Je restai longtemps à ma fenêtre, accoudé au balcon de marbre gothique,
regardant la féerie du clair de lune d'été, à mes pieds, sur Venise. Je
songeais à la destinée sombre de cette femme, admirable et vénérée. Je
revoyais en souvenir, dans le grand palais de Bucarest, les mauvais yeux
de toutes ses _filles_, le jour de sa fête, de ses _filles_ qui lui
doivent tout et qui lui en veulent de ce qu'elle n'ait pas fait plus
encore.
J'ignore quelles erreurs politiques a pu commettre cette reine, pour
avoir encouru une telle défaveur, dans ce pays auquel elle avait donné
sa bonté, son coeur, sa vie. D'ailleurs, il ne m'appartiendrait pas de
les juger.
Il est une seule faute que je vois bien: avoir voulu ce mariage, avoir
cru qu'une jeune fille, égale de tant d'autres qui enviaient sa faveur,
pourrait dans sa propre patrie devenir reine! Et cette faute a
probablement été la plus dangereuse de toutes; c'est celle que n'ont pas
pardonnée et ne pardonneront jamais toutes ces petites poupées
charmantes qui, il y a un an, dansaient la Hora, en longue chaîne
pailletée et dorée, autour de leur souveraine. C'est là l'origine des
haines déchaînées, de ces haines féminines qui ne reculent devant rien
et qui savent peu à peu entraîner toutes les autres.
Et je sentais une immense pitié attendrie pour cette reine, un désespoir
de mon impuissance à la défendre, à seulement la venger un peu.