l'endroit le plus fréquenté et le plus apprécié de la société parisienne
pendant tout le dix-huitième siècle. Ses collines verdoyantes, si riches
en fleurs et en fruits de toutes sortes, ses bois séculaires, ses eaux
superbes, lui avaient valu une réputation méritée. La proximité de la
capitale, qui permettait à la fois de goûter les plaisirs de la campagne
sans rien perdre de ceux de Paris, contribuait encore à augmenter la
vogue de ce riant séjour.
A Montmorency, à Soisy, à Groslay, à Margency, à Sannois, à Andilly, à
Eaubonne, à Saint-Brice, partout s'élevaient d'élégantes maisons de
campagne, entourées de parcs superbes, la plupart avec une vue
ravissante sur la vallée.
Le château de Montmorency appartenait au maréchal de Luxembourg, le
château de Saint-Leu au duc d'Orléans[31], le château de la Chasse au
prince de Condé. Les châteaux de Groslay, de Saint-Gratien, de
Saint-Prix, de la Briche[32], d'Épinay, de Franconville, etc., etc.,
étaient tous habités par des familles de l'aristocratie ou de la haute
finance.
[31] Il appartint plus tard à la reine Hortense.
[32] Il avait appartenu à Gabrielle d'Estrées et devint plus tard
la propriété de M. de Sommariva.
Dès l'approche des beaux jours, les heureux propriétaires de ces belles
demeures venaient y chercher le calme et le repos, et goûter au sein
d'une société choisie les joies de la nature.
La vallée de Montmorency ne séduisait pas seulement les grands
seigneurs; les gens de lettres paraissaient avoir fait de ce séjour leur
asile préféré. A partir de 1750, Mme d'Épinay attire dans son château de
La Chevrette tous les encyclopédistes[33], et son salon champêtre
devient le rendez-vous d'une société de beaux esprits, d'hommes aimables
et de femmes spirituelles. Les principaux habitués sont d'Holbach,
Diderot, Marmontel, d'Alembert, J.-J. Rousseau, Galiani, Grimm,
Saint-Lambert, etc.
[33] Mme d'Épinay quitta La Chevrette en 1760.--La situation
embarrassée de son mari l'obligea à la louer.
La belle-sœur de Mme d'Épinay, Mme d'Houdetot, a loué, elle aussi, une
habitation dans la vallée; elle s'est installée dans un joli petit
village nommé Eaubonne, et elle y passe presque tout l'été.
Saint-Lambert, qui ne voulait pas quitter la femme qu'il aimait, ou du
moins aussi peu que possible, acheta à son tour une propriété à
Franconville, à quelques minutes de Sannois.
Nous verrons bientôt que, par un singulier hasard, Mme de Boufflers
allait bientôt retrouver dans la charmante vallée tous ses meilleurs
amis de Lorraine.
Son séjour dans la capitale ou dans les châteaux des environs offrait
d'autant plus d'intérêt à Mme de Boufflers qu'elle était arrivée, comme
nous dirions aujourd'hui, au moment psychologique. L'évolution dans les
idées et dans les mœurs, qui se préparait depuis une vingtaine
d'années, commençait à se manifester au dehors. Avec sa rare
intelligence, avec son esprit ouvert et perspicace, la marquise de
Boufflers ne pouvait manquer de s'en apercevoir, et de se passionner
elle aussi pour ce mouvement des idées.
La société française se transformait de fond en comble et l'on voyait
déjà poindre l'aurore des temps nouveaux. L'influence de la Cour allait
s'amoindrissant et la tutelle qu'elle exerçait sur les esprits et les
idées diminuait de jour en jour.
«On recherchait avec empressement, dit Ségur, toutes les productions
nouvelles des brillants esprits qui faisaient alors l'ornement de la
France; elles donnaient un aliment perpétuel à ces conversations où
presque tous les jugements semblaient dictés par le bon goût. On y
discutait avec douceur, on n'y disputait presque jamais, et comme un
tact fin y rendait savant dans l'art de plaire, on y évitait l'ennui en
ne s'appesantissant sur rien.
«Les idées philosophiques émises d'abord timidement gagnaient de jour en
jour du terrain. L'habitude de la discussion qu'elles avaient fait
naître s'appliquaient non seulement aux productions de l'esprit, mais
aux actes du pouvoir, aux délibérations du Parlement, aux croyances
religieuses, etc.»
A partir de la seconde moitié du dix-huitième siècle, on voit se former
ces salons où toutes les classes se confondent, où les philosophes, les
hommes de lettres, les financiers marchent de pair avec les courtisans,
où l'on s'entretient de toutes choses, où l'on émet audacieusement les
idées les plus subversives, où on les discute avec passion, où l'on fait
table rase de toute l'organisation sociale, où l'on détruit tout ce qui
existe, religion, morale, gouvernement, sans se soucier des
conséquences.
Il semble qu'un véritable vent de folie ait poussé toute cette société à
sa perte et à se détruire elle-même de ses propres mains.
Que les philosophes qui poursuivaient un idéal, qui voulaient une
rénovation sociale, aient marché de l'avant envers et contre tous, cela
se comprend et s'explique. Mais la noblesse, les gens de Cour, ceux qui
profitaient et abusaient le plus largement de l'ordre de choses établi,
par quelle aberration d'esprit, par quelle inconcevable aveuglement se
montraient-ils aussi ardents à détruire que les philosophes?
Les femmes elles-mêmes ne dédaignaient pas de se mêler à ce mouvement
des esprits; elles s'occupaient avec enthousiasme de philosophie et
d'économie politique, et l'on entendait les plus jolies bouches
prononcer des dissertations passionnées sur la sortie des blés et les
droits prohibitifs. Sur les cheminées des salons comme sur les toilettes
des boudoirs on ne trouvait que des ouvrages philosophiques ou les
ennuyeuses élucubrations du marquis de Mirabeau, de l'abbé Baudeau et
autres pédants économistes.
Mme de Boufflers partageait l'étrange aveuglement des gens de son monde;
elle n'était pas moins ardente que ses amies à discuter les idées du
jour, et à en adopter le plus grand nombre.
CHAPITRE IV
1768-1770
Séjour de Mme de Boufflers à Paris.--Sa correspondance avec
Panpan.
Quand Mme de Boufflers revint à Paris en 1767, elle descendit d'abord
chez son frère, mais ce n'était là qu'une solution provisoire; elle
voulait avoir sa liberté, et puis elle avait eu avec sa belle-sœur
quelques difficultés qui excluaient toute idée de vie commune. Leurs
caractères, en effet, après avoir beaucoup sympathisé, n'avaient pas
tardé à se heurter, et dans l'intérêt de tous mieux valait vivre chacun
chez soi.
Mme de Boufflers s'installa d'abord rue du Rempart, au Marais, mais
c'était fort loin, la maison était laide, incommode, il fallut trouver
ailleurs. Après bien des recherches, la marquise finit par découvrir
dans le faubourg Saint-Honoré, à côté de l'hôtel de Duras, la maison de
Mme de Lorge qui venait de mourir; elle la loua pour 4,500 livres.
L'habitation était charmante, agréable et commode; «elle avait à elle
seule plus de vue, de soleil et de bon air que tout Paris ensemble.» Il
y avait un beau jardin, de grands arbres, mais comme la perfection n'est
pas de ce monde, l'escalier était un vrai casse-cou, «un véritable
escalier de blanchisseuse». Il fallut bien cependant s'en contenter.
La marquise, à cette époque, a cinquante-sept ans bien sonnés, mais elle
n'a rien perdu de ses qualités intellectuelles. Son fils, qui la dépeint
à cet âge, s'extasie «sur le charme, la justesse, la finesse, la gaieté,
la soudaineté, disons le mot, l'originalité de cet esprit qui ne
ressemblait pas plus aux esprits ordinaires que la lumière à la
couleur... Jamais aucun soin, aucun apprêt, aucune recherche... Ses
paroles étaient inattendues, promptes, vives, pénétrantes, comme autant
d'étincelles électriques... Sa gaieté était pour son âme un printemps
perpétuel, qui l'a garantie toute sa vie de trop d'ardeur comme de trop
de froid et qui n'a cessé de produire des fleurs nouvelles jusqu'à son
dernier jour[34].»
[34] BOUFFLERS, _Œuvres posthumes_.
Mme de Boufflers retrouve d'abord avec une joie profonde ses chers
amis de Lunéville, Mme de Lenoncourt et l'abbé Porquet, qui tous
deux lui font fête à l'envi. Mais elle est bien vite débordée; ses
parents, ses amis, tout le monde se l'arrache, tout le monde veut
jouir de cet esprit charmant, si aimable et si gai.
Bientôt elle est à ce point recherchée, qu'elle ne sait auquel entendre;
elle n'a plus une minute à elle, et elle devient insaisissable.
Mme de Lenoncourt fait tous ses efforts pour la voir le plus souvent
possible, mais «elle échappe comme un oiseau, et c'est un véritable
chagrin de la regretter toujours et de la voir si peu».
Elle n'est jamais chez elle; on prend avec elle un rendez-vous, elle y
manque: «C'est une poignée de puces, écrit son amie désolée, il n'y a
pas moyen de prendre des arrangements stables avec elle, elle est
toujours où elle ne comptait pas être un quart d'heure auparavant.»
Ce ne sont pas seulement les joies de la famille ou de l'amitié qui
absorbent si complètement Mme de Boufflers. Elle a toujours adoré le
monde et elle en a peu joui pendant les dernières années si moroses du
vieux Stanislas; aussi à peine arrivée dans la capitale cherche-t-elle à
rattraper le temps et elle se jette à corps perdu dans une vie mondaine
qui ne convient, il faut l'avouer, ni à son âge, ni à sa situation de
fortune; on ne voit qu'elle à la Cour, chez tous les princes, à toutes
les fêtes; elle ne manque pas un spectacle; il n'y a pas de jeune femme
plus affolée de plaisirs.
«Elle s'amuse comme si elle avait quinze ans, écrit Mme de Lenoncourt
qui en a trente-huit, c'est moi la grand'mère!»
Quelques jours après, elle s'écrie encore dans un moment de dépit:
«J'ai soupé trois jours de suite avec votre marquise. Peut-être vais-je
être trois mois sans la voir. Il n'y a pas à Paris assez de jeu, assez
de princes, assez de spectacles pour elle, jugez du temps qui lui reste.
Et puis elle me soutient qu'elle m'aime! Cela me fait enrager. Je
voudrais trouver une bonne raison de m'en détacher[35].»
[35] Toutes les lettres de Mme de Lenoncourt à Panpan, citées
dans ce volume nous ont été gracieusement communiquées par Mlles
de Ravinel, Mme Léon Noël et le capitaine Noël.
S'en détacher! c'est plus facile à dire qu'à faire!
Tous ses amis sont furieux après elle; ils finissent par lui en vouloir
véritablement et il n'y a pas de reproches qu'ils ne lui adressent, mais
elle est si aimable, elle a tant d'agréments, il émane d'elle un charme
si singulier qu'on ne peut lui tenir rigueur. Dès qu'on la revoit, on
l'aime plus que jamais. On passe sa vie à la détester et à l'adorer.
Ce ne sont pas seulement les fêtes, les spectacles, les réceptions
princières que Mme de Boufflers aime avec rage, elle a une passion
terrible, irrésistible, le jeu, et rien ne l'en peut détourner. C'est un
mal de famille, car ses enfants eux-mêmes, sa sœur de Mirepoix en sont
également les victimes. Déjà à Lunéville, du temps de Stanislas, la
marquise a commis mille folies et s'est placée souvent dans les plus
terribles embarras. Mais à Paris c'est bien pire encore. D'abord les
occasions sont plus fréquentes et puis l'on joue bien plus gros jeu. Il
n'y a pas de réunion à la Cour ou chez les princes qui ne soit
l'occasion d'un jeu effréné.
Depuis la Régence, cette passion avait pris des proportions inouïes.
«La cause de presque tous les malheurs ici, c'est la fureur du jeu,
écrit en 1720 la duchesse d'Orléans. On m'a souvent dit: «Vous n'êtes
bonne à rien, vous n'aimez pas le jeu.»
«Les rues de Paris étaient éclairées la nuit de pots à feu placés devant
les hôtels des plus grands seigneurs, convertis en maisons de jeu.
Entrait qui voulait.»
On ne jouait pas seulement dans les tripots, dans les hôtels
particuliers, on jouait chez tous les princes, à la Cour, et un jeu
effrayant. Cette passion amenait avec elle tous les désordres qui en
sont la conséquence. Plus d'un grand seigneur, plus d'une noble dame
n'hésitait pas à aider la fortune quand elle ne leur souriait pas
suffisamment. On se rappelle l'aventure de Mme du Chatelet à Versailles
en 1747; elle joue au jeu de la Reine et en peu de temps elle a perdu
non seulement ce qu'elle a sur elle, mais encore plus de 80,000 livres
sur parole. Voltaire l'entraîne de force en lui criant qu'elle joue avec
des fripons![36]
[36] Voir _la Cour de Lunéville_, p. 264.
Pendant tout le dix-huitième siècle cette passion a régné sans conteste
et amené dans la société une démoralisation profonde.
Mme de Boufflers allait donc trouver à Paris plus que partout ailleurs
la satisfaction de son déplorable penchant. Aussi partout où l'on joue,
est-on sûr de la rencontrer. Et elle ne se contente pas d'un jeu
modeste, en rapport avec ses ressources. Point du tout; elle joue gros
jeu et perd ou gagne facilement 1,000 louis dans sa soirée. «Du reste
dans le monde on ne parle que par 1,000 louis; 4 ou 500 louis sont des
bagatelles qu'on ne daigne même pas citer.» Rien ne peut détourner la
marquise de sa terrible passion, ni les pertes fréquentes, ni les sages
conseils de ses amis.
A Marly, à Chantilly, à Compiègne, à Villers-Cotterets, à l'Isle-Adam,
au Palais-Royal, partout elle joue un jeu d'enfer. Souvent on la voit
rester à la table de jeu toute une nuit et toute une journée, sans
désemparer!
Comme elle ne possède pour toute fortune qu'une rente de 18,000 livres
sur le trésor royal, elle est bien vite au bout de ses ressources. Alors
elle emprunte à droite, à gauche, mais comme elle ne peut rendre, toutes
les bourses se ferment bientôt devant elle.
Ses enfants, tout en la blâmant, imitent son exemple; à Marly, dans une
seule soirée Mme de Boisgelin gagne 2,500 louis; au Palais-Royal, le
chevalier perd 200 louis dont il n'a pas le premier sol[37].
[37] Le chevalier lui-même écrivait en 1778 à Mme de Sabran, à
propos d'une soirée à Marly: «Le jeu est devenu si fou qu'il
n'est plus tentant.»
C'est une folie, une démence! Il n'est pas jusqu'à l'abbé Porquet qui ne
soit atteint de la maladie régnante. On le voit perdre en quelques
heures 250 louis au trente-et-quarante! «L'auriez vous cru capable de
cette folie? écrit Mme de Lenoncourt indignée. Il faut que l'air de la
maison soit bien contagieux. Le pauvre petit fou me fait pitié!»
Ce jeu effréné de la part de gens qui sont plus que besoigneux,
entraîne les conséquences ordinaires, des scènes regrettables, des
suspicions humiliantes. Un soir, à l'hôtel de Luxembourg, on joue au
vingt-et-un. Mme de Boisgelin est assise à côté de son frère, le
chevalier. Le banquier donne à la comtesse un certain valet de cœur,
mais par une étrange fatalité, ce valet se retrouve parmi les cartes du
chevalier et lui fait avoir 21. Par un hasard non moins fâcheux, Mme de
Boisgelin a mis beaucoup d'argent sur les cartes de son frère et fort
peu sur les siennes. Celui qui tient les cartes se récrie, proteste,
tout le monde baisse les yeux, mais les inculpés nient avec indignation
et il n'en est rien de plus[38]. Il est juste de dire qu'au dix-huitième
siècle on considérait avec une rare indulgence les joueurs qui
corrigeaient la fortune.
[38] Mme du Deffant à Walpole, 7 mars 1770.
Le chevalier de Boufflers, dans le portrait qu'il a tracé de sa mère,
n'a pas caché le penchant qu'elle éprouvait pour les jeux de hasard et
combien ce goût lui a été funeste.
«On lui a reproché avec trop de raison, d'aimer le jeu. Elle y a souvent
été malheureuse; mais on peut dire aussi que ses amis ne l'étaient pas
moins, puisque dans les heures qu'elle y perdait, Mme de Boufflers était
perdue pour eux. Au reste, dans les moments les plus critiques, au
milieu des plus grands orages, des naufrages mêmes, dont le gros jeu
menace tous ceux qui ne craignent pas assez de s'y embarquer... on ne
l'a jamais vu déroger à cette noble égalité d'humeur, à cette franche
liberté d'esprit qui faisait le fonds de son caractère et la base de son
bonheur; jamais abattue, jamais enivrée, elle portait en elle-même le
contrepoids de toutes les inégalités de la fortune[39].»
[39] _Œuvres posthumes._
Ce portrait, écrit pour les besoins de la cause, est beaucoup trop
flatteur. La vérité est que l'existence déraisonnable et surmenante que
menait Mme de Boufflers était aussi désastreuse pour sa bourse que pour
son humeur et pour sa santé; elle était horriblement changée et
paraissait vieillie de vingt ans depuis la mort du roi de Pologne. Quand
elle perdait, elle avait beau chercher à se dominer, elle ne pouvait
s'empêcher d'être d'une humeur massacrante. Ses meilleurs amis
déploraient une conduite si folle et peu à peu s'éloignaient d'elle.
Mme de Lenoncourt, profondément attristée, faisait à Panpan cette
navrante description:
«Paris, 18 novembre.
«Mon Veau, je n'ai que des condoléances à vous faire. Notre pauvre amie
détruit sa fortune et sa santé à plaisir. Je sais par ses enfants, qui
en gémissent, qu'elle a joué à Fontainebleau nuit et jour, qu'elle a
perdu prodigieusement, et je sais par Mme de Grammont qu'elle s'est
querellée avec sa belle-sœur, qu'il y a entre elles tant d'aigreur que
cela ne peut que mal finir. Mme de Grammont en est excédée. J'ai dit
tout ce que j'ai pu pour excuser sa conduite en faveur des motifs, mais
vous savez bien que l'humeur ne se supporte pas, et que c'est, de tous
les défauts de la société, celui qui se pardonne le moins.
«Tout cela m'afflige jusqu'au fond de l'âme. Je vois cette malheureuse
femme tout près de la caducité et de la pauvreté, sans existence, sans
société, sans ressources. Le jeu est son unique plaisir et son unique
occupation. Quelle malheureuse passion!»
Mme de Lenoncourt serait bien désireuse de rencontrer plus fréquemment
cette amie, qu'au fond elle aime si tendrement, mais c'est là chose
impossible: «Elle a deux maudites rosses qui la mènent partout où l'on
joue, écrit-elle avec rage, mais bien peu chez moi.»
La marquise est d'autant plus désolée de ne pas voir plus souvent Mme de
Boufflers, qu'elle-même a éprouvé bien des déceptions en s'installant à
Paris et qu'elle avait compté sur son amie pour lui rendre la vie plus
agréable.
D'abord, au point de vue matériel, elle s'est trouvée dans des
conditions déplorables. Elle a naturellement peu d'argent à mettre à son
loyer et elle a dû se loger dans un chenil, «une maison culbutée de la
cave au grenier, de l'huile puante partout!» Ces odeurs horribles
jointes au bruit de la rue la tuent. Aussi Paris lui paraît-il laid et
désagréable, et elle a peine à «s'y rhabituer». Combien elle regrette
son cher Lunéville où elle était si bien logée, où elle jouissait de
tant de repos!
Certes, ses amis ont été charmants pour elle, elle les a retrouvés tels
qu'elle les avait quittés; ils la comblent de marques d'affection, mais
la vie de province avait bien plus de charme.
Elle écrit tristement à son cher Veau:
«Je fais des visites qui me fatiguent, je ne trouve que les gens que je
ne désire pas; je fais des soupers tristes, ennuyeux et dont tout le
monde se plaint. Je vois mes amis souvent pour Paris, peu pour moi qui
les voyais tous les jours à Lunéville, enfin, mon cher Panpan, il faut
que je sois très vieillie, car je sens que cette vie ne me convient
plus.»
L'été est pire encore que l'hiver, s'il est possible: «On n'y a pour
toute société que quelques ennuyeux qui ne savent que devenir, les rues
sont empuantées, enfin Paris est un séjour odieux.»
A force de chercher, Mme de Lenoncourt finit par trouver dans un
quartier éloigné un appartement grand, gai et commode. Malgré la
distance qui l'éloigne encore davantage de ses amis, elle est ravie, car
elle n'y entend d'autre bruit que le chant du coq.
Cependant Mme de Boufflers, loin de se calmer, continuait à mener la
même vie agitée et troublante dont nous avons fait une rapide
description. La visite du jeune roi de Danemark, en octobre 1768, fut un
prétexte pour elle à de nouvelles folies. Ce roi de «marionnettes[40]»,
à peine débarqué à Paris, fut accablé de fêtes de tous genres, bals,
comédies, opéras-comiques, jeu, on ne lui laissait pas un instant de
repos: «Nous ferons crever le petit Danois, écrit Mme du Deffant, il est
impossible qu'il résiste à la vie qu'il mène.»
[40] Walpole l'appelait «l'empereur des fées» tant il était
petit.
Mme de Boufflers était de toutes ces fêtes. La plus remarquable fut
celle donnée à Chantilly par le prince de Condé, elle dura trois jours
pleins, le lundi, le mardi, le mercredi.
«Le lundi, il y eut un opéra, un grand souper, un jeu et un bal; le
mardi, une chasse, une comédie française, un souper, un jeu et un bal;
le mercredi, un opéra, un feu d'artifice, un souper, un bal masqué pour
lequel il y avait 2,000 billets distribués dans Paris et un jeu à tout
casser.»
Mme de Boufflers n'eut garde de laisser échapper cette occasion de faire
une folie; elle joua et perdit plus de mille louis.
Enfin le petit Danois reprit la route de ses États et la société
élégante de Paris retrouva un peu de calme.
Cependant la vie que menait Mme de Boufflers ne lui réussissait pas
précisément. En décembre 1768, elle tomba malade et fut pendant quelques
jours dans un état fort alarmant; elle avait une fièvre considérable,
crachait le sang et avait un point de côté; son médecin, très inquiet,
ne cachait pas à la famille ses préoccupations. Mme de Lenoncourt ne
quittait pas son amie et la soignait avec autant d'intelligence que de
dévouement. Enfin, le mieux se déclara et l'on put regarder la marquise
comme sauvée.
Pendant sa maladie elle avait eu souvent auprès d'elle sa sœur de
Bassompierre, mais la vieille dame n'avait plus que le souffle et ne
songeait qu'à jouer au trictrac, qui était devenu son unique passion.
Mme de Lenoncourt mandait gaiement à Panpan:
«La marquise a chez elle Mme de Bassompierre dont l'ombre joue au
trictrac du matin au soir. La dernière fois que j'ai vu cette
apparition, je disais: cette pauvre femme va rendre le dernier soupir en
jetant les dés; elle tombera dans le trictrac et ce sera son tombeau. Je
suis sûre que voilà comment elle finira.»
Mme de Boufflers se rétablit donc, mais elle restait «maigre, brûlée,
desséchée», elle toussait, avait de fréquents accès de fièvre; elle
aurait eu besoin d'un grand régime; au lieu de s'y résigner, elle reprit
sans perdre de temps son existence ordinaire. Avant tout elle prétendait
ne pas se priver des soupers et des parties de jeu qui faisaient tout
son bonheur.
Ses amis s'efforçaient en vain de lui faire entendre raison:
«Prêchez-lui le lait et les ménagements, écrivait Mme de Lenoncourt à
Panpan; sa poitrine s'attaquera si elle n'y prend garde. Elle est comme
une bouteille d'éther; un jour le verre cassera et tout s'évaporera.»
A peine Mme de Boufflers était-elle remise qu'elle éprouva de nouveaux
ennuis. Depuis quelque temps déjà elle se plaignait de sa vue; bientôt
le mal empira et un de ses yeux fut sérieusement compromis. Elle ne
pouvait plus ni lire ni écrire, et cette privation l'affligeait
beaucoup. Les remèdes ordonnés n'amenant aucune amélioration, elle fit
appeler frère Côme, le célèbre chirurgien: il conseilla du baume de
Tuthie, de l'eau de fenouille et par-dessus tout d'éviter les lumières.
La marquise consentit volontiers à prendre les remèdes, mais quant à
renoncer à sortir le soir, on ne put l'y décider: elle préférait,
disait-elle, perdre son œil que de se priver de tout l'agrément de sa
vie.
Ainsi fit-elle, et elle continua à veiller, à jouer, à se brûler les
yeux aux lumières, enfin «à faire cent sottises». Elle garda son œil
malade fort longtemps.
En voyant cet entêtement si déraisonnable, Mme de Lenoncourt se
souvenait de l'étrange façon dont la marquise, quelques années
auparavant, avait soigné un crachement de sang.
«Je me rappelle toujours un crachement de sang qu'elle eut à la
Malgrange, un hiver bien froid et qu'elle nous soutenait que le seul
remède était de mettre les pieds dans la neige. Elle y mettrait
peut-être son œil, s'il y en avait. Mais il y a du jeu, des veilles,
des bougies, et c'est pire que la neige. Je la prêcherai, mais ce sera
pour le repos de ma conscience.»
Dans sa colère, Mme de Lenoncourt n'appelle plus son amie que «la mère
Boufflers».
Panpan se désolait des nouvelles qu'il apprenait de sa chère marquise et
il ne pouvait se défendre pour l'avenir de tristes pressentiments. Il
les confiait à Mme de Lenoncourt qui lui répondait:
«Vous avez bien raison, elle ne sera point heureuse. Elle me paraît
comme un malade qui cherche une situation commode dans son lit et qui ne
la trouve jamais. Je loue Dieu de tout mon cœur de m'avoir donné une
âme calme et paisible, c'est le dédommagement de tout ce qui me manque.»