Ferney. Tout le monde lui a fait des questions sur son voyage. On
s'étonnait qu'une personne aussi délicate et qui a peur de tout, ait pu
faire un voyage aussi considérable, car elle a été partout, hors dans
les mauvais chemins, sur lesquels je l'ai questionnée à mon tour, en lui
disant que j'étais sur le point de faire ce voyage, mais que j'étais
retenue par la peur des précipices; qu'on m'avait bien dit qu'il n'y
avait rien à craindre, parce que les chemins étaient fort larges, mais
que j'en craignais même la vue. Elle m'a dit à cela qu'elle était tout
de même et qu'elle avait une autre raison d'éviter jusqu'à l'apparence
des dangers, ayant avec elle sa fille unique dont la délicatesse
l'obligeait aux plus grands ménagements. Comme tu es mon fils unique, je
ne saurais mieux faire que de te traiter comme Mlle de Cossé.
«Il faut vous dire encore que la duchesse m'a dit qu'il ne fallait pas
aller voir le médecin de la montagne quoique tout le monde y fut;
qu'elle n'avait pas osé l'entreprendre, quoique ce fût un des objets de
son voyage.
«J'écris au prince pour qu'il m'envoie des chevaux avec lesquels j'irai
le 15 à Fléville, où j'attendrai qu'il vous plaise de venir avec Mme
Durival, pour que nous allions tous ensemble chez Voltaire.
«Sur quoi je prie Dieu de vous tenir en paix.»
_P. S._ (de la main de Mme de Boisgelin).
«Bonjour, mon charmant Veau. Je t'aime de toute mon âme de cochon.
«J'ai bien peur aussi des chemins de la Suisse, mais malgré cela il faut
bien marcher. Pourtant il me semble que nous ne sommes pas encore prêtes
à partir.
«Adieu, mon Veau, écris-moi, mais je te prie d'écrire un peu
lisiblement.
«Mes compliments à Marianne[23]».
[23] Femme de chambre de Panpan. C'était plutôt une dame de
compagnie.
Mme de Boisgelin avait vu juste, et c'est elle qui finit par avoir
raison. En dépit de tous les projets et de préparatifs déjà très
avancés, Mme de Boufflers dut, au dernier moment, renoncer à son voyage
pour des raisons de santé assez sérieuses. Ce ne fut pas sans de très
vifs regrets.
Après la saison de Plombières, la marquise revint passer quelque temps à
Lunéville, puis elle dit adieu à ses amis de Lorraine et elle partit
pour Paris où elle avait décidé de séjourner tout l'hiver. Peu après son
arrivée, c'est-à-dire en décembre 1767, elle écrivait à Panpan une
longue lettre où elle lui confiait la grande douleur qui venait de la
frapper. Bien que nous n'ayons pu reconstituer les événements auxquels
elle fait allusion en termes si pathétiques, nous citons sa lettre en
entier. Elle s'y montre, en effet, sous un jour tout nouveau pour nous,
et elle manifeste une tendresse de cœur et une sensibilité à laquelle
elle ne nous a pas habitués:
«Paris, 6 décembre 1767.
«Ah! mon Veau, que les plaisirs sont légers et courts, et que les
chagrins sont longs et lourds! Mimie, ma chère Mimie, l'enfant de mon
cœur, l'objet de mes affections, je l'ai mariée, à qui? à un bourreau
de trois femmes au moins, avant elle, et vraisemblablement de quatre.
Pendant deux mois de publicité, c'était le meilleur et le plus honnête
homme du monde. Quatre jours après son mariage, c'était véritablement un
monstre.
«La malheureuse m'a tout caché jusqu'au jour de son départ pour
Fontainebleau où elle devait rester quatre jours, aller de là à Bordeaux
pour s'embarquer. Elle m'a caché les traitements qu'elle éprouvait, à
moi, à sa mère, et à tout le monde, et tout ce qu'on venait lui dire de
lui. Enfin, elle me disait qu'elle était heureuse et rien ne paraissait
à l'extérieur.
«Enfin, le jour de ce départ, elle m'a mandé tout, afin que l'on prît
des précautions, là-bas, pour le contenir assez, pour qu'elle n'en
éprouvât pas les dernières violences, et qu'elle voulait qu'on la crût
heureuse, et m'assurer que sa mère ignorait tout. Jugez de ce que je
devins; effectivement, une heure après, je vis la mère et lui appris
tout.
«Je partis pour Praslin pour faire retarder le départ de cet homme de
Fontainebleau. Enfin, après avoir été sur la roue depuis le 14 d'octobre
jusqu'aujourd'hui, après bien des tourments, des dépositions et
informations de M. de Sartines, prières et larmes de ma part, joint
raison et crédit de M. et Mme de Beauvau, MM. les ducs de Choiseul et de
Praslin ont fait consentir ce monstre par écrit à donner le choix d'un
couvent à sa femme, et mille écus de pension, et lui rendre ses hardes;
il reprend les diamants. Elle est chez Mme de Beauvau depuis avant-hier,
qui revient aujourd'hui, et la conduit droit à Saint-Antoine, où je vais
l'attendre[24].
[24] L'abbesse de Saint-Antoine, Gabrielle-Charlotte, née le 28
octobre 1724, était une sœur cadette de la marquise de
Boufflers.
«Qui n'en eût pas fait autrement à ma place, me condamne. Sa dernière
femme était une demoiselle dont le père et la mère étaient de son
quartier; la mère en était revenue depuis vingt ans. Sa fille était
charmante et bien élevée avec 50,000 écus. Elle a été traitée comme
celle-ci et en est morte au bout de quatre mois. Personne n'a rien dit à
la mère qu'après, et sa fille lui a tout caché presque jusqu'à la
mort...
«Imaginez-vous, mon Veau, mon désespoir de la savoir menacée à tout
moment d'être tuée ou empoisonnée. Je respire seulement aujourd'hui, et
elle m'aime encore, moi qui l'aurais menée à la mort. Je suis dans un
transport de penser que je vais la voir, que je ne peux exprimer. Je ne
me mêlerai jamais de rien. Mon fils se mariera s'il peut, mais sans moi.
«Adieu, mon Veau, je ne cesse pourtant encore de vous aimer.»
Qu'était-ce que cette pauvre, cette infortunée Mimie? Nous n'avons
jamais pu le découvrir. Dans les centaines de lettres qui nous ont passé
par les mains, nous n'avons jamais trouvé d'autre allusion à Mimie et à
ses malheurs que les quelques pages que nous venons de citer.
CHAPITRE III
1768-1770
Séjour de Mme de Boufflers à Paris.--Ses relations: la maréchale
de Mirepoix, la maréchale de Luxembourg, la comtesse de
Boufflers-Rouvrel, la vicomtesse de Cambis, la comtesse de
Boisgelin, Saint-Lambert, le prince de Bauffremont, Mme du
Deffant, etc.--Évolution de la société.
Bien que depuis sa jeunesse Mme de Boufflers n'eût jamais fait à Paris
de séjours prolongés, elle y était venue si souvent, soit avec le roi
Stanislas, soit seule pour ses affaires ou les devoirs de sa charge,
qu'elle y était presque aussi connue qu'en Lorraine, et qu'elle se
trouvait aussi à l'aise à Versailles qu'à la cour de Lunéville. N'y
retrouvait-elle pas, du reste, la majeure partie de sa famille, son
frère, le prince de Beauvau; ses sœurs, la maréchale de Mirepoix, Mmes
de Bassompierre, de Montrevel; ses nièces de Cambis, de Caraman; ses
neveux le prince de Chimay, le prince d'Hénin, qu'on appelait aussi le
nain des princes, à cause de sa taille; ses cousines, la maréchale de
Luxembourg et la comtesse de Boufflers-Rouvrel, etc., etc.
Nous avons déjà eu l'occasion de citer ces différents personnages, mais
ils vont maintenant intervenir si fréquemment dans notre récit, ils vont
se trouver si intimement liés à la vie de Mme de Boufflers, que, pour
l'édification du lecteur, il est nécessaire de tracer des principaux
d'entre eux un léger crayon.
Nous connaissons déjà M. et Mme de Beauvau.
La sœur de Mme de Boufflers, la maréchale de Mirepoix, avait été
charmante dans sa jeunesse et elle était alors aussi renommée par les
grâces de son esprit que par le charme de sa physionomie. C'était la
personne la plus naturellement aimable et la plus distinguée; elle était
douce, modeste, facile, serviable, «éloignée de toute intrigue et du
commerce le plus sûr».
En dépit des ans, son esprit était resté toujours jeune: «elle avait une
grâce infinie et un ton parfait, une politesse aisée et une humeur
égale». «Elle avait cet esprit enchanteur, dit le prince de Ligne, qui
fournit de quoi plaire à chacun. Vous auriez juré qu'elle n'avait pensé
qu'à vous toute sa vie. Où retrouvera-t-on jamais une société pareille?»
«Il faut vivre avec elle pour savoir tout ce qu'elle vaut, écrit Mme du
Deffant, il n'y a que les occasions qui font connaître combien elle a
d'esprit, de jugement et de goût.»
Certes, Mme de Mirepoix était la femme du monde agréable par excellence,
mais, comme le disait Walpole, il ne fallait pas qu'il y eût un jeu de
cartes dans la chambre. Le jeu était alors non seulement un usage, mais
une obligation absolue dans la société, et sa place dans l'ordonnance de
la vie était marquée comme celle des repas. Mme de Mirepoix en avait la
passion, mais une passion absolument désordonnée; «elle aurait fait
dévorer le royaume par les banquiers du passe-dix et du vingt-et-un.»
Cette passion, malheureuse en général, la réduisait souvent aux
expédients, et elle trouvait alors fort naturel de faire payer ses
dettes par le Roi, procédé commode assurément, mais qui devait
l'entraîner par la suite à des compromis de conscience bien
regrettables.
Par un phénomène assez singulier, l'esprit de la maréchale rajeunissait
avec les années. C'est ce qu'observait malicieusement Mme du Deffant
quand elle écrivait en 1767: «Sa figure suit la marche ordinaire et elle
atteindra soixante ans au mois d'avril prochain, mais son esprit
rétrograde et aujourd'hui il n'a guère plus de quinze ans.»
Nous ne parlerons ni de Mme de Montrevel, ni de Mme de Bassompierre, qui
n'ont joué dans la vie de leur sœur qu'un rôle très effacé[25].
[25] Tressan, toujours méchant, s'écriait un jour en voyant Mme
de Bassompierre qui était fort belle et fort désagréable: «Fi!
qu'elle est belle!»
En 1767, la maréchale de Luxembourg, cousine de notre héroïne, ne
ressemblait guère à cette duchesse de Boufflers que nous avons vue en
1743 faire si bon accueil à sa jeune parente[26]. Au physique comme au
moral, la transformation avait été si complète qu'on ne pouvait
s'imaginer avoir affaire à la même personne.
[26] Le duc de Boufflers étant mort en 1747, sa veuve épousa, en
1750, Charles-Frédéric de Montmorency, maréchal et duc de
Luxembourg; il mourut lui-même en 1764 et la maréchale se trouva
veuve pour la seconde fois.--Voir _La Cour de Lunéville au
dix-huitième siècle_, p. 127 et suiv.
Après avoir mené pendant sa jeunesse une vie des plus légères, la
maréchale, quand elle se vit obligée de renoncer à la galanterie,
résolut de changer de conduite et de viser à la considération.
De l'esprit naturel, un goût sûr, une longue expérience de la Cour et du
monde lui donnèrent la situation qu'elle ambitionnait, et elle s'établit
bientôt arbitre souveraine des bienséances et du bon ton.
Ce pouvoir incontesté justifiait ce joli mot du prince de Ligne: à une
dame qui lui demandait: «De qui dépendent les réputations?» il
répondait: «Presque toujours des gens qui n'en ont pas.»
Elle-même avait complètement oublié ses erreurs passées et le monde
avait imité son exemple. «Tel est ce pays-ci, dit Besenval durement,
pourvu qu'on soit opulent et qu'on porte un beau nom, tout s'oublie,
mais même on peut jouir d'une vieillesse considérée après la jeunesse la
plus méprisable.»
Walpole faisait une plaisante allusion aux diverses transformations de
la maréchale, quand il écrivait: «Elle a été fort belle, fort galante et
fort méchante; sa beauté s'en est allée, ses amants aussi, et elle croit
à présent que c'est le diable qui va venir. Cet affaissement moral l'a
adoucie jusqu'à la rendre agréable, car elle est spirituelle et bien
élevée.»
Son extérieur n'avait rien d'imposant. On était d'abord un peu surpris
en voyant une petite bonne femme en robe de taffetas brun, avec le
bonnet et les manchettes de gaze unie, à grand ourlet, sans bijoux, mais
elle avait un visage si noble et si régulier, une attitude si digne et
une si parfaite amabilité qu'on l'écoutait avec un plaisir inexprimable.
La maréchale aimait beaucoup sa cousine de Boufflers, et elle reportait
même sur Mme de Boisgelin et sur le chevalier une partie de l'affection
qu'elle éprouvait pour la mère. Elle les traitait l'un et l'autre avec
autant de tendresse que s'ils avaient été ses propres enfants.
La marquise allait encore retrouver à Paris une cousine qui portait le
même nom qu'elle et dont la destinée avait avec la sienne une singulière
analogie. La comtesse de Boufflers-Rouvrel, qui avait été dame d'honneur
de la duchesse d'Orléans, entretenait avec le prince de Conti une
liaison avérée, publique et qui lui avait valu le surnom de l'_Idole du
Temple_. On l'appela aussi plus tard la _Minerve savante_, quand la
passion de l'esprit succéda chez elle aux passions d'un âge plus tendre.
C'était une des femmes les plus aimables de la société, bien qu'on lui
reprochât souvent de manquer de sincérité; sa conversation était
amusante, remplie d'agréments et de vivacité. Walpole, qui l'a bien
connue, a laissé d'elle ce croquis: «Il y a en elle deux femmes, celle
d'en haut et celle d'en bas. Je n'ai pas besoin de vous dire que celle
d'en bas est galante. Celle d'en haut est fort sensée, elle possède une
éloquence mesurée qui est juste et qui plaît; mais tout cela est gâté
par une véritable rage d'applaudissements.»
Des goûts communs, une complète absence de scrupules, la même tournure
d'esprit avaient créé entre l'_Idole du Temple_ et la marquise de
Boufflers une intimité très grande. Les deux cousines se plaisaient
extrêmement et se quittaient le moins possible.
Les nièces de Mme de Boufflers, Mmes de Cambis et de Caraman, habitaient
également Paris, et leur tante les voyait sans cesse. Mais elle
affectionnait particulièrement Mme de Cambis dont l'esprit lui plaisait
davantage. Une taille élégante, de la grâce, beaucoup d'art et de
coquetterie en faisaient une femme agréable, mais elle avait souvent de
l'humeur et de l'inégalité. Elle passait pour fort galante et méritait
sa réputation, sans que sa situation dans le monde en fût le moindrement
diminué: «Cette Cambis me plaît, écrivait Mme du Deffant, elle a un
caractère à la vérité froid et sec, mais elle a du tact, du
discernement, de la vérité, de la fierté. J'ai un certain désir de lui
plaire qui m'anime. Ce ne sera jamais une amie, mais je la trouve
piquante.»
Mme de Boisgelin avait suivi sa mère dans la capitale. Le mariage de la
jeune femme, nous l'avons déjà fait entrevoir, n'avait pas mieux tourné
que la grande majorité des unions de l'époque et elle vivait peu avec
son mari; par suite elle s'était beaucoup rapprochée de sa mère, qu'elle
accompagnait presque toujours dans ses déplacements. Lauzun a porté sur
Mme de Boisgelin ce jugement plutôt sévère: «C'était un monstre de
laideur, mais assez aimable, et aussi galante que si elle eût été
jolie.» La vérité est qu'elle n'avait pas une figure régulière, mais
elle était grande, fort bien faite, et elle avait beaucoup d'esprit.
Quant aux mœurs, tout ce qu'on peut en dire, c'est qu'elle ne voulait
pas se singulariser, et qu'elle vivait comme la plupart des femmes de
son monde et de son temps.
La liste des plus intimes amis de Mme de Boufflers ne serait pas
complète si nous ne citions quelques-uns de ceux avec qui elle vivait en
Lorraine et qui l'avaient suivie ou précédée dans la capitale, la
marquise de Lenoncourt, l'abbé Porquet, le chevalier de Listenay, etc.
Des deux premiers nous n'avons rien à dire; à peine arrivée à Paris, la
marquise reprit avec eux, nous le verrons bientôt, ses habitudes
d'intimité presque journalière. Quant au chevalier, qui, par la mort de
son frère, allait prendre le titre de prince de Bauffremont, nous allons
le voir devenir peu à peu un des plus fervents adorateurs de Mme de
Boufflers et, à ce titre, nous en devons parler avec quelques détails.
C'était un homme d'une véritable distinction, mais calme, froid et un
peu indifférent.
«Je le trouve un bon homme, écrit Mme du Deffant, doux, facile,
complaisant; en fait d'esprit il a à peu près le nécessaire, sans sel,
sans sève, sans chaleur, un certain son de voix ennuyeux; quand il ouvre
la bouche, on croit qu'il bâille et qu'il va faire bâiller; on est
agréablement surpris que ce qu'il dit n'est ni sot, ni long, ni bête;
et vu le temps qui court, on conclut qu'il est assez aimable[27].»
[27] A Walpole, 1768.
Un an plus tard, quand elle le connaît mieux, elle est beaucoup plus
enthousiaste:
«Je trouve que son âme est le chef-d'œuvre de la nature: c'est son
enfant favori, son prédestiné!»
«Ce que vous dites du chevalier est charmant et de toute vérité, répond
Mme de Choiseul; oui, il est bien l'enfant gâté de la nature, mais comme
il ne sait pas qu'il est gâté, il n'est point fat, il jouit de tous ses
dons en s'y abandonnant seulement, et c'est pour cela qu'il est si
aimable[28].»
[28] 28 mai 1769.
Et les deux dames, dans leur enthousiasme, baptisent Bauffremont «le
prince Incomparable», nom qui lui restera et qu'elles lui appliqueront à
l'avenir dans leur correspondance.
Mme de Boufflers avait encore retrouvé dans la capitale un vieil ami de
Lorraine que des liens fort tendres avaient un instant enchaîné à son
char, le poète Saint-Lambert. Entre eux l'amour avait duré ce que durent
les roses, mais ils avaient trop d'esprit pour se croire obligés de se
détester par la suite, et une solide amitié avait succédé aux sentiments
anciens. Ils se revirent avec un plaisir infini.
Depuis qu'il s'était éloigné de Lunéville après sa tragique aventure
avec Mme du Chatelet, Saint-Lambert avait eu une étrange fortune.
Après avoir fait la guerre de Sept ans sous les ordres du maréchal de
Contades et conquis plus de rhumatismes que de lauriers, il avait quitté
le service avec le grade de colonel et s'était entièrement consacré à la
littérature.
Dans le désir d'étendre sa réputation et de figurer sur un théâtre plus
digne de ses mérites, l'ancien coryphée de la cour de Lorraine s'était
établi définitivement à Paris. Grâce à son intime amitié avec le prince
de Beauvau, amitié qui dura plus de cinquante ans sans le moindre nuage,
il fut accueilli dans les salons aristocratiques et il devint en peu de
temps fort à la mode; son aventure avec Mme du Chatelet n'était pas
étrangère à l'engouement qu'il inspirait. Il crut devoir à la société
qui l'accueillait si aimablement de prendre un titre qui lui manquait.
Né Lambert devenu de Saint-Lambert de par la volonté paternelle, il
n'hésita pas, de par sa propre volonté, à s'attribuer le titre de
marquis. Il n'y avait aucun droit, on le lui donna par complaisance et
il finit par y croire lui-même très sincèrement. Cela ne l'empêchait
nullement de se proclamer philosophe et de faire parade d'opinions très
avancées, voire même nettement anticléricales et républicaines.
Les années n'avaient pas sensiblement modifié son caractère; il était
resté tel que nous l'avons connu, froid et prétentieux. «C'était le
meilleur des amis, dit Mme Suard, mais il avait pour tout ce qui lui
était indifférent une froideur que l'on pouvait souvent confondre avec
le dédain.» On l'estimait, mais on ne l'aimait pas.
Il ne manquait pas cependant d'un certain mérite et sans que sa
conversation fût piquante, «dans un entretien philosophique et
littéraire, personne ne causait avec une raison plus saine ni avec un
goût plus exquis[29]».
[29] Marmontel.
Tous les amis du prince de Beauvau étaient naturellement devenus ceux du
poète; il fréquentait le meilleur monde, la maréchale de Luxembourg, la
marquise du Deffant, la duchesse de Choiseul, la duchesse de Grammont,
etc., etc.
Saint-Lambert n'était pas seulement intime avec la noblesse. Admis dans
le salon du baron d'Holbach, il se lia très vite avec tous les
encyclopédistes: Duclos, d'Alembert, Grimm, J.-J. Rousseau, Diderot,
etc., etc., devinrent ses amis de chaque jour. On le rencontrait
également dans les salons de Mlle Quinault, de Mme Geoffrin, de Mme
Helvétius, etc., et il y retrouvait tous les hommes de lettres marquants
de l'époque.
Ce fut dans une de ces réunions intimes chez Mlle Quinault que Mme
d'Épinay le vit pour la première fois. Elle lui trouva «infiniment
d'esprit et autant de goût que de délicatesse et de force dans les
idées». Peu de jours après elle avait la fâcheuse inspiration de
présenter son nouvel ami à Mme d'Houdetot, sa belle-sœur.
Mme d'Houdetot avait alors environ vingt-sept ans. Elle avait été mariée
à dix-huit ans avec le comte d'Houdetot, homme de peu de valeur, et qui
n'éprouva jamais pour elle qu'une simple amitié; il eut d'ailleurs le
bon goût de ne pas lui demander plus qu'il ne lui donnait.
Mme d'Houdetot n'était pas jolie, mais elle avait la grâce de l'esprit;
elle abondait en saillies charmantes et spontanées; et puis elle
possédait «une si jolie âme, si franche, si honnête, si sensible, si
personnelle!»
Diderot, que la vivacité de son esprit amusait, écrivait un jour à Mlle
Volant:
«Hier, j'étais à souper à côté de Mme d'Houdetot qui disait: «Je me
mariai pour aller dans le monde et voir le bal, l'Opéra et la comédie;
et je n'allai point dans le monde, et je ne vis rien, et j'en fus pour
mes frais!» Ces frais firent rire, comme vous pensez bien.»
Et comme la jeune femme s'animait de la gaieté de son voisin qui buvait
ferme, elle lui disait en riant: «C'est mon voisin qui boit le vin et
c'est moi qui m'enivre.»
Saint-Lambert fut bientôt sous le charme de cette imagination si vive,
de cette âme si douce, et il s'éprit pour Mme d'Houdetot d'une passion
qui dura jusqu'à sa mort.
La marquise de Boufflers n'était pas seulement liée avec sa famille; par
sa naissance, par ses relations, elle se trouvait tout naturellement
amenée à vivre dans un continuel commerce avec la société la plus
agréable. On la rencontrait fréquemment chez Mme du Deffant, cette
vieille aveugle «débauchée d'esprit», qui, au début de sa vie, avait si
largement partagé les erreurs du siècle. Elle avait été la maîtresse du
Régent, d'un certain Fargis dont on disait «qu'il avait tant volé qu'il
en avait perdu une aile», du président Hénault et de beaucoup d'autres
vraisemblablement. Puis quand elle avait perdu la vue, elle s'était
rangée et avait cherché un refuge au couvent de Saint-Joseph, où elle
recevait l'élite de la société spirituelle et lettrée.
Tout le petit groupe dont nous venons d'énumérer les principaux
personnages forme une société intime qui ne se quitte guère. Chaque jour
on se retrouve au concert, à l'Opéra, à la comédie, au jeu, à souper;
c'est une fréquentation continuelle et charmante.
On rencontre Mme de Boufflers tantôt à l'hôtel de Beauvau, où le prince
accueille en grand seigneur les gens de lettres et les philosophes;
tantôt au Temple, où le prince de Conti donne des soupers de cent
cinquante couverts, des concerts, des divertissements où figurent les
premiers artistes de la capitale; tantôt chez le duc de Choiseul, chez
la maréchale de Luxembourg, chez le duc de Nivernais, ce grand seigneur
homme de lettres que Mme du Deffant appelait si plaisamment «le mâle de
l'Idole du Temple[30]», etc., etc.
[30] Le duc habitait, rue de Tournon, un magnifique hôtel qui
avait été autrefois la demeure de Concini; c'était le rendez-vous
de la meilleure société.
Mme de Boufflers, de par son nom et ses fonctions, appartient aussi à la
Cour et on la voit sans cesse à Versailles, à Fontainebleau, à
Compiègne, à Marly, chez tous les princes, à Chantilly, à
Villers-Cotterets, etc.
Pendant l'été, l'existence de la marquise n'est pas moins agréable que
durant l'hiver; elle est invitée dans tous les châteaux des environs;
elle villégiature à droite, à gauche, partout et sans cesse elle
retrouve sa famille et ses amies.
Le prince de Conti la reçoit dans son splendide domaine de l'Isle-Adam;
il y vit entouré d'une société aussi galante que distinguée. On fait de
la musique, on joue la comédie, on chasse. La maréchale de Luxembourg,
Mme de Cambis, qui sont les plus intimes amies de l'_Idole du Temple_, y
font d'interminables séjours; elles y entraînent Mme de Boufflers qui
devient une des assidues de la maison.
La marquise n'est pas moins recherchée à Saint-Maur, chez le duc de
Nivernais; à Roissy, chez les Caraman; à Auteuil, chez Mme Helvétius; à
Saint-Ouen, chez Mme Necker; à Ruel, chez Mme d'Aiguillon; au Raincy,
chez le duc d'Orléans; etc.
Mais c'est surtout à Montmorency, chez Mme de Luxembourg, que Mme de
Boufflers aime à faire de longs séjours; là, elle se sent chez elle, là
elle est heureuse, car elle y retrouve sa chère maréchale et tous les
amis dont la société lui est la plus précieuse.