«Rien n'est plus digne de compassion, écrivait-elle, une grande dame,

d'une très bonne conduite, beaucoup d'esprit, beaucoup d'agrément,

toutes ces choses réunies, ce qui en résulte, c'est d'être l'esclave

d'une infâme... mais il n'y a plus de remède, elle a perdu la cadence,

elle ne peut plus retrouver la mesure.»

Elle écrivait encore:

«C'est bien dommage que le cœur et le caractère de cette femme ne

répondent pas à son esprit et à ses grâces. Elle est sans contredit la

plus aimable de toutes les femmes qu'on rencontre, je lui trouve

beaucoup plus d'esprit qu'aux Oiseaux et ces Oiseaux valent pour le

moral encore moins qu'elle.»

Pendant que les cercles de la Cour étaient bouleversés par tous ces

événements, Mme de Boufflers continuait à mener une vie des plus

mondaines et à fréquenter tous les salons de la capitale. Tous,

cependant, ne l'accueillaient pas avec le même plaisir et ne

paraissaient pas goûter au même degré le charme de son esprit et

l'agrément de sa société.

Mme du Deffant, dont la demeure hospitalière s'ouvrait si volontiers

devant la maréchale de Luxembourg et ses amies, ne paraît pas avoir

éprouvé une sympathie très vive pour la marquise de Boufflers, pas plus

du reste que pour Mme de Boisgelin et Mme de Cambis. Elle a baptisé ces

trois dames «les Oiseaux de Steinkerque», probablement en souvenir de la

célèbre bataille gagnée par le maréchal de Luxembourg[55]. Chaque fois

qu'elle parle de l'inséparable trio, c'est sous ce vocable qu'elle le

désigne, mais toujours avec un certain ton dédaigneux, et elle pousse

même l'insolence jusqu'à désigner Mme de Boufflers sous le nom

irrévérencieux de «la mère Oiseau». Elle ne laisse jamais échapper

l'occasion de lancer quelque trait mordant sur «ces volatiles», sur

«leur ramage», leur «plumage», etc. Leur conversation, qu'elle trouve

frivole et sans intérêt, ne l'enchante pas plus que leur caractère: «Les

opéras, les comédies, les ouvrages tant anciens que modernes, les robes,

les rubans, les pompons, voilà les sujets de leurs conversations,»

écrit-elle avec mépris.

[55] La bataille de Steinkerque (3 août 1692), gagnée par le

maréchal de Luxembourg sur Guillaume d'Orange.

Cependant, malgré le peu de sympathie qui existe entre la vieille

aveugle et les Oiseaux, en apparence, conformément aux usages du monde,

on est au mieux, on se fait mille politesses, mille coquetteries, on se

reçoit, on soupe les uns chez les autres, on échange de petits vers

louangeurs.

Un jour, les Oiseaux composent une chanson sur le célèbre tonneau de la

vieille marquise:

Ce n'est pas quand on voyage

Que l'on trouve le plaisir;

Ce n'est que près du rivage

Qu'il remplit notre désir.

On a beau voguer sur l'onde,

Parcourir dans un vaisseau

Les quatre coins de ce monde,

Rien ne vaut votre tonneau.

Quelques jours après Mme du Deffant riposte par ce couplet de sa

composition:

SUR L'AIR: _Du haut en bas_.

Dans son tonneau

On voit une vieille sybille,

Dans son tonneau,

Qui n'a sur les os que la peau,

Qui jamais ne jeûna Vigile,

Qui rarement lit l'Évangile,

Dans son tonneau.

Le lendemain arrive à Saint-Joseph par la petite poste ce couplet

nouveau:

Dans ce tonneau

Venez puiser la vraie sagesse,

Dans ce tonneau;

Il aurait enchanté Boileau,

Car vous trouverez la justesse,

Le goût et la délicatesse

Dans ce tonneau.

Mme du Deffant donne plusieurs soupers par semaine, un entre autres le

samedi; elle a de fondation ce jour-là Mmes d'Aiguillon, de Mirepoix, de

Crussol, la marquise de Boufflers, MM. de Bauffremont et Pont de Veyle.

Souvent aussi elle invite Mme de Boisgelin et Mme de Cambis.

Ces Oiseaux, si dédaignés, sont du reste pleins de talents et ils

deviennent à l'occasion une précieuse ressource. Souvent, pour distraire

Mme du Deffant, ils récitent des vers, des comédies; un soir ils

déclament devant elles plusieurs scènes du _Misanthrope_; une autre fois

ils jouent _les Femmes savantes_, et avec la plus rare perfection. Mme

du Deffant en est à ce point dans l'admiration qu'elle déclare n'avoir

jamais rien entendu qui lui fit autant de plaisir.

Mme de Cambis possède encore une voix délicieuse et souvent elle veut

bien la faire entendre après souper pour charmer les hôtes de la vieille

marquise.

Malheureusement, les Oiseaux ne se bornent pas toujours à des

distractions aussi innocentes. Leur passion pour le jeu est poussée à ce

point qu'ils sollicitent Mme du Deffant de laisser installer chez elle

des tables de vingt-et-un et de trente-et-quarante. L'austère salon de

Saint-Joseph transformé en tripot! _horresco referens_! Désormais les

familiers de la maison, les étrangers de passage admis dans le cénacle,

pourront prendre part à des parties ruineuses.

Le 10 décembre 1769, «le petit Fox», celui-là même qui devait plus tard

jouer dans son pays un si grand rôle, gagne 300 louis; la veille il en

avait perdu 260 contre Mme de Boisgelin.

Mme du Deffant est fort irritée de ce jeu effréné; bien qu'elle n'ose

s'y opposer, elle le blâme sévèrement.

Elle écrit à Walpole le 26 décembre:

«Je pense comme vous sur les Oiseaux, je ne leur trouve nul attrait.

C'est une société dangereuse. Leur fureur pour le jeu est contagieuse...

on joua chez moi dimanche jusqu'à cinq heures du matin; le Fox perdit

450 louis. Ce jeune homme ne sera pas quitte de son séjour ici pour 3 à

4,000 louis.»

Heureusement les Oiseaux ne tiennent pas en place, ils disparaissent

souvent et leur absence, loin de chagriner Mme du Deffant, lui cause une

satisfaction qu'elle ne dissimule pas à son amie Mme de Choiseul;

celle-ci, fort indulgente, lui répond:

«Fontainebleau, 16 octobre 69.

«Les Oiseaux, dites-vous, sont envolés. Comment, tout de suite, comme

cela, sans raison?--Cela ressemble bien en effet à des oiseaux. J'avoue

que je n'en suis pas trop fâchée. Vous savez que je ne partage pas le

goût de Mme de la Vallière pour les Oiseaux; tant de grâces, de

légèreté, ne conviennent point à une grand'mère. Si ces Oiseaux vous

amusaient cependant, je désire qu'ils vous reviennent, on ne peut

disconvenir qu'ils n'aient un très joli ramage.»

Depuis qu'il habitait la capitale, Saint-Lambert, nous l'avons vu, était

devenu fort à la mode; l'amitié du prince de Beauvau, une bonne fortune

éclatante, des poésies fugitives fort appréciées, tout avait contribué à

augmenter sa réputation et à lui faire obtenir dans la société une place

des plus enviables.

Il travaillait depuis de longues années à un poème des _Saisons_, sur

lequel il comptait pour asseoir définitivement sa réputation. Il l'avait

commencé à Lunéville du temps de Mme du Chatelet, et depuis il avait

fait maintes lectures dans les salons de morceaux détachés, qui tous

avaient obtenu le plus grand succès.

En 1769, le poème étant enfin terminé, l'auteur le livra à l'impression.

Quand l'ouvrage parut, ce fut un cri d'enthousiasme dans le camp des

philosophes; l'esprit de secte dominait tout, et Saint-Lambert étant des

leurs, peu importait le mérite du poème, il fallait qu'il obtînt un

éclatant succès.

Voltaire, toujours prodigue de compliments excessifs, pour les

littérateurs de second ordre, écrivait à l'auteur, non sans sourire

assurément: «Soyez persuadé que vos _Saisons_ sont le seul ouvrage de

notre siècle qui passera à la postérité.»

Soutenu par le prince de Beauvau et par tous ses amis, l'ouvrage ne fut

pas moins bien accueilli dans la société que par les encyclopédistes.

En dehors de leurs relations d'amitié, les Beauvau avaient les

meilleures raisons du monde pour défendre l'auteur. Saint-Lambert

n'avait-il pas eu l'habileté de terminer le troisième chant de son poème

par cet hommage à l'amitié:

Oui, je verrai, Beauvau, ta gloire et ton bonheur,

J'entendrai célébrer ta vertu bienfaisante,

Ton âme toujours pure et toujours indulgente,

Ta valeur, ta raison, ta noble fermeté,

Ton cœur, ami de l'ordre, et juste avec bonté.

Je verrai la compagne à tes destins unie,

Embellir ton bonheur, seconder ton génie,

Et pour elle, et pour toi croître de jour en jour

Du public éclairé le respect et l'amour.

Vos succès, vos plaisirs, votre union charmante,

Le spectacle si doux de la vertu contente,

Me tiendront lieu de tout, et sans les regretter

Je perdrai les plaisirs que l'hiver va m'ôter.

Mme du Deffant avec son esprit si net, appréciait peu la phraséologie

vague et incertaine de Saint-Lambert. Quand les _Saisons_ parurent, elle

se les fit lire et bien qu'influencée par son entourage, son impression

fut peu favorable:

«Il y a un peu trop de pourpre, d'or, d'azur, de pampres, de feuillages,

écrit-elle. Je n'ai pas beaucoup de goût pour les descriptions, j'aime

qu'on me peigne les passions, mais les êtres inanimés, je ne les aime

qu'en dessus de porte.»

Elle envoya l'ouvrage à son cher Walpole, sans lui cacher la piètre

estime en laquelle elle tenait le poème et l'auteur:

«Ce Saint-Lambert est un esprit froid, fade et faux, dit-elle; il croit

regorger d'idées et c'est la stérilité même; sans les oiseaux, les

ruisseaux, les ormeaux et leurs rameaux, il aurait bien peu de choses à

dire.»

«Ah! que vous en parlez avec justesse, lui répond Walpole, le plat

ouvrage! Point de suite, point d'imagination! une philosophie froide et

déplacée... des apostrophes tantôt au bon Dieu, tantôt à Bacchus...,

c'est l'Arcadie encyclopédique...»

Ravie d'un jugement qui, au fond, était le sien, la marquise répond à

son ami:

«Votre analyse de Saint-Lambert a débrouillé tout ce que j'en pensais;

c'est un froid ouvrage et l'auteur un plus froid personnage.» Elle

ajoute méchamment: «Les Beauvau se sont faits ses Mécènes. Oh! qu'il y a

des gens de village et des trompettes de bois! Peut-être y a-t-il encore

quelques gens d'esprit, mais pour des gens de goût, pour de bons juges,

il n'y en a point...»

Le succès de Saint-Lambert ne fut pas sans mélange et l'enthousiasme des

gens de lettres ne fut pas universel. Les enfants perdus de la

littérature se permirent quelques critiques, Fréron et Palissot, entre

autres, ne ménagèrent pas l'auteur des _Saisons_. Les épigrammes

pleuvaient de tous côtés, une entre autres fit fureur:

Saint-Lambert s'enroue à nous dire:

«Mon poème doit être bon

Car j'ai mis trente ans à l'écrire.

Trente ans! vous dis-je.» Et pourquoi non?

Il en faut autant pour le lire.

Ces critiques faisaient le désespoir du poète. Que devint-il quand il

apprit qu'un jeune homme, M. Clément, préparait contre lui un véritable

pamphlet. Non content de couvrir de ridicule les _Saisons_, Clément se

permettait quelques plaisanteries sur la Doris du poème, or il n'était

que trop facile de reconnaître dans la Doris Mme d'Houdetot[56].

[56] Clément (1742-1812), après avoir été professeur à Dijon,

était venu à Paris pour faire le métier de «chamailleur.» Pour

attirer l'attention sur lui il s'était attaqué à cinq ou six

poètes à la fois, Saint-Lambert, Dorat, l'abbé Delille, Watelet,

Lemierre, etc.

Les _Observations critiques_ allaient paraître. Saint-Lambert remua ciel

et terre pour en obtenir la suppression[57].

[57] _Observations critiques sur les poèmes des Saisons, de la

déclamation et de la peinture._ Genève et Paris, Legay, in-8º,

1770.

Mme de Boufflers écrivait à ce propos à son ami Panpan:

«Paris, ce 25 octobre.

«Je viens de lire une critique imprimée des _Saisons_ qui met

Saint-Lambert au désespoir. J'aurais bien voulu pouvoir vous l'envoyer,

mais il a engagé Mme de Beauvau a en empêcher le débit, ce qui ne me

paraît pas d'une justice exacte, car, quoiqu'elle soit sanglante et

charmante, il n'y a pas de personnalité.

«On dit qu'elle est d'un M. Clément, qui a infiniment d'esprit. Pour

moi, je l'aurais crue de Palissot. Cependant je vis hier une lettre de

ce Clément à Saint-Lambert, dans laquelle il se plaint du procédé

violent du poète, et il ne manque pas de dire qu'il est plus aisé et

plus commode de supprimer que de répondre.

«Il se plaint aussi de ce que Saint-Lambert a écrit à M. de Sartines que

lui, Clément, avait été professeur de je ne sais quoi à Dijon et qu'il

en avait été chassé; il lui demande une entrevue chez M. de Sartines, où

il s'engage à lui prouver le contraire. Tout cela dans des termes

violents.

«Je crois que Saint-Lambert, quoiqu'il affecte du mépris, est au

désespoir. C'est la maréchale de Luxembourg qui a eu un exemplaire de

cet ouvrage, et de la lettre, qui me les a fait voir, sans vouloir me

les prêter, ni à personne, à cause de Mme de Beauvau.»

Le poète, de plus en plus irrité et abusant de son crédit, obtint, par

l'influence du prince de Beauvau, que son audacieux critique serait

envoyé au Fort-l'Évêque. C'était se montrer bien sensible; dans tous les

cas, le procédé ne manquait pas d'être assez piquant pour un philosophe.

Clément occupa ses loisirs au Fort-l'Évêque à composer cette épigramme:

Pour avoir dit que tes vers sans génie

M'assoupissaient par leur monotonie,

Froid Saint-Lambert, je me vois séquestré.

Si tu voulais me punir à ton gré,

Point ne fallait me laisser ton poème;

Lui seul me rend mes ennuis moins amers;

Car, de nos maux, le remède suprême

C'est le sommeil... je le dois à tes vers[58].

[58] GRIMM, _Correspondance littéraire_, 1771.

Clément ne resta que trois jours au Fort-l'Évêque, mais il fut ensuite

autorisé à publier ses _Observations_. Son pamphlet aurait probablement

passé inaperçu, si la conduite de Saint-Lambert n'avait fait scandale et

attiré l'attention.

Les encyclopédistes formaient une petite église fermée et intolérante à

laquelle ils n'admettaient pas que personne pût toucher. Non contents de

porter aux nues l'ouvrage de leur confrère, ils avaient tous pris parti

avec violence contre son obscur blasphémateur. Ils firent plus encore.

Ils décidèrent que l'Académie devait, par un éclatant témoignage,

consacrer le succès des _Saisons_. L'abbé Trublet venait fort à propos

de laisser un fauteuil vacant, Saint-Lambert fut invité à se présenter.

Il fut élu sans difficulté et, le 23 juin 1770, le poète était admis au

nombre des Immortels par M. du Coëtlosquet, évêque de Limoges.

Saint-Lambert, dans son discours, crut devoir louer outrageusement ceux

qui l'avaient nommé et Grimm raille agréablement cette reconnaissance

exagérée:

«On a, dit-il, donné à M. de Saint-Lambert, lorsqu'il est entré à

l'Académie, un encensoir, à condition qu'il en dirigerait les coups, non

seulement en arrière sur les fondateurs, mais encore en avant sur les

principaux nez académiques. Le nouvel élu a fait son devoir d'encenseur

à merveille, et il n'y a point d'habitué de paroisse qui sache mieux

lancer le sien vers le porteur du Saint-Sacrement.»

CHAPITRE VII

1770

La marquise de Lenoncourt quitte Paris.--Mme de Boufflers songe à

suivre son exemple.

La vie de Mme de Lenoncourt dans la capitale devenait de jour en jour

moins agréable, elle souffrait de sa pauvreté, de son isolement, l'ennui

la gagnait et aussi la misanthropie.

«J'ai trouvé dans la vie tant de gens qui ne voulaient pas m'aimer,

écrit-elle tristement, et qui ne voulaient pas que je les aimasse, tant

de sots, tant de gueux, qu'ils m'ont enfin dégoûté d'eux.»

Cependant à la fin de 1769, elle eut tout à coup l'espoir d'une

meilleure fortune. Des parents bienveillants s'étaient occupés d'elle et

ils l'assuraient qu'ils allaient lui faire obtenir 8,000 livres de

rente. Comme elle en possédait déjà 8,000, son revenu se trouverait

doublé, et elle serait ainsi complètement à l'abri du besoin. Dans son

ravissement, elle écrit à son ami Panpan ces lignes touchantes:

«Quand cela sera bien constaté, je vous en ferai part, et j'espère

qu'alors rien ne troublera notre paix intérieure, car vous m'avez promis

que quand je serai riche, tout ce qui m'appartiendrait serait à vous.

Si vous ne me tenez pas cette parole, mon Veau, nous nous brouillerons

irrémissiblement.»

Pendant que les négociations continuent, Mme de Lenoncourt fait agir

toutes les influences dont elle dispose: «Je me démène comme une

possédée pour avoir mes picaillons,» écrit-elle. C'est pendant

Fontainebleau que la chose doit se décider, et naturellement la pauvre

femme est dans une anxiété terrible qui trouble complètement sa vie. On

la tourmente avec toutes ces espérances, qui peut-être ne se réaliseront

pas; ne vaudrait-il pas mieux lui dire: «N'y pensez plus». Plus le

moment décisif approche, plus son angoisse augmente et sa philosophie

ordinaire est impuissante à lui faire envisager l'avenir avec calme.

Hélas! la mauvaise chance poursuit sans pitié la marquise. Au moment où

elle va toucher le but, où elle se croit déjà au comble du bonheur, elle

reçoit une désastreuse nouvelle: rien de ce qu'on lui a fait espérer ne

peut se réaliser.

Le premier coup fut rude, mais la pauvre femme avait l'habitude du

malheur et elle se remit assez vite. Elle écrivait philosophiquement

quelques jours après:

«A Paris, le 16 janvier 1770.

«Adieu châteaux, grandeurs, richesse, mon pot au lait est culbuté, mon

Veau; je reçus avant-hier une lettre charmante quoique bien affligeante;

mes parents sont plus fâchés que moi, et moi je leur suis plus obligée

que s'ils avaient pu faire ce qu'ils m'ont promis. Je suis bien

convaincue qu'il n'y a point de puissance soit céleste, soit terrestre,

qui puisse vaincre le malheur qui me poursuit. Il y a vingt ans que je

me noie, et que lorsque j'aperçois une planche pour me sauver, il arrive

un coup de massue pour me replonger au fond de l'eau. Je ne veux plus

lutter; cette année qui vient, vient de m'amener ma quarantième année,

je médite une retraite paisible et conforme à ma santé et à ma fortune.

«Adieu, mon Veau, je voudrais bien vous avoir là au coin de mon feu,

pour que vous me disiez si je suis courageuse ou insensible. Je ne suis

point émue du tremblement de terre qui a renversé mes châteaux; je

voudrais bien croire que c'est parce que je suis un grand homme, car je

suis bien ennuyée de n'être qu'une petite femme.»

Cette déception cruelle décida Mme de Lenoncourt à prendre un parti

auquel elle songeait depuis quelque temps. Elle résolut de quitter

Paris. Bien entendu, une fois sa résolution annoncée, elle fut entourée

d'amis qui cherchaient à lui persuader que le souverain malheur était de

vivre en province et qui mettaient toute leur éloquence à lui démontrer

tout ce que sa résolution avait d'affreux: «Si j'étais faible et

crédule, écrivait-elle, on me tournerait la tête.»

Son premier soin est de raconter à Panpan ses nouveaux projets; il y est

plus intéressé que qui que ce soit, puisqu'elle va venir habiter la

Lorraine.

Panpan, ravi de revoir une amie très chère, lui conseille de prendre

une maison à Lunéville, ce qui établira entre eux les plus douces

relations de voisinage. Si Lunéville ne lui convient pas, que ne

s'installe-t-elle à Nancy? Pourquoi ne cherche-t-elle pas à amener Mme

de Boufflers avec elle; elle lui rendra le plus grand des services en

l'arrachant à Paris et elles vivront ensemble le plus agréablement du

monde.

Le Veau en parle à son aise! Enlever Mme de Boufflers à la vie de Paris,

mais c'est tenter l'impossible! Et puis Mme de Lenoncourt y

réussirait-elle qu'il ne lui plairait pas de vivre avec son amie:

«J'ai autant de stabilité qu'elle en a peu, dit-elle. Je l'aime de tout

mon cœur, mais je crois que nous nous brouillerions si nous étions dans

la dépendance l'une de l'autre.»

Du reste, la marquise ne veut entendre parler ni de Lunéville ni de

Nancy où elle pourrait être exposée aux mauvais procédés de son mari.

Elle ira habiter au mois d'octobre Remiremont, où on lui prête une des

plus jolies maisons de la ville; elle aura là une retraite honnête,

décente, et surtout inaccessible à M. de Lenoncourt.

«10 février 1770.

«N'allez pas vous récrier, comme Mme de Boufflers, sur la tristesse du

séjour que j'ai choisi; je ne veux pas que l'on m'en dise du mal; j'y

trouverai de la tranquillité et de l'aisance, voilà ce que je cherche,

et ce qu'il me faut.

«... Il me paraît impossible que dans quarante filles, je n'en rencontre

pas quelques-unes de bonne conversation. Je ne suis pas difficile, je le

serai encore moins quand j'aurai perdu l'amertume et l'aigreur que ce

pays-ci commençait à me donner. J'aime à écrire, j'aime à lire, j'aime à

travailler, je me ferai des occupations et je crois que je me défendrai

de l'ennui. Enfin, mon Veau, je suis tout accoutumée à cette idée-là,

qui, je l'avoue, m'a d'abord effrayée. Il me semblait que le feu était à

la maison, que je me jetais par la fenêtre, et je ne savais où j'allais

tomber. Cependant je n'ai pas balancé, parce que je crois qu'il ne faut

pas résister à la raison, à moins qu'une heureuse étoile ne nous ait

habitué à tout donner au hasard.

«N'êtes-vous pas persuadé qu'on peut être heureuse partout à bon marché

excepté ici où tout s'achète bien cher. Plaisir, amis, considération,

tout se paie et mille fois au delà de sa valeur...»

Si Panpan avait un grain de bon sens il viendrait habiter avec elle à

Remiremont:

«Je vous donnerai, lui dit-elle, tout le haut de ma maison; je serai

votre ménagère; vous seriez caressé par quarante chanoinesses qui se

trouveraient trop heureuses d'être vos commères[59], et nous serions

tous deux riches comme M. de la Borde et M. de Montmartel.

[59] Panpan désignait sous le nom de «compères» et «commères» ses

amis et amies de Lunéville qui formaient sa petite société

journalière.

«La _princesse Boursoufflée_[60] ne me fait pas peur. Je ne lui dois que

parce qu'elle est une plus grande dame que moi. Cela ne peut pas être

bien gênant. Elle fait bonne chère, elle a des chevaux; cela peut même

être une ressource...»

[60] La princesse Christine de Saxe, abbesse de Remiremont; voir

_les Dernières années de la Cour de Lunéville_, p. 360.

Les projets de la marquise sont déjà complètement arrêtés. Elle fera ses

paquets pendant le carême, puis elle quittera Paris à Pâques. Elle se

rendra d'abord à la Neuveville, de là elle ira à Haroué voir la vieille

princesse de Craon, et son été se passera ainsi fort paisiblement.

Le séjour à Haroué n'attire pas irrésistiblement Mme de Lenoncourt.

D'abord tout le monde dit que la princesse est fort baissée, qu'elle a

souvent des absences, enfin qu'elle est plus difficile à vivre que

jamais. Puis plusieurs de ses filles parlent de venir s'installer chez

elle: Mme de Mirepoix pour cacher la honte qu'inspire à tous sa

conduite; Mme de Bassompierre pour y faire des économies parce qu'elle a

perdu au jeu plus de 4,000 louis. La visite probable de ces deux dames

n'enthousiasme pas particulièrement la marquise, mais il faut bien s'y

résigner. Si au moins Mme de Boufflers annonçait son arrivée; elle en a

parlé, mais elle est si incertaine dans ses projets, si changeante.

Qu'adviendra-t-il au dernier moment?

Enfin Pâques approchant, la marquise, toujours gracieuse et bonne amie,

écrit à son Veau pour lui demander ce qu'elle peut lui rapporter de

Paris, quel souvenir de la capitale lui sera le plus agréable. Panpan,

modeste dans ses prétentions, exprime le désir certes le plus étrange

qui se puisse imaginer: il demande à son amie de lui rapporter des

poissons rouges! Ainsi fut fait, à la plus grande satisfaction du Veau.

Conformément au programme qu'elle s'est tracé, Mme de Lenoncourt se rend

d'abord à la Neuveville, mais elle n'y fait qu'un court séjour, elle

doit se rendre à Craon, où elle est attendue. En juin, elle écrit à

Panpan:

«Le 11.

«Je m'en vais à Craon, mon Veau, il faut bien à la fin _sauter le

bâton_. J'y serai quinze jours tête à tête avec la princesse. Si Dieu

voulait que Mme de Boufflers arrive! Mais jamais il ne veut qu'elle soit

raisonnable, ni que je sois heureuse. Du moins il ne l'a pas encore

voulu et sa volonté est, dit-on, immuable.

«A mon retour, il faudra bien qu'il permette que je vous voie ou bien je

me passerai de la permission, car c'est assurément ma plus forte

volonté.»

_P.-S._--Mettez toujours sur mon adresse: Mme de

Lenoncourt-Haussonville, parce que ma belle-mère reçoit et décachète mes

lettres.»

Ainsi qu'elle le prévoyait, Mme de Lenoncourt ne se plaît que fort

médiocrement à Craon où les distractions ne sont pas nombreuses. Elle

prend patience en se disant que tout a une fin, même les pires ennuis,

et puis, il est sérieusement question d'un voyage de Mme de Boufflers

en Lorraine, d'une visite que l'on ferait au Veau à Lunéville, et cette

perspective est si délicieuse qu'elle aide Mme de Lenoncourt à prendre

son mal en patience.

«A Craon, le 19.

La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers · 第 6 / 30 段