--D'où viens-tu?
--De la Gaieté.
--A deux heures du matin?
Toute pâle, Marceline ne livrait point le passage à sa soeur, et
semblait tenir à ce que la fautive s'expliquât avant de rentrer. De la
lampe qu'elle élevait, la lumière tombait jaune sur son peignoir, sur
ses doigts tremblotants; et, parmi l'ombre de l'abat-jour, ses yeux
agrandis dardaient un regard aigu vers Henriette dont elle s'obstinait à
éclairer le visage.
Sous l'insistance de cette lueur, la fillette baissait le front en
répétant: «Laisse-moi passer, voyons.» Elle ne doutait pas que Marceline
ne découvrît à ses lèvres la trace des baisers et autour de ses
paupières le bridement qu'elle y ressentait elle-même.
--Qu'as-tu à me regarder ainsi? dit-elle enfin, prise de méchante humeur
à l'encontre de cette volonté ennemie.
--Dis, d'où viens-tu? demanda encore Marceline.
Mais elle s'écarta devant le geste brusque de la petite, au cri de sa
voix subitement violente:
--Je te l'ai déjà dit. Tu m'assommes à la fin.
Une rage la dominait à prévoir des interrogations sévères et minutieuses
sur sa personne chiffonnée. Elle défit son chapeau et retira son peigne
afin que ses cheveux épandus ne permissent plus de constater ses
défrisures. Dans les oreilles lui claquaient encore les assourdissants
baisers; ses joues ardaient; un chaos d'idées délicieuses et
terrifiantes lui occupait l'esprit; elle voulait une heure de solitude,
une heure pendant laquelle il lui eût été possible d'analyser et de
classer ses dernières sensations. En quelque sorte elle avait le besoin
de peser l'exquis et le décevant de son escapade afin de la juger
définitivement et de se fixer une règle future de conduite. Déjà
Marceline la rejoignait:
--Tu as encore été courir, vilaine, avec cette Clémence. Tu n'es pas
honteuse?
Elle déposa la lampe sur la toilette et s'assit. Ses jambes vacillaient.
Dans son ignorante pudeur de vierge elle ne comprenait pas. Seulement
elle pressentait quelque chose d'atroce, des mains de mâles fourrageant
la toilette de la petite, dont les fripures la désespéraient ainsi que
des signes de débauche. L'attitude sournoise d'Henriette ne rassurait
pas. Aux questions, elle se contentait de hausser les épaules. Plutôt
semblait-elle vouloir affirmer son indépendance que s'innocenter du
retard.
Marceline attendait en excuse le conte de quelque folle espièglerie. Au
contraire la fillette gardait une mine boudeuse, et se déshabillait
lentement, sans dire.
Ce silence accrut l'inquiétude tâtonnante de l'aînée. D'habitude les
rires et les moqueries appuyaient les raisons d'Henriette et non une
inertie morose.
--Qu'as-tu enfin, que t'est-il arrivé?
La fillette rabattait les couvertures. Aux caresses, aux amabilités
d'Albarel, elle songeait; et soudain elle se trouva très malheureuse
parce que tout cela manquait à cet instant difficile. Marceline lui
parut mauvaise. Et des larmes lourdes lui fluèrent aux joues, des larmes
de rage qui allèrent mouiller de taches grises les draps.
--Qu'est-ce qu'on t'a fait, dis? demandait toujours Marceline.
Voyant ce gros chagrin, elle s'apitoya et voulut l'aider à se mettre au
lit. Tranquille dans sa couche, peut-être Henriette avouerait-elle le
malheur. Et des histoires de viol, de proxénétisme lues dans les
journaux obsédèrent Marceline d'images redoutables. «Si la petite avait
été victime d'un de ces forfaits.» Comme elle ramassait machinalement la
robe abandonnée sur une chaise, une forte puanteur de tabagie gagna.
Alors sa peur lui fut justifiée. Elle réitéra sa question à voix sourde,
une angoisse lui étreignant la gorge.
Sa menaçante parole épouvantait Henriette souffrant à l'extrême, les
tempes battant de fièvre, les membres rompus. De cette souffrance elle
accusa sa soeur. Vaguement elle murmurait: «Je ne sais pas. Il ne m'est
rien arrivé, tu es agaçante avec tes... questions.» Elle ne pouvait
pourtant lui dire tout. Une seconde elle pensa lâcher ses aveux d'un
flot: puisque Marceline aimait M. Freysse, que pourrait-elle objecter?
Mais elle préféra céler son amour. Un intime plaisir qu'elle ressentait
d'être la seule à savoir; une supériorité en quelque sorte. Puis elle se
coucha. Et, pour pleurer, elle se cacha la face dans le traversin.
Ce lui était une douleur cuisante: ne pas goûter un répit. Elle ne
pardonnait pas à Marceline son obstination. Aimant elle-même, ne
devait-elle pas deviner la chose et se montrer plus clémente? On la
harcelait par jalousie, par méchanceté autoritaire, pour l'humilier,
pour bien faire sentir que l'aînesse imposait des droits. Elle, la plus
faible, contrainte à tout subir. Une grande envie lui vint de riposter
par des mots aigres.
--Si ma robe sent le tabac c'est que je suis allée au café, tiens!
--Comment au café? Toute seule?
--Avec Clémence.
--Ce n'est pas possible. Vous n'oseriez pas entrer dans un café, seules,
toutes deux.
--Il y avait son... cousin.
--Son cousin?
--Du moins elle m'a dit que c'était son cousin. Moi je n'en sais rien.
Va lui demander.
Henriette se redressa résolue à tenir tête. Elle était bien assez grande
pour devenir maîtresse de sa conduite, sans doute. Ses larmes avaient
séché. Impudemment elle fixait Marceline. Maintenant qu'elle se trouvait
femme, une nouvelle dignité, lui semblait-il, convenait.
La grande soeur aussitôt récrimina:
--Non vraiment, je n'aurais jamais cru cela de toi. Si notre pauvre père
vivait encore. Est-ce qu'on va dans les cafés? Quelqu'un vous a-t-il
vues? Mais c'est fou, c'est fou cela.
Elle se butait contre l'indifférence sardonique d'Henriette. En vain
répétait-elle les mêmes réprimandes, faisant saillir son visage avec ses
paroles; les reproches glissaient. Elle s'en exaspéra. La petite sotte
conservait son sourire triste et une moue ridiculement résignée,
dédaigneuse.
Mais Henriette ne comprenait rien alors: elle se laisserait compromettre
par n'importe qui, comme ça, pour faire une farce? Et jusqu'où
l'imprudence l'avait-elle engagée? elle refusait de le dire. D'ailleurs
où l'impudeur pouvait-elle conduire? Marceline ne savait. Là encore elle
choppait à son ignorance de la vie. Et dans cet accul de pensées elle se
débattit sans résultat, ne trouvant rien qui pût confirmer son
appréhension d'irréparable chute et rien qui l'y pût soustraire. Muette,
elle songea longtemps.
Plus que des reproches ce silence navra la petite. Le chagrin que
Marceline affectait lui pesa comme un blâme cruel. N'était-ce pas rendre
plus odieuse la faute que jouer cette résignation douce? Vraiment ce
l'agaça de voir sa soeur pousser d'énormes soupirs en visant le mur. Il
paraissait qu'elle, la plus petite, la sacrifiée, en somme, martyrisait
cette grande fille bête, bête à la fin avec ses mines d'agneau qu'on
égorge.
* * * * *
--Va, ce n'est pas moi qui ai perdu notre réputation...
Henriette s'interrompit pour délibérer si elle rapporterait les dires
des ouvrières. Elle hésita par honte d'outrager. Cependant, Marceline ne
saurait-elle pas un jour ou l'autre qu'on jasait de ses rapports avec M.
Freysse? Mieux valait maintenant. Ce lui serait moins pénible
d'apprendre de sa soeur que d'une personne étrangère qui humilierait.
Et, surtout, bien qu'elle refusât de l'avouer, Henriette travestissait
sous ces motifs l'envie de vengeance. Elle la couvait depuis que
Marceline, ayant compris sa faute, l'empêchait de se recueillir en la
mémoire de son amour. Bientôt cette envie la conquit toute, et elle se
décida à reprendre sa révélation. Elle dit, sans regarder Marceline qui,
silencieuse et triste, pensait.
--Va, sois-en bien sûre, ce n'est pas moi qui ai perdu notre réputation.
Il y a longtemps que c'est fait.
--Qu'en sais-tu? Que dis-tu là? Tu parles comme une sotte.
* * * * *
Henriette conta.
--Tu ne le crois pas au moins, implora Marceline.
--Non, moi je te dis ça...
Exprès elle glissa dans sa réponse une intonation de doute, afin de
laisser savoir qu'elle ajoutait créance.
Et Marceline sombra dans la désespérance de sa vie. Sans larmes, elle
gémissait avec des rages froides contre la méchanceté des êtres. A
établir des projets de réfutation, des circonstances qu'elle ferait
naître pour fournir les preuves de sa conduite indemne, elle s'évertuait
en vain. S'ils se réalisaient, tous ses moyens ne serviraient qu'à la
rendre ridicule et à mieux convaincre encore les gens dans leurs
mauvaises suspicions. Et des doutes aussi l'assaillirent. Avait-elle
commis des imprudences? Au fond M. Freysse ne lui était pas indifférent
comme elle eût voulu le persuader. Voilà ce dont elle s'apercevait à
présent. Et se navra.
* * * * *
La bougie brûlait à longue flamme.
Tout d'abord Henriette ressentit un triomphe à voir Marceline peinée et
son insupportable orgueil abattu. Cependant elle jugea suffisante sa
vengeance. Même elle se reprocha la brusquerie de ses phrases.
Puis elle se complut à la philosophie qu'elle s'était forgée le jour où
la soeur fut soupçonnée. C'était folie que de vouloir lutter contre la
situation faite par le hasard. Mieux valait en jouir: tourner à profit
les inconvénients. D'ailleurs elle préférait l'état présent. Riche, elle
ne serait pas aujourd'hui la maîtresse adorée d'un charmant garçon, ni
la cause d'un duel, ainsi qu'une noble héroïne de roman. Des gens
l'auraient poursuivie en mariage, pour sa dot. Il valait bien mieux être
aimée pour soi; et cela se présentait autrement honorable et digne que
d'être prise avec des cent mille francs, par surcroît. Et, tout
heureuse, dans le silence de la chambre morne, elle évoquait la douceur
des caresses, la chère voix du jeune homme tremblant à son oreille
d'émotion amoureuse. Elle ressentait à nouveau le plaisir de se savoir
fougueusement désirée; un appétit la pénétrait, un appétit de baisers et
d'embrassements, de suaves étreintes dans l'atmosphère virile de la
garçonnière.