Maintenant nous étions loin, sur une vaste lagune, isolés de tout.
Venise s'était beaucoup abaissée, là-bas, sur son tranquille miroir. Les
dômes et les campaniles avaient, dans cet éloignement, repris leurs
proportions vraies; ils surgissaient très grands, au-dessus des maisons
en groupe confus.
Les demoiselles d'honneur déclarèrent que le lieu était choisi pour
s'arrêter et pour ouvrir ce _Livre de l'âme_, qu'on avait apporté aussi
religieusement que les Tables de la Loi, mais dont je redoutais la
lecture à présent comme d'une chose vaniteuse et folle.
Cependant la reine qui, seule de nous, avait gardé son sourire avec sa
sérénité de grande dame, répondit que c'était trop tôt et que d'abord il
fallait faire bourgeoisement notre goûter, comme de braves gens en
partie de plaisir. Sur un signe de sa main, les deux gondoles qui nous
suivaient, portant le reste de la petite cour, accostèrent, l'une à
droite, l'autre à gauche, la gondole royale, et Sa Majesté, ouvrant
elle-même un panier où ce goûter était contenu, commença à nous
distribuer nos parts, s'amusant à nous traiter en tout petits. Ensuite
vint le tour des gondoliers, qu'elle servit elle-même, de ses belles
mains presque diaphanes. C'étaient des pains, des gâteaux, et de ces
beaux fruits d'Italie, raisins et pêches, tout dorés de soleil.
Ici je me rappelle un incident, infime, mais qui suffirait à lui seul
pour donner, sur le caractère de la reine, une indication absolue. Elle
avait, sur ses genoux, sur sa robe blanche, jeté un petit manteau à
plusieurs collets superposés, en drap gris presque blanc. Une pêche trop
mûre tomba dessus, s'écrasant un peu: «Oh! dit-elle, moitié sérieuse,
voyez quel malheur m'est arrivé! Justement, je l'aimais tant, ce petit
manteau!» Quand je le lui rendis, après l'avoir secoué au-dessus de la
mer, je lui fis remarquer que la tache laissée par cette pêche ne serait
presque rien, et que d'ailleurs on ne la verrait pas du tout,
puisqu'elle se trouvait précisément à l'envers d'un des collets:
--«Oh! qu'on ne la voie pas, cela m'est égal. Mais moi, _je saurai
qu'elle y est_; alors, c'est fini, vous comprenez bien...»
Toute sa loyauté est dans cette réponse, et aussi toute sa pureté
d'hermine.
* * * * *
Le soleil d'été flambait rouge et très bas quand la reine commença la
lecture promise du _livre de l'âme_. Sur Venise éloignée, des teintes de
cuivre et d'or se répandaient déjà. Nos trois gondoles, au repos, se
tenaient réunies sur la lagune large où aucune autre barque ne passait.
Avant de commencer, la reine me jeta un regard de reproche, à la fois
très bon, un peu malicieux, et parfaitement sûr de lui-même.
Puis sa voix, incomparablement charmeuse, se mit à vibrer lentement.
Elle lisait, comme toujours, d'une façon à part, qui berçait et apaisait
comme une sereine musique d'église. Volontiers, on se serait laissé
aller à n'écouter que la voix; on y eût trouvé plaisir, même si le livre
eût été décevant à comprendre. Mais j'avais l'esprit tendu un peu
anxieusement au sens des moindres paroles...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Oh! qu'il était beau, ce livre, et différent de ce que j'avais redouté
qu'il fût. Non, rien de dogmatique, ni de subversif, ni de présomptueux.
L'âme humaine, pénétrée, fouillée d'une façon nouvelle et inconnue;
mais, partout, une grande humilité dans la souffrance. De courts
chapitres, dont chacun développait une pensée rare et profonde, avec une
poésie grandement simple comme celle de la Bible; de temps à autre, des
choses d'abîme, chantées en une sorte de langue d'Apocalypse. Toute la
consolation, qui s'exhalait de cette plainte infinie, était dans la
résignation douce qu'on y sentait mêlée, et aussi dans la pitié pour les
plus humbles frères. Il était, ce livre, une forme nouvelle et suprême
de prière, l'appel angoissé de toute une humanité vers un Dieu; mais il
n'avait l'orgueil de rien détruire, ni de rien constituer, de rien
promettre.
Et songer que ce livre, presque constamment génial, où elle avait mis le
plus vivant de sa grande âme, est sans doute perdu aujourd'hui, déchiré,
brûlé; que les hommes ne le liront jamais!...
De temps à autre, la reine s'arrêtait. «Oh! je suis si fatiguée,
disait-elle, si fatiguée...» et sa voix, un moment, semblait mourir.
Oui, fatiguée, épuisée de souffrir par les autres: cela se voyait plus
que jamais, à sa figure incolore, blanche comme ses cheveux et comme sa
robe.
Ensuite, la musique de la voix reprenait encore, dans une envolée
nouvelle, chantant les choses mystérieuses de l'âme... Et je me souviens
de ma surprise quand, à un moment, mes yeux tombèrent sur les
gondoliers: immobiles, penchés du côté de la reine,--ne pouvant saisir
que le charme du son et du rythme,--ils écoutaient tout de même,
captivés, ayant l'impression de quelque chose de religieux et de
supérieur.
La lumière baissait toujours. Le large soleil rouge venait de s'abîmer
derrière un coin de Venise. C'était le crépuscule.
Dans une mince pirogue, deux bizarres petites femmes s'étaient
approchées de nous, frêles et laides, de je ne sais quel monde, de je ne
sais quel âge, maniant la pagaye dans cette pirogue comme des
sauvagesses et vêtues de costumes de bain anglais. Arrivées tout près,
elles se jetaient à l'eau, venaient à la nage jusqu'à toucher nos
gondoles, pour écouter un instant la voix de la reine, d'un air étrange
et mauvais, puis plongeaient, reparaissaient ailleurs et revenaient
encore.
--«Je n'y vois plus», dit la reine. Alors les gondoliers enlevèrent le
dais, et la fée blanche apparut mieux, à la lumière finissante. Sa voix
aussi s'éteignait. Au fond, sur le ciel jaune pâle, Venise se découpait
maintenant en noir. Dans ce crépuscule, les deux petites créatures, qui
plongeaient et replongeaient sans bruit, faisaient l'effet de mauvais
Esprits moqueurs du soir, tenus quand même là, sous le charme de la voix
délicieuse.
Nous disions: «C'est assez. Votre Majesté est épuisée, nous la supplions
de ne plus lire...» Enfin le manuscrit tomba des mains de la reine. Il
faisait nuit.
* * * * *
De retour à l'hôtel, la reine, réellement à bout de forces, se fit
porter aussitôt sur son lit, et je fus privé de cette dernière soirée
que j'espérais passer près d'elle. Je quittais Venise le lendemain
matin, et elle m'avait promis de me recevoir un instant dans sa chambre
avant le départ. Quand je me penchai pour lui baiser la main, au moment
où les deux porteurs l'enlevaient dans son fauteuil, je ne me figurais
pas que je la voyais pour la dernière fois.
Retiré dans ma chambre, je reçus un moment après, d'un domestique fidèle
à Sa Majesté, une de ces enveloppes grises timbrées de son chiffre et de
sa couronne. J'en retirai une feuille arrachée à quelqu'un de ces blocs
dont elle se servait toujours, et sur laquelle était écrit au crayon, de
sa grande écriture élégante et nette:
_A présent vous ne pensez plus, n'est-ce pas, que mon livre veuille être
plus consolant que le christianisme. Non, il ne veut être que vrai._
_D'ailleurs, si peu de gens arrivent au christianisme réel! J'ai vu tant
de mensonges sous cet admirable manteau! Laissez-nous passer par les
phases de développement intellectuel que nous sommes probablement
prédestinés à traverser. Ne craignez rien. Nous sommes trop honnêtes
pour sombrer._