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typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
n'a pas été harmonisée.
Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
marqués =ainsi=.
LA
MARQUISE DE BOUFFLERS
ET SON FILS
LE CHEVALIER DE BOUFFLERS
DU MÊME AUTEUR
=Le Duc et la Duchesse de Choiseul.= _Leur vie intime, leurs
amis et leur temps_. 8e édition. Un volume in-8º avec des gravures
hors texte et un portrait en héliogravure 7 fr. 50
=La Disgrâce du duc et de la duchesse de Choiseul.= _La
vie à Chanteloup, le retour à Paris, la mort_. 5e édition.
Un volume in-8º avec gravures et portrait 7 fr. 50
=Le Duc de Lauzun et la cour intime de Louis XV.= 10e édition.
Un vol. in-8º avec un portrait 7 fr. 50
(_Couronné par l'Académie française, prix Guizot._)
=Le Duc de Lauzun et la cour de Marie-Antoinette.= 7e édition.
Un vol. in-8º 7 fr. 50
(_Couronné par l'Académie française, prix Guizot._)
=Les Demoiselles de Verrières.= Nouvelle édition. Un vol. in-16
avec deux portraits 3 fr. 50
=L'Idylle d'un gouverneur.= _La Comtesse de Genlis et le Duc
de Chartres._ 2e édition. In-8º avec portrait 1 fr. 50
=La Cour de Lunéville au dix-huitième siècle.= 11e édition.
Un volume in-8º avec une héliogravure 7 fr. 50
=Les Dernières années de la Cour de Lunéville.= Un volume
in-8º avec une héliogravure 7 fr. 50
=Voltaire et Jean-Jacques Rousseau.= (Épuisé.) 1 vol.
=Trois mois à la cour de Frédéric.= (Épuisé.) 1 vol.
=Les Comédiens hors la loi.= (Épuisé.) 1 vol.
=La Duchesse de Choiseul.= (Épuisé.) 1 vol.
=Journal d'un étudiant pendant la Révolution.= (Épuisé.) 1 vol.
=L'Abbé F. Galiani.= Correspondance. (En collaboration avec
Lucien Perey.) _Couronné par l'Académie française_ 2 vol.
=La Jeunesse de Madame d'Épinay.= (En collaboration avec
Lucien Perey.) _Couronné par l'Académie française_ 1 vol.
=Les Dernières Années de Madame d'Épinay.= (En collaboration
avec Lucien Perey.) _Couronné par l'Académie française_ 1 vol.
=La Vie intime de Voltaire aux Délices et à Ferney.= (En
collaboration avec Lucien Perey.) 1 vol.
PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--9352.
[Illustration]
Héliogr. Chauvet Imp. Eudes
MARIE-FRANÇOISE-CATHERINE DE BEAUVAU
MARQUISE DE BOUFFLERS 1711-1786
_Miniature appartenant à Madame la Comtesse de Beaulaincourt_
Plon-Nourrit & Cie Edit.
LA MARQUISE
DE BOUFFLERS
ET SON FILS
LE CHEVALIER DE BOUFFLERS
PAR
GASTON MAUGRAS
_Avec un portrait en héliogravure_
Neuvième édition
[Logo]
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET CIE, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE--6e
1907
_Tous droits réservés_
Tous droits de reproduction et de traduction
réservés pour tous pays.
Published 10 April 1907.
Privilege of copyright in the United States
reserved under the Act approved March 3d 1903
by Plon-Nourrit et Cie.
AVERTISSEMENT
Nous présentons aujourd'hui au public le troisième et dernier volume de
l'ouvrage que nous avions entrepris de consacrer à Mme de Boufflers, à
sa famille et à ses amis.
Au cours de notre récit nous avons été amené à faire une assez large
place au roi Stanislas et à son entourage. A cette occasion on nous a
reproché de ne pas avoir suffisamment rendu justice aux recherches, à la
science, et aux importants travaux d'un certain nombre d'érudits
lorrains.
En énumérant les ouvrages que nous avions consultés et en spécifiant que
nous leur avions fait «de nombreux emprunts», nous pensions avoir
indiqué de quelle ressource ils avaient été pour nous. Cependant, comme
rien ne saurait être plus éloigné de nos intentions que de paraître
diminuer les mérites de nos confrères, nous tenons à rendre de nouveau
un loyal et légitime hommage à leurs travaux, si savants et si
complets, et aux précieux documents et renseignements qu'ils nous ont
fournis.
C'est ainsi que dans notre _Cour de Lunéville au dix-huitième siècle_,
nous avons très largement utilisé le travail de M. Pierre Boyé: _La Cour
de Lunéville en 1748 et 1749_, ou _Voltaire chez le roi Stanislas_.
(Nancy, Crépin-Leblond, 1891, in-8º de 84 pages.)
Notre deuxième volume avait d'abord paru sous la rubrique: _Dernières
années du roi Stanislas_. M. Pierre Boyé nous ayant fait observer qu'il
était l'auteur d'une brochure intitulée _les Derniers moments du roi
Stanislas_ (Nancy, Lidot, 1898, in-8º de 48 pages), une modification de
titre nous a paru s'imposer, d'autant plus que le roi Stanislas n'était
nullement le héros de notre livre, et nous adoptâmes le titre:
_Dernières années de la cour de Lunéville_. M. Pierre Boyé avait
d'ailleurs déjà consacré au roi Stanislas et à son règne une série de
douze ouvrages dont plusieurs ont été pour nous une très précieuse
source de renseignements. C'est ainsi que _Stanislas Leczinski et le
troisième traité de Vienne_ (Paris, Berger-Levrault, 1898, in-8º de 583
pages), nous a fourni les détails que nous donnons sur les projets de
remariage du Roi, le rôle de la princesse Christine, les tentatives de
Stanislas pour remonter sur le trône de Pologne.
Les lettres de Stanislas à sa fille, que nous avons transcrites, sont
toutes tirées de l'édition de M. Boyé: _Lettres inédites de Stanislas à
Marie Leczinska_ (Paris, Berger-Levrault, 1901, in-8º de 178 pages).
L'étude qui précède cette édition, les commentaires qui l'accompagnent,
et _les Derniers moments du roi Stanislas_, du même auteur, nous ont
également beaucoup servi pour retracer la vie et la mort du roi de
Pologne. Enfin, antérieurement à nous, M. Boyé avait exposé les
difficultés politiques en Lorraine dans une brochure spéciale: _la
Querelle des vingtièmes en Lorraine, l'exil et le retour de M. de
Chateaufort_ (Nancy, 1906, in-8º de 31 pages), mais nous n'avons pas eu
connaissance de cette brochure, parue quelques mois avant notre volume.
Après M. Meaume et avant nous, M. Druou a connu et utilisé la
correspondance entre Tressan et Devaux dont la bibliothèque de Nancy
possède des copies faites en 1888 par les soins de M. Meaume, sur les
originaux de la collection Morrisson. M. Druou en a publié de nombreux
fragments dans ses études sur le chevalier de Boufflers et le comte de
Tressan. (_Mémoires de l'Académie de Stanislas_, années 1885 et 1889.)
Enfin, on nous a fait observer que les quelques lettres de la
bibliothèque de Nancy, que nous avions citées comme inédites, avaient
déjà été utilisées par les historiens lorrains. La lettre de Montesquieu
à Solignac par exemple, citée en appendice, a fait le sujet d'une notice
de M. Meaume (_Mémoires de l'Académie de Stanislas_, année 1888).
Le journal de Durival avait été à plusieurs reprises dépouillé par M.
Pierre Boyé pour ses publications sur le dix-huitième siècle en Lorraine
et par M. Christian Pfister pour ses travaux sur l'histoire de Nancy.
PRÉFACE
Avant de commencer le récit des dernières années de la marquise de
Boufflers, nous avons le très agréable devoir d'expliquer à nos lecteurs
comment les documents dont nous avons fait usage sont parvenus entre nos
mains.
Toutes les lettres du chevalier de Boufflers à sa mère et à sa sœur,
Mme de Boisgelin, nous ont été gracieusement offertes par M. le comte de
Croze-Lemercier, qui bien souvent déjà nous a fait de précieuses
communications et qui, cette fois encore, a mis à notre disposition,
avec une bonne grâce dont nous ne saurions trop le remercier, les riches
documents qui sont entre ses mains.
Toute la correspondance de Mme Durival et du chevalier de Boufflers,
toutes les lettres de Mme de Lenoncourt, de Cerutti, tous les papiers de
Panpan nous ont été confiés par Mme Léon Noël, Mlles de Ravinel et le
capitaine Noël, héritiers directs de Mme Durival[1].
[1] En 1797, Mme Durival avait marié à Sommerviller deux jeunes
gens qu'elle considérait comme ses enfants d'adoption, M. Noël,
officier de cavalerie à l'armée de Sambre-et-Meuse, et Mlle
Charlotte de Nismes d'Aubigny. Ils eurent plusieurs enfants.
Nous leur adressons nos plus chaleureux remerciements.
Nous remercions tout particulièrement M. le capitaine Noël qui a bien
voulu nous guider et nous aider dans nos recherches; en lui exprimant
ici notre bien vive reconnaissance, nous ne faisons que rendre justice
aux grands services qu'il nous a rendus.
Toute la correspondance de Panpan avec Mme de Boufflers fait partie de
notre collection d'autographes.
M. le prince de Beauvau, M. le marquis de Marmier, M. le capitaine de
Conigliano, M. Le Brethon, bibliothécaire à la Bibliothèque nationale,
nous ont à plusieurs reprises fourni de très précieux renseignements et
nous les prions d'agréer l'expression de notre très sincère gratitude.
LA MARQUISE DE BOUFFLERS
ET SON FILS
LE CHEVALIER DE BOUFFLERS[2]
CHAPITRE PREMIER
1766-1767
La Lorraine après la mort de Stanislas.--Départ des principaux
personnages de la Cour.--Le maréchal de Bercheny, le comte de
Tressan, l'abbé Porquet, la marquise de Lenoncourt, etc., quittent
Lunéville.
Souvent, et c'est un des plus tristes côtés de la nature humaine, nous
ne comprenons la place que certains êtres tenaient dans notre vie que
lorsque nous les avons perdus. C'est seulement quand ils ne sont plus
que nous songeons à rendre justice à leurs mérites. C'est alors
seulement que nous comprenons combien ils nous étaient chers et à quel
point ils contribuaient à notre bonheur.
[2] Voir: _La Cour de Lunéville au dix-huitième siècle_.
Plon-Nourrit et Cie, Paris, 1904.--_Les dernières années de la
Cour de Lunéville._ Plon-Nourrit et Cie, Paris, 1906.
Il en est souvent de même pour les peuples.
Ce n'est qu'après la mort de Stanislas que la Lorraine comprit ce qu'il
avait fait pour la défendre, ce qu'elle devait à sa paternelle et sage
administration, en un mot tout ce qu'elle perdait en lui.
La disparition du vieux Roi de la scène du monde fut pour les habitants
des deux duchés un véritable désastre. On avait appelé l'_acte de
Cession_ de 1737 la première mort du pays. L'année 1766 fut la seconde,
irrémédiable cette fois.
Du jour au lendemain la Lorraine perdit son autonomie. Nancy et
Lunéville, du rang de petites et brillantes capitales, tombèrent au
niveau de villes de province de deuxième ordre. L'animation, la gaieté,
le luxe qu'apportait la présence de la Cour, les nombreux étrangers que
son éclat et sa réputation attiraient sans cesse, tout disparut en un
instant. Le commerce devint languissant; les habitants désolés virent
non seulement tarir les sources de leur fortune, mais aussi disparaître
tout ce qui faisait la gloire et le renom de leur petit pays. La vie
s'éteignit peu à peu et bientôt régna partout une morne tristesse. On
voyait croître l'herbe dans les cours de tous ces palais aujourd'hui
abandonnés, naguère encore retentissants du bruit des fêtes et de la
joie des courtisans.
La France, il faut l'avouer, ne fit rien pour adoucir la transition,
s'attacher ces nouvelles provinces et leur faire oublier par des
bienfaits la perte de leur indépendance. Louis XV, au contraire, avec
une dureté et une sécheresse de cœur qu'on ne saurait juger trop
sévèrement, s'efforça d'effacer brutalement toutes les traces du passé.
Sa conduite fut du reste d'une si rare inconvenance qu'elle souleva une
réprobation universelle. Il n'eut même pas la pudeur de conserver
quelques années tous ces monuments, que son beau-père avait élevés avec
tant de passion et d'amour, toutes ces œuvres charmantes qui avaient
fait la joie de sa vie et qui rappelaient un règne bienfaisant et
glorieux.
Il décida, il est vrai, qu'on conserverait le château de Lunéville, mais
on le transforma en caserne et on logea des troupes dans ces
appartements illustrés par la présence de Voltaire, de Mme du Châtelet,
de Mme de Boufflers et de tant d'autres.
Le château de Commercy fut moins favorisé encore. C'est en vain que
Stanislas, en le léguant à sa fille, avait bien spécifié qu'il l'avait
créé pour elle, à son intention spéciale, qu'il désirait le lui voir
habiter; Louis XV ne tint aucun compte de dernières volontés si
respectables et il décida que le château serait abandonné[3].
[3] C'est pitié de visiter aujourd'hui ces appartements royaux,
autrefois si magnifiques, et qui servent maintenant de chambrées
aux troupes de la garnison.
La fontaine royale, le château d'eau, le pont d'eau, toutes les
merveilles créées à grands frais par Stanislas subirent le même sort et
elles ne tardèrent pas à s'effondrer misérablement.
Il en fut de même de toutes ces résidences champêtres, de toutes ces
délicieuses retraites élevées par le Roi, soit pour son usage
personnel, soit pour celui de ses courtisans: la Malgrange[4], Jolivet,
Einville, Chanteheu, les chartreuses du parc de Lunéville, etc.[5], tout
fut démoli et les matériaux mis en vente. On ne respecta même pas les
chefs-d'œuvre dont le Roi avait orné toutes ces demeures; sculptures,
peintures à l'huile et à fresque, bas-reliefs, boiseries, tout fut
détruit sans pitié.
[4] La Malgrange ne fut démolie qu'en partie.
[5] Elles étaient occupés par les amis les plus intimes du Roi:
la marquise de Boufflers, le prince de Beauvau, le maréchal de
Bercheny, le marquis de Choiseul, le marquis de Ménessaire, le
chevalier de Boufflers, le comte de Cucé, M. Alliot.
Quant aux bosquets, jardins, parcs, orangeries, cascades, pièces d'eau,
serres, ménageries, qui entouraient ces différentes résidences, on les
abandonna complètement.
Les habitants de Lunéville gémissaient sur cette destruction générale,
mais personne ne la ressentait plus douloureusement que Panpan. L'ancien
lecteur du Roi avait le cœur déchiré de voir disparaître peu à peu tout
ce qu'il avait chanté, tout ce qui avait été sa vie, tout ce qui
rappelait son bienfaiteur. Il exhalait ses plaintes dans ces termes
touchants:
Quand je peignais ainsi ces brillantes merveilles,
Et que tu me prêtais d'indulgentes oreilles,
Grand Roi, qui t'aurait dit que tes vastes châteaux
Dureraient encore moins que mes faibles tableaux.
Quel œil eût pu percer dans cet avenir sombre?
Je lis encore ces vers. Tes palais ne sont plus.
Dans ta tombe enfouis, ils sont tous disparus.
Si leur magnificence a passé comme une ombre,
A jamais dans nos cœurs survivront tes vertus![6]
[6] Bibl. de Nancy. Papiers de Devau.
Stanislas, qui ne pouvait guère soupçonner l'usage que le légataire
ferait de cette libéralité, avait naïvement légué à son gendre le
mobilier de tous ses châteaux et maisons de plaisance.
Par un arrêté du 17 mars 1766, tout entier de sa propre main, Louis XV
donna l'ordre de mettre en vente immédiatement tous les objets,
quelsqu'ils fussent, qui garnissaient les habitations royales[7]. Les
vieux amis de Stanislas eurent la douleur et l'indignation de voir
vendre à l'encan, sur la place publique, et disperser au feu des
enchères ces meubles magnifiques, ces véritables œuvres d'art qui
avaient appartenu à leur maître vénéré.
[7] Arch. Nat. K. 1. 189.
Les appartements du château de Lunéville furent à moitié dévastés; les
riches boiseries du cabinet du Roi disparurent; on les retrouva plus
tard dans le grenier d'un village voisin où elles servaient de
cloison[8].
[8] JOLY, _le Château de Lunéville_.
La pauvre Marie Leczinska n'eut même pas le droit d'arracher aux
enchères ces meubles familiers dont son père aimait à s'entourer et qui
lui étaient doublement précieux par les souvenirs qui s'y rattachaient.
Elle eut seulement la permission de sauver du désastre les portraits qui
se trouvaient dans les appartements du feu Roi[9].
[9] Elle fut autorisée à faire venir à Versailles les portraits
de ses parents, de ses grands-parents, du dauphin, de Mme
Adélaïde et de Mme Victoire, de la princesse de Talmont, du duc
et de la duchesse Ossolinski, du roi de Prusse et de Charles XII.
(Arrêté du 27 mars 1766. Arch. Nat. K. 1. 189.)
Ce ne furent pas seulement les œuvres éphémères de Stanislas qui
disparurent avec lui, la société charmante qu'il avait su très
habilement grouper et qui faisait tout l'agrément de sa Cour ne lui
survécut pas un seul jour. Tout naturellement, en effet, et par la force
même des choses, cette société dont il était le lien nécessaire,
indispensable, se dispersa presque immédiatement.
Sur l'ordre de Louis XV, tous les courtisans qui habitaient le château,
et ils étaient légion, durent abandonner leurs appartements. Ce fut le
signal de la débâcle. Quelle raison de rester à Lunéville, quand il n'y
avait plus de Cour, qu'on n'avait plus ni logement, ni charges, ni
bénéfices d'aucune sorte.
Chacun agit donc suivant sa fantaisie ou les nécessités de sa situation;
les uns, ceux qui avaient des fonctions à la cour de France ou l'espoir
d'en obtenir, prirent la route de Versailles, les autres retournèrent
dans leurs châteaux faire des économies et méditer sur l'instabilité des
choses de ce monde.
Dans le petit cercle intime du Roi et de la favorite, le seul dont nous
ayons à nous occuper, le plus empressé à quitter la Lorraine après la
mort du Roi, fut le maréchal de Bercheny; son ami disparu, rien ne
retenait plus le vieux guerrier à Lunéville. Il partit aussitôt avec
toute sa famille pour la terre de Luzancy, qu'il aimait passionnément,
et qu'il n'avait quittée qu'à regret pour les splendeurs de la cour de
Lorraine. Il entraîna avec lui un des plus fidèles serviteurs de
Stanislas, le comte de Tressan.
La mort de son bienfaiteur avait été de toutes façons pour Tressan une
véritable catastrophe. Non seulement son cœur était douloureusement
affecté par la perte d'un ami très sûr et très aimé, mais il perdait
encore avec lui tous les bénéfices de sa situation, logement, entretien,
équipages, émoluments. Pour comble de disgrâce, Stanislas ne l'avait
honoré dans son testament d'aucune faveur particulière[10].
[10] Reconnaissant des bienfaits dont il avait été comblé,
Tressan voulut élever à la mémoire de son ami un monument digne
de lui et il composa un «portrait historique de Stanislas.»
Voltaire, auquel il en avait envoyé un exemplaire, lui répondait:
«Votre souvenir m'a bien touché, monsieur, et votre ouvrage a
fait sur moi l'impression la plus tendre. Voilà comme je voudrais
qu'on fît les oraisons funèbres; il faut que ce soit le cœur qui
parle, il faut avoir vécu intimement avec le mort qu'on
regrette... Votre ouvrage est vrai, il est attendrissant, il est
bien écrit... je vous remercie tendrement de me l'avoir envoyé.»
Sans ressource et dans une situation financière qui s'aggravait chaque
jour, qu'allaient devenir Tressan et les siens?
Non seulement il fallait vivre, mais il fallait encore payer les dettes
qui avaient été accumulées depuis des années. Harcelé par ses créanciers
et ne sachant comment subvenir à l'existence de sa famille, le grand
maréchal ne vit d'autre ressource que de quitter la Lorraine et d'aller
chercher à la campagne un asile modeste où il pût achever l'éducation de
ses enfants.
Autrefois une pareille détermination lui aurait déchiré le cœur et il
n'aurait pu s'y résigner; quitter Mme de Boufflers eût été au-dessus de
ses forces. Mais les temps étaient bien changés. Les rigueurs
persistantes de la marquise avaient fini, l'âge aussi aidant, par
triompher de la passion du vieux comte, et il envisageait maintenant
avec calme une séparation que les circonstances lui imposaient
impérieusement.
Mis au courant des projets de retraite du grand maréchal, M. de Bercheny
pensa que le voisinage d'un homme agréable et lettré serait une
précieuse ressource dans sa solitude et il chercha à l'attirer près de
lui. Il y avait non loin de Luzancy, sur les bords de la Marne, un petit
village, Nogent-l'Artaud, où il était facile de se loger à peu de frais.
M. de Bercheny l'indiqua à Tressan. Ce dernier trouva le conseil
judicieux, et bientôt il achetait à Nogent, pour 10,000 livres, une
maison convenable avec de beaux jardins. Elle avait appartenu autrefois
à M. Poisson, avant la singulière fortune de Mme de Pompadour.
Quelque pénible que lui fût le sacrifice, le comte, avant de s'éloigner,
se décida à faire dans sa maison les réformes nécessaires. Il vendit sa
bibliothèque et sa belle collection d'histoire naturelle à la margrave
de Bade, il se défit de ses chevaux, de ses équipages, d'une partie de
son mobilier; enfin il se réduisit à un seul valet de chambre[11].
[11] _Souvenirs du comte de Tressan_, par le marquis DE TRESSAN.
Versailles, Lebon, 1897.
Voltaire, qu'il avait mis au courant de ses projets, les approuvait
fort:
«Vous comptez donc aller vivre en philosophe à la campagne, lui
écrivait-il? Je souhaite que ce goût vous dure comme à moi. Ce n'est que
dans la retraite qu'on peut méditer à son aise.»
Mais si le philosophe félicitait Tressan de sa détermination, il
s'attendrissait sur le sort de Panpan, qui allait être privé de son
meilleur ami, et il ajoutait gracieusement:
«Je n'oublierai jamais mon cher Panpan, c'est une âme digne de la vôtre.
Que fera-t-il quand vous ne serez plus en Lorraine? Toute la Cour de
votre bon roi va s'éparpiller et la Lorraine ne sera plus qu'une
province. On commençait à penser; ces belles semences ne produiront plus
rien; c'est vers la Marne qu'il faudra voyager... Notre lac de Genève
fait bien des compliments à la Marne.
«Adieu, monsieur, conservez-moi des bontés qui sont la consolation de ma
vieillesse.»
Tressan dit donc adieu à Mme de Boufflers, à Panpan, à tous ses amis, et
il quitta sans esprit de retour cette Lorraine où il vivait depuis seize
ans, où il avait éprouvé bien des joies, mais aussi les plus cruels
tourments de l'amour malheureux.
Il vécut paisiblement pendant quelques années dans sa modeste demeure de
Nogent-l'Artaud, voisinant avec le maréchal de Bercheny, faisant
l'éducation de ses quatre enfants qu'il aimait tendrement, et trouvant
des consolations à son isolement dans les travaux littéraires et dans
la culture de son petit jardin. C'est là qu'il commença à composer ces
romans de chevalerie qui bientôt le passionnèrent et l'occupèrent
jusqu'à son dernier jour[12].
[12] Le marquis de Paulmy venait de créer la bibliothèque des
Romans; il invita Tressan à y collaborer; ce dernier accepta avec
joie et il fit paraître successivement des romans de chevalerie
tirées de nos vieilles chroniques: _le petit Jehan de Saintré_,
_Gérard de Nevers_, _Artus de Bretagne_, _Huon de Bordeaux_,
_Tristan le Léonais_, _Dom Ursino le Navarin_, les _Amadis_,
etc., etc.
MM. de Bercheny et Tressan ne furent pas seuls à quitter la Lorraine.
L'aumônier du Roi, cet ineffable abbé Porquet, qui avec tant de succès
avait consacré ses soins à l'éducation du chevalier de Boufflers, imita
bientôt leur exemple. Que lui restait-il à faire à Lunéville, maintenant
que son royal pénitent n'avait plus besoin, et pour cause, de ses
services? Vivre paisible et ignoré dans un petit cercle de vieux amis,
végéter misérablement dans une cité morte, n'était pas du tout le fait
du correct et séduisant Porquet. N'aimait-il pas toujours passionnément
les spectacles, les fêtes, les plaisirs? N'était-il pas vraiment trop
jeune encore pour renoncer aux joies de ce monde? Et où pouvait-il être
mieux que dans la capitale pour satisfaire ses goûts mondains.
L'abbé dit donc un éternel adieu à la Lorraine et il partit pour Paris.
Il n'y avait pas de situation, mais il comptait sur sa réputation, et
puis il était bien convaincu que ses amis, et en particulier son ancien
élève, l'aideraient à en trouver une.
En attendant, il se lança dans la société littéraire et galante de
l'époque, fréquenta les philosophes et les comédiennes, en particulier
Mlle Quinault, à laquelle Panpan l'avait recommandé, publia des vers
dans l'_Almanach des Muses_, etc., etc.; bref il fit tout au monde, hors
ce qui concernait son état.
Panpan avait eu le cœur serré en voyant s'éloigner cet ami si cher et
cependant il rimait encore en l'honneur de l'ingrat qui l'abandonnait.
Il lui adressait bientôt cette plaintive élégie où il rappelait les
joies du passé qui lui rendaient plus cruelles encore les tristesses du
présent:
O toi, dont la probité pure,
Le cœur dans le bien affermi,
Plus que l'heureux talent dont t'orna la nature
Pour jamais m'ont fait ton ami,
Gentil docteur que le Permesse
Plus que la Sorbonne illustra,
Toi, qui dis moins souvent la messe
Que tu ne vas à l'Opéra,
Te voilà donc fixé sur les bords de la Seine!
Jadis, aux plaisirs de Paris,
Je t'ai vu préférer nos plaisirs de Lorraine.
Dans ces lieux autrefois de Boufflers si chéris,
Aujourd'hui mon petit domaine,
Je t'ai vu rassembler les muses et les ris;
Dans mon balustre étoit la tribune aux harangues;
Là pour ton chevalier tu fis ces vers charmants
Ces vers auxquels toutes nos langues
Donnoient plus d'applaudissements
Qu'ils n'exigeaient de révérences[13].
Autres temps, autres jouissances...
Mais quels moments vaudront ces fortunés moments?[14]
[13] Voir _les Dernières années de la Cour de Lunéville_, p. 318.
[14] Mss. de la bibliothèque de Nancy. Papiers de Devau.
La marquise de Lenoncourt, une des plus spirituelles femmes de la Cour,
une des grandes amies de Panpan et de Mme de Boufflers, n'avait pas
d'abord suivi l'exemple général. En dépit des ordres de Louis XV, elle
avait continué à résider dans l'appartement qu'elle occupait au château,
mais bientôt la solitude qui régnait dans cette vaste demeure, la
tristesse qui pesait sur les bosquets du parc, assombrirent le moral de
la marquise et elle fut prise de la nostalgie du bruit et du mouvement;
puis elle était affligée d'un mari détestable «dont elle rougissait et
dont elle avait peur». Stanislas la protégeait contre les entreprises de
ce «gros monsieur», ainsi qu'elle appelait son époux. Mais le Roi
n'étant plus là pour la défendre, elle ne se crut pas en sûreté à
Lunéville et elle prit prétexte de son isolement pour quitter la
Lorraine et chercher un refuge sur les bords de la Seine.
Panpan, désolé de voir le vide se faire chaque jour plus grand autour de
lui, écrivait à sa chère marquise:
_A Mme la marquise de Lenoncourt._
Quand nous l'avons perdu ce Platon couronné,
Au bonheur des Lorrains ce sage destiné,
J'ai cru que dans ces lieux, de sa Cour éplorée,
Il resteroit du moins quelque illustre débris.
Tout a fui son tombeau, tout a fui vers Paris!
Seule dans son palais, vous m'étiez demeurée;
Je comptois, comme à lui, vous y faire ma cour,
Objet de tout mon culte, illustre Lenoncourt;
Vous m'auriez tenu lieu de sa tête sacrée.
De sa présence auguste autrefois honorée,
Ma chartreuse lui dut ses embellissements,
Et d'arbres, et de fleurs, par ses ordres parée,
Fut le théâtre heureux de nos amusements.
Vous y suiviez Boufflers, quand, des jeux entourée,
Boufflers y rassembloit l'esprit, et tous les goûts.
Ils s'y seroient encor rassemblés près de vous!
Mais de ces tristes lieux, pour jamais exilées,
Les grâces avec elle, avec vous envolées,
Ont privé mes jardins de leurs plus chers appas;
Hélas! je n'y vois plus l'empreinte de vos pas
Sur le sable de mes allées![15].
[15] Mss. de la Bibliothèque de Nancy. Papiers de Devau.
Ainsi Panpan voyait avec terreur s'éloigner peu à peu tous ses amis,
tous ceux qu'il avait aimés, qui avaient été les compagnons de sa vie,
qui lui rappelaient les joies des années heureuses. Bientôt il allait se
trouver seul, n'ayant plus d'autre distraction que de cultiver les
fleurs de son jardin, les fruits de son verger. Pour comble d'infortune
il restait dans une situation fort modeste, ayant à peine de quoi vivre.
C'était le moment ou jamais de faire appel à cette philosophie dont il
avait lui-même si souvent vanté les bienfaisants effets.
Dans sa détresse profonde, le pauvre Panpan avait-il au moins l'espoir
de conserver celle qu'il aimait par-dessus toutes choses, sa
bienfaitrice, la marquise de Boufflers? Si elle lui restait, c'était
encore le bonheur.
Hélas! la marquise, elle aussi, songeait à s'éloigner. Douloureusement
affectée par la mort de ce vieillard pour lequel elle éprouvait une
ancienne et sérieuse affection, chassée de ce château où elle régnait
depuis tant d'années, elle se trouvait dans la situation la plus
pénible. En perdant le Roi, elle avait tout perdu, honneurs, privilèges,
situation, et comme elle s'était toujours montrée pour elle-même d'un
grand désintéressement, elle restait sans la moindre fortune. Tout son
patrimoine avait été follement dissipé au jeu, et elle n'avait plus pour
vivre qu'une maigre pension de 18,000 livres sur le trésor royal.
Le séjour de Lunéville lui était devenu odieux. Elle aussi voulait fuir
ces lieux désolés, et elle parlait d'aller s'établir momentanément dans
la capitale, près de son frère de Beauvau et de sa sœur de Mirepoix
qu'elle aimait beaucoup, et qui y occupaient à la Cour comme dans la
société une grande situation.
A la nouvelle d'un départ prochain, Panpan jetait les hauts cris. Une
fois entraînée dans la vie de Paris, ne serait-elle pas subjuguée par
les succès qu'elle y obtiendrait? N'allait-elle pas oublier son vieil
ami? Reviendrait-elle jamais en Lorraine? Ainsi parlait Panpan avec sa
connaissance de la nature humaine, et son cœur se serrait à la pensée
qu'il ne reverrait peut-être plus celle qui avait été l'idole de sa vie.
Pendant l'automne de 1766, alors que Mme de Boufflers était encore
hésitante, son frère de Beauvau lui écrivit qu'il allait venir avec la
princesse passer quelques jours en Lorraine pour régler plusieurs
affaires urgentes, et que de là il se rendrait dans son gouvernement du
Languedoc où il aurait à séjourner plusieurs mois; il pressait
instamment sa sœur de faire le voyage avec eux.
Mme de Boufflers ne cherchait qu'une occasion d'échapper à ses tristes
souvenirs. Elle estima qu'un voyage dans d'aussi agréables conditions
serait pour elle une précieuse distraction. Puis un changement de
milieu, d'horizons, d'habitudes n'était-il pas le meilleur moyen pour
elle de se ressaisir. Elle verrait ensuite à réorganiser sa vie et à
prendre des résolutions définitives.
Elle écrivit donc à son frère qu'elle acceptait sa proposition avec
reconnaissance et qu'elle se tenait prête à partir au premier signal.
CHAPITRE II
1766-1767
Départ de Mme de Boufflers pour le Languedoc.--Son séjour à
Toulouse.--Correspondance avec Voltaire.--Mme de Boufflers à
Paris.--Elle va prendre les eaux de Plombières.--Projets de voyage
en Suisse.
Nous avons dit, dans les premiers volumes de cet ouvrage, ce qu'était le
prince de Beauvau, ses rares qualités, sa droiture, sa loyauté, ses
aptitudes militaires; nous n'y reviendrons pas. Personne plus que lui ne
jouissait de l'estime et de la considération générales.
Nous avons raconté comment il avait perdu sa femme presque subitement en
1763 et comment, après un deuil de pure convenance, il avait épousé Mme
de Clermont qu'il aimait depuis fort longtemps[16]. Cette seconde union,
qui réalisait ses vœux les plus chers, tourna à miracle. Jamais on ne
vit ménage plus tendrement uni, plus parfaitement heureux. Il fut à la
fois, par sa rareté même, la gloire et l'étonnement du dix-huitième
siècle.
La nouvelle princesse de Beauvau, fort bien de sa personne, était en
outre une femme de haute distinction. Elle avait un charme infini, un
naturel simple, un ton excellent, une «sensibilité vraie, bonne,
continuelle».
[16] Voir _les Dernières années de la Cour de Lunéville_, p.
353.
«Je ne crois pas qu'il y ait sous le ciel de caractère plus aimable, ni
plus accompli que le sien, écrit Marmontel. C'est bien elle qu'on peut
appeler justement et sans ironie «la femme qui a toujours raison». Mais
la justesse, la netteté, la clarté inaltérable de son esprit est
accompagnée de tant de douceur, de simplicité, de modestie et de grâce
qu'elle nous fait aimer la supériorité même qu'elle a sur nous.»
Mme du Deffant était moins élogieuse, mais peut-être plus exacte, quand
elle écrivait:
«Je doute que l'amour-propre de Mme de Beauvau lui cause jamais le plus
petit chagrin. Cet amour-propre est cuirassé. Elle ne respire que gloire
et hommage, elle vit de nectar et d'ambroisie, ne respire que l'encens.
Elle dédaigne trop ceux qui ne l'adorent pas pour pouvoir jamais être
offensée de leur indifférence. Elle est parfaitement heureuse, elle doit
son bonheur à son caractère, et comme il est très bon, il lui attire
l'estime de ceux qui la connaissent[17].»
[17] A Mme de Choiseul, 7 septembre 1772. _Correspondance
complète_ de Mme du Deffand par le marquis de Sainte-Aulaire.
Paris, Calmann-Lévy, 1877.--Toutes les lettres de Mme du Deffand
à Mme de Choiseul et de Mme de Choiseul à Mme du Deffand citées
dans ce volume sont extraites de cette correspondance.
La princesse avait une manière d'aimer son mari, simple et touchante.
Elle ne songeait qu'à le faire valoir et à s'effacer elle-même. A
l'entendre, c'était toujours à M. de Beauvau qu'on devait rapporter
tout le bien qu'on louait en elle.
Malgré toutes ses qualités, peut-être même en raison de ses qualités,
Mme de Beauvau passait pour dominatrice et on lui reprochait «une
personnalité intolérable»; il est certain qu'elle avait pris sur son
entourage, et en particulier sur son mari, un empire presque absolu.
Aussi Mme du Deffant, rarement bienveillante, l'avait-elle surnommée
ironiquement _la dominante des dominations_. Elle désignait encore
volontiers ces heureux époux sous le nom de _la dominante_ et _le
soumis_.
Quand les Beauvau eurent réglé leurs affaires d'intérêt en Lorraine, Mme
de Boufflers dit adieu au pauvre Panpan désolé et elle partit avec eux
pour Lyon. Ils y restèrent quelques jours, puis, de là, ils gagnèrent à
petites journées Arles, où ils visitèrent l'amphithéâtre, les thermes,
le palais de Constantin, Saint-Trophime, Saint-Honnorat, etc. Mme de
Boufflers, très éprise du passé, ne se lassait pas d'admirer toutes ces
merveilles des temps anciens. A Nîmes, elle s'extasia devant la maison
carrée, les arènes, le temple de Diane, le pont du Gard, etc. Enfin ils
arrivèrent à Toulouse, capitale du Languedoc.
M. de Beauvau était très aimé dans son gouvernement, il y faisait preuve
d'une indépendance d'esprit et d'une largeur d'idées fort rares à son
époque. Quand il avait été nommé en 1764, son premier soin avait été de
secourir de malheureuses familles protestantes qu'on persécutait à cause
de leur foi et qui gémissaient dans les prisons depuis des années. Sa
généreuse conduite faillit même lui attirer une disgrâce complète, mais
rien ne put la lui faire modifier. Il répondait très noblement à des
menaces réitérées: «Le Roi est le maître de m'ôter le commandement qu'il
m'a confié, mais non de m'empêcher d'en remplir les devoirs selon ma
conscience et mon honneur.»
A peine Mme de Boufflers était-elle installée dans la capitale du
Languedoc et jouissait-elle avec délices d'une vie toute nouvelle pour
elle, qu'elle reçut de Voltaire une lettre pressante.
Le vieux philosophe la suppliait d'obtenir du gouverneur qu'il fit
nommer premier capitoul M. de Sudre, l'avocat qui avait défendu Calas,
celui qui «seul avait protégé l'innocence lorsque tout le monde
l'abandonnait et la calomniait».
«Vous allez en Languedoc, lui disait Voltaire, votre premier plaisir
sera d'y faire du bien. Je vous propose une action digne de vous et dont
tous les honnêtes gens de France vous auront obligation... J'attends
tout d'un cœur comme le vôtre»; et il l'assurait que «si son âge et les
maladies le lui avaient permis,» il serait sûrement venu lui faire sa
cour quand elle était passée par Lyon.
Pais il lui racontait plaisamment toutes les infortunes qui
l'accablaient dans sa très belle et très détestable vallée, où il ne lui
manquait que «l'agrément de la peste».
Le 21 janvier il lui écrivait encore:
«Ferney, 21 janvier 1767.
«Madame, non seulement je voudrais faire ma cour à Mme la princesse de
Beauvau, mais assurément je voudrais venir à sa suite me mettre à vos
pieds dans les beaux climats où vous êtes; et croyez que ce n'est pas
pour le climat, c'est pour vous, s'il vous plaît, madame.
«M. le chevalier de Boufflers, qui a ragaillardi mes vieux jours, sait
que je ne voulais pas les finir sans avoir eu la consolation de passer
avec vous quelques moments. Il est fort difficile actuellement que j'aie
cet honneur: trente pieds de neige sur nos montagnes, dix dans nos
plaines, des rhumatismes, des soldats et de la misère forment la belle
situation où je me trouve. Nous faisons la guerre à Genève, il vaudrait
mieux la faire aux loups qui viennent manger les petits garçons. Nous
avons bloqué Genève, de façon que cette ville est dans la plus grande
abondance et nous dans la plus effroyable disette.
«Pour moi, quoique je n'aie plus de dents, je me rendrai à discrétion à
quiconque voudra me fournir des poulardes.
«J'ai fait bâtir un assez joli château et je compte y mettre le feu
incessamment pour me chauffer.
«J'ajoute à tous les avantages dont je jouis que je suis borgne et
presque aveugle, grâce à nos montagnes de neige et de glace.
«Promenez-vous, madame, sous des berceaux d'oliviers et d'orangers, et
je pardonnerai tout à la nature.»
«_P.S._--Je ne sais sur quel horizon est actuellement M. le chevalier de
Boufflers, mais quelque part où il soit, il n'y aura jamais rien de plus
singulier ni de plus aimable que lui[18].»
[18] _Œuvres complètes de Voltaire._ Paris, Garnier
frères.--Toutes les lettres de Voltaire citées dans ce volume
sont tirées de l'édition Garnier frères.
Malheureusement, si la recommandation de Voltaire auprès de la marquise
de Boufflers et de M. de Beauvau était puissante, celle du prince auprès
de M. de Saint-Florentin avait moins de crédit, et le protégé du
philosophe ne fut pas nommé.
Voltaire n'en remercie pas moins très aimablement sa correspondante de
sa bonne volonté et de l'appui qu'elle lui a prêté. Il termine par ces
mots pleins de grâce:
«Je ne sais, madame, si vous allez à la Cour ou à la ville, mais en
quelque lieu que vous soyez, vous ferez les délices de tous ceux qui
seront assez heureux pour vivre avec vous. Cette consolation m'a
toujours été enlevée. Votre souvenir peut seul consoler le plus
respectueux et le plus attaché de vos serviteurs.
«V.»
Peu de jours après, nouvelle lettre du patriarche au sujet d'un libraire
de Nancy, Leclerc, soupçonné de répandre des livres interdits. Pour
couper court à sa propagande, on l'avait prudemment jeté à la Bastille.
Voltaire indigné accuse, bien entendu, la Compagnie de Jésus de ce
nouveau méfait. Il écrit «pénétré de douleurs»: «Faut-il donc que les
Jésuites aient encore le pouvoir de nuire et qu'il reste du venin mortel
dans les tronçons de cette vipère écrasée.» Il supplie la marquise
d'agir en faveur d'un infortuné. «Rien ne rafraîchit le sang, comme de
secourir les malheureux», lui dit-il pour l'encourager.
Après un assez long séjour en Languedoc, Mme de Boufflers et ses
compagnons reprirent la route de la capitale. Ils ramenaient avec eux,
en l'entourant de soins empressés, une petite chienne barbette destinée
à l'amusement de Mme du Deffant. Cet animal fit en effet le bonheur de
la vieille aveugle: «Elle n'est pas trop jolie, disait-elle, mais elle
m'aime, cela me suffit.»
La marquise resta peu de temps à Paris, car elle avait des affaires
urgentes à régler en Lorraine, mais la séparation allait être de courte
durée; les Beauvau comptaient faire une saison à Plombières au mois de
juillet et il était convenu que Mme de Boufflers les rejoindrait dans la
célèbre ville d'eaux dès qu'ils y seraient installés.
La marquise passe donc quelques semaines à Nancy et à Lunéville en
compagnie du cher Panpan, puis, vers le milieu de juillet, elle se rend
à Plombières où elle a le plaisir de retrouver ses parents et sa fille,
Mme de Boisgelin.
En 1767 la société réunie à Plombières est des plus brillantes et une
foule élégante se presse sous les ombrages du parc. Rarement l'on a vu
pareille affluence, et c'est à croire que la cour de Versailles s'est
transportée sur les bords de l'Agron. Les hôtels, les maisons
particulières regorgent de baigneurs. Comme de nos jours, l'on publie
religieusement chaque semaine la liste des étrangers, avec l'indication
des demeures qu'ils occupent.
M. de la Galaizière et l'abbé de Lentillac sont à l'hôtel des Dames, la
marquise de la Tour du Pin et la duchesse de Luynes à l'Ange, le
chevalier de la Ferronnays à la Fleur de Lys, la duchesse de Nivernais
et son confesseur à Saint-Blaize, l'abbé comte de Saintignon à la
Croix-rouge, etc.
Les principaux baigneurs sont le marquis et la marquise de
Clermont-Gallerande, le comte et la comtesse de Belzunce, le prince et
la princesse de Montmorency, la duchesse de Cossé, la marquise d'Avaray,
la vicomtesse de Laval, les comtesses de Taxis, de Montalembert, de
Sabran, de Bercheny, de Rastignac, le prince de Bauffremont, les marquis
de Saint-Aubin, d'Autichamp, les chevaliers de la Bourdonnais, de
Beauteville, le baron d'Holbach, etc., etc.
Les malades mènent une vie des plus gaies. Entre les exercices
obligatoires du traitement, ils se retrouvent sans cesse et ils
imaginent mille occupations pour se distraire. Les uns, les moins
valides, ceux auxquels les médecins prescrivent le repos, se réunissent
pour jouer à cavagnole, à la comète, faire de la musique; les autres
organisent des déjeuners champêtres aux environs, à Remiremont, au Val
d'Ajol, etc. Le pays est superbe, on le parcourt à pied, à cheval, en
voiture. Chaque jour il y a thé ou café chez l'une ou l'autre grande
dame; chaque soir, bal et souper. Enfin la vie est charmante, on n'a pas
un instant d'ennui, et dans cette fréquentation continuelle l'amour
trouve aisément son compte.
Une des grandes distractions de cette société est d'aller visiter un
célèbre thaumaturge du Val d'Ajol. Il s'appelle Dumont et on l'a
surnommé _le médecin de la montagne_. Quant à lui, il prend modestement
le titre de chirurgien renoueur de S. A. R. Mgr le comte de
Provence[19]. Il a obtenu quelques guérisons qu'on regarde comme
miraculeuses et qui lui ont valu une réputation considérable. Aussi
presque tous les baigneurs, à la grande indignation des Esculapes de la
localité, vont-ils le consulter[20].
[19] Il avait en effet donné des soins au Prince.
[20] Ces Dumont étaient rebouteurs de père en fils depuis deux
siècles, et ils se transmettaient leurs secrets. On les appelait
les Valdajoux, du nom de la vallée qu'ils habitaient.
La colère des médecins était si violente que l'infortuné rebouteur
craignait toujours d'être assassiné par ses confrères patentés et il
n'osait sortir de chez lui sans être accompagné d'un homme de la
maréchaussée[21].
[21] En 1769, la duchesse de Luynes se démit le bras et ses
chirurgiens le lui remirent si mal, qu'elle resta estropiée; on
voulait même lui couper le membre malade, lorsqu'on songea à
faire venir le célèbre Dumont. Ce dernier fit souffrir à la
duchesse un véritable martyre pendant plusieurs heures, mais elle
retrouva l'usage complet de son bras. Quelques jours après,
Dumont, sortant de son hôtel le soir, fut attaqué par deux hommes
et il reçut un coup d'épée; on accusa les chirurgiens ordinaires
de la duchesse de cette basse vengeance.
Nous ne savons si la santé des malades se trouvait bien de cette
existence agitée, mais ce qui est certain, c'est que leur moral s'en
accommodait fort.
L'usage, nous l'avons dit, était de saigner les baigneurs dès leur
arrivée, pour les mieux préparer à l'action des eaux. Mme de Boufflers,
son frère, la princesse, Mme de Boisgelin, se soumirent docilement à
cette fâcheuse obligation, puis ils commencèrent leur traitement, mais
sans s'astreindre à un régime trop sévère. Ils fréquentaient la société,
où ils avaient retrouvé un grand nombre de leurs amis, et ils faisaient
de nombreuses excursions dans les environs, si bien que le temps se
passait rapidement et agréablement.
Depuis un an bientôt qu'elle voyage et vit avec son frère et sa
belle-sœur, Mme de Boufflers a ressenti les bienfaisants effets d'une
société aimable et d'une distraction sans cesse renouvelée; elle a
retrouvé son équilibre physique et moral, et les tristes événements de
l'année 1766 ne sont déjà plus pour elle que de lointains souvenirs.
Mais elle a pris goût à cette existence errante, et maintenant elle
redoute le moment où il lui faudra enfin se résigner à une solitude
qu'elle n'a jamais connue. Dans l'espoir d'éloigner encore le terme
fatal, elle imagine de faire, aussitôt sa cure terminée, un nouveau
déplacement et des plus séduisants.
Depuis longtemps elle caressait l'idée d'aller rendre visite à l'ermite
du mont Jura, à ce prestigieux Voltaire dont elle avait gardé si
délicieux souvenir, et qu'elle n'avait pas revu depuis dix-huit ans,
depuis les années éblouissantes de 1748 et de 1749. Le séjour que son
fils avait fait près du philosophe en 1764, les récits émerveillés du
jeune homme avaient redoublé le désir de Mme de Boufflers d'aller revoir
son vieil ami. La récente correspondance qu'elle venait d'entretenir
avec lui lui inspira l'idée, une fois sa cure achevée, de faire un
voyage en Suisse et de le terminer par un séjour chez le philosophe.
Comme en voyage il est plus agréable d'être en nombreuse société, elle
décide d'entraîner avec elle son frère et sa belle-sœur qui ne
demandent pas mieux; sa fille, Mme de Boisgelin; sa grande amie, Mme
Durival; et enfin le cher et indispensable Panpan, qui, lui aussi, veut
revoir son ami Voltaire. Ainsi la fête sera complète, la marquise ne
laissera pas de regrets derrière elle et l'on ne s'ennuiera pas en aussi
aimable compagnie.
En attendant, Mme de Boufflers consulte des cartes, prépare des
itinéraires, et, comme si elle allait à la découverte de pays inconnus,
elle interroge anxieusement ceux de ses amis qui connaissent la Suisse,
sur l'état des chemins, les difficultés de la route, les ressources du
pays, les auberges, etc., etc.
C'est à Panpan qui est resté à Lunéville que la marquise fait part de
ses projets, projets qui ont pour lui un intérêt tout particulier,
puisqu'il est arrêté, décidé qu'il sera du voyage. En même temps elle
lui raconte les menus incidents de la vie de Plombières:
«Plombières, 30 juillet 1767.
«Mon cher Veau,
«Je suis bien étonnée de ne vous avoir pas encore écrit, car je n'ai pas
encore cessé de penser à vous, malgré la foule qui m'environne. Il y a
prodigieusement de monde ici, et comme je passe à peu près la journée
chez Mme de Beauvau, je vois tout.
«Il n'y a que Mme de Gimel et moi dans notre maison; aussi y suis-je
fort bien. Le pauvre prince qui était mal, et sans se plaindre, part
demain matin, ce qui m'afflige fort.
«M. de Beauvau pense toujours au voyage de Genève. Quoi qu'il en soit je
partirai vers le 8 ou le 10 août, et je vous attendrai autant qu'il vous
plaira.
«La duchesse de Cossé arrive de Ferney. Elle a parcouru toute la Suisse.
Vous croyez bien que je lui ai un peu parlé des chemins; elle dit, comme
les autres, qu'ils sont plus beaux que partout ailleurs et que Voltaire
est plus aimable et surtout plus poli que jamais.
«Nous voyons beaucoup ici le baron d'Holbach et M. de Tolosan. Le
premier est un bien bon homme, et a, dit-on, beaucoup de connaissances;
mais le second est parfaitement bon et parfaitement aimable.
«L'abbé de Mitri et sa sœur sont arrivées avant-hier, ce qui m'a fait
faire une partie de trictrac à tourner, avec M. de Vaugrave. C'est la
seule depuis que je suis ici et je n'y ai point du tout pensé, mais
toujours à vous, mon bon Veau.»
Quelques jours après nouvelle lettre[22].
[22] Toutes les lettres de Mme de Boufflers à Panpan, citées dans
ce volume, et dont l'origine n'est pas indiquée, font partie de
notre collection particulière. Elles proviennent de la collection
de M. Meaume. Nous avons tout lieu de croire ces lettres
inédites, mais nous n'affirmons rien.
«Plombières, 3 août 1767.
«Mais, mon cher Veau, la tête te tourne donc?