sa mère ainsi que son frère le chevalier s'agitèrent beaucoup à cette
occasion. C'était une union très brillante au point de vue de la
fortune, puisqu'il s'agissait de Mlle Helvétius, mais dès qu'on parla de
ce projet à la jeune fille, elle ne voulut rien entendre, disant que M.
de Boufflers était «pédant». En vain on voulut la raisonner, elle
résista «comme un petit diable» et il fallut céder.
Les Boufflers, assez vexés, se retournèrent alors d'un autre côté et ils
songèrent à une demoiselle de province, Mlle de Morfontaine, qui était
également une riche héritière. Cette fois la jeune fille ne fit aucune
opposition et le mariage fut décidé. Conformément aux usages du temps,
les fiancés ne s'étaient jamais vus. C'est ce qui fait écrire à Mme de
Lenoncourt ces lignes si pleines de sens et de vérité:
«Savez-vous que M. de Boufflers se marie dans les premiers jours de
novembre. On m'a dit que sa femme était fort laide et boiteuse; cela
serait fâcheux. Mais concevez-vous qu'il ne l'ait pas encore vue? Il ne
s'en est seulement pas informé. Véritablement, on aime trop l'argent
dans ce siècle. On ne considère que cela.»
Le mariage n'eut pas lieu à la date indiquée, il fut remis au mois de
janvier, parce que Mlle de Morfontaine n'avait pas encore fait sa
première communion! «Apparemment qu'entre sacrements c'est l'Eucharistie
qui a le pas, écrit Mme de Lenoncourt; leur rang est réglé comme celui
des ducs, et mieux, car cela n'a pas fait de dispute. Le mari supporte
ce retard très patiemment; il n'a point encore vu sa prétendue femme,
mais sur la parole de l'évêque de Metz, il la soutient jolie.»
Si Mme de Boufflers abandonne momentanément la Lorraine, on ne peut lui
reprocher d'oublier son vieil ami. D'elle on ne peut pas dire: «Loin des
yeux, loin du cœur.» Puisque les hasards de la vie la forcent à
demeurer éloignée du cher Panpan, de son «cher Veau», comme elle
l'appelle en plaisantant, elle se dédommage en lui narrant les nouvelles
du jour et tous les menus incidents de sa vie.
Nous citerons un grand nombre des lettres écrites par la marquise, parce
qu'elles ont le rare mérite de la montrer telle qu'elle est, au naturel,
sans fard et sans art.
On trouve de tout dans cette correspondance, des nouvelles politiques,
des tracasseries littéraires, des recettes de cuisine, des tendresses,
des reproches, enfin dans leur diversité, c'est la vérité même. Elles
sont écrites à la diable, sous l'inspiration du moment, sans aucune
recherche et sans aucun souci de la postérité; mais Mme de Boufflers s'y
peint tout entière et nous la retrouvons telle qu'elle s'est toujours
montrée à nous, nous retrouvons, à chaque ligne, sa légèreté, sa
finesse, son esprit, et nous pouvons dire aussi son cœur. Toutes ces
réflexions, tristes ou gaies, ironiques ou sentimentales, qu'elle jette
au hasard de la plume, feront mieux connaître notre héroïne que tous les
discours du monde.
On verra dans les lettres que nous reproduisons, non seulement l'extrême
degré d'intimité qui existait entre la marquise et Panpan, mais aussi
l'affection durable et profonde qui les unissait l'un à l'autre.
Mme de Boisgelin n'est pas moins liée avec l'ancien lecteur du Roi;
c'est souvent elle qui tient la plume pour sa mère, et le ton qu'elle
emploie dénote la plus étrange camaraderie.
En septembre 1768, la Reine vient de mourir[41], le marquis de Boufflers
va épouser Mlle de Morfontaine, M. d'Invaut est nommé contrôleur
général, etc. Toutes ces nouvelles, Mme de Boufflers les annonce à son
ami; elle lui parle aussi de ses yeux dont elle souffre, de sa bourse
qui est vide, de la difficulté de la remplir et de la peine qu'elle
éprouve à emprunter.
[41] La reine Marie Leczinska mourut le 24 juin 1768.
«Paris, 27 septembre 1768.
«Mon charmant cœur de Veau, soyez bien sûr que ma plus grande privation
est de ne pouvoir pas vous écrire, car mon œil ne se guérit pas. J'ai
pourtant fait d'abord ce que M. Grandjean m'a ordonné. Ensuite, voyant
que j'étais plus mal, j'ai consulté le frère Côme, qui m'a dit de me
servir du baume de Tuthie, ce qui ne me fait rien du tout.»
(De la main de Mme de Boisgelin.)
«Vous saurez, vieux gueux de Veau, que M. de Laverdy[42] est renvoyé et
que M. d'Invaut, intendant de Picardie, a sa place, que c'est une joie
générale et que moi, en particulier, j'en suis ravie, parce que le
nouveau contrôleur général est fort de mes amis.
[42] Contrôleur général de 1763 à 1768.
«Vous saurez aussi que le marquis de Boufflers épouse Mlle de
Morfontaine le mois prochain et que si vous ne venez pas, le mariage ne
sera pas consommé de sitôt.
«Comment pouvez-vous ignorer qu'Eaubonne est la demeure de M. de
Saint-Lambert? Il n'est pas permis à quelqu'un qui se croit homme de
lettres, de ne pas savoir cela.
«Chilly[43] a été assez agréable; on a joué _Dupuis et Desronais_ fort
bien. M. de Lucé s'y est distingué. Malgré cela tout le monde a regretté
ce bon petit vieillard qui tousse, crache, se mouche et fait le
goguenard.
[43] Chilly Mazarin, dont les propriétaires donnaient des fêtes
superbes.
«Voilà la réponse qu'on m'a dit de faire à tous les articles de votre
lettre.
«Il y a bien longtemps que je vous en dois une plus longue à une lettre
charmante, mais je sais d'où cela vient. Depuis quelque temps je suis un
peu bête, et j'attends le retour de mon esprit pour vous remercier du
plaisir que m'a fait cette lettre. En attendant je dois vous assurer,
mon cher Veau, que je daigne sourire à la proposition que vous nous
faites d'aller habiter votre Tempé[44] l'année prochaine, et que je
vivrai tout à fait quand j'aurai le plaisir d'y être et de vous y voir.»
[44] Panpan possédait dans les environs de Lunéville une petite
maison de campagne où il se rendait l'été; il l'avait baptisé
Tempé en souvenir de la célèbre vallée de la Grèce.
(De la main de Mme de Boufflers.)
«N'êtes-vous pas bien aise de l'aventure du Tressan? Je croyais vous
l'apprendre la première, mais Mme de Lenoncourt, que j'ai vue hier, m'a
dit qu'elle vous l'avait mandée.
«On a beaucoup d'espérance pour la maison du Roi. On est sûr que Mme
Adélaïde a donné des ordres pour la continuation du pain et de la viande
et qu'elle veut employer 9,000 francs par an, qu'elle a de reste, pour
faire des pensions.
«On dit que la mort de la Reine n'a fait aucun changement à la Cour.
«Je travaille à vous faire avoir le _Mercure_, mais j'aurai bien de la
peine, parce que bien des gens sont après[45].
[45] Mme de Boufflers s'efforçait d'obtenir pour Panpan une
pension sur le _Mercure_.
«Je n'ai pas vu l'abbé Porquet trois minutes depuis mon arrivée, à cause
de son procès criminel, mais je crains que bientôt, on ne vienne le
chercher ici pour le pendre.
«Savez-vous, mon Veau, que dans ma profonde misère, je n'ai pu trouver
que M. Latran qui ait voulu me prêter 50 louis.
«J'ai été à un nouveau spectacle qui se nomme le Wauxhall. C'est une
chose charmante.
«Adieu, le gros cochon est plus gras et plus aimable que jamais.»
Cet étrange surnom, qui paraîtra probablement assez déplacé à nos
lectrices, désigne tout simplement Mme de Boisgelin. Pour apprécier
cette appellation en toute connaissance de cause, il faut se rendre
compte que bien des mots, d'un usage constant au dix-huitième siècle,
ont depuis complètement changé de valeur. Alors qu'aujourd'hui ils ne
sont plus employés que dans le langage le plus vulgaire, autrefois on
s'en servait couramment dans la meilleure société, et ils ne choquaient
personne. Le mot en question et beaucoup d'autres que nous pourrions
citer sont dans le même cas.
Mme de Boufflers, du moins elle le prétend, voudrait bien retourner en
Lorraine, mais elle en est sans cesse empêchée par un obstacle ou par un
autre; tantôt par la présence de son frère de Beauvau, tantôt par celle
de son fils. Elle se console de l'éloignement en continuant à écrire
fidèlement à Panpan et en le comblant de petits souvenirs qui lui
prouvent son affection. Au moment du nouvel an, c'est lui qu'elle charge
de ses modestes libéralités pour les quelques gens de service dont elle
ne veut pas être oubliée; si elle ne donne pas davantage, «c'est
qu'elle n'a rien ou à peu près».
Elle lui écrit le 9 janvier 1769:
«Paris, ce 9 janvier.
«Trouvez-vous joli que je reçoive tout à l'heure votre lettre du 1er?
Voilà pourtant ce que font les précautions.
«Mais voilà M. de Lanière qui part et dans un vis-à-vis tout seul; cela
fait venir l'eau à la bouche. Mais il y a toujours quelque chose qui
s'oppose au bonheur. C'est l'arrivée du prince de Beauvau, d'un côté, et
la présence du chevalier de Boufflers, de l'autre.
«Voilà toutes nos petites bêtises. Mon cher cœur verra bien que ce
n'est que pour entretenir commerce.
«J'ai pensé que le trou-madame vous amuserait quelquefois. J'en voulais
un joli, mais il n'y en a point de fait, et puis les occasions manquent.
«Voilà quatre pauvre louis, dont vous en remettrez un à Fustenai, pour
M. Otenin. Il faut qu'elle paie son pain et ce qu'il y aura de plus
pressé pour lui. C'est Thérèse qui l'a gagné au vingt-et-un, et qui a
imaginé de le donner à son père en le faisant passer par Fustenai pour
qu'il n'en fasse pas un mauvais usage. Il y en a deux pour les étrennes
de Fustenai, à qui vous souhaiterez la bonne année de ma part. Vous
voudrez bien ensuite partager l'autre entre Marianne et Parisot. Cela
est infime, mais c'est que je n'en avais pas un de plus quand M. de
Lanière est parti.
«On dit des merveilles de l'abbé Terray, et même qu'il paiera[46].
[46] Tout le monde croyait alors au succès des plans financiers
de l'abbé Terray.
«Le trictrac va fort bien, mais je joue peu. Depuis Mme du Deffant je
vois jouer au trente et quarante sans aucune tentation. Enfin, je ne
joue qu'au vingt-et-un et très modérément, et aux six livres au
trictrac.
«Ce Latran, qui est bien plus au fait des banqueroutes que moi, vous les
mande sans doute. Je sais seulement celle du trésorier de M. le prince
de Conti; cela l'empêchera de donner à souper les lundi, et, par
conséquent plus de Pharaon, ce qui ne me fait rien du tout.
«Il est bien sûr, mon Veau, que je ne passe pas un jour sans penser à
vous et sans avoir le projet de vous le dire.
«Il faut que Fustenai fasse faire quatre paires de manchettes de
mousseline brodée pour des laquais, qui soient très honnêtes, parce que
ceux de Paris les portent plus hautes que ceux de Lorraine.
«Adieu, amour, nous vous aimons tous et nous vous souhaitons tous toutes
les années comme la fin de l'autre.»
Il est vraiment bien singulier que Mme de Boufflers et Mme de Lenoncourt
aient éprouvé pour Panpan un si vif attachement et on a peine à se
l'expliquer. Toutes deux l'aiment profondément et le lui prouvent de
mille manières. Plus tard nous verrons Mme Durival s'éprendre également
pour le Veau d'une véritable passion. Toutes ces dames raffolent de lui
et ne peuvent s'en passer. C'est une joie sans pareille quand, à force
de sollicitations, il consent à venir passer quelques jours chez l'une
ou l'autre de ses amies. Quel attrait, quel charme pouvait donc avoir ce
vieux Panpan pour enchaîner ainsi les cœurs?
Ce n'était pas sa beauté plastique, car la nature l'avait peu favorisé
sous ce rapport. Ce n'était pas davantage la chaleur de son tempérament,
car il était coutumier, nous le savons, de ces défaillances
intempestives qui rendaient sa conversation si décevante dans les
meilleurs moments. Était-ce son esprit? Il devait en avoir, mais en même
temps, il était tatillon, maniaque, et avec l'âge, il devint égoïste,
exigeant, insupportable. Quoi qu'il en soit et bien qu'il eût, à notre
sens, peu de qualités pour leur plaire, Panpan était adoré des dames, et
c'est un fait que nous devons constater.
Mme de Boufflers, Mme de Lenoncourt, Panpan, ont la douce habitude de
s'offrir des étrennes, mais naturellement les cadeaux sont modestes et
en rapport avec leurs situations de fortune; des jeux, des plumes, du
papier, des macarons, des dattes, des confitures de mirabelles, de
coetches, des objets d'ameublement, etc. Le 1er janvier 1769, Mme de
Lenoncourt, pour être sûre de mieux lui complaire, demande à Panpan ce
qu'il désire:
«Ne manque-t-il rien à votre ménage? lui écrit-elle plaisamment.
N'avez-vous pas besoin de quelques pots cassés et de quelques vieux
paravents déchirés? Vous savez bien que Mme de Boufflers et moi, nous
sommes toujours prêtes à vous faire de ces sortes de présents.»
Ce n'est pas seulement à l'époque des étrennes que nos amis échangent de
petits cadeaux. Chaque fois qu'il en trouve l'occasion, le Veau fait
preuve vis-à-vis de ses amies d'aimables attentions. Elles ne sont pas
toujours couronnées de succès. En juin 1769, il adresse à Mme de
Lenoncourt une caisse d'objets divers, mais, hélas! dans quel état
arrive-t-elle?
«J'ai ouvert votre caisse avec empressement, écrit la marquise;
savez-vous ce que j'ai trouvé, mon Veau? Tous les pots cassés, les
écailles, les confitures, la paille, le papier, tout cela pêle-mêle. Je
n'ai jamais vu un tel gâchis! Rien n'est sauvé. Cela s'appelle une vraie
déconfiture.»
Comme consolation, il a fallu payer 8 francs de port, ce qui est
monstrueux!
Cependant Panpan souhaiterait posséder le portrait de son amie pour le
placer dans sa galerie au milieu de tous ceux qui lui sont chers. Il a
même déjà composé un quatrain qui sera gravé au-dessous de la chère
image. Mme de Lenoncourt ne demande pas mieux que de satisfaire un désir
si légitime, mais à qui s'adresser? comment doit-elle s'habiller? Le
comte de Cucé s'est fait peindre dernièrement, il a été très satisfait;
elle va lui demander le nom de l'artiste, et si cela ne coûte pas «des
trésors», elle le fera venir; tant pis si elle se ruine; après tout,
elle «ne veut pas donner à son Veau une enseigne à bière!»
Pour mettre le comble à tous ses ennuis, la pauvre Mme de Lenoncourt
«jouit» en effet d'une détestable santé. Elle se plaint sans cesse:
tantôt elle a «un clou au derrière» qui la fait cruellement souffrir;
tantôt, ce qui est plus grave et plus pénible, elle a des maux de tête
horriblement douloureux, tantôt des rhumatismes, des vapeurs, etc., etc.
Elle a voulu consulter Tronchin, qui fait courir tout Paris, mais on ne
peut l'aborder. «Personne ne peut en obtenir une visite.»
L'éloignement de son ami Panpan pèse beaucoup à Mme de Lenoncourt:
«S'il n'y avait pas un qu'en dira-t-on au monde, j'irais m'établir chez
vous», lui écrit-elle, et elle ajoute tristement: «Il y a huit ans que
je désire d'être une bonne bourgeoise, d'aller acheter mes herbes au
marché, de courir les rues à pied sans que personne y puisse trouver à
redire. Il est ennuyeux d'avoir les assujettissements de son état et de
n'en avoir pas l'aisance.»
Elle voudrait au moins habiter la même ville que lui: «Il me semble
qu'un jour je vous serai bonne à quelque chose, lui dit-elle
gracieusement. Je ne crois pas que je sois assez heureuse pour vous
rendre des services, mais de petites attentions qui font tant de plaisir
dans la vieillesse et qui ne pourront être aperçues que par moi, parce
que certainement je suis celle qui t'aime le mieux. Il y a à parier que
je mourrai avant toi, si je continue à me corrompre le sang, mais tu
radoteras avant moi, et je te promets que tu ne seras ni battu ni
contrarié.»
Cette idée d'un pseudo-mariage hantait Mme de Lenoncourt, et elle y
revient sans cesse dans ses lettres. Mais Panpan veut rester fidèle à
l'infidèle Mme de Boufflers, et il entend ne rien faire qui puisse lui
déplaire. Or, une union morganatique avec Mme de Lenoncourt blesserait
la marquise. Il se dérobe donc sans dissimuler les motifs; sa
correspondante lui répond gaiement:
«Oui, mon Veau, je vous conviens mieux que Mme de Boufflers; elle est
plus aimable que moi, mais je le suis assez pour vous. C'est une
joueuse, elle vous ruinera; vos enfants n'auront pas de chausses. Vous
n'êtes plus en âge de faire un mariage d'inclination; c'est un mariage
de raison qu'il vous faut et je suis encore un coup votre vrai ballot.
Pourquoi n'irais-je pas vous chercher à Lunéville? Quand nos feux seront
légitimes, quel en serait l'inconvénient. Mais enfin, vous ne voulez pas
de moi, il n'en faut plus parler. J'en suis aussi humiliée qu'affligée.»
En juin 1769 Panpan cède aux instances de ses amies, et il se décide à
venir faire un voyage à Paris.
C'est dans un dîner chez Mme de Boufflers avec Helvétius et
Saint-Lambert que Mme de Lenoncourt apprend cette bonne nouvelle: tout
le monde s'en réjouit.
Quand le Veau arrive, ses amis lui font fête à l'envi; Mme de Boufflers,
Mme de Lenoncourt, l'abbé Porquet deviennent ses gardes du corps et ne
le quittent guère. Il est entraîné dans un tourbillon de plaisirs, de
spectacles, de soupers, il ne sait auquel entendre, il n'a plus le temps
de respirer; enfin on le surmène de telle façon qu'il finit par demander
grâce! et supplier qu'on le laisse retourner dans sa chère Lorraine, où,
là au moins, il mène la vie calme et paisible qui convient à son âge et
à ses goûts.
Au mois de juillet il se retrouve à Lunéville, mais on dirait que tous
les malheurs ont fondu sur lui pendant son absence. Il comptait louer
son jardin, le locataire s'est éclipsé; ses roses sont fanées, ses
fraisiers n'ont pas réussi. Peut-on imaginer plus cruels désastres? Mme
de Lenoncourt, à laquelle il conte ses infortunes en termes pathétiques,
le raille fort spirituellement:
«Toutes vos situations sont terribles, mon cher ami; vous quittez la vie
cruelle et pénible de Paris, vous retrouvez à Lunéville les plus
cuisantes peines, ni roses, ni fraises! cela est bien triste. Ajoutez à
cela l'incertitude si on louera son jardin. Ces raisons sont, je crois,
assez bonnes pour faire de vos lettres des espèces d'élégies. Il n'y
manque que la rime, mon cher ami; avec la facilité que vous avez à faire
des vers, je vous conseille de ne plus écrire en prose, car vous feriez
des choses charmantes, dans le triste il est vrai.
«Dieu vous préservera de la goutte; elle ferait cependant une grande
diversion à vos chagrins.»
Mme de Boufflers ne se bornait pas à envoyer à Panpan de fréquentes
nouvelles; sa sollicitude pour son vieil ami était incessante. Elle le
savait dans une situation de fortune fort étroite, elle savait qu'il
s'inquiétait de l'avenir et qu'il redoutait par-dessus tout la misère
menaçante. Sur son conseil, elle l'engagea à adresser au Roi un placet
pour obtenir une pension. Panpan obéit avec empressement et dans son
zèle il adressa aussi des suppliques à la Reine, à Mesdames, au duc de
Choiseul. Grâce à l'intimité du chevalier avec le duc et aux instances
de la marquise, Panpan finit par obtenir à sa grande joie une pension de
500 livres. Choiseul fit plus encore, il envoya au protégé de Mme de
Boufflers une tabatière avec son portrait.
CHAPITRE V
1767-1771
Le chevalier de Boufflers à Paris.--Ses succès.--Ses poésies
légères.--Son adoration pour sa mère.--Ses relations avec le duc
et la duchesse de Choiseul.
Qu'était devenu le chevalier de Boufflers depuis la mort du roi
Stanislas? Était-il resté à Nancy ou à Lunéville, avec ses amis
d'autrefois, avec les fidèles compagnons de son enfance et de sa
jeunesse? En aucune façon. Sans hésiter, il avait suivi l'exemple de sa
mère, et il s'était empressé de quitter la Lorraine pour venir chercher
à Paris un théâtre plus digne de lui et plus conforme à ses goûts. Il y
avait retrouvé son frère, le marquis, et nombre de parents et d'amis.
Il s'y était bien vite créé une place à part dans la société. Sa
réputation d'esprit était grande, elle n'avait fait qu'augmenter depuis
son départ du séminaire; les lettres charmantes qu'il écrivait de Suisse
à sa mère, et qui couraient de mains en mains, avaient mis le comble à
sa réputation; mais le succès de sa prose n'était rien en comparaison de
celui qu'obtenaient ses chansons; malgré leur légèreté, ou plutôt à
cause même de leur légèreté, on se les arrachait, on les colportait à
l'envi. Joignez à des dons si précieux, beaucoup d'esprit naturel, «de
l'esprit en argent comptant», comme disait Duclos, une inaltérable
gaieté, une verve endiablée, et l'on comprendra que Boufflers soit
devenu rapidement «l'enfant gâté» de toutes les sociétés et un des
hommes à succès de la capitale; bientôt, malgré son indiscutable
laideur, ses bonnes fortunes ne se comptaient plus.
On le voit sans cesse chez les Beauvau, chez les Choiseul, chez les
Nivernais, chez le prince de Conti, chez Mme de Mirepoix, chez Mme de
Grammont, chez la maréchale de Luxembourg, chez Mme du Deffant, etc.
Partout il est reçu à bras ouverts, flatté, cajolé, adulé.
En revanche, il est beaucoup moins apprécié à la Cour, et c'est à
Versailles qu'on le rencontre le moins. C'est que la différence est
profonde entre la Cour de Louis XV et celle du roi Stanislas.
A Lunéville, Cour familiale et bon enfant, Boufflers jouissait de tous
les privilèges; il en usait et en abusait. Son indépendance d'allures et
de langage, ses vers facétieux, ses escapades ne choquaient personne. Le
Roi était si bon, si facile à vivre, si indulgent pour la jeunesse! Et
puis tout n'était-il pas permis au fils de Mme de Boufflers?
Mais à Versailles, il n'en était plus de même. Le chevalier avait un
naturel trop original et trop indépendant pour pouvoir facilement se
plier au joug et perdre son franc-parler; comme il avait de l'esprit, il
comprit qu'en allant à la Cour, il s'exposerait à d'inévitables déboires
et, sauf les circonstances indispensables, il s'abstint sagement de s'y
montrer.
Il se contenta de faire les délices de ses amis et des sociétés
particulières qu'il fréquentait assidûment.
Les contemporains lui rendaient pleine justice et appréciaient presque
unanimement ses rares qualités: «C'est l'homme de France après l'abbé
Barthélemy, écrit Cheverny, à qui j'ai trouvé le plus d'éloquence dans
la conversation; sans peine, sans effort, le mot propre vient sur ses
lèvres; les tournures les plus délicates sortent de son esprit:
paresseux, même pour s'instruire, il n'a pas l'esprit des autres; il
devine quand il parcourt un livre, et il a le mérite que tout est à lui
et sort de son front.»
Personne n'a mieux jugé le chevalier que le prince de Ligne et il a
laissé de lui ce délicieux portrait:
«M. de Boufflers a été successivement abbé, militaire, écrivain,
administrateur, député, philosophe et de tous ces états il ne se
trouvait déplacé que dans le premier. M. de Boufflers a beaucoup pensé,
mais par malheur c'était toujours en courant. On voudrait pouvoir
ramasser toutes les idées qu'il a perdues sur les grands chemins avec
son temps et son argent... Une sagacité sans bornes, une profonde
finesse, une légèreté qui n'est jamais frivole, le talent d'aiguiser les
idées par le contraste des mots, voilà les qualités distinctives de son
esprit à qui rien n'est étranger... La base de son caractère est une
bonté sans mesure, il ne saurait supporter l'idée d'un être souffrant...
Il a de l'enfance dans le rire et de la gaucherie dans le maintien; la
tête un peu baissée, les pouces qu'il tourne devant lui comme arlequin
ou les mains derrière le dos comme s'il se chauffait; des yeux petits
et agréables, qui ont l'air de sourire; quelque chose de bon dans la
physionomie, du simple, du gai, du naïf dans sa grâce; une pesanteur
apparente dans la tournure et du mal tenu dans toute sa personne... On
dirait qu'il ne pense à rien lorsqu'il pense le plus; il ne se met pas
volontiers en avant... La bonhomie s'est emparée de ses manières et ne
laisse percer la malice que dans ses regards et dans son sourire... Il
est impossible d'être meilleur ni plus spirituel... M. de Boufflers a
plu sans qu'on sache comment, mais c'est par la grâce, le goût, et un
certain abandon qui fait qu'il ne ressemble qu'à lui.»
Jean-Jacques Rousseau, dans ses _Confessions_, est moins élogieux; il
raille même assez finement le pauvre chevalier:
«Il a beaucoup de demi-talents en tous genres, écrit-il, et c'est tout
ce qu'il faut dans le grand monde où il veut briller. Il fait très bien
de petits vers, écrit très bien de petites lettres, va jouaillant un peu
du cistre, et barbouillant un peu de peinture au pastel.»