IX

Dans la vacuité matinale du café; devant un vermouth à moitié bu et des

journaux qui battent aux tardifs balayages,--de Saint-Lager attend.

Un grand garçon sur la trentaine, au cheveu rare, d'un blond éteint, aux

yeux gris, ronds, dardant un regard fixe, satisfait et impudent, au nez

qui se dessine légèrement aquilin sur d'épais cartilages. Des épaules

carrées, montantes, de larges mains aux courts doigts, des pieds pesants

et plantigrades. Il se dit d'antique noblesse poitevine, apparenté aux

plus illustres familles; un peu brouillé--frasques de jeunesse,

confie-t-il--avec son père, se voit momentanément réduit à une vie quasi

précaire. Grâce à des tailleurs patients et peut-être aussi grâce aux

soins de ménagère dont il accable sa garde-robe, de Saint-Lager présente

l'apparence d'un homme bien mis. Hautains ses chapeaux se recourbent,

hautement ses hauts cols pointent. Couché tard, levé tard, il passe ses

après-midi à la salle d'armes et ses nuits autour d'une table de jeu.

Peut-être un peu ami des dames mûres, peut-être un peu écornifleur,

mais, en somme, bon diable, jovial compagnon, d'une nullité d'esprit

tumultueuse et rassérénante.

* * * * *

--Mille excuses, monsieur de Saint-Lager: je vous ai fait attendre, dit

Sicard en arrivant tout essoufflé.

--Mais il n'y a pas de quoi, mon très cher.

Il reprit avec un sourire:

--Je devine. L'affriolante rousse d'hier soir vous a fait faire la

grasse matinée.

Contraints les muscles cachinnatoires du clerc jouèrent.

--Oh non. Elle est partie de bonne heure pour son magasin... Seulement

j'ai dû aller jusqu'à l'étude prévenir de mon absence.

--Ah.

--Il est dix heures vingt. Nous allons partir tout de suite, si vous

voulez.

--Parfaitement.

--C'est là, en face.

--Rue Racine, 3, n'est-ce pas?

--C'est ça.

* * * * *

Hermétiquement boutonnés, roides, par à-coups dorsaux, ils montent dans

la blafardise de l'escalier.

Pierre Coulesko, très digne, bien que troublé un tantinet, reçoit les

témoins de son adversaire. En toilette matinale: veston de flanelle

moulant la chute des reins, chemise de soie mauve; et s'érige l'encolure

vigoureuse où les nerfs saillent. Il donne l'adresse de ses propres

témoins d'une voix blanche. Alors c'est, l'espace de deux secondes, des

convexes de torses piétées sur la tension du jarret; des bras qui se

ballent en avant, inertes; puis dans l'air, la courbe mordorée des

chapeaux remis. Un claquement de porte qui se referme.

Dehors.

L'ascendance du boulevard Saint-Michel dans du soleil. Et l'estivale

viridité des arbres rajeunis poudroie. Les teintes plates des affiches

versicolores s'allument aux cylindres des colonnes Morris; des fiacres

se précipitent, comme en aval, des fiacres clopent, comme en amont; les

cornes des tramways tintamarrent. Aux terrasses des cafés, sous les

tentes éployées, des adolescents glabres, des donzelles aux corsages

aoûtés spirent au travers des pailles la frigidité des liqueurs. Devers

le Luxembourg, parmi la cohue gesticulante, grisaille ou bariolure de

carême-prenant,--Saint-Lager et Sicard vont.

* * * * *

Dans la chambre de Paul Vraziano, un tout jeune homme adipeux déjà, aux

yeux étrécis qui, derrière un binocle, cillent. De taille gigantesque,

de maigreur fantasmatique, un front de tartaglia macabre sous un toupet

en jube de fauve, le cuir dartreux où, profond, se creuse le pli

naso-labial,--tel Alexandre Giska, le second témoin de l'adversaire de

Maurice.

Tous quatre, depuis dix minutes, controversent.

--Je propose la frontière belge, reprit de Saint-Lager.

--La frontière belge!

--Ce me semble prudent. Je connais bien M. Albarel, ce duel ne sera pas

un jeu; et...

--La frontière belge, parfaitement. M. Coulesko a horreur des rencontres

pour rire; et moi-même...

--Oh! nous avons là-dessus les mêmes idées, M. Giska, j'en suis sûr, une

égratignure...

--Ne vaut pas la peine qu'on se dérange.

--Assurément.

--Je me suis battu trois fois.

--J'attends ma cinquième affaire...

--Je ne voudrais pas vous avoir pour adversaire.

--Croyez que...

--Vous devez être une fine lame.

--Hé, hé!

Quelque temps encore, de telles rodomontades. Enfin un premier

procès-verbal de la rencontre est rédigé et signé.

Et sur le pas de la porte:

--Ainsi nous partons demain soir par le train de neuf heures.

--C'est entendu.

Et des salutations comme d'un geste d'androïde.

* * * * *

Un amas de paperasses sur le secrétaire de vieux chêne. Deux bougies

clignent tristement par la chambre obombrée. Maurice Albarel, la main

capricante, trie; par crainte d'une indiscrétion posthume, il trie parmi

ces billets d'amour aux surannés parfums, ces portraits de femme, ces

boucles de cheveux; il trie parmi ces lettres familiales, ces cartes

d'amis, ces quittances niaises...

Bientôt, dans le foyer vide, une subite flamme qui bleuit scelle à

jamais le secret de maint brimborion.

Debout, devant la cheminée, Albarel songe:

--Certes, je ne suis point poltron. Ce duel, une bonne aubaine, en

somme. Il m'a déjà gagné le coeur d'Henriette. Et puis, ce doit être si

amusant de raconter plus tard les péripéties d'une affaire d'honneur.

Mais si j'étais tué? Bah! un dénouement tragique est si rare. Et quand

même, la vie, une mauvaise blague.

Albarel anticipe en son imagination la scène du combat. Il se voit

là-bas, dans l'air grivelé du matin, sous les arbres, debout en bras de

chemise. L'éclair de l'épée adverse lui cingle la vue...

Ce ne sera rien, conclut-il. Pourtant une soudaine appréhension

l'empoigne: «Si j'allais avoir peur!»

Et de tous les recoins de la partie obscure de la chambre, cette

obsédante phrase diversement se répercute.

Les demoiselles Goubert: mœurs de Paris · 第 15 / 53 题