Dans la vacuité matinale du café; devant un vermouth à moitié bu et des
journaux qui battent aux tardifs balayages,--de Saint-Lager attend.
Un grand garçon sur la trentaine, au cheveu rare, d'un blond éteint, aux
yeux gris, ronds, dardant un regard fixe, satisfait et impudent, au nez
qui se dessine légèrement aquilin sur d'épais cartilages. Des épaules
carrées, montantes, de larges mains aux courts doigts, des pieds pesants
et plantigrades. Il se dit d'antique noblesse poitevine, apparenté aux
plus illustres familles; un peu brouillé--frasques de jeunesse,
confie-t-il--avec son père, se voit momentanément réduit à une vie quasi
précaire. Grâce à des tailleurs patients et peut-être aussi grâce aux
soins de ménagère dont il accable sa garde-robe, de Saint-Lager présente
l'apparence d'un homme bien mis. Hautains ses chapeaux se recourbent,
hautement ses hauts cols pointent. Couché tard, levé tard, il passe ses
après-midi à la salle d'armes et ses nuits autour d'une table de jeu.
Peut-être un peu ami des dames mûres, peut-être un peu écornifleur,
mais, en somme, bon diable, jovial compagnon, d'une nullité d'esprit
tumultueuse et rassérénante.
* * * * *
--Mille excuses, monsieur de Saint-Lager: je vous ai fait attendre, dit
Sicard en arrivant tout essoufflé.
--Mais il n'y a pas de quoi, mon très cher.
Il reprit avec un sourire:
--Je devine. L'affriolante rousse d'hier soir vous a fait faire la
grasse matinée.
Contraints les muscles cachinnatoires du clerc jouèrent.
--Oh non. Elle est partie de bonne heure pour son magasin... Seulement
j'ai dû aller jusqu'à l'étude prévenir de mon absence.
--Ah.
--Il est dix heures vingt. Nous allons partir tout de suite, si vous
voulez.
--Parfaitement.
--C'est là, en face.
--Rue Racine, 3, n'est-ce pas?
--C'est ça.
* * * * *
Hermétiquement boutonnés, roides, par à-coups dorsaux, ils montent dans
la blafardise de l'escalier.
Pierre Coulesko, très digne, bien que troublé un tantinet, reçoit les
témoins de son adversaire. En toilette matinale: veston de flanelle
moulant la chute des reins, chemise de soie mauve; et s'érige l'encolure
vigoureuse où les nerfs saillent. Il donne l'adresse de ses propres
témoins d'une voix blanche. Alors c'est, l'espace de deux secondes, des
convexes de torses piétées sur la tension du jarret; des bras qui se
ballent en avant, inertes; puis dans l'air, la courbe mordorée des
chapeaux remis. Un claquement de porte qui se referme.
Dehors.
L'ascendance du boulevard Saint-Michel dans du soleil. Et l'estivale
viridité des arbres rajeunis poudroie. Les teintes plates des affiches
versicolores s'allument aux cylindres des colonnes Morris; des fiacres
se précipitent, comme en aval, des fiacres clopent, comme en amont; les
cornes des tramways tintamarrent. Aux terrasses des cafés, sous les
tentes éployées, des adolescents glabres, des donzelles aux corsages
aoûtés spirent au travers des pailles la frigidité des liqueurs. Devers
le Luxembourg, parmi la cohue gesticulante, grisaille ou bariolure de
carême-prenant,--Saint-Lager et Sicard vont.
* * * * *
Dans la chambre de Paul Vraziano, un tout jeune homme adipeux déjà, aux
yeux étrécis qui, derrière un binocle, cillent. De taille gigantesque,
de maigreur fantasmatique, un front de tartaglia macabre sous un toupet
en jube de fauve, le cuir dartreux où, profond, se creuse le pli
naso-labial,--tel Alexandre Giska, le second témoin de l'adversaire de
Maurice.
Tous quatre, depuis dix minutes, controversent.
--Je propose la frontière belge, reprit de Saint-Lager.
--La frontière belge!
--Ce me semble prudent. Je connais bien M. Albarel, ce duel ne sera pas
un jeu; et...
--La frontière belge, parfaitement. M. Coulesko a horreur des rencontres
pour rire; et moi-même...
--Oh! nous avons là-dessus les mêmes idées, M. Giska, j'en suis sûr, une
égratignure...
--Ne vaut pas la peine qu'on se dérange.
--Assurément.
--Je me suis battu trois fois.
--J'attends ma cinquième affaire...
--Je ne voudrais pas vous avoir pour adversaire.
--Croyez que...
--Vous devez être une fine lame.
--Hé, hé!
Quelque temps encore, de telles rodomontades. Enfin un premier
procès-verbal de la rencontre est rédigé et signé.
Et sur le pas de la porte:
--Ainsi nous partons demain soir par le train de neuf heures.
--C'est entendu.
Et des salutations comme d'un geste d'androïde.
* * * * *
Un amas de paperasses sur le secrétaire de vieux chêne. Deux bougies
clignent tristement par la chambre obombrée. Maurice Albarel, la main
capricante, trie; par crainte d'une indiscrétion posthume, il trie parmi
ces billets d'amour aux surannés parfums, ces portraits de femme, ces
boucles de cheveux; il trie parmi ces lettres familiales, ces cartes
d'amis, ces quittances niaises...
Bientôt, dans le foyer vide, une subite flamme qui bleuit scelle à
jamais le secret de maint brimborion.
Debout, devant la cheminée, Albarel songe:
--Certes, je ne suis point poltron. Ce duel, une bonne aubaine, en
somme. Il m'a déjà gagné le coeur d'Henriette. Et puis, ce doit être si
amusant de raconter plus tard les péripéties d'une affaire d'honneur.
Mais si j'étais tué? Bah! un dénouement tragique est si rare. Et quand
même, la vie, une mauvaise blague.
Albarel anticipe en son imagination la scène du combat. Il se voit
là-bas, dans l'air grivelé du matin, sous les arbres, debout en bras de
chemise. L'éclair de l'épée adverse lui cingle la vue...
Ce ne sera rien, conclut-il. Pourtant une soudaine appréhension
l'empoigne: «Si j'allais avoir peur!»
Et de tous les recoins de la partie obscure de la chambre, cette
obsédante phrase diversement se répercute.