je passai hier la journée à Port-à-l'Anglais, dans une maison que la

maréchale de Mirepoix a louée à vie, qui est charmante. En vérité, cela

dégoûte de tout. C'est sur les bords de la rivière Marne-Seine; la vue

et les jardins sont charmants.

«Adieu donc, Cœur, je m'adonne aux nouvelles.»

CHAPITRE VIII

1770-1771

Départ du chevalier de Boufflers pour la Hongrie.--Son séjour au

camp des Confédérés.--Ses déceptions.--Son retour à Vienne.

Nous avons vu que le chevalier de Boufflers consacrait la meilleure

partie de son temps à rimer en l'honneur des dames et à courir les

grandes routes. Mais il ne se bornait pas à ces deux occupations, en

somme inoffensives; pour son malheur il était, comme sa mère, possédé de

la passion du jeu, et la fortune ne lui était guère favorable. Un soir,

au Palais-Royal, il perdit plus de mille louis dont il n'avait pas le

premier sol. Il ne put payer naturellement, ce qui causa «de grandes

criailleries». Paris était sa perdition, tout le monde le lui disait et

il le sentait très bien lui-même, si bien qu'il recherchait toutes les

occasions de fuir la capitale.

En 1770, ayant appris que le Roi projetait d'envoyer un ambassadeur

extraordinaire auprès de l'infante de Parme, à l'occasion de ses

couches, il s'imagina que nul n'était plus apte que lui à remplir cette

mission de confiance et il écrivit à Choiseul pour lui demander la

préférence. Il rappelait plaisamment les missions dont Stanislas l'avait

autrefois chargé et qu'il avait, assurait-il, remplies à son entière

satisfaction.

«Monsieur le duc,

«On dit que l'infante de Parme va bientôt accoucher, et vous êtes trop

poli pour ne pas lui faire un petit compliment. Je m'empresse de

m'offrir, parce que j'ai pensé que vous dépêcheriez peut-être un

courrier extraordinaire, et, assurément, vous ne pouvez pas en trouver

un plus extraordinaire que moi. Je ne suis pas neuf en politique; j'ai

fait mes premières armes avec la princesse Christine; de là, j'ai été à

Francfort boire à la santé du Roi des Romains, et, quelque temps après,

je suis venu à la mort de M. le Dauphin, faire compliment sur sa

guérison. Je me sens tout l'acquit et tous les talents nécessaires pour

haranguer dans cette occasion-ci le père, la mère, et même l'enfant sans

qu'il y trouve un mot à redire; mais ce qui me plaira le plus, ce sera

de parcourir ensuite toute l'Italie avec les profits de mon ambassade,

et de voyager sur le velours.

«Je crois que mon projet sera fort goûté de mes créanciers; je souhaite

qu'il le soit autant de vous, et, en attendant votre réponse, je suis

avec respect, monsieur le duc...»[69].

[69] Communiquée par le comte de Croze-Lemercier.

Bien qu'il fût on ne peut mieux disposé pour son jeune ami, le duc

n'acquiesça pas cependant à sa demande. Ce que voyant, Boufflers imagina

une autre combinaison. Les Polonais venaient de se soulever contre la

Russie. Il résolut d'aller rejoindre les Confédérés de Bar et de leur

prêter l'appui de son épée; ce projet flattait son goût pour la

locomotion et en même temps lui faisait espérer force combats où il

trouverait sûrement l'occasion de se distinguer, voire même de se

couvrir de gloire. C'était un moyen de montrer ce dont il était capable

et de donner à son besoin d'activité un but honorable.

La détermination était grave et pouvait avoir pour son avenir une

importance considérable. Aussi, avant de prendre un parti irrévocable,

Boufflers, ainsi qu'il convenait à un neveu respectueux, se rendit-il

chez son oncle de Beauvau pour lui soumettre ses projets; M. de Beauvau,

estimant probablement que tout valait mieux pour le jeune homme que

l'oisiveté de la capitale, l'encouragea beaucoup, et il lui promit tout

son appui.

Avant de s'éloigner, le chevalier crut de son devoir d'aller dire adieu

à Mme de Choiseul à Chanteloup. Après un assez long séjour chez la

duchesse, il lui écrivait cette jolie lettre:

«8 auguste 1770.

«Madame la duchesse,

«Vous avez eu bien tort de vous laisser enlever de Chanteloup, car vous

ne serez nulle part aussi aimable. Je serais bien tenté d'en dire autant

de votre ravisseur; mais il serait mal à moi d'oublier le bonheur de

tous, pour celui d'un seul, et votre ravisseur est le seul qu'il ne

faut pas aimer pour lui-même.

«Moi qui ne connaissais de plaisir que dans le changement de lieux, je

commence à changer de goûts. J'aurais bien béni une attaque de goutte ou

une lettre de cachet qui m'aurait obligé de rester à Chanteloup, et je

sens à cette heure qu'il ne faut courir que jusqu'à ce qu'on vous

trouve.

«En vous quittant j'ai été pour trois jours aux Ormes où M. de Voyer

abat du nouveau pour élever du vieux et prétend soutenir son château,

qui est déjà presque tout tombé, par une douzaine de tours qui ne sont

point encore élevées.

«De là, j'ai été passer trois autres jours à Turny. J'ai vu des gens

très gais, ce qui m'a fait penser que la peine du Dante en enfer, dont

les prédicateurs font tant de cancans, n'est pas aussi affreuse, et en

vérité il tient à bien peu que je vous dise que c'est ce que je vous

souhaite.

«Madame la duchesse, n'oubliez pas le sabre que vous m'aviez promis. Je

veux être armé de votre main victorieuse et je serai charmé d'être votre

chevalier, parce qu'il ne faut pas vous défendre contre beaucoup de

monde et que c'est un état fort tranquille.

«Souvenez-vous surtout, madame la duchesse, de mon respect, de mon

attachement, de mon admiration pour vous. Ce seront toujours là mes

premiers sentiments jusqu'à ce que je trouve en Hongrie, ou en

Valachie, ou en Esclavonie quelqu'un qui vaille mieux que vous[70].»

[70] Communiquée par le comte de Croze-Lemercier.

Avant de partir pour son expédition aventureuse, le chevalier vint

passer quelques jours en Lorraine où il visita tous ses amis.

«Le chevalier est arrivé avant-hier de Chanteloup aussi fou que sa mère,

écrit Mme de Lenoncourt, il part pour Vienne, l'Allemagne, la Bohême et

n'a pas le premier sol... Il va servir dans l'armée des Confédérés en

Pologne, il y sera ou haché ou pendu. Pourquoi faire le chevalier

errant? Cela me fâche tout à fait.»

Après un séjour à Nancy et à Lunéville, après avoir dit adieu à Panpan

et à Mme de Lenoncourt, à laquelle il promet d'envoyer de ses nouvelles,

le chevalier se met en route.

Fidèle à sa promesse, à peine arrivé à Munich, il prend la plume pour

narrer ses impressions à la marquise:

«Ce mercredi 26, à Munich.

«Bonjour, chère et charmante mère[71], je vous ai déjà portée dans mon

cœur pendant 150 lieues et je suis résolu, quelque fatigant que soit

cet exercice-là, à vous y porter jusqu'au bout du monde. Mon voyage

jusqu'ici a été charmant, je me suis fort amusé à Strasbourg et de là

j'ai été m'amuser encore mieux à mon cher Carlsruhe. On invita tous les

soirs les princes et tous les hommes à aller faire une petite visite

pour leur instruction et pour leur plaisir. De là j'ai été passer deux

jours assez tristes à Ulm; d'Ulm encore de l'ennui pendant deux jours à

Augsbourg, mais ici je me dédommage de tout; c'est ici un lieu de

délices, tout y est beau, tout y est gai; il y a de belles chasses, de

bonne musique, des gens très polis et des femmes en abondance, belles

comme des anges et douces comme des moutons. Sur ma parole, c'est ici le

paradis de Mahomet; c'est dommage que je ne sois pas meilleur turc que

chrétien.

[71] Il l'appelle sa mère par plaisanterie, de même qu'elle

l'appelait son fils.

«Adieu, ma bonne petite chère mère. Je vous écrirai encore malgré ma

paresse, pour bien vous prouver qu'il n'y a pas une sorte de paresse

chez moi dont vous ne puissiez triompher, et que vous réussissez où

toutes les dames de Munich auraient échoué.

«La conquête de ma petite personne est à présent attachée à une espèce

de nœud gordien qu'il faut défaire, mais seulement je prie les dames de

ne pas s'y prendre tout à fait comme Alexandre.

«Adieu, mille compliments et mille respects chez vous.

La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers · 第 7 / 30 段