Aussitôt le déjeuner, on partit en gondole, pour la longue promenade
sans but, tranquille et berçante de chaque jour. Par le vieil escalier
de marbre, les deux mêmes domestiques qui s'étaient présentés ce matin
descendirent la reine sur leurs mains réunies en chaise et la portèrent
dans la gondole, qui attendait au seuil de l'hôtel. Pour regarder ce
triste cortège, des gens étaient là, comme il s'en attroupe toujours
pour voir passer les reines, une dizaine de touristes quelconques, et
ils saluaient en silence.
Une gondole noire, d'un noir de deuil, comme sont restées, depuis les
lois somptuaires, toutes les gondoles de Venise; sur les bords, les deux
traditionnels chevaux marins, en cuivre brillant, et, à l'arrière, le
grand dais noir, à rideaux noirs; les gondoliers, dans cette tenue qui
sent l'opéra-comique mais qui est d'uniforme ici pour tous les équipages
de maîtres: chemise et pantalon blanc, avec ceinture de soie bleue, très
longue et flottante.
Sans leur indiquer de route à suivre, on ne leur commanda que d'aller
lentement, et nous partîmes au hasard, à leur caprice.
Bientôt nous fûmes perdus dans de vieux quartiers morts, dans le
silence, dans l'ombre de maisons fermées et mystérieuses qui nous
surplombaient de très haut; le long de ces rues noyées, nous avancions
par petites saccades, à peine perceptibles, sans bruit, sur l'eau
stagnante, lourde et muette. La reine, toute blanche de costume et de
chevelure, étendue avec sa grâce souveraine, à l'ombre de ce dais noir,
entre ses deux demoiselles d'honneur, était exquise et un peu
angoissante à regarder. D'ailleurs, tout ce qui n'était pas elle nous
semblait secondaire, n'était que cadre et décor; avec ce pressentiment
que bientôt elle serait perdue pour nous, c'est d'elle seule que nous
nous occupions, des pensées qu'elle exprimait, ou même des plus simples
petites choses qu'il lui venait à l'esprit de dire et auxquelles le son
de sa voix donnait une suavité à part. Et, de temps à autre, passait
quelque vieux palais vénitien que nous regardions quand même; ou, au
détour d'une de ces rues inondées et pleines d'ombre, quelque
merveilleuse échappée lointaine, très vite refermée: des dômes, des
campaniles, du soleil, de l'or, tout de suite disparus.
La reine vraiment redevenait presque gaie, ayant du reste ce principe
qu'il faut toujours sourire, comme les dieux. «Une certaine gaieté de
dehors, me disait-elle un jour, est une chose de convenance comme la
toilette; on doit cela à son prochain et à soi-même, comme on doit de
s'arranger pour être le moins possible désagréable à voir.» Entre les
rideaux noirs du dais, elle regardait aussi et semblait s'intéresser aux
choses imprévues de la lente promenade.
Maintenant nous traversions un quartier populeux et pauvre, aux rues
tout étroites, éclairées comme des fonds de puits. Et c'était l'heure de
la baignade, il paraît, pour les petits enfants. Les parents, aux
fenêtres, les surveillaient tandis qu'ils se trempaient tous, au seuil
des portes, dans l'eau immobile de la rue. Et il y en avait de si
comiques, de ces très petits en maillot de bain, que le franc rire de la
reine reparut tout à coup, découvrant ses incomparables dents d'un blanc
de porcelaine...
Et puis des silences revenaient, un peu accablés, sous les
préoccupations de l'avenir obscur.
* * * * *
Distraitement, et peut-être aussi avec une imperceptible nuance
d'ironie, la reine demanda à mademoiselle Hélène ***:
--Ah! et les journaux? Qui les a vus aujourd'hui; y a-t-il encore
quelque chose de nouveau nous concernant?
--Oui, marraine... Oh! moi qui oubliais d'informer Votre Majesté... Dans
ceux de France, une si grave nouvelle!...
Et, après une pause qui nous rendit plus attentifs, elle reprit avec
sérieux: «Il paraît que je me suis suicidée une troisième fois!»
C'était si imprévu et dit d'une si irrésistible manière, que la reine
éclata de rire, et aussi nous tous.
--Oui, continua la jeune fille, du même ton d'imperturbable et un peu
farouche moquerie, avec du laudanum! J'en ai bu, paraît-il, une quantité
considérable; mais Votre Majesté, prévenue à temps, a réussi, par ses
soins, à me rappeler à la vie.
A cette époque, en effet, les journaux annonçaient quotidiennement, avec
de grands frais de détails, le suicide de mademoiselle Hélène ***; cela
jetait, pour elle-même qui était moqueusement spirituelle, une pointe de
comique tout à fait inattendu sur les angoisses de la situation. Et je
me souviens de ce qu'elle me dit à ce propos, fière et grave cette fois:
«Jamais!... comme une femme de chambre, n'est-ce pas?... Cela
arrangerait bien des choses, j'en conviens; mais il est trop vulgaire
pour moi, ce dénouement-là.» Et elle donnait à entendre que, plus
dignement, elle saurait rentrer dans l'ombre, ce qui du reste a eu lieu
depuis.
A Venise, elle se sentait soutenue encore par tout le bruit qui se
faisait en Europe autour de son nom; elle était trop femme et trop jeune
pour ne pas subir la griserie de cette romanesque aventure dont elle se
trouvait être l'héroïne. La presse, il est vrai, avait converti
l'histoire de cet amour, si honnête, si naturel et presque inévitable,
en quelque chose de dramatique et d'étrange. Mais c'est égal, passer
pour une charmeuse, même un peu perverse et fatale, amusait encore, par
certains côtés, l'imagination de mademoiselle Hélène ***, lui semblait
dans tous les cas moins froidement lugubre que le silence de tombeau qui
devait ensuite se faire sur elle, disparue de la cour et en défaveur
pour jamais...
* * * * *
Vraiment notre promenade n'était plus triste, le beau soir aidant, avec
la magnificence du soleil d'août et tout l'or du couchant répandu sur
Venise. Les gens qui, de l'ombre de leur fenêtre, regardaient passer
cette belle gondole et se penchaient pour entrevoir entre les rideaux du
dais, la princesse blanche que l'on promenait en cet équipage, pouvaient
bien entendre, de temps à autre, le bruit d'une causerie gaie.
La reine d'ailleurs me paraissait avoir, depuis un an, parcouru plus de
chemin encore vers le détachement suprême, qui donne la haute sérénité
et le sourire des dieux.
* * * * *
Au crépuscule, nous étions très loin, dans un faubourg solitaire, séparé
de Venise par une large lagune. Le silence, la vieillesse des maisons et
des quais, les étendues d'eau morte autour de nous, subitement nous
attristaient avec l'abaissement de la lumière. Une boutique d'antiquités
étranges, ferrailles et verroteries vénitiennes très poussiéreuses,
attira notre attention au passage; nous demandâmes à la reine la
permission d'aborder ce quai désert et d'aller voir là dedans les choses
bizarres qui se vendaient.
Petites aiguières étonnamment sveltes, petits coffrets ornés de cygnes
et de dauphins, nous découvrîmes là, en furetant dans cette poussière,
quantité d'objets singuliers, que nous achetions à mesure--très vite,
pour ne pas trop faire attendre la souveraine,--nous amusant à les tirer
au sort, quand, par hasard s'élevait quelque conflit entre nous. Et
mademoiselle Hélène ***, vraiment enfant alors, sans affectation
visible, accourait, à chaque acquisition nouvelle, montrer sa trouvaille
à la reine, et la déposer dans la gondole, dans les plis de la robe
blanche; tandis que Sa Majesté, que nous avions, contre toute étiquette,
laissée seule, souriait d'un joli sourire très maternel et très jeune, à
ce manège de petite fille.
La nuit était presque tombée quand nous revînmes à l'hôtel Danieli. Dans
la belle pénombre d'été, qui gardait comme un reflet de l'or du soir, la
lune allumait son feu pâle, les palais et les gondoles, leurs feux
rouges, et toutes ces lumières commençaient à doucement danser sur l'eau
calme et lourde, que ridaient seulement les avirons des gondoliers; sur
l'eau où se réfléchissaient, en découpures nettes, les palais, les
dômes, les campaniles, donnant partout une autre Venise, fantastique et
tremblotante, qui apparaissait la tête en bas.
Nous devions repartir, aussitôt après le dîner, pour une de ces
promenades en musique qu'on appelle à Venise des sérénades.
La reine, qui ne mangeait pas, qu'on soutenait avec je ne sais quelles
préparations médicales, voulut rester dans sa gondole, étendue; pria
seulement qu'on fît pousser l'embarcation au large, pour plus de
tranquillité, et nous assura de son désir d'être seule, afin de nous
obliger à monter tous dîner dans la salle à manger de l'hôtel.
Nous revînmes en hâte. Notre musique, pendant ce temps-là, était
arrivée: une large gondole, éclairée d'une profusion de lanternes, et où
se tenait un double quatuor de cordes, un choeur et deux solistes,
contralto et ténor.
La gondole illuminée se mit en marche dès que nous fûmes assis dans
celle de la reine, et nous la suivîmes. Le dais noir avait été enlevé,
et on pouvait, aux confuses clartés, apercevoir la fée blanche étendue
sur ses coussins.
Nous recommençâmes, dans le sillage de cette musique, une lente
promenade errante comme celle du jour, tantôt naviguant par les rues
larges, au milieu des belles transparences nocturnes et des rayons
lunaires, tantôt traversant, en pleine et épaisse obscurité, quelque
vieux quartier lugubre. Et une quantité d'autres gondoles, de
promeneurs, de touristes, de gens quelconques, suivaient aussi; à chaque
carrefour, à chaque tournant de lagune, s'augmentait notre cortège
flottant, et tous ces inconnus silencieux, qui glissaient derrière nous,
écoutaient la sérénade.
Elle vibrait, facile, langoureuse, la musique d'Italie; par instants
elle montait, en _crescendo_ prévus, dans les tranquillités sonores de
la nuit, et se répercutait entre les murs de marbre des palais; ou bien
diminuait et semblait mourir peu à peu de sa propre langueur. Les voix
étaient vibrantes et fraîches, conduites avec cette habileté qui est
innée, dans ce pays, même chez les moindres chanteurs.
La musique des peuples est faite pour être entendue dans son lieu
d'éclosion, dans son cadre naturel de sonorités, de senteurs et de ciel.
Même cette musique italienne qui, d'une façon absolue, est inférieure,
peut devenir profonde et charmeuse d'âmes, ainsi entendue la nuit, ainsi
vous arrivant, avec des imprévus de distances et d'échos, d'une gondole
qui fuit, qui fuit toujours, et que l'on suit, étendu, d'une allure
berçante et inégale, tantôt de près, tantôt de loin,--au milieu des
splendeurs de Venise sous la lune et les étoiles d'été.
--«Cela fait partie de mon traitement, disait en souriant la reine toute
blanche. Je me soigne au grand air et aux chansons. Vous savez
l'influence bienfaisante de la musique sur... (et elle désigna du doigt
son front). Dans l'antiquité, rappelez-vous le roi Saül...» Mais son
ironie, tempérée par le son de sa voix, n'arrivait jamais à être amère.
Nous étions maintenant un long cortège de plus de cent gondoles, une
foule pressée qui frôlait, en passant dans les rues trop étroites, les
pierres ou les marbres des murs. Et, près de nous, dans des barques
obstinément maintenues à côté de la nôtre, je me souviens de quelques
belles jeunes femmes, très parées, vénitiennes ou étrangères, en
mantille de dentelle, que la lueur des fanaux permettait de vaguement
voir à demi couchées sur des coussins. Du reste, on avait reconnu la
reine; son nom s'était répété de proche en proche, et la foule,
sympathique à cette malade charmante, gardait une attitude discrète.
Des gens se mettaient aux fenêtres, pour regarder passer au-dessous
d'eux la sérénade aux lanternes, et ils applaudissaient. Violons et
violoncelles se mêlaient plus mystérieusement aux voix humaines, pendant
cette fuite à travers l'obscurité sonore...
Sous le pont du Rialto, il est de tradition que les sérénades
s'arrêtent. Là, plus étrangement qu'ailleurs entre l'eau stagnante et la
voûte de pierre, les sons vibrent en s'exagérant. Nous y fîmes une
station très longue. Il y eut un duo triste, accompagné de choeur, qui
prit peu à peu une allure d'incantation, dans ce lieu et dans cette
nuit.
* * * * *
De retour à l'hôtel Danieli, quand nous eûmes pris congé de la reine et
baisé sa belle main, il était onze heures à peine.
Par les fenêtres découpées du vieux palais, on voyait la lagune
resplendir sous la lueur lunaire. Pas un souffle, dans cette nuit d'août
tiède et pleine d'éblouissements. Là-bas, en face, au delà des nappes
réfléchissantes, il y avait deux Saint-Georges-Majeur, l'un d'un gris
lumineux qui montait dans l'air, l'autre plus noir, et renversé, qui
descendait profondément. En haut, à la grande voûte bleuâtre, et en bas,
dans les abîmes imaginaires, scintillaient des étoiles symétriques et
pareilles. Et les silencieuses gondoles, dédoublées aussi par leur
milieu, ayant deux arrières et deux proues, semblables à des découpures
noires qui viennent d'être dépliées, passaient, avec leurs fanaux
rouges, entre les deux ciels, ayant l'air de se promener dans le vide,
en traînant des plis moirés à leur suite, comme de longues queues.
Alors, pour la première fois depuis mon arrivée, je pris conscience
d'être, non plus en une Venise de rêve, comme celle aperçue entre les
rideaux du dais où s'abritait la reine, mais dans la Venise réelle, qui
vaut par elle seule qu'on vienne et qu'on admire. Et, pour ne pas perdre
une nuit si belle, je redescendis sur le quai, louer la première gondole
venue, prendre ensuite le large, vers Saint-Georges, vers l'autre rive.
* * * * *
Nous avancions lentement, n'ayant pas de but, éblouis par toute cette
lueur de lune, que reflétait l'eau miroitante. Et peu à peu, à mesure
que nous nous éloignions du bord, la ligne des palais se dessinait
mieux, s'étendait, se déployait, exquise, de contours spéciaux et rares.
Ainsi enveloppée de nuit et de rayons de lune, Venise, la classique
Venise, restée pareille à elle-même dans ses grands traits, redevenait
la ville unique et incomparable, apparaissait merveilleuse comme aux
siècles passés.
V
Samedi 15 août 1891.
Splendeur de ciel et de soleil. Les cloches de Venise sonnant à toute
volée pour l'Assomption de la Vierge.
La reine, ce matin, plus triste, plus abîmée, plus vaincue...
D'abord, c'était fini du mieux trompeur d'hier; elle n'avait plus la
force de redresser sa belle taille, et, pour passer d'un salon à un
autre, il lui fallait les deux sinistres porteurs.
Une «exécution», qui venait d'avoir lieu, lui avait fait mal. Une
inquiétante femme de chambre, au visage traître, que les demoiselles
d'honneur avaient surnommée depuis longtemps Marino Falieri, venait
d'être renvoyée en Allemagne, convaincue d'avoir soustrait et recopié,
au profit d'on ne sait quels mystérieux ennemis, des lettres de la reine
et des feuillets de son journal intime... Oh! pour qui a connu cette
reine idéale, il est d'avance certain que ces pages ne pouvaient rien
contenir qui, lu devant le monde entier, fût capable d'éveiller un doute
sur sa droiture, ni sur sa haute pureté; mais, çà et là, des choses
politiques dangereuses, des révélations inutiles et, pour les uns ou les
autres, des vérités cruelles. Ce qui surtout épouvantait la reine,
c'était de se sentir plus que jamais entourée d'ennemis anonymes, qui se
tenaient tout près, dans une zone d'ombre, et pour lesquels tous les
moyens étaient bons, même d'aussi lâches que celui-là.
Et puis, d'Allemagne, un courrier encore venait de passer, sans apporter
de lettre du prince royal. Un jour de plus, et sa réponse si attendue
n'arrivait pas! La reine qui, dans sa loyauté un peu intolérante, se
révoltait, lui avait écrit depuis bien des jours, l'adjurant de dire si,
oui ou non, il retirait sa parole de fiancé, et, dans ce premier cas, de
rendre à mademoiselle Hélène *** ses lettres, et la bague si
solennellement acceptée. Le mariage, de fait, semblait rompu, mais le
prince n'avait rien dit; les jours, les semaines passaient, et il ne
répondait point.
A première vue, on est tenté de le trouver coupable. Et cependant, avant
de le juger d'après la loi commune, il faut songer à la raison d'État;
il faut se dire aussi qu'il était très jeune, qu'il souffrait peut-être,
qu'on ignore absolument les luttes qui pouvaient se livrer en lui et les
pressions qu'il pouvait subir.
De même qu'il faut, avant de jeter un blâme sur l'ambition de
mademoiselle Hélène ***, se demander quelle jeune fille au monde, ainsi
aimée par un prince charmant, héritier d'un trône, ne mettrait pas tout
en oeuvre pour mener à bonne fin un tel mariage.
* * * * *
A l'ardent soleil de onze heures, la reine ayant demandé d'être reportée
dans sa chambre et laissée seule un long moment pour essayer du sommeil,
nous sortîmes à pied dans Venise, prenant par les quais et les arcades
du palais des Doges, puis par les grandes places pavées, par tous les
passages où il est possible, ici, de marcher comme en une ville
ordinaire,--les deux demoiselles d'honneur de la reine, son secrétaire
et moi,--nous hâtant pour faire des courses, des acquisitions d'objets,
et revenir avant le réveil de Sa Majesté, sans avoir perdu un moment de
sa précieuse présence. Pour nous, c'était une de ces heures de détente
et de réaction gaie, presque d'enfantillage, comme de temps en temps il
en passe, aux jours les plus inquiets de la vie: sorte d'école
buissonnière que nous courions là, dans une ville, du reste, où nos
figures étaient suffisamment inconnues, et notre innocente liberté tout
à fait complète. Tous les marchands de la place Saint-Marc avaient
déployé leurs tentes blanches; un soleil d'Afrique éclairait notre
promenade empressée, dardait sur les innombrables étalages de verreries,
sur les boutiques des bijoutiers toutes rouges de corail, étincelait
partout sur la cathédrale et les palais, chauffait, brûlait cet amas de
mosaïques et de statues qui est Venise.
Quelques passants toutefois se retournaient, ayant à peu près reconnu
mademoiselle Hélène ***, l'héroïne romanesque du jour. Et elle, l'âme
endormie, ce matin-là, ou plus soigneusement dissimulée paraissait
s'amuser de tout en chemin comme une petite fille. Il nous arriva même,
au souvenir de la nouvelle annoncée par les journaux d'hier, d'imaginer
un suicide à quatre, avec d'horribles détails, là, au milieu de cette
place Saint-Marc,--dénouement dont la presse à coup sûr eût été ahurie.
* * * * *
Un peu reposée, la reine, au réveil, reçut une lettre du roi annonçant
que bientôt allaient finir les travaux politiques qui le retenaient en
Orient, et qu'il pourrait venir dans peu de jours à Venise. Elle
semblait réconfortée un peu par cette idée de le revoir.
Au dîner de midi, elle exigea de nous, comme d'enfants qui reviennent de
la récréation, le détail de nos courses, achats, étouffements de soleil
et même projets de suicide, écoutant tout avec un sourire indulgent,
presque amusé. Et dans ses yeux repassaient encore, par instants, des
expressions rieuses d'autrefois.
Aux temps plus heureux, c'était un des indices et un des charmes de sa
nature profonde, ces furtifs abandons de gaieté et même de fou rire, à
propos toujours des plus incohérentes, insaisissables et enfantines
petites choses. Du reste, les natures impassiblement correctes,
auxquelles ce genre de rire et d'enfantillage est inconnu, sont presque
toujours sèches et bornées, ou tout au moins banales et de très
ordinaire envergure.
* * * * *
Puis, nous repartîmes pour la quotidienne promenade en gondole. La
reine, sur ma prière, avait bien voulu emporter le manuscrit du _Livre
de l'âme_ pour nous en lire des passages pendant la route.
--«Plus tard, disait-elle; ce soir, quand nous serons dans un endroit
écarté, un peu loin et au large. Je suis si fatiguée...» Et son sourire,
maintenant très résigné, très doucement triste, semblait demander grâce,
pour tout, même pour les choses de l'esprit qui autrefois la charmaient.
D'abord nous ne parlions pas, respectant cet accablement de la reine.
Mais peu à peu, sous l'effort de sa volonté, la vie reparut dans ses
yeux et dans sa voix,--tandis que nous glissions toujours, de la même
allure cadencée, dans de vieux quartiers si tristes, aux fenêtres
bardées de fer. Sa conversation, intermittente au début, faite de
courtes phrases épuisées, s'anima par degrés, reprit son intensité
habituelle et nous en vînmes, par je ne sais quel enchaînement léger, à
causer des religions indoues, du Bouddhisme et de son Nirvanâ.
Alors une discussion s'engagea, entre Sa Majesté et moi, sur des
questions de survivance d'âme et d'éternel revoir. Oh! la réalité de ces
choses, hélas, nous ne la discutions pas!... mais seulement les formes
plus ou moins consolantes sous lesquelles les livres, qui se disent
révélés, les ont présentées aux hommes. Et je soutenais, par attachement
de coeur, par douce tradition d'enfance, l'ineffable leurre chrétien,
convaincu, alors comme maintenant, comme toujours, que jamais plus
radieux mirage ne viendra enchanter les heures de souffrance et de mort.
Et je ne sais quel malentendu s'éleva, quand pourtant nous étions au
fond, du même avis. La petite cour intime, là dans la gondole,
surenchérissant sur les paroles de la reine, avait l'air d'insinuer que,
dans ce _Livre de l'âme_ qui me serait lu tout à l'heure, des choses
étaient contenues qui surpassaient en consolation le christianisme. La
reine, l'esprit distrait sans doute, les laissait soutenir leur
proposition audacieuse et parler presque dédaigneusement de cette foi
qui, pendant des siècles, a donné aux mourants la paix souriante: eux,
les initiés, les instruits par ce _Livre de l'âme_, avaient autre chose
de plus apaisant et de supérieur, qui leur faisait prendre en pitié
l'Évangile. Cela me semblait d'une puérile vanité, comme un blasphème
d'enfant; la reine, tout à coup, m'apparaissait amoindrie par l'orgueil
de son livre, et cette déception inattendue sur elle m'était péniblement
triste... Alors, je me mis à défendre le christianisme avec une violence
subite, comme si on m'eût outragé moi-même.
Un silence retomba, embarrassé, désenchanté. La gondole glissait
toujours, à travers les quartiers vieux de Venise, sur une eau stagnante
entre des ruines. Comme hier, c'était l'heure du bain; des petites
filles, de temps en temps, sortaient des maisons, s'amusaient à nous
suivre à la nage, et, tout près de nous, on voyait émerger de l'eau
leurs têtes rieuses, comme des petites sirènes.