celui de Blaise, et les examina durant quelques secondes en silence.
—Penhoël! Penhoël! dit-il ensuite de sa voix creuse et pleine
d'emphase, vous l'avez voulu!... Que Dieu vous pardonne!
Une de ses mains touchait l'épaule du maître, l'autre désignait Robert
de Blois.
—C'est lui!... ajouta-t-il plus bas. La ruine et le crime sont là!...
Je suis bien vieux... mais je verrai trois belles-de-nuit de plus sous
mes saules avant de mourir... trois nobles filles!... Penhoël! Penhoël!
le malheur est sur votre maison!... Prenez garde!...
Robert n'avait pu s'empêcher de tressaillir en apprenant ainsi à
l'improviste le nom de son sauveur.
René, que la surprise avait tenu d'abord immobile, se tourna vers le
passeur avec colère; mais celui-ci se dirigeait à grands pas déjà vers
sa loge.
Et tout en marchant il grommelait:
—Le malheur est sur lui!... et le malheur est sur moi. Mais moi,
la sainte Vierge aura pitié de mon âme!
Il entra dans sa cabane et replaça tant bien que mal la porte sur ses
gonds.
Quand Penhoël et ses hôtes passèrent devant le seuil, la loge était
solidement barricadée.
IX
UN HOTE CHARMANT.
Il y avait une demi-heure environ que Robert de Blois et son domestique
Blaise avaient franchi le seuil du manoir de Penhoël.
La famille et ses hôtes étaient rassemblés dans la salle à manger
autour d'une grande table en bois de chêne dont la nappe couvrait à
peine une moitié.
On était en train de souper sur le haut bout de cette table. L'autre
extrémité demeurait nue et déserte.
Sur la nappe d'une blancheur éclatante, il y avait abondance de
mets. Aux quatre coins, de hautes et belles cruches en faïence brune,
pleines de cidre nouveau, avaient encore leur couronne de mousse.
Le _bénédicité_ avait été prononcé par Madame; les assiettes étaient
pleines; on mangeait d'excellent appétit.
Robert de Blois s'asseyait à la droite du maître de Penhoël; il avait
à sa gauche Madame, qui, dans les jours froids de l'hiver, abandonnait
volontiers son poste d'honneur au centre de la table pour se rapprocher
de la cheminée.
Derrière Robert, se tenait Blaise, à qui l'on avait donné, comme à son
maître, un habillement sec.
L'Endormeur faisait son apprentissage de valet de chambre. Il y allait
de bon cœur, et se trouvait assurément mieux là qu'entre les
branches de son saule. Néanmoins son œil comptait avec mélancolie
les excellents morceaux dévorés par Robert.
Il se demandait peut-être si c'était un présage, et si, en toutes
choses, lui, Blaise, à cause de la position qu'il avait acceptée, ne
serait point contraint à vivre sur les restes de Robert...
Celui-ci, tout en mangeant d'un merveilleux appétit, employait son
temps le mieux qu'il pouvait.
Grâce aux renseignements du père Géraud, il avait mis un nom, dès
le premier coup d'œil, sur chacune de ces figures inconnues.
La description de l'aubergiste, exacte et complète, lui était un garant
de l'exactitude des autres détails puisés à la même source.
Et pourtant, si l'on passait des personnes à l'ensemble de cet
intérieur campagnard, les notes fournies par maître Géraud semblaient
tourner un peu à l'exagération.
Robert, qui travaillait de l'œil presque autant que de la mâchoire,
cherchait en vain autour de lui ces symptômes annoncés de drame latent
et intime, qui lui eût donné tant de facilité pour pêcher en eau
trouble.
Toutes les figures lui semblaient d'un calme désespérant. Il ne voyait
là qu'une jeune mère, heureuse entre son mari et son enfant. Le reste
de l'assemblée, l'oncle Jean, ses filles, Vincent et Roger complétaient
pour lui une de ces belles et bonnes familles, dont la félicité
uniforme, et légèrement ennuyeuse, ferait l'effroi de nombre de gens
malheureux dans nos villes.
Le lecteur, resté sous l'impression de la scène du salon de Penhoël,
aurait lui-même éprouvé, pour un peu, la surprise de Robert. L'aspect
avait en effet changé. Ce n'était plus ce sombre silence, pesant
naguère sur les hôtes du manoir et coupé, à de rares intervalles,
par des paroles de triste augure.
L'arrivée d'un étranger, qui est toujours un événement dans ce coin
reculé de la Bretagne, empruntait ici aux circonstances qui l'avaient
accompagnée une émotion d'intérêt et de curiosité. Il ne faut pas
entrer brusquement dans le ruisseau dont on veut scruter le cours
tranquille. L'eau se trouble, le poisson se cache, et ce luisant
caillou que vous vouliez voir de plus près a disparu sous la vase
soulevée par votre pied imprudent.
Robert se faisait écran à lui-même.
En outre, il faut bien le dire, à l'heure où nous avons pénétré pour
la première fois dans le manoir, René avait auprès de lui un flacon
d'eau-de-vie à moitié vide. Or Penhoël à jeun était un mari confiant et
doux, mais il avait l'ivresse farouche, et l'alcool changeait en noires
visions les souvenirs douloureux qui étaient au fond de son âme.
L'expédition sur le marais avait entièrement dissipé les fumées de
l'eau-de-vie. Son cerveau était libre, et la conscience qu'il avait
d'avoir sauvé la vie à deux hommes lui mettait du contentement au
cœur.
Seul, parmi les convives qui entouraient la table, l'oncle Jean avait
gardé la mélancolie que nous avons vue naguère sur son vénérable
visage. Seul il songeait encore à celui dont le nom, prononcé à
l'improviste, avait produit une sensation si pénible, une heure
auparavant, parmi les hôtes de Penhoël. Mais le cœur de l'oncle Jean
n'oubliait jamais l'absent, et il fêtait silencieusement au fond de
son âme aimante et bonne ce jour anniversaire du départ de l'aîné de
Penhoël.
Tout le reste de l'assemblée s'occupait énormément de l'étranger.
L'homme de loi et le bon maître d'école le considéraient avec cette
attention curieuse que nos badauds de Paris mettent à lorgner un
Éthiopien ou un O-jib-be-was. Les jeunes filles admiraient sa tête
expressive et belle. Roger voyait, à tout hasard, en lui un héros de
roman. Vincent, au contraire, éprouvait à le contempler un sentiment
hostile, et tâchait en vain de s'expliquer à lui-même cette instinctive
aversion.
Ses yeux allaient incessamment de l'étranger à Blanche de Penhoël,
comme s'il eût redouté pour l'enfant un danger inconnu...
—A votre santé, mon cher hôte! dit Robert en portant son verre à ses
lèvres; et, pour la centième fois, recevez mes actions de grâces...
Sans vous, Dieu sait où je serais à cette heure!
—Je n'ai fait que mon devoir, répliqua le maître de Penhoël.
—Ce n'était pas ainsi que l'entendait votre sombre pilote! reprit
Robert en souriant.
—Benoît Haligan est un digne cœur! dit Madame; il a sauvé bien des
malheureux en danger de mort... mais son esprit est faible... et nos
campagnes ont des préjugés un peu sauvages...
Robert s'inclina respectueusement.
—C'est un pays heureux et béni, madame, murmura-t-il, que celui où
Dieu a mis dans le cœur des puissants le remède à l'ignorance du
pauvre...
Bien que nous ayons vu Robert en parfait compagnonnage avec le gros
Blaise et Bibandier, il n'avait pas été sans fréquenter probablement
meilleure compagnie; car, à l'occasion, il savait prendre des manières
élégantes et courtoises. Peut-être, dans un de ces salons modèles
qui font la gloire de nos aristocratiques faubourgs, les habiles
eussent-ils distingué quelques taches légères dans son jeu: nous disons
peut-être; mais à Penhoël, son ton semblait exquis, et à chacune de ses
paroles haussait, en quelque sorte, le piédestal de sa supériorité.
Si quelqu'un éprouvait un peu de gêne, ce n'était pas lui assurément,
mais bien le maître de Penhoël.
Quant à Madame, ses grâces simples et nobles valaient pour le moins
cet ensemble de conventions subtiles qui est la science du monde.
—On m'avait bien dit, reprit Robert, ce que je trouverais à
Penhoël!... Mais certaines gens ont le bonheur d'être ainsi faits que,
pour eux, la renommée est toujours au-dessous de la vérité... Peut-être
ne dois-je pas rester en France bien longtemps désormais... Quoi qu'il
en soit, j'aurai vu ce que d'autres cherchent en vain parfois toute
leur vie... la maison d'un vrai gentilhomme!...
Penhoël rougit d'orgueil.
Robert tendit son assiette vide par-dessus son épaule, et Blaise la
prit en poussant un gros soupir.
Robert se retourna vivement.
—Comment! s'écria-t-il avec une bonté charmante, c'est toi qui es là,
mon pauvre garçon?
—J'ai voulu servir monsieur..., commença Blaise.
—Va-t'en bien vite! interrompit Robert. Madame, veuillez me pardonner,
je vous en prie... mais Blaise est un domestique comme on n'en voit
guère... J'ose réclamer pour lui une part des bontés dont vous voulez
bien me combler.
Tout le monde, à commencer par le maître de Penhoël et Madame, sut
gré à Robert de ce bon mouvement. Ce n'était pas seulement un homme
d'une distinction rare, c'était encore un généreux cœur.
On éprouve un plaisir véritable à découvrir ainsi des qualités
sérieuses chez l'homme qui a su plaire au premier aspect. Les jeunes
filles et Madame remercièrent l'étranger du regard, et Blaise
reconnaissant gagna l'office.
Le souper durait depuis vingt minutes, et il y avait bien une heure que
Robert était entré à Penhoël; néanmoins, et malgré cette circonstance
que Robert avait parlé, dans le bateau, d'une mission dont il était
chargé pour le maître du manoir, aucune question ne lui avait été
adressée.
C'était, à coup sûr, de la fine fleur d'hospitalité. Mais Robert
ne l'appréciait point. Il eût préféré un empressement indiscret et
curieux, parce qu'il avait son histoire toute prête.
Voyant, cependant, que la question ne venait point, il se résigna à
prendre la parole.
—Vicomte, dit-il en tendant la main au maître de Penhoël avec un
laisser-aller tout aimable, il ne me convient pas de me prévaloir de
votre réserve, et je veux que vous sachiez, à tout le moins, le nom de
l'hôte que le hasard vous envoie... Je m'appelle Robert de Blois.
Penhoël s'inclina.
—C'est un vieux nom breton, dit-il; vous devez connaître cela, mon
oncle?
L'oncle Jean, comme presque tous les vieux gentilshommes de campagne,
était un vivant armorial.
—Certes, répliqua-t-il, nous avons plusieurs familles... et sans
parler de la maison ducale dont un membre porta ce nom, il y a les de
Blois de Quimper et les de Blois de Moncontour...
—Ma famille était, en effet, originaire de basse Bretagne, reprit
Robert; mais je ne puis prétendre qu'à une parenté bien éloignée avec
les races honorables dont vous me parlez, monsieur... car mes pères
habitent l'Amérique depuis fort longtemps déjà.
L'oncle Jean murmura en recueillant ses souvenirs.
—J'y suis!... ce doit être cela!... Un chevalier de Blois, du nom
d'Émery, fut contraint d'émigrer lors de l'édit de Nantes...
Robert regarda l'oncle avec admiration.
—Il est de fait, dit-il, que mon bisaïeul portait le nom d'Émery!...
Quoi qu'il en soit, j'ai quitté Boston, résidence de mon père, pour
venir traiter en France des affaires assez considérables... Une
de ces affaires m'appelait dans ce pays... Depuis mon arrivée en
France, je n'avais pas eu d'aventures... Paris et ses filous
m'avaient laissé ma bourse... Ma chaise de poste avait roulé, de nuit
comme de jour, sans être arrêtée jamais par aucun de ces bandits
classiques qui deviennent presque aussi rares que les revenants...
mais, aujourd'hui, je me suis dédommagé, je vous jure!... Voici mon
histoire en deux mots... Je suis arrivé ce matin à Redon, porteur de
valeurs importantes... j'avais une mission à remplir dans l'intérieur
du pays... Le bon aubergiste de Redon, maître Géraud, ne m'a pas
laissé ignorer les dangers de la route... mais je n'y voulais point
croire... et d'ailleurs je tenais essentiellement à remplir moi-même
mon message... Je suis parti; à une lieue de Redon, j'ai rencontré des
bandits qui m'ont dévalisé.
—Les uhlans!... murmura-t-on à la ronde.
—Je ne saurais pas vous dire au juste... C'était une armée entière de
coquins à mines épouvantables!
—Et ils vous ont tout pris?... demanda Madame.
—Tout mon argent... Mais ces brigands ne me paraissent pas arrivés à
un degré très-avancé de civilisation, car ils laissèrent dans ma valise
mon portefeuille, bourré de bank-notes.
—Ah!... fit-on avec contentement autour de la table.
—Permettez!... je n'en suis pas beaucoup plus riche... Ma valise et
tous les papiers qu'elle contenait sont maintenant bien loin si votre
infernale rivière a continué de courir le même train...
—C'est vrai!... le _déris_!... murmura l'assemblée qui prenait au
récit et à l'homme un intérêt de plus en plus vif.
Les deux charmantes filles de l'oncle Jean oubliaient de manger pour
le regarder. Elles écoutaient, bouche béante, et ne détachaient point
de l'étranger leurs yeux hardis à force de candeur. Elles éprouvaient
au même degré toutes les deux un sentiment étrange et nouveau. Une
corde, qui était restée muette jusque-là, vibrait énergiquement au fond
de leur âme. Un horizon inconnu s'élargissait tout à coup au-devant
d'elles.
On eût dit qu'elles entrevoyaient le monde...
Au nom de Paris, elles avaient échangé un rapide regard, et un éclair
s'était allumé dans leurs prunelles.
Blanche, timide enfant, se cachait à demi derrière sa mère et regardait
à la dérobée. Roger admirait de tout son cœur; il n'avait jamais
rien vu de comparable à ce brillant cavalier, égarant tout à coup
sa fine élégance au milieu des landes bretonnes.
Quant à Vincent, il gardait toujours sa physionomie rude et sombre.
Le maître d'école et l'homme de loi, placés côte à côte au bas bout de
la table, avaient surtout envie de savoir ce que contenait d'argent la
fameuse valise.
—On a retrouvé plus d'une fois sur le gazon du marais, dit le
père Chauvette avec modestie, des objets perdus dans le trajet de
Port-Corbeau.
—Je promettrais de grand cœur mille louis, s'écria Robert vivement,
à celui qui me rapporterait ma valise!
L'homme de loi prit note de cet engagement, et fit dessein d'aller le
lendemain de grand matin à la pêche.
Robert poursuivit en souriant:
—Mais il ne faut jamais compter sur les miracles, et j'aurais mauvaise
grâce à me plaindre du sort!... Je ne puis pas dire que je ne regrette
point les sommes perdues, car je suis loin de ma famille, et la
position d'un étranger sans argent me paraît peu enviable... mais, en
définitive, ce sont quelques milliers de louis de moins, voilà tout!...
Se laisser abattre pour si peu serait indigne d'un gentleman... Mon
cher hôte, je bois à votre santé!
Tout parlait en faveur de cet homme. Ses derniers mots avaient été
prononcés avec une franche bonne humeur. Cela indiquait d'abord une
grande fortune, ce que personne ne dédaigne; en outre, ce qui faisait
plus d'impression encore sur la plupart des convives, cela dénotait une
véritable hauteur d'âme. On ne rencontre pas tous les jours un homme
parlant avec gaieté d'une perte semblable. Robert gagnait à chaque
instant dans l'estime des hôtes de Penhoël.
—Une chose dont je me console moins facilement, reprit-il, c'est de
n'avoir plus entre les mains certaine correspondance qui m'avait été
bien chèrement recommandée... Il y avait dans cette valise, M. de
Penhoël, de quoi payer avec du bonheur la vie que vous m'avez rendue.
Une nuance de curiosité plus vive se peignit dans tous les regards. On
ne comprenait point encore.
Robert gardait le silence, et paraissait attendre une question.
Le maître de Penhoël, au contraire, semblait craindre d'interroger.
—Là-bas, sur le chaland, dit-il enfin cependant, je crois que vous
avez parlé d'un message dont vous étiez chargé pour le vicomte de
Penhoël?
—Cela est vrai, mon cher hôte.
—M'est-il permis de vous demander...?
—Un message qui venait de bien loin!
—D'où venait-il?
—De New-York.
Penhoël fit un geste de surprise. La belle et calme figure de Madame
exprima enfin un mouvement de curiosité.
—New-York?... répéta Penhoël. Je ne connais personne à New-York.
La paupière du jeune M. de Blois se baissa. Son regard, furtif et
rapide, fit à la dérobée le tour de la table.
—En êtes-vous bien sûr?... murmura-t-il.
Il examinait à la fois Madame, qui gardait son sourire doux et
courtois, le maître du manoir et le vieil oncle Jean, dont la rêverie
inclinait de nouveau la tête pensive.
Avant que Penhoël eût répondu, Robert poursuivit d'une voix lente et
basse:
—L'aîné de Penhoël serait-il oublié dans la maison de son père?
Si Robert avait voulu frapper un coup violent, il dut être satisfait de
l'effet produit.
Un nuage voila tous les fronts à la fois. Tous les regards se
baissèrent.
Penhoël, qui portait en ce moment son verre à ses lèvres, le laissa
échapper, et le verre se brisa.
Madame tremblait, immobile et pâle.
L'oncle Jean ressemblait à un homme qui n'en croit pas le
témoignage de ses oreilles.
Il s'était levé à demi, et s'appuyait des deux mains à la table. Ses
yeux bleus, timides et doux d'ordinaire, se fixaient maintenant sur
l'étranger avec une inquiétude avide.
Robert mettait toute sa force à contenir l'expression de triomphe qui
voulait envahir ses traits. A voir la tranquillité heureuse de la
famille, il avait douté un instant de l'arme qu'il avait entre les
mains.
A présent, plus de doutes! L'arme était bonne et savait le défaut de
tous ces cœurs!
Il releva la tête. Son œil était sévère et froid comme celui d'un
juge.
On entendait, dans le silence, les respirations courtes et oppressées.
—Ai-je bien entendu?... dit enfin l'oncle Jean dont l'émotion
étouffait la voix; a-t-on parlé de Louis de Penhoël?
—J'ai parlé de l'aîné de Penhoël, répondit Robert de Blois.
—Et vous avez prononcé le mot d'oubli?... reprit le vieillard dont les
yeux se mouillèrent de larmes. Oh! il y a ici plus d'un cœur qui
garde son souvenir!
René l'interrompit; l'effort qu'il faisait pour parler était visible.
—Monsieur, dit-il en s'adressant à Robert, tout le monde ici aime
le chef de la maison de Penhoël... Je ne suis que le cadet... et le
jour où Louis voudra revenir, je lui rendrai avec joie la place de
notre père.
L'oncle Jean avait quitté sa place et faisait d'un pas chancelant le
tour de la table pour se rapprocher de l'étranger. On entendait le bois
de ses sabots résonner contre les dalles, et les longs cheveux blancs
qui couronnaient son front vénérable tombaient sur la bure grossière de
sa veste de paysan.
—Bien parlé, mon neveu!... dit-il en touchant la main de René qui
détourna les yeux; Dieu vous bénira, car vous êtes un digne fils de
Penhoël... Moi, je ne suis qu'un pauvre vieillard, poursuivit-il en se
tournant vers le jeune M. de Blois, mais j'aimais mon neveu Louis comme
on aime le plus cher de ses enfants!... Parlez, monsieur... Est-ce une
bonne nouvelle que vous apportez?... ou me faut-il prendre le deuil
jusqu'au dernier jour de ma vie?...
Robert entendit un soupir d'angoisse soulever la poitrine de Madame.
Penhoël l'entendit aussi, peut-être, car il se pencha en avant, puis
en arrière, pour interroger le visage de Marthe. Mais le jeune M.
de Blois, soit hasard, soit bonne volonté, fit deux mouvements
pareils, et le maître de Penhoël ne put rien voir.
Autour de la table, on songeait au rêve de l'Ange qui avait vu l'aîné
couché sur l'herbe et blême comme un mort.
Quand Robert de Blois reprit la parole, chacun retint son souffle pour
écouter mieux.
—J'apporte de bonnes nouvelles, dit-il, et heureusement ma mésaventure
n'y peut rien changer... Louis de Penhoël, qui est mon ami, m'a chargé
d'embrasser son frère et m'a prié de lui renvoyer des détails sur toute
la famille.
L'observateur le plus clairvoyant n'aurait point su définir les
sentiments contraires qui venaient en quelque sorte se heurter sur la
physionomie du maître de Penhoël; d'abord un élan d'affection revenue,
un mouvement vif et sincère de tendresse fraternelle; puis quelque
chose de glacial, de la défiance et de la peine.
Le bon oncle Jean avait pris la main de Robert et la serrait en
pleurant, parce que Robert avait dit:
—Je suis son ami...
Ce fut lui qui fit ces questions obligées qu'on aurait voulu entendre
tomber de la bouche du maître du manoir:
—Où est-il? que fait-il? va-t-il nous revenir?... Pense-t-il à nous,
lui qu'on aime tant?... Est-il toujours beau, noble, fort?...
Est-il heureux?...
Autour de la table, les convives se rappelaient à voix basse tout ce
qu'on disait dans le pays sur l'absent.
On parlait de lui aux veillées, et son nom s'entourait de ce mystérieux
respect que les Bretons accordent aux héros de leurs légendes...
Il était si généreux!...
L'amour que lui portaient les vieillards arrivait aux jeunes gens à
travers les merveilleux récits du coin du feu. Ce sont des poëtes,
ces rustiques conteurs assis au foyer des chaumières bretonnes; leurs
regrets faisaient à l'absent un piédestal, et ceux qui ne l'avaient
point connu se le figuraient sous des couleurs presque surnaturelles.
—C'est pourtant moi qui ai été son premier maître! murmura le père
Chauvette attendri.
—Quel démon! grommelait l'homme de loi; je n'ai jamais pu lui
apprendre le latin!...
—Il me semble que je le reconnaîtrais, disait Diane, tant j'ai rêvé
souvent de lui!...
—Oh!... pas plus que moi! répondait Cyprienne.
—Moi, s'écriait Roger, s'il ne revient pas, j'irai le chercher, fût-il
au bout du monde!...
Les filles de l'oncle Jean auraient voulu être de jeunes garçons,
pour faire et dire comme Roger de Launoy.
Et tandis que toutes ces paroles se croisaient émues, c'était miracle
de voir l'immobilité morne du maître de Penhoël et de Madame.
Robert répondait à peu de chose près comme il l'avait fait au père
Géraud dans la salle du _Mouton couronné_.
—Il fera jour demain, ajouta-t-il, et je vous donnerai tous les
détails... Seulement, peut-être y avait-il dans les lettres perdues des
choses que je ne pourrai pas vous dire.
—Ces lettres étaient pour moi?... demanda Penhoël.
—Il y en avait une pour vous, répliqua Robert.
—Et pour moi?... demanda timidement l'oncle Jean.
—Une aussi.
—Et encore?... dit Penhoël.
Robert sembla hésiter. Le souffle de Madame s'arrêta dans sa poitrine,
jusqu'au moment où le jeune M. de Blois répondit enfin:
—Il n'y avait que cela.
Un peu de sang revint alors aux joues pâles de Marthe de Penhoël. Sa
paupière trembla, et, sous ses longs cils abaissés, on eût pu voir
briller une larme.
Robert reprit:
—Il est tard et je suis bien las... Mais je ne voulais pas me reposer
sans savoir les sentiments que l'on gardait ici pour mon pauvre ami
Penhoël. Ce que j'ai vu m'a réjoui le cœur... Et la lettre où je lui
parlerai de son frère, de son oncle... de tout le monde, ajouta-t-il
en se tournant légèrement vers Madame, le rendra bien heureux!...
Maintenant, mon très-cher hôte, je vous demande la permission de me
retirer... Et avant de monter à ma chambre, si ce n'est pas abuser de
votre obligeance, je réclame quelques minutes d'entretien particulier.
Penhoël se leva vivement, comme si cette requête eût répondu chez lui à
un secret désir.
—Je suis à vos ordres, dit-il.
Robert de Blois avait retrouvé son gracieux sourire. Il salua les
convives à la ronde de la plus galante façon, et serra cordialement la
main de l'oncle Jean.
Mais ce qui enleva surtout les suffrages des jeunes filles et de Roger
de Launoy, ce fut la respectueuse aisance qu'il mit à porter la main de
Madame à ses lèvres.
Pourtant ni les deux jeunes filles ni Roger ne pouvaient deviner le
mérite de ces baise-mains-là.
Robert, en effet, en effleurant de ses lèvres les doigts blancs de
la châtelaine, avait prononcé quelques paroles d'une voix si basse que
Marthe elle-même eut de la peine à en saisir le sens.
—Madame, avait-il murmuré, il y avait trois lettres...
Le visage de Marthe ne changea point, mais sa main devint froide, et
longtemps après que Robert eut disparu avec le maître de Penhoël,
Marthe restait encore sans mouvement et comme pétrifiée.
Autour de la table, les langues déliées se dédommageaient amplement de
leur longue contrainte. On ne tarissait pas en éloges sur le jeune M.
de Blois, et Vincent, tout seul, protestait par son silence contre ce
concert de louanges.
On attendit le maître du manoir d'abord sans impatience. Dix heures
sonnèrent à la grande pendule, enfermée dans son coffre de noyer, puis
onze heures. C'était une veille inusitée.
Penhoël, cependant, ne reparaissait point, et les convives durent se
séparer avant son retour.