Venise, vendredi 14 août 1891.
Venise, un matin d'août au petit jour naissant.
Mandé par Sa Majesté, j'arrive, de Nice où j'étais, pour passer ici deux
rapides journées, tout ce que me permet de liberté le service d'escadre.
On commence à peine à bien voir clair, quand je descends de l'express de
Gênes, à cette gare de Venise qui semble une petite île. Les choses sont
vagues encore, dans cette demi-lueur cendrée d'avant le soleil, sorte de
brume lumineuse, couleur gris de lin, des extrêmes matins d'été.
Au quai de la gare, je monte dans l'une quelconque de ces gondoles
noires, fermées en sarcophage flottant, qu'on loue ici comme ailleurs on
louerait une voiture.
Nous partons, sur l'eau morte des rues, nous engageant tout de suite
dans de vieux quartiers en dédale où nous reprend un reste de nuit,
entre de hautes maisons centenaires, lézardées, noirâtres, qui dorment
encore. Et le silence de ces rues pleines d'eau fait songer à quelque
lugubre ville d'Ys, très anciennement noyée, mais qu'à présent la mer
abandonnerait.
Puis, à un tournant, tout à coup de l'espace et de l'air, où les lueurs
d'aube reviennent, et c'est la magique splendeur du Grand Canal,
apparaissant avant son réveil, dans une absolue immobilité, dans une
uniforme teinte gris perle, avec, çà et là, sur le haut de ses palais,
un peu de rose d'aurore...
Mais toute cette merveilleuse Venise, je la revois ce matin en la
regardant à peine; elle a tout juste la valeur d'un accessoire charmant,
d'un cadre un peu idéal, pour la figure doucement triste de la reine,
pour la figure de la fée que je suis venu retrouver ici.
Un nouveau tournant, un tournant sombre, nous replonge dans la
demi-nuit. Pour la seconde fois, nous nous enfonçons dans les rues
étroites, entre les vieilles constructions de marbre qui émergent,
toutes noirâtres, de l'eau morne. Toujours le silence matinal et le
sommeil. Quand par hasard, un peu dans le lointain, aux abords de
quelque carrefour obscur, s'entend un bruit cadencé de rames, mon
gondolier pousse un long cri avertisseur, qui se répercute entre les
marbres humides des murs,--ces rues sans passants ont des sonorités de
caveau;--quelqu'un d'invisible répond, et bientôt apparaît une autre
gondole, aussi noire et fermée que la mienne; les deux sarcophages se
croisent d'après des règles fixes, glissent l'un près de l'autre sans
frôlement...
L'esprit de plus en plus ailleurs, à mesure que j'approche, je ne me
suis occupé ni de la route ni de la direction suivie; je ne regarde même
plus... Et voici que nous allons passer sous ce «Pont des Soupirs», dont
le nom est aussi démodé qu'une vieille romance, mais qui demeure une
chose très impressionnante, à voir si inopinément reparaître... Et
l'espace s'ouvre, large, lumineux et rose, devant nous qui sortons de
l'obscurité; c'est la Grande Lagune, c'est brusquement tout, toute la
splendeur de Venise: près de nous, le palais des Doges et le lion de
Saint-Marc; là-bas, sur l'autre rive, assis au milieu des eaux dorées
comme une île féerique, Saint-Georges-Majeur, avec son campanile et son
dôme étincelants sous le soleil qui se lève. C'est tout cela, qui est
une éternelle et classique merveille, et que chacun connaît pour l'avoir
vu peint mille fois partout; c'est tout cela, mais dans un tel éclat
d'aurore et d'été, qu'en aucun tableau, je crois, on n'a osé y mettre
tant de surprenante couleur, tant de rose, de rouge, d'orangé pour les
lumières, tant de violet d'iris pour les ombres.
Nous sommes arrivés, d'ailleurs; nous abordons à l'hôtel Danieli où la
reine habite.
Cet hôtel Danieli, où jadis la République de Saint-Marc recevait ses
ambassadeurs, est un palais gothique, l'un des plus beaux de Venise,
faisant suite à celui des doges et dans le même alignement que lui.
Intérieurement il a gardé ses escaliers de marbre, ses parquets de
mosaïque et deux ou trois salles aux plafonds somptueux. Mais, en ce
temps de démocratie, il est devenu un vulgaire hôtel où tout le monde
peut descendre.
Pour la reine et les quelques personnes de sa suite intime qui
l'accompagnent encore, on a loué tout le premier étage, où se trouvent
les grands vestibules et les anciens salons d'apparat.
* * * * *
Les visages amis qui m'accueillent à l'arrivée ont pris quelque chose
d'attristé, d'inquiet, qu'ils n'avaient pas jadis à Bucarest: le
secrétaire de la reine, son médecin, une demoiselle d'honneur,
mademoiselle Catherine ***,--oh! une sincère et une fidèle, celle-là!...
Qu'elle me pardonne de l'avoir à moitié nommée et de saluer ici, en
passant, sa discrète et inébranlable adoration pour sa souveraine.
* * * * *
Vers dix heures, on vient m'avertir que la reine peut me recevoir. La
salle où l'on me conduit est gardée par de braves vieux serviteurs que
je reconnais, pour les avoir vus souvent, à Bucarest, m'ouvrir les
portes des appartements de Sa Majesté.
Tout au fond du grand salon dont les portes sont surmontées de couronnes
royales, dont le plafond encore magnifique supporte d'immenses lustres
en verre de Venise, la reine en robe blanche est étendue dans un
fauteuil et me sourit pour la bienvenue avec son exquise bonté... Mais
comme son visage est changé, amaigri... Depuis le printemps dernier, il
semble qu'il ait vieilli de dix années.
--Elle est si malade, m'a dit ce matin mademoiselle Catherine ***, si
malade... Et puis elle ne marche plus; il faut la porter ou la rouler
dans son fauteuil, et c'est fini de sa belle taille droite, de sa belle
allure de reine.
A ses pieds, assise sur un tabouret en petit enfant câlin, est
mademoiselle Hélène ***, vêtue d'une robe en drap rose très simple, son
oeil noir toujours vif et inquisiteur. Il y a dans son attitude comme un
semblant d'affectation à jouer à l'enfant gâtée, à la fille de cette
adorable mère,--et j'ai remarqué autrefois du reste qu'en l'absence de
la galerie, son attitude vis-à-vis de la reine était toujours plus
froide et plus réservée.--Ceci n'est point pour l'accabler: si peu de
femmes sont capables de se montrer tout à fait elles-mêmes, sans une
pose un peu affectée, sans un calcul d'effet même inconscient. Je ne
mets point en doute d'ailleurs qu'il n'y ait eu chez elle un attachement
sincère pour cette mère adoptive, et qu'elle n'ait versé de vraies
larmes en la quittant pour jamais.
Autour de la reine, il y a tout le petit groupe, jusqu'à un certain
point fidèle, qui l'a suivie dans son triste départ et qui constitue ici
sa cour: en tout huit ou dix personnes. Et on cause presque gaiement,
mais sans complète confiance... La reine me dit, en riant, ceci, qui
n'est pas loin de devenir une vérité: «Nous sommes, vous savez, les
exilés de Venise.» Et elle ajoute, avec une nuance plus triste: «Nous
sommes même, à ce que d'aucuns prétendent, un petit groupe de
malfaiteurs vis-à-vis de l'Europe...»
* * * * *
Il me faut ici indiquer en quelques mots quelle était, à cette date
précise, la situation de mademoiselle Hélène *** à la cour de Roumanie.
De simple demoiselle d'honneur que je l'avais connue jadis, je la
retrouvais maintenant fiancée au prince royal. Il est vrai, les Chambres
n'avaient jamais donné leur consentement à ce mariage et le roi venait
de retirer le sien. Mais rien n'était rompu cependant, puisque le prince
royal, rappelé par sa famille en Allemagne pour être soumis à une sévère
retraite dans son château héréditaire, n'avait rendu à mademoiselle
Hélène *** ni sa parole, ni ses lettres, ni sa bague de fiançailles. La
reine, qui avait tant désiré l'union de ses deux enfants adoptifs et
qui, pour avoir poussé à cette mésalliance, s'était attiré la défaveur
de tout son peuple, ne désespérait pas encore. Les journaux d'Europe
commentaient, la plupart avec malveillance, cette situation étrange. Et
mademoiselle Hélène ***, après avoir entrevu le trône, après avoir vécu
quatre mois dans ce rêve enchanté, commençait à sentir tout s'effondrer
à présent, comme au réveil...
* * * * *
C'était la première fois que la reine m'apparaissait ainsi, hors de son
cadre spécial, sortie de ses appartements de là-bas, de Bucarest ou de
Sinaïa,--où se justifiait si bien la maxime d'élégance posée, je crois,
par E. de Goncourt: «La distinction des choses autour d'une personne
donne la mesure de la distinction de cette personne elle-même.»
Ici, par lassitude de tout sans doute, cet immense salon pompeux, qui
aurait pu être beau, avait été laissé tel quel, avec ses ornements
d'hôtel garni, objets modernes d'un goût atroce, bronzes dorés sous des
globes, et, détail tout à fait inattendu, le fauteuil banalement riche,
où Sa Majesté se tenait affaissée et languissante, était recouvert d'un
petit voile blanc, au crochet.
Seule, la table de travail révélait encore la présence de la reine,
était chargée de ces _blocs_ allemands où courait si vite sa grande
écriture franche et droite, et de tous les chers bibelots à écrire
chiffrés de ses initiales, timbrés de sa couronne.
Toujours sa suprême ressource dans les désespérances, ces blocs, dont
les pages, fébrilement noircies, se déchirent à mesure. La reine, qui a
écrit plus qu'aucun autre auteur de son temps, en a arraché par
milliers, de ces feuillets-là, sur lesquels sa plume avait couru,--une
de ces plumes dites «sans fin», qui vont indéfiniment sans avoir besoin
d'être retrempées dans l'encrier. Des poésies, des pensées, des romans
et des drames, toujours conçus dans la fièvre, écrits dans la hâte
extrême, dans l'effort épuisant pour étreindre et fixer le plus
rapidement possible tout l'inexprimé qui jaillissait à flots de
l'imagination. Et de tant d'oeuvres inégales, quelques-unes atteignent
la sublime grandeur; d'autres restent incomplètes, bousculées qu'elles
ont été par le germe naissant de l'oeuvre suivante. Aucune n'est assez
travaillée,--la reine professant en littérature cette erreur que tout
doit être primesautier, écrit dans l'élan initial et puis laissé tel
quel, au mépris de ce travail si indispensable qui consiste à serrer de
plus en plus sa propre pensée et à la clarifier pour le lecteur, autant
qu'on le peut. L'oeuvre si considérable de Carmen Sylva, dont fort peu
de fragments ont paru en français et dont la plus grande partie
demeurera à jamais inédite et perdue, aurait eu besoin de passer par la
main d'un consciencieux élagueur; ainsi émondée, cette oeuvre géniale
aurait conquis le rang qu'elle mérite... Oh! je ne veux pas dire que
telle qu'elle est, elle ne soit pas charmante, cette oeuvre de la reine;
elle a les hautes envolées qui sont interdites à tant d'habiles faiseurs
de livres; d'ailleurs, jusque dans ses parties les plus faibles, la
grande âme noble, vibrante et apitoyée, se devine,--et, pour ceux qui
sentent et qui pleurent, cela suffit--sinon pour la foule des mandarins
de lettres. On s'étonne même que cette femme, née princesse et couronnée
reine depuis vingt ans, ait pu sonder ainsi toutes les douleurs
humaines, comprendre à fond les humbles détresses des petits et des
pauvres.
Et comme on la sent partout maternelle et déchirée jusqu'au fond de son
coeur de mère, ayant la bonté infinie des mères de douleur.
On la sent indulgente aussi pour toutes les fautes, indulgente de
l'indulgence sereine des âmes sans tache; exempte de la pruderie des
impures, considérant tout avec une rare largeur de vue et de pardon. Et
c'est là du reste ce qui, en Allemagne, dans certains milieux étroits et
pharisaïques, lui a fait d'implacables ennemis, de quelques-uns de ceux
qui auraient dû la défendre et la chérir.
Je crois que c'est à ce surmenage intellectuel, à cette pensée toujours
en fièvre de sentir la plume trop lente à l'écrire, qu'est, due, plus
encore qu'aux chagrins, la maladie qui la tient aujourd'hui affaissée
sur ce fauteuil. A Bucarest et à Sinaïa, je me rappelle comment était
organisée sa vie; de l'aile du palais où j'habitais, je pouvais chaque
nuit voir briller là-bas, à la fenêtre d'une tour éloignée, sa lampe de
travail, qui s'allumait dès trois ou quatre heures du matin; dans le
silence et la paix fraîche d'avant-jour, elle travaillait là, jusqu'au
moment où recommençait la vie des autres et où «ses filles» venaient
ensemble lui faire le gai salut matinal; ensuite, sans fatigue
apparente, elle reprenait sa journée de reine, qui, jusqu'à onze heures
du soir, était faite de représentation obligée, de charité inépuisable,
de lourds devoirs et de continuels sourires.
* * * * *
Sur cette table du salon d'exil, il y a un manuscrit qu'involontairement
je regarde, et la reine, qui a suivi mes yeux, me dit de sa voix
musicale, aux inflexions délicieusement étrangères:
--C'est mon nouveau livre, auquel je travaille tant! Savez-vous que j'ai
peur de ne pas le finir, et que jamais il ne puisse voir le jour. Je
l'appelle le _Livre de l'Ame_. Je vous en lirai des passages, si vous
voulez.
C'est un plaisir rare que d'entendre lire la reine. Rien que le son de
sa voix, d'ailleurs, berce et apaise comme le chant d'une fée.
--Oh! mais pas ici, reprit-elle, me voyant empressé d'accepter et
d'écouter; non, cet après-midi, en gondole. Car vous savez, je passe mes
journées sur l'eau, cela fait partie de mon traitement de pauvre malade.
Pour me tenir compagnie, vous allez être obligé de faire comme moi, de
vivre errant sur les lagunes pendant tout votre séjour à Venise.
Le _Livre de l'Ame_! Sur la table de la souveraine, je regardais le
manuscrit inachevé, pressentant, rien que d'après le titre, ce qu'il
devait être: sorte de chant du cygne, chef-d'oeuvre de douleur, qui
n'aura jamais été entendu que par un tout petit nombre d'intimes et dont
les feuillets ont peut-être été déjà détruits...
Et la reine ajouta, avec un sourire résigné, la voix adoucie d'un
immense pardon pour tous ses ennemis:
--Maintenant, il faut que je vous prévienne de vous méfier: c'est le
livre d'une folle! Car vous savez que ma tête, à ce qu'il paraît...
Et, de sa belle main, amaigrie jusqu'à la transparence, elle décrivit
deux ou trois cercles, dans l'air, devant ses yeux, pour indiquer, en
riant tout à fait maintenant, que sa tête était accusée de tourner
beaucoup...
En effet, tout un parti cherchait alors à insinuer que Sa Majesté avait
perdu la raison. Cela s'était répété, à travers l'Europe, en des
journaux plus ou moins salariés. C'était même une des moins pitoyables
choses colportées en ce temps-là par une certaine presse, sur le compte
de la souveraine qu'il fallait à tout prix accabler.
* * * * *
On vint avertir que le déjeuner était servi, et alors je vis pour la
première fois cette chose pénible, qui maintenant se passait chaque
jour: deux domestiques, chargés de ce service spécial, se présentèrent
pour enlever, dans son fauteuil, la reine qui ne marchait plus.
--Oh! merci, mais attendez, je vous prie, leur dit-elle, avec une
politesse si douce que je songeai à cette phrase écrite dans ses
pensées: _La vraie grande dame a les mêmes manières avec ses serviteurs
qu'avec ses hôtes_... Attendez, je suis mieux ce matin et je veux
essayer de m'en aller seule.
Avec lenteur d'abord, elle se mit debout, droite et grande, ce qu'elle
n'avait plus fait depuis des mois, et nous regarda tous, en souriant
d'un clair sourire qui disait:
--Vous voyez que c'est vrai, je suis bien mieux.
Et puis, délibérément elle partit, cambrant comme jadis sa belle taille
noble, et, tout surpris, nous suivîmes le sillage de sa traîne blanche.
A ce moment, dans les yeux de mademoiselle Catherine *** qui marchait à
côté de moi, je me rappelle l'expression qui passa, toute de bonne joie,
d'affectueuse espérance:
--Oh! disait-elle, mais c'est incroyable, ce matin, notre reine!
Pourtant cette joie ne devait pas durer, hélas! Et c'est d'ailleurs un
des caractères de cette maladie, d'avoir ainsi des accalmies trompeuses.
* * * * *
Dans la salle à manger, la reine ne se mit point à table, mais resta
étendue. Sa place était sur un de ces canapés Empire dont les bras dorés
représentent des cygnes; elle recevait là, des mains de mademoiselle
Hélène *** qui la servait avec une respectueuse sollicitude, des mets
spéciaux, en très petite quantité et dans de toutes petites tasses,
comme pour une poupée.