Le tic tac de la pendule semble ânonner: «Si tu allais avoir peur!»

Le masque japonais étire les commissures de ses lèvres exsangues comme

pour insinuer: «Si tu allais avoir peur!»

On eût dit même que du bleu des écrans les monstrueux cacatois

caquetassent: «Si tu allais avoir peur!»

Alors Maurice Albarel se sent, la durée de quelques secondes, saisi

d'une terreur réflexe. Et ses mâchoires claquent.

* * * * *

Dans un très vieux quartier, une ruelle torte aux squames d'herbes. Dans

une maison à lézardes, au bout d'une allée étroite, donnant sur la cour,

une salle basse aux carreaux embus. De nombreux fleurets y strient les

murs; des épées de combat, des sabres de cavalerie, des haches

d'abordage, des pistolets d'arçon, un heaume ceignent en trophée le

brevet du maître d'armes, Monsieur Bardille.

Le père Bardille est un vieux troupier ayant dépassé la cinquantaine,

moyen de taille, solide encore sur la _planche_, malgré l'apparente

lourdeur de sa démarche. Des yeux gris aux pupilles abonnies, le cuir de

la face tanné comme son plastron de professeur. De longues moustaches

d'un blond roussi fluent sur des lèvres de fumeur de pipe. Il parle en

zézayant.

--Monsieur Bardille, dit de Saint-Lager, je vous amène mon ami, M.

Albarel qui doit se battre demain matin.

--Ah!

--Vous allez lui montrer une de ces bottes...

Le père Bardille examine à la dérobée Albarel.

--Il a fait autrefois des armes, mais il est un peu rouillé.

--Nous allons voir ça.

Maurice regarde machinalement autour de lui, le coeur pris d'un malaise

torpide: lui apparaissent, en une trémulation, les murs striés de

fleurets et les aciers fourbis du trophée.

Du vestiaire de la salle d'armes, des âcretés de coutil mouillé montent.

Un jour triste se filtre à travers le ternissement des vitres.

«Une, deuss, fendez-vous.»

* * * * *

En compagnie de ses deux témoins et de Ravasse qui avait bien voulu

assumer la responsabilité de médecin en cette affaire, Maurice mangea un

copieux dîner fortement arrosé. Il fut très gai, très loquace, un peu

nerveux assurément. Le café pris, comme l'heure du train approchait, ils

montèrent tous quatre en voiture, Saint-Lager à côté de Maurice, Sicard

sur le strapontin, Ravasse avec le cocher.

Saint-Lager portait les épées soigneusement enveloppées dans un

pardessus; en les cahots de la voiture leurs gardes vinrent parfois

heurter la cuisse d'Albarel. Ce contact lui causa de la répulsion.

Une brise fraîche cinglait, avivée par la course rapide du véhicule.

Maurice pensait: maintenant c'était fini. Il ne pourrait pas faire

autrement. Il allait se battre. Demain il allait sentir devant sa

poitrine une lame menaçante. Demain il serait grièvement blessé, mort

peut-être, oui, mort, là-bas, au diable, dans un pays étranger; mort,

gisant au milieu d'un bois!

Le long du boulevard la vie grouille. Maurice Albarel demeure muet,

plongé dans une vague inconscience.

Et, sous le clair ciel d'été, au flamboi du gaz, les feuillages épandus

semblent de la tôle vernissée. Dans les boutiques les panneaux à glaces

centuplent les globes blafards des girandoles. Les tramways se ruent,

béhémots aux prunelles incandescentes. Des êtres se meuvent en traînant

leurs ombres par le trottoir.

La gare du Nord. La lumière électrique: funèbre et bleue sur les dalles

de l'embarcadère. Des appels, des pas précipités, et le brouhaha de

toutes les tarrabalations du départ.

Albarel court au guichet.

Près lui, un grand jeune homme cause avec un employé du chemin de fer.

Il reconnaît son adversaire. Un regard est échangé, furtif, prompt.

* * * * *

En wagon. Sicard s'assoupit dans un coin, de mauvaise humeur malgré ses

protestations. Ravasse fume, taciturne, coiffé d'un tapabor en drap

rayé. Saint-Lager donne à Maurice des conseils sur la manière de se

tenir pendant le duel.

Le train file dans la nuit avec des sifflements aigus. Aux stations des

portières claquent, la voix des conducteurs chante dans la paix

nocturne. Parfois des voyageurs montent dans le compartiment des

duellistes: un monsieur à lunettes ou quelque vieille dame roulée dans

un châle à grandes palmes.

Albarel se sent très dispos, un jarret d'acier. Ses appréhensions de la

veille se sont évanouies. Il se dit: «Je n'aurai pas peur,» et il fume

des cigarettes en causant avec Saint-Lager. Il s'amuse aussi à regarder

par la portière: des bourgades endormies, avec un clocher pointu dont

l'ardoise mire la lune; des collines mollement ondulées à l'horizon; les

méandres d'une rivière bordée de saules; un sous-bois et des troncs

noueux et des guis hâtifs et des hautes herbes, en une pénombre

mystérieuse. Des plaines à perte de vue où des moissons javellent.

* * * * *

Mons. Déserte la grande place parmi les matinales grivelures. Un air

d'ennui béatifie les façades nues des maisons au cordeau. Malgré la

belle saison la bise point comme dard. Lourdement s'ébranle la cadrature

de l'antique horloge.

* * * * *

Deux surannées guimbardes roulent avec des grincements d'essieux hors

Mons. Dans la première, Coulesko et ses témoins, dans la seconde,

Albarel et les siens.

De Saint-Lager se rengorge. Il répète:

--Vous allez voir si je sais diriger un duel.

Ravasse a complètement rabattu son tapabor. Par moments, dans une

demi-somnolence, il miaule:

--Chiiic.

On traverse des villages. Des maisons blanches de chaux. Des carrés de

betteraves. Sur le pas des portes des paysans en veste de cadis, la face

rasée et rébarbative. Un coq claironne derrière une haie. Un cheval

hennit. Des chiens jappent.

La guimbarde roule.

Maurice repasse dans son esprit des coups droits, des parades de tierce,

des ripostes, des liements, un tas de projets.

Pendant ce temps, Sicard se penche hors la portière, très inquiet.

--Nous sommes suivis; nous sommes filés par la police.

--Allons donc.

--Regardez.

En effet, à une distance de quarante mètres environ deux individus

semblent suivre les voitures au pas de course.

--Ce serait une sale affaire, dit de Saint-Lager sourcilleux.

--C'est amusant vos sacrés duels, grommelle Sicard.

Ravasse, sous son tapabor, clame:

--Chiic!

Albarel cherche à rassurer tout le monde.

Soudain les voitures font halte devant la lisière d'un petit bois.

--Messieurs, dit Saint-Lager, mettant pied à terre, nous sommes suivis.

Serait-ce la police?

--Il faut éclaircir cela, fit Vraziano.

--En tous cas, reprit Saint-Lager, commençons par mettre les armes en

sûreté derrière ce buisson.

Pendant ce colloque, les deux individus, cause du désarroi, arrivaient

sur la route, tout essoufflés.

C'étaient des bonshommes très adipeux, aux yeux bagués de graisse, aux

vastes mentons doubles. Ils étaient vêtus uniformément d'un habit de

drap bleu à boutons de métal, d'un gilet à fleurages et d'un pantalon du

plus beau nankin.

De Saint-Lager les interpella d'une voix terrible.

--Qui êtes-vous? Que venez-vous faire ici?

Les lèvres rasées des deux bonshommes s'étirèrent en un sourire béat:

--Oh! monsieur, rassurez-vous, nous ne sommes pas de la police; nous

sommes de braves bourgeois et nous venons nous amuser, savez-vous?

On rit. Les deux imprévus spectateurs prirent place sur la route auprès

des voitures. Les duellistes pénétrèrent dans le bois.

* * * * *

Les préparatifs du combat touchent à leur fin. Maurice Albarel regarde

autour de lui dans une perception légèrement confuse: Giska, en longue

houppelande râpée, sa jube léonine au vent, essaie la solidité d'une des

épées en la brandissant. De Saint-Lager cause avec Vraziano.

Plus loin Coulesko patiente en effeuillant des brindilles. Ravasse et le

médecin de la partie adverse, un barbu gibbeux, après s'être promis

mutuelle assistance, sont en train d'étaler méthodiquement leurs

trousses sur le gazon. Et tout cela dans une atmosphère fuligineuse.

Quelques minutes plus tard Albarel se trouva l'épée à la main en face de

son adversaire.

De Saint-Lager scanda:

--Allez, messieurs.

Un cliquetis. Du heurt des lames des étincelles jaillissent. Albarel

pousse devant lui, presque inconscient. Ses coups sont parés ou ils

n'arrivent pas. Enfin, après un dégagé, il lui semble que quelque chose

d'inconsistant a cédé. Tout à coup, témoins et docteurs accourent.

Coulesko a baissé son arme avec une grimace. Il est blessé au biceps

droit. Après examen son médecin le déclare dans l'incapacité de

continuer la lutte.

De Saint-Lager s'approche de Maurice, la mine navrée.

--Peuh! une égratignure. C'est bête.

Puis, lui serrant la main:

--Enfin, mes compliments: ce n'est pas votre faute. Si j'étais le témoin

de ce monsieur, je l'aurais forcé de continuer le combat.

X

Sur l'absence d'Henriette M. Freysse interrogea Marceline:

--Elle est souffrante, elle est si délicate.

--Vous ne pensez pas qu'elle s'écoute un peu trop? Peut-être

abuse-t-elle de votre affection.

En rougissant, elle protesta.

La veille, revenue par hasard de meilleure heure au logis, elle avait

découvert sa soeur occupée à faire disparaître de ses habits les

souillures d'une poussière fraîche. Sans doute la fillette espérait

abolir ainsi les traces d'une sortie clandestine.

Une scène encore les bouleversa. Henriette prétendit avoir été prendre

l'air, un instant, au Luxembourg afin d'atténuer sa migraine. Pour

quelle raison alors ces soins de toilette si elle ne tenait pas à taire

sa promenade, demanda Marceline.

--Oh! tu es si drôle, répondit-elle, toi tu vois le mal partout. On est

obligée de tout te cacher.

Depuis, Marceline certaine de la faute, ne cherchait plus que les moyens

de céler à tous ces malheurs, à M. Freysse surtout. Elle prit froidement

la défense d'Henriette, s'attardant à l'excuser et à en faire l'éloge,

un peu satisfaite au fond de leurrer M. Freysse qu'elle se promettait de

tenir à distance dorénavant. Elle lui en voulait des racontars émis sur

leurs communes relations. Lui, avec son expérience d'homme, aurait dû se

montrer assez délicat pour éviter les allures familières et

compromettantes.

Les demoiselles Goubert: mœurs de Paris · 第 16 / 53 题