C'était un homme de trente-cinq à quarante ans, maigre et long comme

une gaule. D'énormes favoris, taillés à la Cartouche, essayaient en

vain de lui donner une physionomie féroce. Il avait eu beau mêler sa

barbe et ses cheveux d'une façon sauvage, c'était évidemment un brigand

assez débonnaire.

—Mon pauvre Bibandier, dit Robert, comme te voilà triste!... Il

me semble pourtant que quand on a la clef des champs et une troupe

superbe...

Bibandier poussa un gros soupir.

—Je mange du pain noir et je bois de l'eau, répliqua-t-il d'un accent

plaintif; depuis un mois que je suis dans ces affreuses landes, je n'ai

pas une seule pièce d'argent blanc... je regrette le bagne!

—Que dis-tu là?

—Ah! Paris!... Paris!... s'écria Bibandier avec attendrissement;

une heure de faction dans n'importe quelle rue, après minuit sonné,

vous donne de quoi passer joyeusement la quinzaine... c'est

pour retourner à Paris que je travaille... et si vous saviez comme

je me donne du mal!... Ce soir, en vous voyant arriver, je flairais

une aubaine... je me disais: Au moins, ce ne sont pas de ces rustres

du bourg de Bains, du bourg de Glénac ou du bourg de Saint-Vincent,

portant de lourds bâtons pour défendre la demi-douzaine de gros sous

qu'ils ont dans leurs poches... Quand je vous ai entendus parler

de vos rentes, mon cœur a battu... j'ai revu Paris... mon garni

de la Chapelle!... J'ai senti l'odeur de la cuisine bourgeoise où

nous dînions ensemble quand les eaux étaient basses... Mais non! la

_déveine_ est la _déveine_!... et je commence à croire que je mourrai

de faim dans mon trou!...

—Y a-t-il encore de l'eau-de-vie dans la gourde? demanda Robert.

—Le père Géraud l'a remplie, répondit Blaise.

—Alors descends... il est de bonne heure... et on peut bien fumer une

pipe avec un ancien.

Nos deux voyageurs mirent pied à terre, et attachèrent leurs montures

aux branches du taillis.

Les feuilles sèches cependant ne remuaient plus. L'armée de Bibandier

gardait son immobilité modèle et semblait attendre un ordre du chef

pour rompre les rangs.

Un grand chien maigre comme son maître était sorti du bois et

tournait autour des chevaux, la queue basse et d'un air affamé.

—Ah çà! mon brave, dit Robert en présentant la gourde à Bibandier, je

ne te comprends pas!... Il n'y a pas un pays au monde où une douzaine

de bons garçons ne puissent se tirer d'affaire... Que diable fais-tu

donc de tous ces grands gaillards?

Le pauvre bandit but une énorme lampée d'eau-de-vie. Cela parut lui

rendre un peu de cœur, et il reprit en essayant de sourire:

—Cela fait donc de l'effet tout de même?

Robert et Blaise regardèrent les silencieux brigands.

—Un effet superbe! répondit Blaise.

—Avec ça, ajouta Robert, on aurait de quoi arrêter une caravane!...

Le sourire de Bibandier se changea en un bon gros rire.

—Oh! oh! oh! fit-il; je ne suis pourtant pas en train de folâtrer!...

Ne bougez pas, vous autres!... Ah! dame! c'est bien obéissant!... Et

puis ça ne coûte pas cher de nourriture!

Il remit la gourde dans sa bouche, puis il ajouta en secouant la tête:

—Martin, Michel, Jean, Bonaventure et les autres sont des manches à

balai dévoués que j'habille comme je peux...

—Bah! firent en même temps Blaise et Robert. Nous les avons

entendus remuer dans le taillis.

—Ici, Médor!... cria Bibandier.

Le chien maigre s'approcha en rampant.

—C'est Médor qui est chargé de ce rôle, reprit le malheureux brigand;

il fouille les feuilles sèches avec ses pattes... et il est dressé à se

démener comme un diable quand je crie: Attention! vous autres!...

Robert prit la lanterne et alla reconnaître les bandits subalternes,

qui étaient en effet des piquets de bois plantés le long de la route et

affublés de guenilles.

—Et ne pas gagner sa vie avec une imagination comme cela! murmura

Blaise; il y a des gens qui n'ont pas de chance!...

—Eh bien! dit Robert, j'aurais cru que le pays était bon pour ce genre

de commerce... on m'a tant parlé des uhlans!...

—C'est moi qui suis les uhlans, répondit Bibandier; moi et Médor...

c'est-à-dire, il y en a bien d'autres, là-bas, au delà des marais de

Glénac... mais ce sont des poules mouillées qui ne savent rien de

rien!... J'ai voulu m'enrôler parmi eux... pas moyen!... Et maintenant

ils me cherchent partout pour m'étrangler, sous prétexte que je leur

fais une mauvaise réputation. Je ne tue personne, pourtant, car

mon fusil lui-même n'est qu'une trique de châtaignier.

—Bourre ta pipe, mon pauvre Bibandier, dit Robert, et asseyons-nous un

petit instant.

—Attendez, répliqua le chef des uhlans; l'herbe est mouillée, et je

vais vous prêter mes hommes pour vous asseoir.

Il arrangea en effet les haillons de ses prétendus soldats sur le

talus, déposa son prétendu fusil contre un arbre, et prit place à côté

de nos deux voyageurs.

D'après les choses qui se dirent dans cette réunion, il eût été facile

de comprendre que Blaise et même le jeune M. Robert de Blois avaient

mené récemment à Paris une vie peu exemplaire.

On se rappela en commun d'assez bons tours. Nos deux voyageurs et

Bibandier faisaient un trio d'excellents compagnons.

La gourde se vidait rondement.

Bibandier ne tarissait pas sur les traverses qu'il avait éprouvées

depuis son évasion du bagne de Brest.

—Vous voyez bien pourtant que je fais de mon mieux, disait-il avec

mélancolie; je ne demande qu'à travailler honnêtement... mais je crois

que je serai forcé un beau jour, pour éviter la famine, de manger

mon pauvre ami Médor.

—Triste rôti!... fit observer Blaise.

Médor hurla plaintivement.

—Avec mes hommes et mon industrie, reprit l'infortuné bandit, je ne

gagne pas cinq sous par jour... Médor m'apporte parfois une poule

étique que je mets au pot... Ce sont les jours de fête!... Nous

mangeons cela en famille... Le reste du temps il faut jeûner...

—Où demeures-tu? demanda Robert.

—Pour ça, je ne suis pas trop mal logé... Il y aura bien où nous

mettre tous trois si vous voulez vous associer à mon commerce... J'ai

un vieux moulin à vent pour moi tout seul... et l'on y est très-bien,

excepté les jours de pluie.

—La toiture est trouée?

—Non pas... il n'y a plus de toiture... Mais parlez-moi donc un peu de

vous, mes anciens!... Que venez-vous tramer par ici?

Robert se leva au lieu de répondre, et secoua les cendres de sa pipe.

—Il me semble que je sens des gouttes de pluie, dit-il.

—Ce ne sera rien, mon fils... Tu ne veux donc pas me dire...?

—J'espère bien que nous nous reverrons!... Mais du diable si ce n'est

pas un orage!... Allons, Blaise!... en route!...

—En route pour quel pays? demanda encore Bibandier; voulez-vous

m'emmener?

Robert se mit lestement en selle.

—Nous voulons faire mieux, répliqua-t-il; quant à moi, je ne peux

pas digérer l'idée de te laisser dans la misère... Il nous reste sept

francs cinquante...

—Et tu vas partager? s'écria Bibandier attendri.

—Je te laisse tout!

Bibandier n'eut que la force de tendre la main, tant il restait

abasourdi devant cet excès de magnanimité.

—Mais..., voulut dire Blaise.

—Tais-toi! répliqua Robert; il entrait dans mon plan d'être dévalisé...

—Voilà un ami! s'écriait cependant le fanatique uhlan avec

componction; y avait-il longtemps que je n'avais palpé de ces pièces

blanches!... Américain! tu es un vrai!... Donne-moi ton adresse et

j'irai te voir au bout du monde!...

Robert allongea un coup de houssine au cheval de Blaise, et ils

partirent tous les deux au grand trot.

Bibandier fit un paquet de ses camarades et les emporta sous son bras.

Grâce aux largesses de Robert, il avait de quoi nourrir toute sa troupe

pendant une semaine.

—Voilà pourtant ce qu'on peut devenir, disait le jeune M. de Blois

à son domestique, quand on n'a pas de tenue!... Ce garçon-là aurait

pu faire quelque chose, mais quelles manières!... Si nous gagnons la

partie, je lui donnerai de quoi retourner à Paris... à moins qu'il n'y

ait à faire quelque besogne désagréable, auquel cas je lui promets la

préférence.

Blaise était occupé à relever le collet de sa blouse pour se défendre

contre le vent qui lui envoyait de larges gouttes de pluie au visage.

—Ça s'annonce drôlement bien! grommela-t-il; nous allons en voir de

rudes!...

La tempête avait, en effet, éclaté avec une violence soudaine. A

peine étaient-ils à trois ou quatre cents pas de l'endroit où ils

avaient fait halte, que déjà leurs habits ruisselaient de pluie. Le

vent grondait furieusement dans les taillis. De temps en temps un

éclair s'allumait dans l'obscurité profonde, et leur montrait la route

fangeuse qui s'allongeait à perte de vue.

Blaise grelottait et se plaignait. Robert, au contraire, gardait son

imperturbable bonne humeur.

—Bravo! disait-il; j'aurais commandé cet orage qu'il ne serait pas

tombé plus à propos... Au moins arriverons-nous à Penhoël dans un état

convenable...

Une demi-heure se passa. La tempête semblait redoubler de rage.

Tout à coup les deux chevaux s'arrêtèrent en même temps.

Robert voulut pousser le sien, mais l'animal ne bougea pas.

—Il y a de l'eau là, devant nous, dit l'Endormeur.

Un éclair se chargea de confirmer son assertion. Durant le quart d'une

seconde ils virent le cours tranquille de l'Oust, la double colline et

la silhouette du manoir de Penhoël.

—Nous sommes au bout de nos peines! dit Robert. Ah çà! voici un

ruisseau qu'on sauterait à pieds joints... Cette fameuse inondation

dont on nous parlait tant ressemble un peu aux terribles uhlans,

résumés dans la personne de notre ami Bibandier.

—C'est le pays des bâtons flottants, repartit Blaise ranimé à l'espoir

prochain d'un bon gîte; si nous appelions le passeur?...

—Au bac!... au bac!... cria Robert.

Personne ne répondit sur l'autre rive.

Ils répétèrent leur cri, et durant deux ou trois minutes, ils

s'enrouèrent à l'unisson.

—En définitive, dit Robert que rien ne pouvait entamer, il ne serait

peut-être pas mauvais de passer ce ruisseau à la nage... Les uhlans, la

tempête, et, pour finir, un bain... avec cela on peut se présenter tout

nus!

Blaise criait:

—Au bac!... holà le passeur!... au bac!

Ils avaient mis pied à terre tous les deux.

Depuis quelques minutes, ils entendaient derrière les collines le son

rauque d'une trompe et des clameurs lointaines dont ils ne saisissaient

point le sens.

Blaise était vaguement effrayé.

—Écoute!... murmura-t-il; la trompe se rapproche...

—C'est un homme à cheval, répliqua Robert.

—Que diable signifie tout cela?...

En ce moment le messager passa au grand galop sur l'autre rive en

jetant son cri:

—L'eau!... l'eau!... l'eau!...

Blaise eut un frisson.

—Rebroussons chemin, prononça-t-il d'une voix déjà effrayée.

Robert haussa les épaules.

—Quand le ruisseau croîtrait d'un pied, dit-il, nous en aurions

jusqu'au genou... La belle affaire!...

Un fracas sourd se faisait derrière les collines.

Bientôt une masse blanche et phosphorescente se précipita dans la gorge

avec un mugissement.

Les deux chevaux se dressèrent sur leurs jarrets et reniflèrent

bruyamment; puis ils firent en même temps un bond en arrière et

s'enfuirent au grand galop.

—Nous sommes perdus!... balbutia Blaise qui essaya de s'enfuir à son

tour.

Mais il sentit un froid subit à ses pieds, puis tout le long de son

corps: il perdait plante.

Il y avait six pieds d'eau à l'endroit où Robert et lui étaient debout

naguère, et l'inondation furieuse les entraînait avec une violence

inouïe.

Ils ne voyaient rien dans les ténèbres profondes, sinon cette

phosphorescence faible qui est à la surface de l'eau bouillonnante.

Ils criaient au secours de toutes leurs forces, mais il leur semblait

que ces cris impuissants devaient se perdre parmi les mille bruits qui

les entouraient.

Ils luttaient, mais sans espoir. C'était l'heure de la mort.

VIII

LE DÉRIS.

Le bac où René de Penhoël venait de monter, en compagnie de Benoît

Haligan le sorcier était un lourd et grossier chaland qui avait fait un

long service, et dont les ais mal joints donnaient passage à l'eau.

Le courant l'entraînait rapidement dans la direction des marais de

Glénac. La perche de René, trop courte, touchait à peine le fond du lit

de l'Oust. Le chaland tournait sur lui-même et allait à la grâce de

Dieu.

Benoît Haligan se tenait debout et immobile au centre du bateau,

comme s'il lui eût suffi, pour l'acquit de sa conscience, de partager

le danger de son maître.

Depuis que René de Penhoël se trouvait au milieu de l'inondation,

le travail désespéré auquel il se livrait et les mille bruits qui

l'entouraient l'empêchaient de reconnaître la direction des cris de

détresse.

Il les entendait bien encore, mais faiblement, et ces cris, loin de se

rapprocher, semblaient s'éloigner sans cesse.

Le maître de Penhoël faisait des efforts incroyables pour arrêter ou

changer la marche du bateau, mais il était toujours dans le lit de

l'Oust, et le fond lui manquait.

Le premier éclair qui ouvrit les nuages lui montra Penhoël et la double

colline déjà dans le lointain. Autour de lui l'inondation étendait une

vaste nappe d'eau.

Il cessa de percher et prêta l'oreille. Les cris de détresse ne

parvenaient plus jusqu'à lui.

Alors il jeta la perche au fond du chaland et s'assit, découragé, sur

le bord. La sueur inondait son front, ses pensées se mêlaient confuses,

et il n'avait plus de force.

—Notre monsieur, dit auprès de lui la voix tranquille du passeur de

Port-Corbeau, nous allons comme ça tout droit au tournant de la

_Femme Blanche_.

Penhoël releva la tête et sentit comme un superstitieux mouvement de

frayeur en voyant auprès de lui la haute et sombre stature de Benoît

Haligan. Il ne croyait point aux sorciers, mais on n'est pas pour

rien fils des campagnes bretonnes. Une heure vient où l'homme fait se

rappelle les terribles histoires qui bercèrent son enfance. La fibre

du merveilleux, cette mystérieuse corde tendue au fond du cœur de

tout Breton et qui ne s'agite qu'à la pensée des choses de l'autre

monde, peut rester muette bien longtemps et vibrer tout à coup dans la

conscience étonnée.

Le passeur prenait aux yeux de Penhoël, en ce moment, une taille

surhumaine. Penhoël avait un voile sur la vue, au travers duquel il

pensait apercevoir l'énorme fantôme de la _Femme Blanche_, planant

au-dessus du gouffre avide.

—Les pauvres malheureux y sont arrivés peut-être avant nous!

murmura-t-il en frissonnant.

—Non, répondit le passeur.

Sa voix, que la vieillesse brisait d'ordinaire, semblait ferme et grave

en ce moment solennel.

Un sentiment dont Penhoël n'aurait point su se rendre compte

l'empêchait d'implorer l'aide de son lugubre compagnon.

—Savez-vous donc où ils sont? demanda-t-il enfin pourtant.

—Oui, répliqua Benoît.

—Eh bien! pourquoi ne prenez-vous pas la perche?

—Parce que vous ne me l'avez pas ordonné.

—Qu'est-il besoin?...

Le passeur l'interrompit.

—Penhoël, dit-il d'un ton triste, je n'ai pas beaucoup de jours à

vivre désormais... mon corps est à vous, mais je veux garder mon âme...

Je vous ai donné un bon conseil, c'est tout ce qu'un serviteur peut

faire... Voulez-vous encore sauver ces étrangers au risque de votre vie

sur cette terre et de votre salut dans l'autre monde?

—Je le veux!... prononça Penhoël à voix basse.

—Eh bien! donnez-moi vos ordres tout haut, afin que Dieu et le démon

les entendent... Je sais bien que je ne sauverai pas mon corps... ces

gens me tueront: c'est la loi mystérieuse... Mais la Vierge aura pitié

de ma pauvre âme!

—Et moi?... murmura involontairement Penhoël.

—Vous?... Avant de vous tuer, ils vous damneront!

Il y eut un silence dans le bateau qui fuyait toujours emporté par

l'eau bouillonnante.

René de Penhoël eut honte de lui-même.

—Folie que tout cela! s'écria-t-il; prends la perche et travaille.

—Vous m'ordonnez de les sauver? dit le vieux Benoît d'une voix lente

et emphatique.

—Je te l'ordonne!

—Une fois...

—Oui!

—Deux fois...

—Oui!

—Trois fois...

Penhoël frappa de son pied les planches vermoulues du chaland.

—Cent fois! s'écria-t-il; c'est en laissant mourir des chrétiens sans

secours qu'on livre son âme à Satan; marche!

Le passeur prit dans un coin du bac la pelle à épuiser l'eau et s'en

servit comme d'une rame pour quitter enfin le lit de la rivière où sa

perche n'aurait point trouvé fond. La lourde barque céda lentement à

l'effort, tourna une dernière fois sur elle-même et entra dans des eaux

plus tranquilles.

Haligan saisit alors la perche et trouva aisément le fond. Le

chaland nageait au-dessus de ces grandes prairies que nous avons vues

naguère couvertes de troupeaux.

—Prends garde de faire fausse route, dit Penhoël; nous devons être

bien loin!...

—Nous sommes en face du bourg de Glénac, répliqua le passeur; juste à

moitié chemin du Port-Corbeau et de la _Femme Blanche_... Si je peux

tomber sur un contre-courant, nous ne mettrons pas plus de temps à

monter que nous n'en avons mis à descendre...

Tout en parlant, il perchait avec zèle. La nuit était si profonde

qu'on n'apercevait absolument rien autour du bateau, et pourtant nulle

hésitation ne se trahissait dans la manœuvre de Benoît le sorcier.

Il allait, suivant dans les ténèbres une route directe et invisible.

Nul autre que lui n'aurait pu reconnaître les indices vagues et

mystérieux qui lui servaient de boussole.

Penhoël, debout au milieu du bateau, tremblait de froid et dévorait son

impatience.

—Depuis le temps que nous marchons, murmura-t-il, nous devrions

entendre leurs cris.

—Ça ne va pas tarder, répliqua le passeur; je sais où je vais comme

s'il faisait grand soleil... et je sais où ils sont comme si je les

voyais... Écoutez!

Penhoël tendit l'oreille avec avidité; mais il ne saisit d'autre

bruit que le sourd fracas de l'orage.

—Il y a trois choses possibles, reprit le passeur: ils ont été

entraînés vers le tournant... ils ont gagné l'autre rive à la nage...

ou bien ils se sont accrochés aux grands saules qui bordent la prairie

sous la route de Redon... S'ils sont dans les saules, nous allons les

entendre tout à l'heure... Écoutez encore!

Cette fois, un cri faible et perceptible à peine arriva jusqu'aux

oreilles de Penhoël.

—En avant! s'écria-t-il éveillé tout à coup par cette voix de la

détresse.

Ses mains tâtaient le fond du chaland pour chercher une seconde perche.

—Vous pouvez bien patienter quelques minutes..., murmura le vieillard,

car vous aurez toute votre vie pour regretter notre besogne de cette

nuit!

—En avant!... en avant!...

Le passeur n'en travaillait ni moins ni davantage. Il allait, tantôt

à droite, tantôt à gauche, se couchant sur sa perche flexible et

louvoyant avec une adresse incroyable au milieu des mille courants qui

se croisent sur l'étendue des marais.

Le vent portait. On entendait maintenant, distincts et fatigués,

les cris des malheureux en souffrance. Penhoël se faisait un porte-voix

de ses deux mains pour leur répondre.

Deux ou trois minutes encore, et le chaland touchait les branches

baignées des saules.

Robert et Blaise étaient dans l'eau jusqu'aux aisselles. Ils

s'accrochaient des deux mains aux troncs chancelants des deux plus

grands saules, et sentaient le niveau de l'inondation monter lentement

le long de leurs poitrines.

Depuis que la première irruption du _déris_ les avait emportés

violemment, aucune voix n'avait répondu à leurs cris de détresse.

Nulle part le moindre rayon d'espoir ne se montrait dans ces ténèbres

terribles qui les environnaient.

Ils ne voyaient rien, sinon l'écume tournoyante; et l'écume montait,

montait aux troncs des saules, qui fléchissaient sous le poids de la

nappe d'eau comme des roseaux battus par le vent.

Leurs mains se crispaient autour de leurs appuis frêles. Ils ne se

parlaient point; ils criaient.

Quand la voix de René de Penhoël arriva jusqu'à eux pour la première

fois, leur agonie durait depuis bien longtemps. Leurs bras tendus

faiblissaient, et ils sentaient venir avec désespoir le moment

prochain où il leur faudrait lâcher prise.

Ils se turent tous les deux à la fois.

—As-tu entendu? demanda Robert qui n'osait point croire au témoignage

de ses oreilles.

—Oui, répondit Blaise, mais vont-ils nous trouver?...

—Ils sont bien loin encore, et je n'ai plus de forces!

—Il me semble que mes doigts sont morts!...

Ils prirent haleine et poussèrent ensemble un appel retentissant.

Cet appel eut comme un écho, faible encore, mais distinct.

—Ils viennent!... dit Robert avec un élan de joie; si Dieu nous sauve,

Blaise, il faudra faire pénitence et vivre en chrétiens!

—Pour ma part, je le promets, dit Blaise du fond du cœur.

—Et moi je le jure!

La voix du sauveur invisible se rapprochait.

—Holà!... disait-elle, courage!... tenez-vous ferme!

—Au secours!... au secours!... répliquèrent à l'unisson Robert et

Blaise.

Ils commençaient à entendre le bruit de la perche frappant contre les

bords du chaland.

—Oh! oui, reprit Robert, je veux changer de vie!... plus de

mensonges!...

—Plus de mauvais coups! dit l'Endormeur repentant et pénétré.

—Une vie honnête!

—Qu'importe la pauvreté, quand on a une bonne conscience?

L'eau montait toujours et passait par-dessus leurs épaules. Ils

parlaient bien sincèrement.

Quelques secondes s'écoulèrent. Robert distingua le premier dans

l'ombre la forme noire du chaland. Cette bienheureuse vision porta une

notable atteinte à son esprit de pénitence.

—Attention! murmura-t-il, tout est peut-être pour le mieux... et nous

allons arriver à Penhoël par la bonne porte...

—Est-ce que tu penses encore à ça? dit Blaise qui gardait son accent

contrit.

—Regarde!... reprit Robert.

L'Endormeur aperçut le chaland à son tour.

—Ah diable!... fit-il, c'est différent!...

Benoît Haligan poussa le bateau jusqu'au saule où se retenaient nos

deux voyageurs; puis il planta sa perche à l'arrière et se tint le plus

loin possible des étrangers. Le maître de Penhoël opéra tout seul le

sauvetage.

Robert et Blaise, cependant, ne voyaient point leur sauveur et le

prenaient pour quelque fermier du pays.

Robert, en touchant du pied le bateau, avait repris son rôle avec un

sang-froid héroïque.

—Que Dieu vous récompense, mon brave ami! dit-il en s'asseyant,

épuisé, sur l'un des bancs. Vous avez sauvé la vie à un homme qui, ce

matin encore, aurait pu vous récompenser royalement et faire de vous le

métayer le plus riche de la contrée... Mais, à l'heure qu'il est, me

voilà plus pauvre qu'un mendiant.

—Mon malheureux maître!... soupira Blaise en domestique fidèle et

dévoué.

—Ne murmurons point, reprit Robert, le ciel pouvait nous prendre aussi

nos vies.

—Vous avez perdu quelque chose?... demanda le maître de Penhoël,

tandis que Benoît Haligan perchait en silence dans la direction de

Port-Corbeau.

—J'ai perdu de bien grosses sommes, mon brave ami, répondit Robert

tristement; et pour les remplacer il me faudra attendre longtemps,

car mon pays est au delà de l'Océan... Mais pour ce qui vous regarde,

j'espère que vous ne perdrez pas tout, et que M. le vicomte de Penhoël

me viendra en aide pour payer cette dette sacrée.

—Vous connaissez le vicomte de Penhoël?... demanda René avec

étonnement.

Benoît Haligan se prit à écouter de toutes ses oreilles.

Un faux pas pouvait perdre ici à tout jamais le jeune M. Robert de

Blois et son écuyer fidèle. Mais sa bonne étoile le servit.

—Je suis étranger, répliqua-t-il, et je n'ai jamais vu le vicomte

de Penhoël. Mais je venais dans cette partie de la Bretagne pour une

affaire qui le regarde, ainsi que sa famille; j'avais lieu de penser

qu'il serait mon obligé... Désormais les rôles sont intervertis, et

je vais être contraint d'implorer son hospitalité, qui est ma seule

ressource.

Une foule de questions se pressaient sur la lèvre de René, mais il les

contint pour répondre seulement:

—L'hospitalité de Penhoël ne manque à personne, monsieur; nous allons

vous conduire au manoir.

Le chaland touchait l'arrivoir du Port-Corbeau. René de Penhoël aida

successivement les deux voyageurs à débarquer.

—Prenez mon bras, dit-il à Robert; la côte est rude; Benoît, soutiens

l'autre étranger.

—Pas pour tout l'or de la terre!... répondit le passeur qui s'éloigna

de Blaise comme on eût fait d'un homme atteint de la peste.

Il gagna sa loge située à une centaine de pas de là, et décrocha

la petite lanterne suspendue au-dessus de la porte. Puis il revint vers

Penhoël et ses deux hôtes qui montaient lentement la colline.

Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 1 · 第 6 / 11 段