nous avons donné une idée de son style descriptif; nous voudrions
maintenant montrer le fils de notre héroïne sous un jour tout différent.
Voici deux lettres que, dans toute la fougue de la première jeunesse, il
écrivait à une dame qui avait des bontés pour lui. Ce sont deux jolis
spécimens de sa verve épistolaire et de son inépuisable gaîté.
[47] Voir _les Dernières années de la Cour de Lunéville_, p. 369.
«Lundi.
«Je vous demande bien pardon de mon papier, madame, je sens bien toute
la disproportion qui est en votre délicatesse et sa grossièreté, mais je
n'en ai pas d'autre; je sens bien que des guirlandes de fleurs, des
petits cœurs couleur de feu, des petits rubans couleur de rose, ne
messièyeraient pas à une lettre qui vous est adressée, mais je n'ai
qu'une simplicité rustique à vous présenter et vous aimez trop Julie et
les bonnes gens pour en être offensée. Je sens bien que tous les canons
que l'on a tirés ce matin ont réveillé votre humeur martiale, que vous
ne rêvez de la journée que combats, victoires et _Te Deum_, et qu'on ne
pourra jouir de vous qu'à 6 heures du soir; encore n'en jouira-t-on que
très imparfaitement, mais cette considération ne m'empêchera pas de vous
voir avec le plus grand plaisir et de vous quitter avec grande peine en
vous disant:
Voulez-vous savoir, ma Belle
Qui mon cœur regrettera.
Ce sera, ce sera celle
Celle, oui, celle que voilà.
«Vous voyez bien que cette celle-là est une selle à tout courrier.»
«Dimanche.
«Savez-vous bien, que par le plus grand hasard du monde je vous aime
tout autant que je vous le dis, et peut-être plus; car quand je pense à
Paris, c'est toujours vous qui venez la première à mon imagination et
quand je l'oublie, vous n'êtes pas encore oubliée.
«Vous m'avez écrit une lettre charmante où vous m'avez beaucoup parlé de
moi, à qui je m'intéresse beaucoup, et point du tout de vous, à qui je
m'intéresse bien davantage; une autre fois je vous prie de ne pas tomber
dans ce défaut-là.
«J'ai trouvé ici des gens tout aussi enchantés que vous des idylles de
Gessner; entre autres, M. de Saint-Lambert et ma mère, ce qui vous
prouve qu'il ne tient qu'à vous de vous mettre au rang des gens de
beaucoup d'esprit. Si jamais vous en avez la tentation, je vous promets
ma voix.
«Je me suis trouvé dans ce pays-ci infiniment moins d'affaires que je
n'en attendais; la fumée de mes sottises de l'Isle-Adam n'a point monté
jusqu'ici, et je vis aussi tranquille qu'un voleur en pays étranger. Je
tâcherai de faire ici des sottises qui ne gagnent point Paris et de ne
jamais étendre les bornes de mon étourderie au delà de celles du pays
que j'habiterai. C'est là votre plan de conduite que j'adopte de tout
mon cœur: Attendez, voici une idylle:
Tu m'as aimé, Myrza.
«Tu m'as aimé, Myrza, et alors tout l'univers était plein de mon
bonheur; quand le parfum des roses s'élevait dans les airs, quand le
zéphir léger agitait la feuille nouvelle, quand le concert des oiseaux
célébrait le retour du soleil naissant, tu venais dans ces prairies
retrouver ton berger. Nous admirions ensemble le beau spectacle de la
nature rajeunie, et je disais dans mes tendres transports:
«C'est toi, ô Mirza, qui répands sur l'Univers le charme que j'éprouve,
et, te contemplant, c'est toi que j'aime dans l'éclat des fleurs, dans
la fraîcheur des bois, dans le murmure des fontaines; c'est toujours
Mirza que j'entends, Mirza que je touche;
«Et toi, tu levais les yeux au ciel, tu les promenais ensuite sur la
terre, tu fixais tes regards sur le cristal tranquille du ruisseau qui
serpentait à nos pieds et tu disais:
«Les dieux ont découvert à mes yeux toutes les beautés de la nature; ils
ont enivré mes sens et ils m'ont donné Amintas sans qui je n'aurais
jamais senti.»
«Où sont-ils, ô Mirza! ces tourments heureux que passaient nos deux
cœurs serrés l'un contre l'autre! où sont-ils ces baisers délicieux
pour les lèvres qui les donnaient, et pour les lèvres qui les rendaient;
où sont-ils ces transports voluptueux d'un amour innocent, qui
marquaient tous nos instants par de nouvelles jouissances; ils ne sont
plus faits pour moi car tu m'as abandonné, et tu ne les sentiras plus,
car tu es infidèle.
* * * * *
«Voilà, en vérité, une fort jolie petite idylle pour avoir été faite au
cabaret, par un petit Gessner, las comme un petit chien; vous en aurez
bientôt une plus belle, mais j'attendrai que la nature soit un peu
embellie, car, par le temps qu'il fait, il faut avoir le diable au
corps pour la chanter; il faut que les poètes champêtres se taisent
pendant quelques mois de l'année, comme il faut que les amants soient
sages pendant quelques jours du mois.
«Faites bien des idylles de ma part à cette belle ambassadrice de France
à Vienne et à cette charmante ambassadrice de Vienne en France. Si vous
rencontrez M. de Caraman, faites-lui aussi une idylle pour moi.
Entendez-vous, belle Zilia?»
Boufflers n'était pas moins facétieux quand il écrivait à sa mère. Voici
une lettre qu'il lui adressait quand il guerroyait avec l'armée de
Contades. Il ne s'y montra pas à la vérité fils très respectueux, mais
Mme de Boufflers était pleine d'indulgence pour son fils préféré, et
elle fermait volontiers les yeux sur ses incartades de langage.
«Jeudi.
«Je vous renvoie la lettre de Mme de Grammont; je ne sais pas si je dois
faire mon remerciement avant l'arrivée du brevet que j'attends de jour
en jour et qui viendra fort à propos pour mes chevaux, à qui il
procurera quatre rations de fourrage par jour. C'est à vous à
m'instruire là-dessus. Je ne vous remercie pas de vos soins parce que
j'imagine que vous avez eu autant de plaisir à m'obtenir ce que je
demandais que j'en aurai à le recevoir. D'ailleurs, depuis que vous avez
eu la bonté de me faire présent de moi-même, il me semble qu'il ne me
reste plus de reconnaissance à vous marquer de tous les autres petits
services que vous aurez pu me rendre. C'est un grand présent que celui
que vous m'avez fait en 1738; je ne sais pas où j'ai pu mériter tant de
bonté de votre part, ni quel est le mortel généreux qui dans ce temps-là
a plaidé ma cause et vous a enfin déterminée à vous donner pour moi des
soins dont j'étais indigne.--Vous savez vous-même si c'est par mes
importunités que j'ai obtenu cette faveur-là. Avant le moment heureux où
vous voulûtes bien me... et me regarder comme votre enfant, je n'avais
point eu d'accès auprès de vous; content de la petite place que le sort
m'avait assignée, j'étais resté inconnu de tout l'univers, quand tout à
coup il se présenta une occasion de faire ma fortune. J'engageai
quelqu'un qui avait l'honneur d'être connu de vous à vous parler en ma
faveur, il y mit tant de zèle qu'il vous persuada, et c'est à lui que
j'ai l'obligation de tout ce que vous avez fait pour moi.
«Je vous envoie des chansons qui ont échappé à ma muse tremblante au
milieu des horreurs de la guerre. En voici une sur l'air de _Joconde_ à
M. de Laverre qui, par parenthèse, n'est pas aussi agréable qu'il est
joli; il s'agissait de certaine qualité dont on le disait dépourvu.
En te refusant des besoins,
Nature fut sévère;
Elle ne t'a pas, en tout point,
Fait semblable à ton Père.
Et si malgré son peu de soins,
Tu dis qu'elle est ta mère,
La bonne dame, tout au moins,
A craint d'être grand'mère.
«Voici des vers sur le secrétaire de Caraman qui est extrêmement pâle et
dont j'avais fait un portrait très ressemblant au crayon.
Si l'image était peinte, elle serait plus belle
Et plus du goût des spectateurs;
Mais et le peintre, et le modèle
Manquaient tous les deux de couleur.
«Nous avions volé le chapeau de M. de Buzenval pour le retaper
ridiculement; nous le lui envoyâmes avec une cocarde de papier sur
laquelle tout le monde avait fait des vers. On s'était prescrit de faire
entrer dans ces vers: _de ce chapeau, à ce chapeau, sur ce chapeau, sous
ce chapeau_. Les miens sans contredit, étaient de beaucoup les
meilleurs:
Amour, si tu vois la figure
De ce chapeau;
Tu vas conformer ta coiffure
A ce chapeau;
Mais en vain mon talent s'éprouve
Sur ce chapeau,
Je n'ai pas tout l'esprit qu'on trouve
Sous ce chapeau.
«Adieu, s'il me restait de la place, j'en ferais pour vous[48].»
[48] Ces trois lettres nous ont été communiquées par le comte de
Croze-Lemercier.
Les poésies légères de Boufflers, que Chamfort comparait plaisamment à
des «meringues», lui avaient valu de Saint-Lambert le surnom de
«Voisenon-le-Grand». Elles n'avaient pas une véritable valeur, mais
elles étaient spirituelles, pour la plupart, et agréablement tournées.
Il les prodiguait du reste sans compter, les semait à tort et à travers,
riant lui-même de leurs imperfections, sans nul souci de sa réputation
et de la postérité.
«Comment discuter le genre du chevalier de Boufflers, qui est de n'en
pas avoir, disait encore le prince de Ligne; il n'a jamais fait de vers
pour en faire, mais il a saisi le trait, le sel, le mot, le piquant et
le côté plaisant dans les vers de société, dont il est le dieu. Il a une
négligence charmante, de la gaîté dans chaque vers, des bêtises pleines
d'esprit, et le meilleur ton même dans le mauvais ton qui ne se fait pas
sentir; enfin, il a une manière à lui tout seul de dire, et de ne dire
que ce qu'il veut.»
Tout pour Boufflers, même les sujets les plus sacrés, est prétexte à
chansons. Un soir à l'Isle-Adam, pendant la messe de minuit, n'a-t-il
pas la fâcheuse inspiration de composer des couplets sur l'événement du
jour, et l'idée plus fâcheuse encore de les chanter ensuite à la table
du prince de Conti:
NOEL
SUR L'AIR: _Laissez paître vos bêtes_.
Je m'étais mis en tête
De chanter Jésus-Christ ce soir;
Dans le fond c'est sa fête,
J'aurais fait mon devoir.
C'est un enfant,
Joli, charmant.
Et de qui messieurs ses parents
Ont toujours été très contents.
Mais quelque effort qu'on fasse,
Pour bien chanter Notre Seigneur,
Notre esprit à la place
Met toujours Monseigneur.
C'est un bon cœur,
Une grandeur,
Une chaleur, une douceur,
De la famille, c'est l'honneur.
Du très saint sacrifice
Il sait si bien charmer l'ennui
Que jamais à l'office
Nous ne viendrons qu'ici[49].
[49] GRIMM, _Correspondance littéraire_, 1762.
L'existence très folâtre que le chevalier mène en ce bas monde lui
inspire souvent des inquiétudes pour sa vie future.
SUR L'AIR DE: _Gabrielle_ de Vergez.
Après dîner souvent j'arrange
Des marrons au coin de mon feu:
Mon esprit, lorsque je les mange,
Ne cesse de songer à Dieu.
Je dis: sa bonté que j'admire,
Sur les diaboliques charbons
Me laissera plus longtemps cuire
Que je n'ai laissé mes marrons[50].
[50] _Id._, _ibid._, 1777.
Boufflers, communément, aime à s'égayer aux dépens de ses interlocuteurs
et il ne leur ménage pas l'épigramme. Un jour, à Villers-Cotterets, il
annonce son départ à la société réunie dans le salon, et il raconte
qu'il part la nuit même. La vieille comtesse de Montauban se met à
s'apitoyer longuement sur ce qu'il s'en va la nuit à cheval et
accompagné d'un seul domestique. Le chevalier, agacé, riposte, au grand
scandale de la dame, par ce couplet impromptu:
SUR L'AIR: _Ne v'là-t-il pas que je l'aime_!
Communément, je dors fort mal;
De trois nuits, ma comtesse,
J'en passe une sur mon cheval,
Deux avec ma maîtresse.
Madame de Boufflers, l'_Idole au Temple_, souhaitait depuis longtemps
une édition rare des _Fables de la Fontaine_. Le chevalier la découvre
enfin chez un bouquiniste et il l'envoie à la comtesse avec cette
dédicace:
Voilà le bonhomme qui fit
Cent prodiges qui nous enchantent,
Des fables qui jamais ne mentent
Et des bêtes pleines d'esprit.
Sa morale a besoin, pour être bien reçue,
Du masque de la fable et du charme des vers;
La vérité plaît moins quand elle est toute nue,
Et c'est la seule Vierge, en ce vaste univers,
Qu'on aime mieux à voir un peu vêtue.
Si Minerve même ici-bas
Venait enseigner la Sagesse,
Il faudrait bien que la Déesse,
A son profond savoir, joignit quelques appas.
Le genre humain est sourd quand on ne lui plaît pas.
Pour nous éclairer tous, sans offenser personne,
La savante Minerve a pris vos traits charmants;
En vous voyant je le soupçonne;
J'en suis sûr quand je vous entends.
Les relations intimes que, depuis son départ de Ferney, le chevalier
avait conservées avec Voltaire et les louanges que ce dernier lui
distribuait libéralement, contribuaient encore à sa réputation. Ayant un
jour écrit au philosophe qu'il le regardait comme son père spirituel,
l'ermite du Jura lui répond plaisamment:
Plût au ciel qu'en effet j'eusse été votre Père!
Cet honneur n'appartient qu'aux habitants des Cieux.
Non pas à tous encore! il est des demi-dieux
Assez sots et très ennuyeux,
Indignes d'aimer et de plaire.
Le Dieu des beaux esprits, le Dieu qui nous éclaire,
Ce Dieu des beaux vers et du jour,
Est celui qui fit l'amour
A madame votre mère.
Vous tenez de tous deux: ce mélange est fort beau.
Vous avez (comme ont dit les Saintes Écritures)
Une personne et deux natures:
De l'Apollon et du Beauvau.
Le chevalier est un fils excellent; il éprouve pour sa mère autant
d'admiration que de tendresse et il saisit toutes les occasions de lui
témoigner un affectueux attachement qui ne se démentira jamais. C'est à
elle qu'il adresse ses plus jolis vers:
AIR: _Des folies d'Espagne_.
Dieux, qui voyez comme elle nous est chère,
Dieux, qui voyez des transports si touchants,
Prenez tous soins de la plus tendre mère
Pour le bonheur des plus tendres enfants.
Elle eut de vous un don bien digne d'elle,
Celui de plaire autant qu'elle vivra;
Accordez-lui, pour la rendre immortelle,
Celui de vivre autant qu'elle plaira.
Cependant, par un sentiment très humain, il existe presque une rivalité
littéraire entre la mère et le fils, et leurs amis ne sont pas sans s'en
apercevoir. Panpan, évoquant les souvenirs du passé, rappelait dans des
pièces fugitives les heures bénies où la divine marquise tenait sous le
charme de sa lyre la Cour de Lunéville. Mais il prisait si haut le
talent de son amie, qu'il soupçonnait son fils de lui emprunter les
meilleurs de ses vers.
LE CABINET DES BAINS
(pour mes amies absentes)
O bain, lorsque Boufflers dans ton sein argenté,
Après des nuits au sommeil trop rebelles,
Venait chercher le frais et la santé,
Son esprit comme sa beauté
Y puisaient des grâces nouvelles.
J'ai vu ses doigts, tout trempés de ton eau,
D'Anacréon monter la lyre,
En tirer des sons qu'on admire
Pour chanter Thésée et son veau;
J'ai vu Saint-Lambert en sourire,
Et Tressan de dépit briser son chalumeau.
J'ai vu son fils, ce fils favori de Voltaire,
Comme des belles et des Rois,
Envier lui-même à sa mère
Et lui dérober quelquefois
Les beaux vers qu'elle daignait faire[51].
[51] Mss. de la Bibl. de Nancy. Papiers de Devau.
Malgré la tendre affection qui les unit, Mme de Boufflers et son fils ne
craignent pas de s'adresser quelquefois de petits vers moqueurs.
Un jour la marquise, faisant allusion aux habitudes de son fils quand il
courait la poste, compose ce couplet:
SUR L'AIR: _Du haut en bas_.
C'est lui, c'est lui!
Car j'entends le bruit d'un carrosse.
C'est lui, c'est lui!
Il doit arriver aujourd'hui.
De son laquais j'entends la rosse,
J'entends le postillon qu'on rosse.
C'est lui, c'est lui!
Son attachement pour sa mère n'empêchait nullement le chevalier de lui
tenir quelquefois des propos tellement vifs qu'ils nous paraissent fort
choquants. Mme de Boufflers, assagie par l'âge, et poussée par une de
ses amies, avait loyalement essayé de tourner à la dévotion, mais le
succès n'avait pas répondu à ses désirs. Un jour, causant avec son fils
de ces velléités religieuses assez inattendues chez elle, elle lui
disait avec découragement:
«J'ai beau faire, je ne puis devenir dévote; je ne conçois pas même
comment on peut aimer Dieu, un être que l'on ne connaît pas; non, je
n'aimerai jamais Dieu.»
«Ne répondez de rien, ma mère, riposta le chevalier; si Dieu se faisait
homme une seconde fois, vous l'aimeriez sûrement.»
Boufflers a tant de succès dans tous les genres que Bonnard lui adresse
un jour cette épître:
Tes voyages et tes bons mots,
Tes jolis vers et tes chevaux,
Sont cités par toute la France;
On sait par cœur ces riens charmants
Que tu produis avec aisance.
Tes pastels frais et ressemblants
Peuvent se passer d'indulgence.
Les beaux esprits de notre temps,
Quoique s'aimant avec outrance,
Troqueraient volontiers, je pense,
Et leurs drames et leurs romans,
Pour ton heureuse négligence
Et la moitié de tes talents.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Garde ton goût pour les voyages;
Tous les pays en sont jaloux,
Et le plus aimable des fous
Sera partout chéri des sages.
Sois plus amoureux que jamais,
Peins en courant toutes les belles,
Et sois payé de tes portraits
Entre les bras de tes modèles.
Il y avait cependant quelques notes discordantes dans le concert de
louanges qui s'élevait sous les pas du chevalier, l'approbation n'était
pas unanime; certains lui reprochaient d'être sceptique, égoïste, de
manquer de maintien et de gravité; à quelques-uns même il était
nettement antipathique. Mme du Deffant, en particulier, ne l'aimait pas;
bien qu'il vînt chez elle fréquemment et qu'elle lui fît toujours grand
accueil, elle ne pouvait se défendre d'une certaine réserve. Elle le
jugeait du reste avec une grande perspicacité.
Elle écrivait à Walpole:
«Eh! bien, moi je vous soutiens que sans le sentiment, l'esprit n'est
rien qu'une vapeur, qu'une fumée! J'en eus la preuve hier. Je soupais
chez les Oiseaux[52], nous feuilletâmes leurs manuscrits; on lut une
douzaine de lettres du chevalier; il y en avait de toutes sortes, elles
me parurent insupportables. Beaucoup de traits, je l'avoue, parfois
naturels, mais le plus souvent recherchés, enfin fort semblables à ceux
de Voiture, si ce n'est que le chevalier a plus d'esprit... Tenez, mon
ami, vous avez beau déclamer contre le sentiment, il y en a plus dans
vos invectives que dans tous les semblants du chevalier.»
[52] Surnom que Mme du Deffant avait donné à Mmes de Boufflers,
de Boisgelin et de Cambis.
Boufflers, depuis son arrivée dans la capitale, s'est beaucoup lié avec
les Choiseul et il est rapidement devenu de leur intimité. Non seulement
il les voit sans cesse à Paris, mais à chaque instant il va leur rendre
visite dans leur magnifique résidence de Chanteloup, et, grâce à son
esprit et à sa gaîté, il est toujours le bienvenu. Bien souvent il rime
en leur honneur, et le ministre est toujours l'objet de ses plus
délicates flatteries.
Un jour où il ne peut se rendre à un rendez-vous du duc, il lui envoie
cette jolie lettre:
Un obstacle imprévu me force
De renoncer à mes projets.
Je reviens en pensant que le héros Français
Est aussi bon à voir que le héros de Corse.
A toute gloire il a des droits;
Tout s'anime sous ses auspices.
Gai comme le plaisir, sage comme les lois,
Il a l'air de faire à la fois
Nos affaires et nos délices,
Il veut le bien de ses amis,
Il fait le bien de son pays,
Sa politique est sans mystère;
Du soleil l'aigle ne craint rien.
Il a deux passions, dont l'une est de bien faire,
Et l'autre de faire du bien.
En quittant son travail, il est sujet à dire
Plus de bons mots qu'il n'en entend.
Il sait gouverner, il sait rire,
Deux choses qu'un ministre ignore assez souvent[53].
[53] Communiquée par M. le comte de Croze-Lemercier.
CHAPITRE VI
1769-1770
Mariage du duc de Chartres.--Présentation de Mme du Barry.--Mme de
Mirepoix consent à voir la favorite.--Elle se brouille avec son
frère.--Mme du Deffant et la marquise de Boufflers.--«Les oiseaux
de Steinkerque».--Saint-Lambert.--Le poème des _Saisons_.--Clément
au Fort l'Évêque.
En avril 1769 eut lieu le mariage du duc de Chartres. Mme de Boufflers,
naturellement, y assista avec toute la Cour; mais si elle consentit à
«faire de la dépense» pour se costumer «en grand gala», il n'en fut pas
de même de son frère, le chevalier de Beauvau. Ce dernier, peu satisfait
du Roi, refusa énergiquement de se faire habiller richement pour
assister à la noce princière. Lorsqu'on lui demanda s'il irait à
Versailles, il répondit par cet impromptu:
Le Roi ne vient jamais chez moi;
D'où vient que j'irais chez le Roi?
Ce n'est donc que par représailles
Que je ne vais point à Versailles.
La magnificence des habits pour la cérémonie nuptiale fut portée à un
excès inconnu jusqu'alors et qui inspirait à Grimm ces réflexions, très
justes:
«J'avais cru il y a une quinzaine d'années, lorsqu'on inventa pour les
habits d'hommes des étoffes à trois couleurs, que cette mode paraîtrait
trop frivole et ne pourrait durer longtemps. Je me suis bien trompé. On
a trouvé depuis le secret de mettre sur le dos d'un homme une palette
entière, garnie de toutes les teintes et nuances possibles. Aujourd'hui
on met la même variété dans les broderies d'or et d'argent qu'on mêle de
paillons de diverses couleurs: ces habits donnent à nos jeunes gens de
la Cour un avantage décidé sur les plus belles poupées de
Nuremberg...... Si j'étais roi de France, je réformerais, non par un
édit, mais sur ma personne, toutes ces modes d'origine gothique, qui
font d'un Français habillé le plus mesquin, le plus insipide, le plus
ridicule personnage qui se soit jamais tenu sur ses deux pieds[54].»
[54] GRIMM, _Correspondance littéraire_, 1769.
Il se produisit à la Cour, pendant l'année 1769, un événement de la plus
haute gravité, et qui allait porter le trouble dans une famille
jusque-là très tendrement unie.
Depuis la mort de Mme de Pompadour, le Roi, sans renoncer aux «passades»
et aux fantaisies du Parc-aux-Cerfs, avait vécu seul et il n'y avait pas
eu de «maîtresse déclarée». En 1768, il rencontra Mme du Barry et il
s'éprit pour cette jeune et ravissante créature d'une passion sénile que
rien, pas même la possession, ne put apaiser. Quand il voulut introduire
à la Cour cette femme connue par la bassesse de son extraction et la
dépravation de ses mœurs, le scandale fut inouï. Mais le prince,
aveuglé par son amour, n'en persista pas moins dans ses projets.
Lorsque Mme du Barry, en dépit de toutes les résistances, eut été
présentée le 22 avril 1769, les duchesses de Choiseul et de Grammont
firent dire au Roi qu'elles craignaient que leur présence ne lui fût
moins agréable dans sa société particulière et qu'elles le priaient de
les excuser à l'avenir aux soupers des petits cabinets. La duchesse de
Beauvau prit le même parti que ses amies et elle refusa avec indignation
toute compromission avec la favorite. Malgré la docilité de la noblesse
à l'égard du monarque, presque toutes les femmes de la Cour imitèrent
cet exemple. Il n'en fut malheureusement pas de même pour Mme de
Mirepoix.
«La fée Urgèle», comme la surnommaient quelques mauvaises langues, était
toujours avide de plaisirs, besoigneuse et endettée plus que jamais.
Elle aurait bien voulu imiter la conduite de son frère et de sa
belle-sœur, mais comment faire?
«Comment résister au Roi, si bon, si serviable, qui tous les ans paie
pour elle 30 ou 40,000 francs de dettes et puis le cavagnole est si
amusant, et on n'y joue bien que chez le Roi! C'est ainsi qu'elle en
arrive de cavagnole en cavagnole à abaisser son caractère de la façon la
plus humiliante, et à devenir l'amie intime de la favorite.»
L'indignation fut générale. Un tel exemple donné par une si grande dame,
par la propre sœur du prince de Beauvau, motiva les plus amères
critiques. On disait que la maréchale faisait partie de la charge de
favorite et que les maîtresses se la repassaient comme un meuble vivant.
Tous les partisans des Choiseul, et ils étaient légion, s'indignèrent de
la conduite de Mme de Mirepoix et elle fut honnie de ses anciens amis;
son frère, quelque chagrin qu'il en éprouvât, rompit toutes relations
avec elle.
Mme de Boufflers n'avait pas les mêmes raisons pour se montrer si
rigoureuse; elle conserva donc avec sa sœur la même intimité que par le
passé, mais l'union de la famille fut rompue et les relations devinrent
souvent plus délicates.
L'existence de Mme de Mirepoix près de sa nouvelle amie ne fut pas
heureuse. Les quelques dames qui, dans des vues plus ou moins
intéressées, avaient consenti à former la société de Mme du Barry,
étaient toutes ensemble comme chien et chat; c'était à qui se
surpasserait en dédain et en mépris l'une pour l'autre, et à qui s'en
rendrait le plus digne. Mme de Mirepoix se laissait aller à des
jalousies, à des bouderies et à des «rapatriages», qui étaient une honte
de plus. Ces misérables querelles faisaient le désespoir de Mme du
Deffant: