M. Freysse insistait.

--Mais enfin dites-moi quand elle doit venir. D'ici là je la ferai

remplacer par quelqu'une de ces demoiselles.

--Je suis sûre qu'elle arrivera tout à l'heure; elle me l'a promis. Ce

matin elle souffrait un peu; elle a demandé à rester couchée une heure

de plus.

--Je puis compter sur elle, alors?

--Oui, monsieur.

Vers onze heures, la caissière, qui inspectait toujours l'avenue dans

l'attente de la retardataire, observait machinalement l'omnibus de la

place Saint-Michel. Quelques mètres avant le magasin, le conducteur fit

le signal d'arrêt. Mais les chevaux entraînés par leur élan ne cessèrent

de courir que beaucoup plus loin. Par une instinctive curiosité,

Marceline voulut voir la dame probable qui allait descendre, et sa

toilette. Ce fut Henriette. La petite aussitôt se hâta et entra dans le

magasin en criant à sa soeur:

--Tu vois bien que je me suis levée, bougonneuse.

D'un geste gamin elle lui mima les cornes et tout de suite courut à

l'atelier.

Si vive, cette précipitation, que Marceline ne put lui rien dire.

Pourtant il l'intriguait de savoir comment l'avait amenée l'omnibus de

la place Saint-Michel, lorsque cette voiture ne rejoignait pas leur

itinéraire habituel des rues du Bac et des Pyramides. Certainement

Henriette avait commis une nouvelle fugue en ce court espace d'heures.

Cette dernière frasque assura Marceline de son impuissance à convertir

l'absurde petite. En vain avait-elle jusque ce jour gardé quelque espoir

de l'induire en des sentiments d'honneur propres à garantir pour le plus

tard une vie calme. A toutes les leçons, comme à toutes les suppliques,

Henriette se déroba.

Lasse enfin de cette lutte, Marceline se détermina à ne plus tenter de

conversion. L'autorité nécessaire pour dompter ce tempérament lui

faillissait. Elle n'osa prier les Freysse de se substituer à elle-même.

Sa timide honte le lui interdit.

Henriette déjà babillait avec ses compagnes et faisait des confidences à

l'oreille de Clémence:

--Tu sais, lui dit celle-ci, le patron était furieux après toi tout à

l'heure, tu vas avoir un savon.

--Oh! il m'ennuie le patron. D'abord ça commence à me raser de venir

m'embêter à l'heure, ici, tous les jours, pour quelques malheureux

francs. On ne gagne seulement pas de quoi prendre un sapin. Il faut

rouler les omnibus où on éreinte toutes ses jupes.

--Pour sûr, c'est bien dégoûtant. Est-ce qu'il a changé de logement, M.

Albarel?

--Oui. Nous avons tout déménagé hier. C'était drôle. Nous nous sommes

joliment amusés. Ce matin j'ai été encore remettre un peu ses affaires

en ordre. C'est pour cela que je suis arrivée en retard.

Alors Henriette conta les péripéties du déménagement. Une bonne femme en

plâtre était tombée sur le trottoir, au moment où on descendait du

fiacre, et il y avait eu un rassemblement d'au moins vingt personnes

pour venir regarder les miettes.

--Tu penses si j'étais honteuse. J'ai vite filé dans la maison, sans

même payer le cocher.

Maintenant Albarel habitait un appartement superbe, rue des Ecoles, au

premier. Du balcon qui saillissait devant les deux portes-fenêtres, on

voyait jusqu'au boulevard Saint-Michel.

--Seulement, si tu savais, c'est plein de grues la maison, mais des

femmes très chic avec des diamants comme ça.

Avec Albarel, elle avait dernièrement visité tous les magasins de

japonaiseries pour rafraîchir l'ameublement un peu fané du jeune homme.

Quelle joie cette course, et la satisfaction de choisir beaucoup.

Elle contait tout à Clémence, sans lassitude de parler. Cette nouvelle

existence la grisait. Sa mémoire virait d'un objet neuf à un autre objet

neuf, d'une caresse à une parole aimable, d'une escapade drôle à un

refrain de café-concert. Cela valsait en rond à l'entour de son esprit

et lui fixait, sans qu'elle le sût, un sourire aux lèvres et aux yeux.

Cependant qu'elle assortissait les écheveaux multicolores gisant sur la

petite table ronde, elle se retraçait ses bonheurs récents. De

voluptueuses images la hantaient. Elle trouvait ça drôle comme des

culbutes, un jeu d'enfant. Cette impression lui bannissait ses croyances

anciennes à la solennité de l'amour, à l'importance suprême du don de

soi. Elle ne comprenait plus qu'on eût si grande appréhension de se

livrer. Elle voyait la passion en gai et en grotesque; mais elle

revenait toujours de pensée aux luxueuses joies de sa liaison.

La possédait une adoration du chic. Ce mot, elle le prononçait de toute

sa personne, avec un effort pour le bien dire.

Elle se persuada que n'étant pas supérieure par la fortune à ses

semblables, elle devait au moins les dominer par l'élégance; et cela en

cette manière unique qui fait retourner les passants vers soi et excite

les plaisanteries faciles de la populace. Les très pointus souliers à

talons plats et les cols hauts à deux écrous, les manches contournés des

ombrelles, les agrafes en fer à cheval, une mine impassible furent les

apparences dont elle revêtit son rêve. Cela trônait pour elle dans

Paris. Elle cherchait ces marques sur les costumes des gens. S'ils ne

les portaient pas, elle les méprisait. A cet apparat corroboraient, lui

semblait-il, certaines occupations exclusives aux riches. Tel le

spectacle versicolore des jockeys volant par essaim au ras des pelouses.

Une partie aux courses d'Auteuil était convenue avec Albarel pour le

lendemain. D'avance, Henriette se promettait là des joies extrêmes et

une attitude très guindée de miss. Mais il lui fallut penser aux

prétextes possibles pour s'absenter ce jour encore. Elle ne pouvait plus

se feindre malade, d'autant que Marceline savait ses fuites du logis. Le

calme et le silence de la grande soeur l'inquiétait. Que cachait-elle

sous cette mine sournoise, et ces regards obliques où se devinaient des

colères? Lui demeuraient encore à la mémoire les reproches haineux

d'avoir compromis l'avenir commun; elle craignait que subitement une

hostilité n'éclatât, une révélation à M. Freysse de ses découchées et un

exil peut-être en province chez ces parents du midi très pauvres, qui

n'avaient pu venir à l'enterrement de M. Goubert. Quelle vie affreuse

elle prévoyait là, loin de Paris, de l'Opéra. Jamais elle ne tolèrera

cette mesure; même devrait-elle rompre avec sa soeur et les Freysse.

D'ailleurs les Freysse lui importaient peu: monsieur était poseur,

madame si bégueule, et les insupportables petites filles qui adressaient

des questions sur tous les objets. D'autres magasins existaient dans

Paris où elle trouverait emploi; elle était si bonne étalagiste qu'on la

paierait certes plus cher. Vraiment, sous prétexte d'amitié, ces Freysse

servaient bien leur avarice.

Depuis quelque temps Marceline affectait un mépris qui perçait ses plus

futiles paroles et ses gestes les plus ordinaires. Ceci devenait

intolérable pour Henriette. Sincèrement elle se mit à détester la grande

soeur; elle eut le rappel de toutes ses injustices et des affronts. Aux

repas, on reléguait Henriette à l'autre bout de la table; sans lui dire

merci on en recevait les plats; on s'obstinait à ne point lui répondre.

Au fond, Marceline avait fini par ressentir envers sa soeur une

véritable répulsion.

Alors Henriette ne médita plus que les moyens d'amener Albarel à redire

sa proposition de vie commune; et, bien que Clémence s'efforçât de l'en

détourner, elle se complaisait de plus en plus à l'espoir de s'offrir du

bon temps, quelques mois, quitte à reprendre du travail ensuite,

l'hiver.

Les demoiselles Goubert: mœurs de Paris · 第 17 / 53 题