IV

Aussitôt le déjeuner, on partit en gondole, pour la longue promenade

sans but, tranquille et berçante de chaque jour. Par le vieil escalier

de marbre, les deux mêmes domestiques qui s'étaient présentés ce matin

descendirent la reine sur leurs mains réunies en chaise et la portèrent

dans la gondole, qui attendait au seuil de l'hôtel. Pour regarder ce

triste cortège, des gens étaient là, comme il s'en attroupe toujours

pour voir passer les reines, une dizaine de touristes quelconques, et

ils saluaient en silence.

Une gondole noire, d'un noir de deuil, comme sont restées, depuis les

lois somptuaires, toutes les gondoles de Venise; sur les bords, les deux

traditionnels chevaux marins, en cuivre brillant, et, à l'arrière, le

grand dais noir, à rideaux noirs; les gondoliers, dans cette tenue qui

sent l'opéra-comique mais qui est d'uniforme ici pour tous les équipages

de maîtres: chemise et pantalon blanc, avec ceinture de soie bleue, très

longue et flottante.

Sans leur indiquer de route à suivre, on ne leur commanda que d'aller

lentement, et nous partîmes au hasard, à leur caprice.

Bientôt nous fûmes perdus dans de vieux quartiers morts, dans le

silence, dans l'ombre de maisons fermées et mystérieuses qui nous

surplombaient de très haut; le long de ces rues noyées, nous avancions

par petites saccades, à peine perceptibles, sans bruit, sur l'eau

stagnante, lourde et muette. La reine, toute blanche de costume et de

chevelure, étendue avec sa grâce souveraine, à l'ombre de ce dais noir,

entre ses deux demoiselles d'honneur, était exquise et un peu

angoissante à regarder. D'ailleurs, tout ce qui n'était pas elle nous

semblait secondaire, n'était que cadre et décor; avec ce pressentiment

que bientôt elle serait perdue pour nous, c'est d'elle seule que nous

nous occupions, des pensées qu'elle exprimait, ou même des plus simples

petites choses qu'il lui venait à l'esprit de dire et auxquelles le son

de sa voix donnait une suavité à part. Et, de temps à autre, passait

quelque vieux palais vénitien que nous regardions quand même; ou, au

détour d'une de ces rues inondées et pleines d'ombre, quelque

merveilleuse échappée lointaine, très vite refermée: des dômes, des

campaniles, du soleil, de l'or, tout de suite disparus.

La reine vraiment redevenait presque gaie, ayant du reste ce principe

qu'il faut toujours sourire, comme les dieux. «Une certaine gaieté de

dehors, me disait-elle un jour, est une chose de convenance comme la

toilette; on doit cela à son prochain et à soi-même, comme on doit de

s'arranger pour être le moins possible désagréable à voir.» Entre les

rideaux noirs du dais, elle regardait aussi et semblait s'intéresser aux

choses imprévues de la lente promenade.

Maintenant nous traversions un quartier populeux et pauvre, aux rues

tout étroites, éclairées comme des fonds de puits. Et c'était l'heure de

la baignade, il paraît, pour les petits enfants. Les parents, aux

fenêtres, les surveillaient tandis qu'ils se trempaient tous, au seuil

des portes, dans l'eau immobile de la rue. Et il y en avait de si

comiques, de ces très petits en maillot de bain, que le franc rire de la

reine reparut tout à coup, découvrant ses incomparables dents d'un blanc

de porcelaine...

Et puis des silences revenaient, un peu accablés, sous les

préoccupations de l'avenir obscur.

* * * * *

Distraitement, et peut-être aussi avec une imperceptible nuance

d'ironie, la reine demanda à mademoiselle Hélène ***:

--Ah! et les journaux? Qui les a vus aujourd'hui; y a-t-il encore

quelque chose de nouveau nous concernant?

--Oui, marraine... Oh! moi qui oubliais d'informer Votre Majesté... Dans

ceux de France, une si grave nouvelle!...

Et, après une pause qui nous rendit plus attentifs, elle reprit avec

sérieux: «Il paraît que je me suis suicidée une troisième fois!»

C'était si imprévu et dit d'une si irrésistible manière, que la reine

éclata de rire, et aussi nous tous.

--Oui, continua la jeune fille, du même ton d'imperturbable et un peu

farouche moquerie, avec du laudanum! J'en ai bu, paraît-il, une quantité

considérable; mais Votre Majesté, prévenue à temps, a réussi, par ses

soins, à me rappeler à la vie.

A cette époque, en effet, les journaux annonçaient quotidiennement, avec

de grands frais de détails, le suicide de mademoiselle Hélène ***; cela

jetait, pour elle-même qui était moqueusement spirituelle, une pointe de

comique tout à fait inattendu sur les angoisses de la situation. Et je

me souviens de ce qu'elle me dit à ce propos, fière et grave cette fois:

«Jamais!... comme une femme de chambre, n'est-ce pas?... Cela

arrangerait bien des choses, j'en conviens; mais il est trop vulgaire

pour moi, ce dénouement-là.» Et elle donnait à entendre que, plus

dignement, elle saurait rentrer dans l'ombre, ce qui du reste a eu lieu

depuis.

A Venise, elle se sentait soutenue encore par tout le bruit qui se

faisait en Europe autour de son nom; elle était trop femme et trop jeune

pour ne pas subir la griserie de cette romanesque aventure dont elle se

trouvait être l'héroïne. La presse, il est vrai, avait converti

l'histoire de cet amour, si honnête, si naturel et presque inévitable,

en quelque chose de dramatique et d'étrange. Mais c'est égal, passer

pour une charmeuse, même un peu perverse et fatale, amusait encore, par

certains côtés, l'imagination de mademoiselle Hélène ***, lui semblait

dans tous les cas moins froidement lugubre que le silence de tombeau qui

devait ensuite se faire sur elle, disparue de la cour et en défaveur

pour jamais...

* * * * *

Vraiment notre promenade n'était plus triste, le beau soir aidant, avec

la magnificence du soleil d'août et tout l'or du couchant répandu sur

Venise. Les gens qui, de l'ombre de leur fenêtre, regardaient passer

cette belle gondole et se penchaient pour entrevoir entre les rideaux du

dais, la princesse blanche que l'on promenait en cet équipage, pouvaient

bien entendre, de temps à autre, le bruit d'une causerie gaie.

La reine d'ailleurs me paraissait avoir, depuis un an, parcouru plus de

chemin encore vers le détachement suprême, qui donne la haute sérénité

et le sourire des dieux.

* * * * *

Au crépuscule, nous étions très loin, dans un faubourg solitaire, séparé

de Venise par une large lagune. Le silence, la vieillesse des maisons et

des quais, les étendues d'eau morte autour de nous, subitement nous

attristaient avec l'abaissement de la lumière. Une boutique d'antiquités

étranges, ferrailles et verroteries vénitiennes très poussiéreuses,

attira notre attention au passage; nous demandâmes à la reine la

permission d'aborder ce quai désert et d'aller voir là dedans les choses

bizarres qui se vendaient.

Petites aiguières étonnamment sveltes, petits coffrets ornés de cygnes

et de dauphins, nous découvrîmes là, en furetant dans cette poussière,

quantité d'objets singuliers, que nous achetions à mesure--très vite,

pour ne pas trop faire attendre la souveraine,--nous amusant à les tirer

au sort, quand, par hasard s'élevait quelque conflit entre nous. Et

mademoiselle Hélène ***, vraiment enfant alors, sans affectation

visible, accourait, à chaque acquisition nouvelle, montrer sa trouvaille

à la reine, et la déposer dans la gondole, dans les plis de la robe

blanche; tandis que Sa Majesté, que nous avions, contre toute étiquette,

laissée seule, souriait d'un joli sourire très maternel et très jeune, à

ce manège de petite fille.

La nuit était presque tombée quand nous revînmes à l'hôtel Danieli. Dans

la belle pénombre d'été, qui gardait comme un reflet de l'or du soir, la

lune allumait son feu pâle, les palais et les gondoles, leurs feux

rouges, et toutes ces lumières commençaient à doucement danser sur l'eau

calme et lourde, que ridaient seulement les avirons des gondoliers; sur

l'eau où se réfléchissaient, en découpures nettes, les palais, les

dômes, les campaniles, donnant partout une autre Venise, fantastique et

tremblotante, qui apparaissait la tête en bas.

Nous devions repartir, aussitôt après le dîner, pour une de ces

promenades en musique qu'on appelle à Venise des sérénades.

La reine, qui ne mangeait pas, qu'on soutenait avec je ne sais quelles

préparations médicales, voulut rester dans sa gondole, étendue; pria

seulement qu'on fît pousser l'embarcation au large, pour plus de

tranquillité, et nous assura de son désir d'être seule, afin de nous

obliger à monter tous dîner dans la salle à manger de l'hôtel.

Nous revînmes en hâte. Notre musique, pendant ce temps-là, était

arrivée: une large gondole, éclairée d'une profusion de lanternes, et où

se tenait un double quatuor de cordes, un choeur et deux solistes,

contralto et ténor.

La gondole illuminée se mit en marche dès que nous fûmes assis dans

celle de la reine, et nous la suivîmes. Le dais noir avait été enlevé,

et on pouvait, aux confuses clartés, apercevoir la fée blanche étendue

sur ses coussins.

Nous recommençâmes, dans le sillage de cette musique, une lente

promenade errante comme celle du jour, tantôt naviguant par les rues

larges, au milieu des belles transparences nocturnes et des rayons

lunaires, tantôt traversant, en pleine et épaisse obscurité, quelque

vieux quartier lugubre. Et une quantité d'autres gondoles, de

promeneurs, de touristes, de gens quelconques, suivaient aussi; à chaque

carrefour, à chaque tournant de lagune, s'augmentait notre cortège

flottant, et tous ces inconnus silencieux, qui glissaient derrière nous,

écoutaient la sérénade.

Elle vibrait, facile, langoureuse, la musique d'Italie; par instants

elle montait, en _crescendo_ prévus, dans les tranquillités sonores de

la nuit, et se répercutait entre les murs de marbre des palais; ou bien

diminuait et semblait mourir peu à peu de sa propre langueur. Les voix

étaient vibrantes et fraîches, conduites avec cette habileté qui est

innée, dans ce pays, même chez les moindres chanteurs.

La musique des peuples est faite pour être entendue dans son lieu

d'éclosion, dans son cadre naturel de sonorités, de senteurs et de ciel.

Même cette musique italienne qui, d'une façon absolue, est inférieure,

peut devenir profonde et charmeuse d'âmes, ainsi entendue la nuit, ainsi

vous arrivant, avec des imprévus de distances et d'échos, d'une gondole

qui fuit, qui fuit toujours, et que l'on suit, étendu, d'une allure

berçante et inégale, tantôt de près, tantôt de loin,--au milieu des

splendeurs de Venise sous la lune et les étoiles d'été.

--«Cela fait partie de mon traitement, disait en souriant la reine toute

blanche. Je me soigne au grand air et aux chansons. Vous savez

l'influence bienfaisante de la musique sur... (et elle désigna du doigt

son front). Dans l'antiquité, rappelez-vous le roi Saül...» Mais son

ironie, tempérée par le son de sa voix, n'arrivait jamais à être amère.

Nous étions maintenant un long cortège de plus de cent gondoles, une

foule pressée qui frôlait, en passant dans les rues trop étroites, les

pierres ou les marbres des murs. Et, près de nous, dans des barques

obstinément maintenues à côté de la nôtre, je me souviens de quelques

belles jeunes femmes, très parées, vénitiennes ou étrangères, en

mantille de dentelle, que la lueur des fanaux permettait de vaguement

voir à demi couchées sur des coussins. Du reste, on avait reconnu la

reine; son nom s'était répété de proche en proche, et la foule,

sympathique à cette malade charmante, gardait une attitude discrète.

Des gens se mettaient aux fenêtres, pour regarder passer au-dessous

d'eux la sérénade aux lanternes, et ils applaudissaient. Violons et

violoncelles se mêlaient plus mystérieusement aux voix humaines, pendant

cette fuite à travers l'obscurité sonore...

Sous le pont du Rialto, il est de tradition que les sérénades

s'arrêtent. Là, plus étrangement qu'ailleurs entre l'eau stagnante et la

voûte de pierre, les sons vibrent en s'exagérant. Nous y fîmes une

station très longue. Il y eut un duo triste, accompagné de choeur, qui

prit peu à peu une allure d'incantation, dans ce lieu et dans cette

nuit.

* * * * *

De retour à l'hôtel Danieli, quand nous eûmes pris congé de la reine et

baisé sa belle main, il était onze heures à peine.

Par les fenêtres découpées du vieux palais, on voyait la lagune

resplendir sous la lueur lunaire. Pas un souffle, dans cette nuit d'août

tiède et pleine d'éblouissements. Là-bas, en face, au delà des nappes

réfléchissantes, il y avait deux Saint-Georges-Majeur, l'un d'un gris

lumineux qui montait dans l'air, l'autre plus noir, et renversé, qui

descendait profondément. En haut, à la grande voûte bleuâtre, et en bas,

dans les abîmes imaginaires, scintillaient des étoiles symétriques et

pareilles. Et les silencieuses gondoles, dédoublées aussi par leur

milieu, ayant deux arrières et deux proues, semblables à des découpures

noires qui viennent d'être dépliées, passaient, avec leurs fanaux

rouges, entre les deux ciels, ayant l'air de se promener dans le vide,

en traînant des plis moirés à leur suite, comme de longues queues.

Alors, pour la première fois depuis mon arrivée, je pris conscience

d'être, non plus en une Venise de rêve, comme celle aperçue entre les

rideaux du dais où s'abritait la reine, mais dans la Venise réelle, qui

vaut par elle seule qu'on vienne et qu'on admire. Et, pour ne pas perdre

une nuit si belle, je redescendis sur le quai, louer la première gondole

venue, prendre ensuite le large, vers Saint-Georges, vers l'autre rive.

* * * * *

Nous avancions lentement, n'ayant pas de but, éblouis par toute cette

lueur de lune, que reflétait l'eau miroitante. Et peu à peu, à mesure

que nous nous éloignions du bord, la ligne des palais se dessinait

mieux, s'étendait, se déployait, exquise, de contours spéciaux et rares.

Ainsi enveloppée de nuit et de rayons de lune, Venise, la classique

Venise, restée pareille à elle-même dans ses grands traits, redevenait

la ville unique et incomparable, apparaissait merveilleuse comme aux

siècles passés.

V

Samedi 15 août 1891.

Splendeur de ciel et de soleil. Les cloches de Venise sonnant à toute

volée pour l'Assomption de la Vierge.

La reine, ce matin, plus triste, plus abîmée, plus vaincue...

D'abord, c'était fini du mieux trompeur d'hier; elle n'avait plus la

force de redresser sa belle taille, et, pour passer d'un salon à un

autre, il lui fallait les deux sinistres porteurs.

Une «exécution», qui venait d'avoir lieu, lui avait fait mal. Une

inquiétante femme de chambre, au visage traître, que les demoiselles

d'honneur avaient surnommée depuis longtemps Marino Falieri, venait

d'être renvoyée en Allemagne, convaincue d'avoir soustrait et recopié,

au profit d'on ne sait quels mystérieux ennemis, des lettres de la reine

et des feuillets de son journal intime... Oh! pour qui a connu cette

reine idéale, il est d'avance certain que ces pages ne pouvaient rien

contenir qui, lu devant le monde entier, fût capable d'éveiller un doute

sur sa droiture, ni sur sa haute pureté; mais, çà et là, des choses

politiques dangereuses, des révélations inutiles et, pour les uns ou les

autres, des vérités cruelles. Ce qui surtout épouvantait la reine,

c'était de se sentir plus que jamais entourée d'ennemis anonymes, qui se

tenaient tout près, dans une zone d'ombre, et pour lesquels tous les

moyens étaient bons, même d'aussi lâches que celui-là.

Et puis, d'Allemagne, un courrier encore venait de passer, sans apporter

de lettre du prince royal. Un jour de plus, et sa réponse si attendue

n'arrivait pas! La reine qui, dans sa loyauté un peu intolérante, se

révoltait, lui avait écrit depuis bien des jours, l'adjurant de dire si,

oui ou non, il retirait sa parole de fiancé, et, dans ce premier cas, de

rendre à mademoiselle Hélène *** ses lettres, et la bague si

solennellement acceptée. Le mariage, de fait, semblait rompu, mais le

prince n'avait rien dit; les jours, les semaines passaient, et il ne

répondait point.

A première vue, on est tenté de le trouver coupable. Et cependant, avant

de le juger d'après la loi commune, il faut songer à la raison d'État;

il faut se dire aussi qu'il était très jeune, qu'il souffrait peut-être,

qu'on ignore absolument les luttes qui pouvaient se livrer en lui et les

pressions qu'il pouvait subir.

De même qu'il faut, avant de jeter un blâme sur l'ambition de

mademoiselle Hélène ***, se demander quelle jeune fille au monde, ainsi

aimée par un prince charmant, héritier d'un trône, ne mettrait pas tout

en oeuvre pour mener à bonne fin un tel mariage.

* * * * *

A l'ardent soleil de onze heures, la reine ayant demandé d'être reportée

dans sa chambre et laissée seule un long moment pour essayer du sommeil,

nous sortîmes à pied dans Venise, prenant par les quais et les arcades

du palais des Doges, puis par les grandes places pavées, par tous les

passages où il est possible, ici, de marcher comme en une ville

ordinaire,--les deux demoiselles d'honneur de la reine, son secrétaire

et moi,--nous hâtant pour faire des courses, des acquisitions d'objets,

et revenir avant le réveil de Sa Majesté, sans avoir perdu un moment de

sa précieuse présence. Pour nous, c'était une de ces heures de détente

et de réaction gaie, presque d'enfantillage, comme de temps en temps il

en passe, aux jours les plus inquiets de la vie: sorte d'école

buissonnière que nous courions là, dans une ville, du reste, où nos

figures étaient suffisamment inconnues, et notre innocente liberté tout

à fait complète. Tous les marchands de la place Saint-Marc avaient

déployé leurs tentes blanches; un soleil d'Afrique éclairait notre

promenade empressée, dardait sur les innombrables étalages de verreries,

sur les boutiques des bijoutiers toutes rouges de corail, étincelait

partout sur la cathédrale et les palais, chauffait, brûlait cet amas de

mosaïques et de statues qui est Venise.

Quelques passants toutefois se retournaient, ayant à peu près reconnu

mademoiselle Hélène ***, l'héroïne romanesque du jour. Et elle, l'âme

endormie, ce matin-là, ou plus soigneusement dissimulée paraissait

s'amuser de tout en chemin comme une petite fille. Il nous arriva même,

au souvenir de la nouvelle annoncée par les journaux d'hier, d'imaginer

un suicide à quatre, avec d'horribles détails, là, au milieu de cette

place Saint-Marc,--dénouement dont la presse à coup sûr eût été ahurie.

* * * * *

Un peu reposée, la reine, au réveil, reçut une lettre du roi annonçant

que bientôt allaient finir les travaux politiques qui le retenaient en

Orient, et qu'il pourrait venir dans peu de jours à Venise. Elle

semblait réconfortée un peu par cette idée de le revoir.

Au dîner de midi, elle exigea de nous, comme d'enfants qui reviennent de

la récréation, le détail de nos courses, achats, étouffements de soleil

et même projets de suicide, écoutant tout avec un sourire indulgent,

presque amusé. Et dans ses yeux repassaient encore, par instants, des

expressions rieuses d'autrefois.

Aux temps plus heureux, c'était un des indices et un des charmes de sa

nature profonde, ces furtifs abandons de gaieté et même de fou rire, à

propos toujours des plus incohérentes, insaisissables et enfantines

petites choses. Du reste, les natures impassiblement correctes,

auxquelles ce genre de rire et d'enfantillage est inconnu, sont presque

toujours sèches et bornées, ou tout au moins banales et de très

ordinaire envergure.

* * * * *

Puis, nous repartîmes pour la quotidienne promenade en gondole. La

reine, sur ma prière, avait bien voulu emporter le manuscrit du _Livre

de l'âme_ pour nous en lire des passages pendant la route.

--«Plus tard, disait-elle; ce soir, quand nous serons dans un endroit

écarté, un peu loin et au large. Je suis si fatiguée...» Et son sourire,

maintenant très résigné, très doucement triste, semblait demander grâce,

pour tout, même pour les choses de l'esprit qui autrefois la charmaient.

D'abord nous ne parlions pas, respectant cet accablement de la reine.

Mais peu à peu, sous l'effort de sa volonté, la vie reparut dans ses

yeux et dans sa voix,--tandis que nous glissions toujours, de la même

allure cadencée, dans de vieux quartiers si tristes, aux fenêtres

bardées de fer. Sa conversation, intermittente au début, faite de

courtes phrases épuisées, s'anima par degrés, reprit son intensité

habituelle et nous en vînmes, par je ne sais quel enchaînement léger, à

causer des religions indoues, du Bouddhisme et de son Nirvanâ.

Alors une discussion s'engagea, entre Sa Majesté et moi, sur des

questions de survivance d'âme et d'éternel revoir. Oh! la réalité de ces

choses, hélas, nous ne la discutions pas!... mais seulement les formes

plus ou moins consolantes sous lesquelles les livres, qui se disent

révélés, les ont présentées aux hommes. Et je soutenais, par attachement

de coeur, par douce tradition d'enfance, l'ineffable leurre chrétien,

convaincu, alors comme maintenant, comme toujours, que jamais plus

radieux mirage ne viendra enchanter les heures de souffrance et de mort.

Et je ne sais quel malentendu s'éleva, quand pourtant nous étions au

fond, du même avis. La petite cour intime, là dans la gondole,

surenchérissant sur les paroles de la reine, avait l'air d'insinuer que,

dans ce _Livre de l'âme_ qui me serait lu tout à l'heure, des choses

étaient contenues qui surpassaient en consolation le christianisme. La

reine, l'esprit distrait sans doute, les laissait soutenir leur

proposition audacieuse et parler presque dédaigneusement de cette foi

qui, pendant des siècles, a donné aux mourants la paix souriante: eux,

les initiés, les instruits par ce _Livre de l'âme_, avaient autre chose

de plus apaisant et de supérieur, qui leur faisait prendre en pitié

l'Évangile. Cela me semblait d'une puérile vanité, comme un blasphème

d'enfant; la reine, tout à coup, m'apparaissait amoindrie par l'orgueil

de son livre, et cette déception inattendue sur elle m'était péniblement

triste... Alors, je me mis à défendre le christianisme avec une violence

subite, comme si on m'eût outragé moi-même.

Un silence retomba, embarrassé, désenchanté. La gondole glissait

toujours, à travers les quartiers vieux de Venise, sur une eau stagnante

entre des ruines. Comme hier, c'était l'heure du bain; des petites

filles, de temps en temps, sortaient des maisons, s'amusaient à nous

suivre à la nage, et, tout près de nous, on voyait émerger de l'eau

leurs têtes rieuses, comme des petites sirènes.

L'exilée · 第 14 / 26 题